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Full text of "Que devons-nous à l'Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l'Empire"

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HENRI BOURASSA 

Directeur du Devoir 



Que devons-nous 



à l'Angleterre ? 



La défense nationale — La révolution 
impérialiste—- Le tribut à l'Empire 



PRIX 



MONTREAL 
1915 



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TABLE DES MATIÈRES 



PAGE 

AVERTISSEMENT V 

I 

LA DÉFENSE NATIONALE 

Introduction du régime britannique au Canada 1 

Révolution américaine 2 

Séparation du Bas-Canada et du Haut-Canada 4 

Régime de l'Union 5 

Lord Grey et Lord Elgin — Bases de l'organisation militaire de l'Empire . 6 

Guerre de Crimée 8 

Obligations respectives de la métropole et des colonies 9 

Loi de la Milice, 1855 10 

Opposition des Canadiens-français 12 

Première entente entre l'Angleterre et le Canada — Transfert des Ordnance 

Lands .... 14 

Révolte des Cipayes — Réorganisation de l'armée impériale 16 

Guerre de Sécession — Menaces de rupture avec les Etats-Unis 20 

Commission parlementaire canadienne — Projet de loi de 1862 20 

Défaite du ministère Cartier-Macdonald 22 

Ministère McDonald-Sicotte 24 

La neutralité du Canada . 27 

Correspondance de 1862 — Fière attitude des ministres canadiens .... 28 

Autonomie des parlements coloniaux 31 

Les autorités impériales baissent pavillon 34 

Hommes d'Etat d'autrefois et politiciens d'aujourd'hui . 35 

Loi de la Milice, 1863 37 

Préliminaires de la Confédération 38 

Déclarations de Cartier à Londres 40 

Impuissance de l'Angleterre à protéger le Canada 41 

Le Traité de 1865 42 

Incursions des Féniens — Application de l'Entente de 1865 45 

Réclamations du Canada — Mission et rapport de Sir Alexander Campbell . 48 

Sacrifice des droits du Canada — Traité de Washington 51 

La Confédération — Principes constitutionnels 54 

Loi de la Milice, 1868 57 

Application de la loi — Cartier et la défense navale 60 

Cartier refuse d'organiser des troupes pour le service de l'Empire .... 62 

Loi de 1883 — Sir Adolphe Caron et la défense navale 64 

Maintien de l'Entente de 1865 67 

Guerre du Soudan — Le gouvernement refuse d'y coopérer 69 

Conférence coloniale de 1887 — Précieux témoignage de Sir Alexander Campbell 71 

Le Canada a rempli ses obligations 74 

Un "cadeau" de la mère patrie 75 

Les colonies australiennes et la défense navale 77 

Colonial Defence Committee — Mémoire de 1896 78 

L'opinion du War Office en 1902 81 

La preuve est-elle faite? 82 

Guerre d'Afrique — "Pas de précédent" . 83 

Loi de la Milice, 1901 85 

Loi Navale, 1910 89 



— II — 
II 

LA REVOLUTION IMPERIALISTE 

PAGE 

Cartier, Macdonald et l'indépendance du Canada 93 

Exploitation des Colonies 94 

Prodromes de la Révolution impérialiste 96 

Ligue de la Fédération Impériale — Sir Charles Tupper et M. Tarte .... 97 

Colonial Defence Committee — Premiers indices de l'évolution impérialiste 99 

Première Conférence Coloniale, 1887 100 

Impérialisme allemand et Impérialisme anglais 101 

L'impérialisme militaire au premier plan 104 

Joseph Chamberlain 106 

Jubilé de la Reine — Conférence de 1897 108 

Défense navale — Impérialisme agressif 110 

Attitude des Coloniaux 111 

Déclarations compromettantes de sir Wilfrid Laurier 112 

^f" Impérialisme en action — Conquête de l'Afrique-Sud 114 

Cecil Rhodes — Raid de Jameson 116 

Chamberlain, Rhodes et Cie 118 

La conspiration aux colonies 119 

Premières résistances de M. Laurier — Campagne nationaliste de M. Tarte . 122 

Volte face de M. Laurier — Ma démission 123 

Retour à la Chambre — Naissance du mouvement nationaliste 126 

Lord Minto et la Constitution 128 

^—Dangers de l'Impérialisme 130 

4t Attitude louvoyante de M. Laurier — Elections de 1900 133 

y —Réaction nationaliste 135 

^t-^-Le véritable impérialisme anglais 136 

M. Laurier se préparc à la résistance 138 

Conférence de 1902 — Chamberlain pousse sa pointe 141 

Défense navale — Politique agressive 144 

Concentration des armées de l'Empire — French et Hutton 146 

Ferme résistance des ministres canadiens 151 

"Commerce préférentiel" — Embargo sur les bestiaux canadiens 152 

M. Laurier justifie sa résistance à l'impérialisme militaire 152 

Reprise de la propagande impérialiste — Congrès des Chambres de Commerce de 

l'Empire 155 

M. Rodolphe Lemieux, nationaliste 156 

Révision de la loi de la Milice — Destitution de lord Dundonald 158 

Chamberlain et la réforme du tarif — Sa défaite, prélude du triomphe de l'impé- 
rialisme militaire 159 

Conférence de 1907 161 

Réticence des Canadiens 162 

Campbell-Bannerman, dernier tenant du libéralisme gladstonien 164 

Réorganisation de la Conférence — Nouveau mécanisme de gouvernement impérial 165 

M. Haldane poursuit l'oeuvre de Chamberlain 166 

Impérial Defence Committee — Représentation illusoire des colonies .... 167 

Bases de l'impérialisme militaire 169 

Mécanisme impérial de guerre 171 

Escrime de politiciens: M. Haldane, M. Smartt et sir Frederick Borden ... 172 

"Etat-major pour le service de l'Empire" 174 

Défense navale — Saine politique de lord Tweedmouth 174 

M. Laurier et M. Brodeur refusent toute aide à l'Empire 176 

Les ministres anglais et le "commerce préférentiel" 179 

Avènement de M. Asquith — Active propagande de lord Grcy 180 

Préparatifs de la guerre "impériale" 182 

Le gouvernement canadien lâche pied 185 

Le "péril allemand", son origine, sa nature 186 

Vœu du 29 mars 1909 — Accord des deux partis 188 



III — 



PAGE 



La panique en Australie 191 

Les lanceurs du "péril allemand" 192 

Conférence militaire de 1909 — Les impérialistes anglais démasquent leurs batteries 193 

Capitulation des Coloniaux — Triomphe des Impérialises 196 

III 

LE TRIBUT À L'EMPIRE 19» 

Pèlerinage de M. Borden à Londres — Son discours à Halifax 200 

Banquet de Lachine — Retentissant discours de M. Monk ....... 202 

-Pas de marine de guerre 203 

Pas d'obligation coloniale 205 

M. Laurier et la loi navale — "Quand l'Angleterre est en guerre, le Canada e«t en 

guerre" 207 

M. Borden, ultra-impérialiste 210 

Première dissidence de M. Monk — Assemblée du Monument National . . 211 

M. Laurier et le "péril allemand" 213 

M. Borden veut donner deux dreadnoughts à l'Angleterre 214 

M. Monk combat les deux politiques — Le Canada ne "doit" rien à l'Angleterre 216 
M. Fielding interprète la Loi: "La flotte, canadienne en temps de paix, impériale en 

temps de guerre" 219 

Agitation contre la Loi navale 220 

Résolutions de Saint-Eustache 221 

Election de Drummond-Arthabaska 223 

M. Borden emboîte le pas à M. Monk 224 

Conférence Impériale de 1911 226 

Conseil de l'Empire — M. Laurier, mi-nationaliste, mi-impérialiste . . 228 

Domination impériale: — "That authority cannot be shared" 229 

Déclaration de Londres — Triomphe de sir Edward Grey 230 

Impérialisme militaire — Portes closes 231 

M. Laurier se dérobe à la d'scussion — Dissolution du parlement 232 

Zones navales — "Bloated Coloniale" 233 

Etats-majors et armées de l'Empire 236 

Elections de 1911 — Marine et Réciprocité — Victoire "autonomiste" .... 237 

Attitude du nouveau ministère — Le "péril allemand" ajourné 239 

M. Borden à Londres 240 

Le "péril allemand" ressuscite — L'Amirauté demande des dreadnoughts . . 241 

Le trust des dreadnoughts 243 

Contribution et Représentation des Colonies 241 

Plaidoyer d'urgence 246 

M. Laurier approuve la contribution d'urgence et veut construire deux escadres 247 

.-Commune inspiration des deux politiques 249 

Fausseté du prétexte d'urgence — Démission de M. Monk 249 

Dure rebuffade de M. Harcourt à M. Borden 251 

Le Canada et la Guerre 253 

^L'impérialisme anglais à son apogée 255 

La conscr'ption au Canada 256 

Sacrifices sans compensations 257 

PIÈCES JUSTIFICATIVES 261 

INDEX DES NOMS PROPRES 411 



AVERTISSEMENT 



Ce volume n'est pas une œuvre de polémique. Il ne traite pas des- 
causes de la guerre européenne. Il ne prétend pas à déterminer le degré 
de responsabilité de ses fauteurs et de ses acteurs. Il ne vise pas davan- 
tage à raviver le feu des querelles et des passions de parti, au Canada ou 
en Angleterre. 

C'est un simple exposé historique des origines et des péripéties de 
la révolution profonde, radicale, qui s'est opérée depuis quinze ans dans 
la constitution et le gouvernement de l'Empire britannique. Cette révo- 
lution a entraîné le Canada dans le " gouffre du militarisme euro- 
péen" (1). 

Par quelle voie, sous quelle impulsion, les colonies autonomes de la 
Grande-Bretagne en sont-elles arrivées à prendre une si lourde part du 
fardeau impérial, exclusivement attribué au Royaume-Uni, jusqu'aux 
jours de la guerre d'Afrique? C'est la réponse à cette question que j'ai 
voulu donner. 

Comment finira cette révolution? Quel ordre nouveau se substituera 
à celui que le triomphe de l'impérialisme a détruit? C'est ce que les gou- 
vernants et les peuples des pays britanniques seront appelés à décider 
au lendemain de la guerre. La solution sera ce que dictera l'opinion pré- 
pondérante, dans chacun de ces pays. Qu'on aime ou qu'on abhorre le 
régime démocratique et représentatif que l'Angleterre a donné à toutes 
ses possessions autonomes, ou qu'on en prenne tout simplement son 
parti — c'est mon cas — rien, ni personne, n'empêchera que la révolution 
britannique se résoudra dans le sens des vœux de la majorité, apparente 
ou réelle, des peuples britanniques. 

Le régime, forcément transitoire, qui domine aujourd'hui est l'impé- 
rialisme absolu, l'impérialisme intégral. L'impérialisme anglais, dans sa 
forme concrète et pratique, peut se définir en dix mots : la participation 
active des colonies aux guerres de l'Angleterre. C'est à peu près la défi- 
nition que j'en donnais dès l'époque de la guerre d'Afrique (2). Elle 
reste juste. Envisagé sous un angle plus vaste, dans ses causes profondes 
et ses conséquences lointaines, l'impérialisme anglais appelle une défi- 
nition plus ample: c'est l'organisation et la concentration de toutes les 
forces militaires de l'Empire — forces de terre et forces de mer — dans 
te but d'aider la Grande Bretagne à dominer le monde; c'est la suppres- 
sion graduelle ou tout au moins l'asservissement de toutes les nationa- 
lités (3) distinctes qui composent l'Empire britannique, afin d'assurer 

(1) Paroles de sir Wilfrid Laurier, en 1902. On les retrouvera à la page 141 et à 
la pièce justificative 63. 

(2) "Grande Bretagne et Canada" — 1901. On trouvera cette définition avec com- 
mentaires à la page 135 et suiv. 

(3) Qu'on ne confonde pas ici "nationalités" avec "races". L'Angleterre a, depuis 
un siècle, tantôt forcément tantôt volontairement, respecté les libertés des races qu'elle 
a conquises. Mais, par la force même des choses, la concentration militaire de l'Empire 
tend à la suppression des nationalités d'abord, puis à l'unification des races. 



— Vi- 
tal suprématie mondiale de la race anglo-saxonne, de sa pensée, de sa 
langue, de ses conceptions politiques, de son commerce et de ses riches- 
ses. C'est l'écrasement de toutes les concurrences, de toutes les rivalités, 
intérieures et extérieures. C'est l'idéal allemand, c'était l'idéal romain. 
C'est l'impérialisme de tous les pays, à toutes les époques, agrandi à la 
mesure des monstrueuses prétentions du pan-anglo-saxonisme. 

Ce régime aboutirait fatalement à la conscription militaire, aux im- 
pôts forcés, à la restriction d'abord, puis à l'anéantissement des libertés 
coloniales. (1) 

Les peuples britanniques, ceux des colonies surtout, qui ont tout à 
y perdre et rien à y gagner, se soumettront-ils docilement à la perpétua- 
tion de l'état de choses créé par la révolution impérialiste ? C'est dou- 
teux. Les prodromes de la contre-révolution se manifestent déjà en 
Australie, à la Nouvelle-Zélande et même au Canada, — sans parler des 
Indes, ce perpétuel et troublant inconnu de l'Empire britannique. Quel 
remède, quel correctif apporteront-ils au régime désastreux qui menace 
d'atteindre dans leurs sources vitales les jeunes nationalités issues de 
l'expansion britannique? 

Il n'en existe que deux, l'un radical, l'autre partiel et temporaire. 
4* La cure radicale, c'est le retour au nationalisme sain et bien ordon- 
né, qui a fait, un siècle durant, la base des libertés coloniales. Chaque 
pays d'Empire pourvoit aux besoins de sa défense nationale. La Grande 
Bretagne reste seule chargée de la défense générale de l'Empire; elle 
porte seule le poids de l'autorité impériale qu'elle garde et exerce jalou- 
sement; elle subit seule les conséquences de sa politique impériale, et 
étrangère. Et ceci dure jusqu'au jour où chaque colonie peut et vent 
s'affranchir du joug et devenir une nation au sens véritable du mot. 

Le palliatif temporaire, c'est la participation des colonies au gou- 
vernement de l'Empire; c'est leur représentation effective dans les con- 
seils qui décident la paix ou la guerre, déterminent les alliances étran- 
gères et pourvoient à l'administration des immenses domaines de la Cou- 
ronne britannique. 

Quelques-uns des apologistes les plus ardents de la révolution impé- 
rialiste affectent de croire que c'est cette association même qui consti- 
tuerait le véritable impérialisme. Empoisonnés justiu'à la moelle, 
ils repoussent avec un égal aveuglement le remède et le palliatif; ils 
tiennent pour des fauteurs de désordre ceux qui combattent la révolu- 
tion et demandent qu'on la muselle ou tout au moins qu'on la bride. Ils 
raisonnent, ou plutôt, ils déraisonnent comme le malade affolé qui traite 
de bourreau le médecin qui veut cautériser ou panser sa plaie putride. 

Inutile de dire ici à quelle enseigne je loge. [Comme Cartier et Mac- 
donald, je vois dans la pratique intégrale du nationalisme la seule ga- 
rantie de la grandeur, de la prospérité, de l'existence même de la natio- 
nalité canadienne^ Comme Laurier, avant la guerre d'Afrique, je crois 
que l'indépendance absolue est la fin naturelle et légitime de l'oeuvre 
féconde poursuivie par les Pères de la Confédération. Je regrette SeU- 
Vl) Ia* général Homcr LEA a fort l> ! cn développé cet aspect de la question, dans 
son remarquable ouvrage, tout sympathique à r'mpérialismc anglais: "The Day of th« 
Saxon" — Ni v. York and Ix>ndon, Harper and Brothers, 1912. 



— vu — 

lement que la révolution impérialiste force les Canadiens à faire trop 
brusquement le choix de leur destinée. Jusqu'au jour où ce choix sera 
fait je lutterai pour l'application du remède radical, pour le retour vers 
le nationalisme intégral. 

D'autre part, si la majorité du peuple canadien, si la plupart des 
colonies autonomes, écartent pour l'instant la solution nationaliste — et 
tout indique qu'elles y sont décidées — il me paraît opportun de recher- 
cher loyalement les avantages du palliatif, de réclamer la représentation 
effective du Canada dans le gouvernement de cet Empire qu'on nous 
force aujourd'hui à défendre aux frontières des Flandres, aux Darda- j 
nellcs, en Egypte, — qu'on nous obligera peut-être demain à défendre I 
aux Indes ou en Chine. 

L'impérialisme actuel, sous sa forme la plus brutale qui est le mili- 
tarisme anglo-saxon, entraînera fatalement l'amoindrissement puis l'ex- 
clusion des libertés coloniales, dans l'ordre extérieur et dans l'ordre inté- v^ 
rieur. Par le jeu renversé des mêmes causes, la représentation des colonies 
tendrait à réprimer la soif de conquêtes, d'accaparement, de domination, 
qui fait le fond de l'impérialisme anglais. Cet orgueil insupportable 
s'est développé chez les impérialistes d'Angleterre en raison directe de 
la complaisance qu'ils ont trouvée aux colonies, de la disposition crois- 
sante des coloniaux à servir leurs desseins, à remplir leurs légions, sans 
réclamer le partage des responsabilités suprêmes. Le jour où les repré- 
sentants des colonies siégeront dans les Conseils de l'Empire, — pourvu 
bien entendu qu'ils exercent véritablement leurs fonctions, qu'ils récla- 
ment tous leurs droits et accomplissent tous leurs devoirs — Britanniques 
et Coloniaux y regarderont à deux fois avant de précipiter les pays 
d'Empire dans de sanglants et interminables conflits. Ils réfléchiront 
davantage aux conséquences de leurs actes intérieurs et de leurs allian- 
ces étrangères. 

C'est ce qui explique que la plupart des impérialistes anglais ne 
veulent pas de l'association impériale. Ils préfèrent laisser aux colo- 
niaux le rang inférieur d'esclaves volontaires, de légionnaires dociles, 
prêts à verser leur sang, à prodiguer leur or, pour soutenir l'Angleterre 
dans toute guerre où ses gouvernants jugeront à propos de la précipiter 
pour le seul avantage de sa gloire, de sa puissance, de ses capitaux et de 
son commerce. C'est pour le même motif qu'à défaut de la solution na- 
tionaliste, les Coloniaux doivent, à mon avis, réclamer le droit de repré- 
sentation. Si les Canadiens-français n'en veulent pas, les Anglo-Cana- 
diens le réclameront tout de même. Si la majorité des Canadiens de 
toutes races préfèrent rester dans la situation "intolérable" (1) où l'im- 
périalisme les a conduits, les Australiens l'exigeront impérieusement. 
Le changement s'opérera au bénéfice de ceux qui en arrêteront les con- 
ditions. 

Ce volume n'a pas pour objet d'établir les avantages et les incon- 
vénients de ces deux solutions. Il n'a d'autre but que de mettre les 
Canadiens qui me feront l'honneur de me lire en état d'éclairer et de 

(1) Le mot est de M. BORDEN, dans son discours sur l'amendement à l'Adresse, pro- 
posé par M. Monk, le 24 novembre 1910. 



— VIII — 

fortifier leur opinion pour le jour très prochain où ils seront appelés à 
décider du sort de la nation. 
J Un peu partout, mais principalement dans les pays affligés ou avan- 

tagés du régime démocratique, la solution des problèmes vitaux de la 
nation est bonne, médiocre ou mauvaise, dans la mesure où l'opinion pu- 
blique agit sur les gouvernants avec plus ou moins d'intelligence et de 
patriotique énergie. Et, pour se guider sur la route de l'avenir, l'opinion 
publique doit jeter un regard vers le passé. Toutes les évolutions d'un 
peuple sont la résultante, harmonieuse ou incohérente, de ses mouve- 
ments antérieurs, de ses instincts ataviques. Toute institution nouvelle 
qui ne s'appuie pas sur une base traditionnelle est vouée à la ruine. 

Si le peuple canadien veut tirer quelque chose de durable du chaos 
actuel, s'il veut reconstruire solidement ses assises nationales sur les 
ruines amoncelées par le délire impérialiste, il doit se rendre un compte 
exact des causes qui ont amené, en si peu d'années, le renversement com- 
plet de l'ordre établi en un siècle de laborieux efforts. Il doit se retrem- 
per dans le souvenir et les enseignements des hommes d'Etal qui avaient 
édifié l'ordre national aujourd'hui démoli. 

Dès l'époque de la guerre d'Afrique, j'avais été frappé de cet oubli 
des leçons du passé, de cette singulière ignorance des principes fonda- 
mentaux de la constitution canadienne et des institutions britanniques. 
Sous la poussée de l'impérialisme, cette ignorance et cet oubli ont atteint 
un degré incroyable. A entendre la plupart de nos hommes publics, à 
lire la quasi totalité de nos journaux, de ceux même qui se sont donné 
pour mission d'éclairer le peuple et d'enseigner la vérité intégrale, on 
croirait que l'histoire du Canada britannique et celle de la Grande-Bre- 
tagne ont cessé d'être apprises depuis vingt ans. 

C'est pour suppléer à cette lacune — oh! bien imparfaitement, je le 
confesse — que j'ai entrepris ce travail. Au risque de rebuter le lecteur 
pressé ou superficiel, j'ai multiplié les preuves, les citations, les pièces 
justificatives. J'ai voulu faire revivre abondamment la pensée et les 
actes des hommes du passé et ceux des contemporains, et jalonner de 
très près les étapes de la route que le Canada a parcourue depuis la Con- 
quête jusqu'à nos jours, dans l'ordre de ses obligations coloniales. La 
plupart des textes traduits ou analysés se justifient des pièces originales, 
reproduites à la fin du volume. Les autres portent l'indication précise 
de la source où ils ont été puisés. J'ai donc le droit de dire que c'est 
une œuvre consciencieuse, qui invite une discussion loyale. Les re^ 
cherches considérables qu'il m'a fallu faire, le soin méticuleux apporté 
à la compilation des matériaux, à la vérification des textes, à l'indica- 
tion des sources, m'ont fait négliger la tenue littéraire de l'œuvre. Ce que 
j'ai pu consacrer de temps et d'efforts à la composition de l'ouvrage, je 
l'ai employé à rendre ma thèse aussi claire que possible, à serrer la trame 
et l'agencement des preuves, à faire ressortir nettement les leçons qui 
se dégagent des paroles, des attitudes et des actes des constructeurs ou 
des démolisseurs de l'ordre national. Le lecteur pardonnera, j'espère, 
les négligences de style et la lourdeur presque inévitable du récit. Du 
reste, je n'ai nulle prétention à la facture littéraire. 



— IX — 

Telle quelle, cette œuvre modeste apportera, je pense, quelque récon- 
fort à ceux de mes compatriotes qui m'ont fait l'honneur de me conser- 
ver leur confiance à travers toutes les péripéties d'une lutte déjà vieille 
de quinze ans contre l'impérialisme envahisseur. C'est le second objet 
de ce travail. 

Depuis le jour où le Canada a, pour la première fois, prêté main- 
forte à l'Angleterre dans une guerre étrangère à la défense du Canada, 
nous avons soutenu, en face des impérialistes de toute nuance, les pro- 
positions suivantes : 

1° Les obligations coloniales du Canada, en matière de guerre et de 
défense, ont été rigoureusement définies par des traités, après de lon- 
gues et consciencieuses délibérations entre les autorités impériales et 
les gouvernants de la colonie. 

2° Ces obligations se réduisent à la défense du territoire canadien. 
Elles excluent la participation à toute guerre de l'Angleterre qui ne me- 
nace pas immédiatement et directement le territoire canadien. 

3° Le Royaume-Uni, seul maître des relations étrangères de l'Em- 
pire, doit porter seul le poids de la défense navale de l'Empire et le far- 
deau de toutes les guerres extérieures où il s'engage de son seul chef. 

4° Ces accords s'inspirent des principes fondamentaux de la cons- 
titution anglaise et des traditions britanniques les mieux établies. Ils 
ont été mis à la base de la Constitution canadienne, qui en est à la fois 
la résultante et la sanction. Ils ont inspiré toutes nos lois de la milice, 
depuis les premiers jours de la Conquête jusqu'à l'heure actuelle. Ils 
ont guidé l'action de nos gouvernants, depuis l'établissement du gouver- 
nement responsable jusqu'à la guerre d'Afrique. Ils ont été acceptés, 
pendant plus d'un demi-siècle, par tous les chefs de la nation — chefs 
laïques et chefs religieux — comme l'entière expression et la pleine me- 
sure des devoirs respectifs de la métropole et de la colonie. 

5° Tant que ces accords n'auront pas été rompus de consentement 
mutuel, tant que la Constitution canadienne et la Loi de la milice n'au- 
ront pas été modifiées, l'Angleterre n'a pas le droit d'imposer au Canada 
des obligations additionnelles, contraires à l'ordre établi et aux princi- 
pes d'équité qui lui servent de base. 

6° L'expédition d'Afrique, la Loi navale votée en 1910, la contri- 
bution d'urgence proposée en 1912, la participation du Canada à la 
guerre actuelle, comme dépendance de l'Angleterre, sont autant de brè- 
ches faites dans l'ordre établi, autant de coups de canif dans les "chif- 
fons de papier" sur lesquels sont inscrits les principes de la Constitution 
canadienne et les traités conclus entre la Grande-Bretagne et le Canada. 

De la rigoureuse vérité de ces propositions, on trouvera dans ces 
pages des preuves multiples et incontestables. Les plus fortes sont four- 
nies par les textes d'abord, et par les hommes d'Etat les plus autorisés 
de la Grande-Bretagne et du Canada. 

Sans doute, le Canada a la faculté de renoncer à ses libertés, d'assu- 
mer de nouvelles obligations. Le parlement de Dublin avait plein pou- 
voir, en 1798, de vendre à Castlereagh les libertés de l'Irlande. Mais 
tant que la trahison n'est pas consommée, tant qu'il n'existe aucune 
preuve que le peuple du Canada acquiesce au sacrifice de sa paix et de 



— X — 

sa liberté, il reste permis de combattre la révolution par tous les moyens 
légitimes. 

L'exacte vérité, c'est que les "rebelles", les "déloyaux", les "traîtres", 
ce sont les Canadiens qui ont commis cette série d'attentats contre la 
Constitution et les traités. Les théoriciens "pervers" et "dangereux", ce 
sont les publicistes qui se constituent les panégyristes et les complices 
des perturbateurs de l'ordre établi. 

Ceux au contraire qui persistent à dire que le Canada, comme dé- 
pendance de la Grande-Bretagne, n'a nulle obligation légale ou morale 
de participer à la guerre actuelle ou à toute autre guerre entreprise par 
l'Angleterre sans le consentement préalable du Canada, — sauf quand 
le territoire canadien est attaqué — ceux-là sont dans la véritable tra- 
dition britannique et canadienne, ils respectent la "sainteté des traités", 
ils défendent la Constitution contre les entreprises destructrices des 
révolutionnaires de l'Empire. 

A ceux-là qui ont eu le courage et la clairvoyance de tenir ferme 
sous l'opprobre des injures et de résister à la débandade des intelligen- 
ces et des volontés, ces pages sont cordialement dédiées. 

A tous les hommes de bonne foi, elles sont loyalement ouvertes. 

HENRI BOURASSA. 
Octobre, 1915. 

N. B. — La plupart des citations ont été traduites à nouveau, même 
lorsqu'une version officielle existe au Canada. Les traductions officielles, 
les anciennes surtout, sont souvent défectueuses ; parfois même, elles 
faussent le sens du discours ou de la pièce originale. Dans chacun des 
rares cas où l'auteur a utilisé la version officielle — comme dans les ex- 
traits des débats parlementaires, — une note de référence l'indique. Les 
passages de ces citations qui appellent l'attention particulière du lecteur 
sont imprimés en italiques, en majuscules ou en caractères gras. Dans le 
texte original, ils sont généralement en caractères ordinaires. 



QUE DEVONS-NOUS A L'ANGLETERRE? 

i 
LA DÉFENSE NATIONALE 



Introduction du régime britannique au Canada 

La conquête du Canada par l'Angleterre changea la base du droit 
public de la colonie et de ses habitants. Les principes de la constitution 
anglaise remplacèrent le régime paternel français. Lors de la capitula- 
tion de Montréal, le marquis de Vaudreuil avait stipulé que les habitants 
de la colonie "ne pourront être assujettis à d'autres impôts qu'à ceux 
qui étoient établis sous la domination françoise". Le général Amherst 
se borna à répondre: "Ils deviennent les sujets du Roy." Quelques 
années plus tard, en 1774, la Cour d'appel du Royaume-Uni, dans un 
arrêt célèbre qui forma la base de la jurisprudence applicable aux pos- 
sessions acquises à l'Angleterre par le traité de Paris, décida que les 
nouveaux sujets de la Couronne jouissaient de tous les privilèges des 
sujets britanniques de naissance et qu'ils étaient soumis aux mêmes obli- 
gations. (1) 

L'un des principes fondamentaux de la constitution anglaise, l'un 
des privilèges essentiels de tout sujet britannique, était alors comme 
aujourd'hui: no taxation without représentation. C'est pour la reven- 
dication de ce privilège que les treize colonies américaines se révoltè- 
rent et conquirent leur indépendance. Et pourtant, même au temps 
de lord North, jamais le gouvernement et le parlement britanniques 
n'avaient songé à taxer les colonies, encore moins à y recruter des régi- 
ments, pour la défense du Royaume-Uni ou des autres possessions de 
l'Empire. Ils s'étaient bornés à les assujettir à quelques impôts destinés 
à défrayer une partie des frais de leur propre défense. Ce que les 
Anglo-Américains n'admettaient pas, c'est que ces impôts fussent votés 
par le parlement impérial avant d'avoir été consentis par leurs propres 
législatures coloniales. Les hommes d'Etat britanniques reconnurent le 
bien-fondé de cette opposition; et avant même que ]a guerre de l'Indé- 
pendance ne se fut terminée par la victoire définitive des Américains, 
le parlement impérial abrogea ses lois décrétant l'impôt sur le thé et la 
taxe du timbre. Jamais, depuis cette époque, les autorités impériales 
n'ont tenté de prélever des taxes aux colonies. Inutile d'ajouter qu'elles 
n'ont jamais songé à leur réclamer l'impôt du sang. 

(1) Sur tous ces points, on trouvera une mine d'indications et de renseignements pré- 
cieux dans le volume des Archives Canadiennes publié par MM. SHORTT et DOUGHTY : 
"Documents concernant l'histoire constitutionnelle du Canada. 1759-1791." 



— 2 — 

Un autre principe aussi solidement établi, corollaire du premier, 
c'est que le Royaume-Uni, seul détenteur de la souveraineté impé- 
riale, maître absolu des relations extérieures de l'Empire et des causes 
de guerre entre cet Empire et les puissances étrangères,, doit porter tout 
le poids de la défense générale des possessions britanniques. 

L'unique point débattu, la seule cause de discussion qui se soit élevée 
durant un siècle et demi entre les autorités de l'Empire et les gouverne- 
ments des diverses colonies, c'est celle qui a entraîné la révolte des colo- 
nies américaines, c'est la définition des charges et des responsabilités 
que les colonies dites 'autonomes' doivent assumer dans la défense de 
leurs territoires respectifs. 

Durant la longue période des guerres américaines, l'Angleterre 
n'avait eu aucune peine à obtenir le concours des législatures et du 
peuple des colonies anglaises pour disputer à la France la possession 
définitive de l'Amérique du Nord. Les rivalités de commerce, autant 
que les haines de race et de religion, suffisaient à entretenir l'ardeur bel- 
liqueuse des colons de la Nouvelle-Angleterre. La conquête de la Nou- 
velle-France était leur guerre plus encore que celle de l'Angleterre. 

Mais après la déclaration de leur indépendance, définitivement 
reconnue par l'Angleterre en 1783, les rôles se trouvèrent renversés. 
Pour contenir ses anciens sujets devenus ses ennemis, l'Angleterre se vit 
forcée de s'appuyer sur la fidélité des habitants de la Nouvelle-France, 
qui avaient subi pendant un demi-siècle le choc des armes anglaises et 
dont la mémoire n'avait pas encore perdu le souvenir des ravages exer- 
cés par les armées de Wolfe et d'Amherst dans toutes les paroisses éche- 
lonnées le long du Saint-Laurent. 

Révolution américaine 

Le respect de leur serment d'allégeance et l'influence du clergé et 
des seigneurs empêchèrent les Canadiens-français de céder aux invites 
pressantes des révoltés, même après que la France eut épousé la cause 
américaine. Plusieurs répondirent à l'appel de sir Guy CARLETON et pri- 
rent les armes pour défendre le drapeau britannique contre l'assaut des 
Anglo-Américains. Ce fut l'origine de la milice canadienne sous la domi- 
nation anglaise. Carleton, avec la clairvoyance qui a marqué toute son 
administration, vit là le germe d'une force nouvelle pour l'Angleterre. 
Il songea dès lors à l'établissement d'une milice régulière recrutée parmi 
les habitants de la colonie. Il eut sans doute à vaincre, sur ce point com- 
me sur tant d'autres, la méfiance des autorités impériales et les préjugés 
des nouveaux colons venus d'Angleterre — ces "fanatiques déréglés" 
dont le général Murray se plaignait avec si peu de ménagements. Quoi 
qu'il en soit, son opinion triompha. Dès k 29 mars 1777, il signait une 
ordonnance enjoignant à tous les Canadiens, âgés de 16 à 60 ans, 
de s'enrôler dans la milice, à l'appel des officiers désignés par le gou- 
verneur. Le refus de répondre à l'appel entraînait une simple pénalité. 
L'objet de cette milice, déclare l'ordonnance, est de " résister et s'oppo- 



" ser à tous enemis, pirates et rebels tant par terre que par eau ", et de 
" préserver et sauver la Province de tous enemis usurpateurs." (1) 

Cette ordonnance émanait des pouvoirs spéciaux du gouverneur, 
tels que définis par la Commission royale qui avait appelé Carleton à 
son poste. Elle, n'était que temporaire : elle fut renouvelée, de deux ans 
en deux ans, jusqu'en 1787. 

Le 23 avril 1787, le gouverneur sanctionnait une ordonnance régu- 
lière de son Conseil " qui règle plus solidement les milices de cette Pro- 
" vince et qui les rend d'une plus grande utilité pour la conservation et 
" sûreté d'icelle." (2) 

L'article I décrète que tous les habitants de la colonie, "depuis l'âge 
" de seize ans jusqu'à soixante, sont déclarés miliciens, et obligés de 
** servir en cette qualité dans la milice de la paroisse, village ou seigneu- 
" rie, dans lesquels ils sont domiciliés." Le même article impose une 
amende de cinq livres à quiconque refuse d'obéir à l'appel du capitaine 
de milice de son arrondissement. 

L'article V décrète que lorsque " la sûreté des frontières " exige 
"un corps des milices prêt et suffisamment exercé",.... "son excel- 
" lence le capitaine général, ou en son absence, le commandant en chef 
"pourra ...lever et assembler des détachemens, tirés dans [de] telles 
" cccnpagnies des milices, à sa discrétion, dans une juste proportion, 
"pour faire marcher et être emploies... pendant un tems qui n'excè- 
" dera point deux années." 

La base de l'organisation militaire de la colonie est d'ores et déjà 
bien établie: tous les habitants de la colonie sont sujets au service mili- 
taire ; mais ils ne peuvent être appelés sous les armes que pour 
"la sûreté des frontières", c'est-à-dire la défense du territoire. 

Ce double principe est resté en vigueur jusqu'à nos jours. Ce n'est 
qu'à l'époque de la guerre d'Afrique que les impérialistes ont commencé 
à le battre en brèche en lui substituant peu à peu le faux principe de la 
contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre. L'idée, du reste, 
n'était pas nouvelle. Dès le début des guerres napoléoniennes, 'le gou- 
vernement britannique, qui a toujours répugné à l'idée d'imposer au 
peuple anglais le fardeau du service militaire, tenta d'induire les Cana- 
diens à prendre du service dans les armées impériales. Quelques jeunes 
officiers canadiens-français se laissèrent entraîner; maïs le peuple et 
la masse des miliciens résistèrent. Les soldats du Royal Canadien, en- 
régimentés sous l'autorité de l'ordonnance de 1787, refusèrent en 1799 
de traverser les mers (3). Personne ne songea à leur faire violence ni 
à les accuser d'insubordination ou d'incivisme. Personne, au cours des 
vingt années de guerre que l'Angleterre eut à soutenir contre les armées 
de la République et la puissance menaçante de Napoléon, ne songea à 
soutenir la thèse absurde de "Cobligation morale" du Canada de venir 
en aide à la mère-patrie. Et pourtant, la Grande-Bretagne courut alors, 
à plusieurs reprises, un péril pour le moins aussi grave que celui qui la 
menace aujourd'hui. Mais la casuistique impérialiste n'était pas née. 

(1) Pièce justificative 1. 

(2) Pièce justificative 2. 

(3) Benjamin Suite : "Histoire de la Milice Canadienne", page 20. 



— 4 — 

Les Canadiens avaient prouvé en 1774 qu'ils étaient prêts à défendre 
leurs foyers et les droits de la Couronne britannique au Canada. De leur 
fidélité et de leur courage ils donnèrent de nouvelles preuves en repous- 
sant les attaques des Américains, en 1812. Mais alors comme aujour- 
d'hui, ils considéraient qu'ils avaient accompli tout leur devoir en dé- 
fendant la colonie contre ses agresseurs; et ni les gouvernants civils, 
ni les autorités religieuses ne leur demandaient davantage. 

Séparation du Bas-Canada et du Haut-Canada 

En 1791, la province avait été divisée en deux gouvernements: le 
Bas-Canada et le Haut-Canada. Dans la province française, l'ordon- 
nance de 1787 resta en vigueur. En 1808, la Législature du Haut-Canada 
adopta une nouvelle loi de Milice (1). 

Comme l'ordonnance de 1787, cette loi décrète en principe le ser- 
vice obligatoire de tous les habitants. Sur l'emploi que le gouverneur 
peut faire de cette armée nationale, elle est encore plus explicite que 
l'ordonnance. Elle stipule ** qu'il ne sera pas légal d'ordonner à la Mi- 
" lice, ou à aucun de ses corps (any part thereof), de marcher en dehors 
"de cette province, excepté pour porter secours à la province du Bas- 
" Canada, lorsque celle-ci sera envahie ou en état d'insurrection, ou 
" excepté pour poursuivre un ennemi qui aurait envahi la province ; 
" excepté aussi pour la destruction de tout vaisseau ou de tout dépôt ou 
" magasin d'armes, ou pour attaquer un ennemi qui se prépare à envahir 
" la province, ou pour attaquer toute fortification servant de couverture 
" à cette invasion." 

Même aux jours sombres qui suivirent les soulèvements de 1837-38, 
les autorités impériales ne songèrent pas à imposer aux habitants de la 
colonie d'autres obligations que celle de défendre leur territoire. Elles 
se bornèrent à étendre ce devoir à la répression des désordres inté- 
rieurs. 

Une ordonnance du Conseil spécial du Bas-Canada, édictée en 1838 
(2), décrète "que tout habitant mâle valide de cette province, âgé de 
"plus de 18 ans et au-dessous de l'âge de 60 ans, étant sujet britannique 
"et ayant résidé plus de six mois dans la province, et n'étant pas au 
" service naval ou militaire de Sa Majesté, ni actuellement en service ou 
" enrôlé pour servir dans les troupes volontaires de cette province, sera 
"sujet à servir comme milicien pour la défense de la province et de 
" l'ordre et de la tranquillité publique en icelle, à moins qu'il n'en soit 
" spécialement exempté par la loi." L'article IX stipule " que dans le 
" cas de guerre avec les Etats-Unis d'Amérique, d'invasion, d'insurrec- 
" tion, ou de danger imminent d'icelles, il sera loisible au gouverneur 
" ou à la personne administrant le gouvernement d'appeler sous les 
" armes, d'entre les officiers des différentes compagnies de milice de la 
"piovince et d'entre les miliciens non mariés au-dessous de l'âge de 30 
" ans, un nombre qui n'excédera pas un cinquième du total, lesquels 
"seront tirés au sort ou commandés à la discrétion de l'officier com- 

(1) Pièce justificative S. 

(2) Pièce justificative 4. 



" mandant le bataillon, pour être exercés, et serviront pendant un temps 
" qui n'excédera pas six mois de calendrier, pour la défense de la pro- 
" vince et pour le maintien du bon ordre et de la sûreté publique en 
" icelle." 

L'ordonnance prévoit l'éventualité d'un conflit avec les Etats-Unis. 
N'est-ce pas la preuve que Colborne et ses conseillers n'envisageaient, 
pour le Canada, d'autres guerres que celles d'Amérique et ne songeaient 
nullement à utiliser la milice canadienne en dehors du continent? 

Le 11 mai 1839, la Législature du Haut-Canada codifiait de nouveau 
ses lois de milice. L'article définissant l'emploi que le lieutenant-gou- 
verneur pouvait faire de la milice resta identique au dispositif corres- 
pondant de la loi de 1808 (1). 

Régime de l'Union 

En 1846, la Législature des Canadas-Unis abrogea toutes les ancien- 
nes lois et ordonnances antérieures à l'union des deux provinces et les 
remplaça par une nouvelle loi de la Milice (9 Vict., chap. 28) applicable 
à toute la colonie. Cette loi décrétait que la milice se composerait de 
tous les habitants mâles de la province, de 18 à 60 ans, divisés en deux 
classes: la première comprenant les miliciens de 18 à 40 ans et la se- 
conde, ceux de 40 à 60 ans. Sur l'emploi des forces coloniales, la Légis- 
lature s'inspira des lois antérieures du Haut-Canada et prit les mêmes 
précautions pour limiter l'usage de ces forces à la défense exclusive de 
la province (2). 

C'est au cours du débat sur l'adoption de cette loi que M. Etienne- 
Pascal TACHE prononça la parole qu'on a si souvent citée. Il est bon 
d'en rétablir le texte précis et les conditions que M. Taché posait pour 
justifier la fidélité de ses compatriotes à la Couronne britannique: 

" Bornez-vous à rendre justice aux Canadiens-français ; et vous 
" verrez que leurs valeureux bataillons seront les premiers à courir à la 
" frontière et à faire de leurs corps un rempart contre toute agression 
" (applaudissements). On a trop l'habitude de calomnier ces braves 
"gens; on les peint trop souvent comme des mécontents ingouverna- 
bles; les journaux les accusent trop souvent d'infidélité et de sédition, 
" tout en réclamant pour l'autre race la pratique exclusive des vertus 
"contraires. A ces accusateurs, je réplique: Vous vous trompez; nous 
" nous réclamons de la même mère-patrie ; traitez-nous comme des 
"frères et non comme des bâtards (vifs applaudissements) ; et soyez 
" convaincus que nous n'oublierons jamais notre serment d'allégeance 
" jusqu'au jour où un Canadien-français allumera le dernier canon qui 
" sera tiré sur ce continent pour la défense de la Grande-Bretagne (ap- 
plaudissements et acclamations)." (3) 

L'orateur, on le voit, met deux conditions à la fidélité des Canadiens- 
français: la première, c'est que l'on n'attende d'eux que la protection 
des frontières et la défense de la colonie; la deuxième, c'est que leurs 

(1) Pièce justificative S, 

(2) Pièce justificative 7. 

(3) Pièce justificative 8. 



— 6 — 

concitoyens anglais les traitent "comme des frères et non comme des 
bâtards." Il serait temps de inéditer et de faire revivre cet enseigne- 
ment énergique et équitable. 

La loi de 1846 resta en vigueur jusqu'en 1855. Dans ce court espace 
de dix années, des modifications profondes s'étaient produites dans le 
mécanisme intérieur de l'Empire britannique et dans ses relations in- 
ternationales. 

Après une lutte opiniâtre qui avait duré plus d'un demi-siècle et 
dont les échauffouréés sanglantes de 1837 marquèrent le seul écart grave 
de jugement et de conduite, les Canadiens des deux races avaient enfin 
obtenu des autorités impériales l'application loyale du principe qui fait 
la base du régime britannique: le droit de tout groupe de sujets britan- 
niques de n'être soumis qu'aux lois votées par ses représentants élus et 
à l'autorité d'un pouvoir responsable à ses mandataires. 

Cette conquête, les Canadiens ne furent pas les seuls à en bénéfi- 
cier. Elle devint la règle politique de toutes les possessions anglaises 
peuplées d'Européens. Du reste, ce n'était pas une révolution ni même 
une évolution de principes. C'était la simple extension aux colonies du 
régime dont le parlement britannique avait fait la règle fondamentale 
du royaume après la chute des Stuarts et l'avènement de Guillaume et 
de Marie. 

En bonne justice sociale, cet accroissement de privilèges compor- 
tait, pour les Canadiens comme pour les habitants de toutes les autres 
colonies anglaises, une augmentation correspondante de charges et de 
responsabilités. 

Lord Grey et Lord Elgin — Bases de l'organisation 
militaire de l'Empire 

La Couronne britannique eut à ce moment l'immense et rare avan- 
tage d'être représentée au ministère des Colonies et à la tête du gouver- 
nement canadien par deux hommes d'une égale valeur et bien faits pour 
se comprendre et se compléter. Lord Grey est peut-être le meilleur mi- 
nistre des Colonies que l'Angleterre ait connu. Lord Elgin est sans con- 
tredit le meilleur gouverneur que le Canada ait possédé sous la domina- 
tion anglaise. 

Dans ses instructions au successeur de lord Metcalfe, de 

ti-acassière et tyrannique mémoire (1), lord GREY disait : "Il ne 

|| saurait être trop nettement reconnu qu'il n'est ni possible ni désirable 

de gouverner aucune des provinces britanniques de l'Amérique du 

Nord contrairement aux opinions de ses habitants." 

Cette attitude généreuse et sincère donnait à l'homme d'Etat anglais 
le droit de rappeler aux Canadiens les obligations nouvelles que com- 
portait pour eux l'exercice de leurs nouvelles libertés. C'est ce qu'il fit 
suivant 16 PCChe CD dale du 14 mars 1851 ' dont i e détache le passage 

^^^ilbnlMik^b^llM^^^^f^ ,0rd Cathc « rt ' ? ui administra la co- 
intérimaire et n'exerç. «uSÎ,e actl™ positive. pr ° prement parTer « u ' un «««verneur 



— 7 — 

" Le Canada possède maintenant, en commun avec les autres pro- 
" vinces britanniques de l'Amérique du Nord et de la manière la plus 
" ample et la plus complète possible, les avantages du self-government 
" en tout ce qui touche à son administration interne. 

" Il semble au gouvernement de Sa Majesté que cet avantage doit 
" entraîner des responsabilités correspondantes; et que le temps est 
" venu où le peuple du Canada doit être appelé à assumer une part plus 
" large qu'il n'a prise jusqu'ici des dépenses qui résultent, à son béné- 
" fice, de cette situation. 

"De ces dépenses, la charge de beaucoup la plus lourde qui pèse 
" sur ce pays [le Royaume-Uni] est celle encourue pour la défense mili- 
" taire de la province. 

" Considérant le Canada comme une partie très importante et très 
" appréciable de l'Empire, et croyant que le maintien du lien qui unit 
" la mère-patrie et la colonie est éminemment avantageux aux deux pays, 
" le gouvernement de Sa Majesté est loin de penser que l'ensemble des 
" forces militaires de l'Empire ne doit pas servir à la protection de cette 
" partie des domaines de Sa Majesté. 

"Mais, tenant compte des progrès rapides que le Canada fait aujour- 
" d'hui en richesses et en population et de la prospérité dont il jouit en 
" ce moment, le gouvernement de Sa Majesté est convaincu qu'en toute 
"justice le peuple du Royaume devrait être déchargé d'une forte pro- 
" portion des charges qui lui ont été imposées jusqu'ici pour la protec- 
" tion d'une colonie qui est maintenant en état de faire beaucoup pour 
" assurer sa propre protection. 

" Il n'est guère nécessaire de vous rappeler qu'en adoptant ce prin- 
" cipe, le gouvernement de Sa Majesté ne ferait que revenir à l'ancienne 
"politique coloniale de ce pays." (1)/ 

Comme sanction pratique de cette doctrine, le gouvernement bri- 
tannique commença à dégarnir les postes militaires de la colonie et à 
rappeler en Angleterre les garnisons impériales qui les occupaient. Il 
prit les mêmes mesures dans les Provinces Maritimes. La chute du 
cabinet Russell, dont lord Grey faisait partie, n'entraîna aucune modi- 
fication de cette politique nouvelle. 

Le 22 avril 1853, le duc de NEWCASTLE, ministre des Colonies dans 
le cabinet Aberdeen, écrivait dans ces termes au lieutenant-gouverneur 
de l'Ile du Prince-Edouard, sir A. Bannerman, qui lui avait communiqué 
les objections des habitants de la colonie au retrait des troupes impé- 
riales: 

"Veuillez faire savoir au Conseil et à la Chambre d'assemblée que 
" j'ai déposé leur adresse aux pieds de la reine et qu'il a plu à Sa Ma- 
"jesté de l'accueillir très gracieusement; mais je ne me crois pas libre 
" de recommander à Sa Majesté de se rendre aux prières qui lui sont 
" adressées. 

" Si la colonie était menacée d'une attaque, le gouvernement de Sa 
" Majesté ne serait pas lent à lui accorder les secours nécessaires à sa 
"protection; mais aucun danger de ce genre ne se présente; et nous 

(1) Pièce justificative 9. 



— 8 — 

" considérons qu'il n'est pas juste de décharger la Législature de l'Ile 
" du Prince-Edouard du devoir et de la responsabilité de maintenir une 
" force — police, milice ou corps de soldats en retraite — en nombre 
"suffisant pour maintenir la paix intérieure de la colonie (1)." 

Et il presse le gouvernement de la province d'organiser une milice 
locale. Il lui offre même les services de soldats anglais en retraite, à 
condition que la colonie pourvoie à leur solde et à leur entretien. 

Le 19 avril 1854, le même ministre accuse réception des adresses 
du Conseil législatif et de l'Assemblée de la Nouvelle-Ecosse. La Légis- 
lature se déclare prête "à faire des efforts (exertions) pour la défense 
" de la province au cas où il serait jugé nécessaire de retirer les troupes 
" régulières dont se compose maintenant la garnison " (2). Cet acquiesce- 
ment à la nouvelle politique impériale est d'autant mieux accueilli à 
Londres que l'Angleterre est à la veille du conflit sanglant qui lui coûtera 
de si lourdes pertes en Crimée. 

Guerre de Crimée 

Les exigences de cette guerre si follement entreprise pour maintenir 
en Asie Mineure la domination abrutissante et parfois cruelle de la Tur- 
quie hâtèrent l'exécution de la politique coloniale inaugurée par lord 
John Russell et lord Grey. 

La situation offrait des analogies singulières avec celle que nous tra- 
versons aujourd'hui. Pour la première fois dans l'histoire des colonies 
d'Amérique, les deux nations qui s'en étaient disputé la possession pen- 
dant deux siècles étaient alliées sur les champs de bataille. Pour la pre- 
mière fois dans l'histoire du Canada, Canadiens-français et Anglo-Cana- 
diens pouvaient fraterniser dans leur attachement à leurs patries d'ori- 
gine. Comme aujourd'hui, les foules acclamaient les efforts des alliés 
et saluaient dans leurs victoires le triomphe de la barbarie sur la civili- 
sation, de la liberté sur la tyrannie, et la garantie de la protection des 
nations faibles contre la domination des forts. Dans les nombreuses 
adresses des corps publics canadiens, on retrouve des expressions abso- 
lument identiques à celles qui remplissent aujourd'hui les colonnes des 
journaux et les discours des orateurs. La seule différence, c'est qu'en 
1854, les "tyrans" et les "barbares", c'étaient les Russes, nos alliés d'au- 
jourd'hui; la "civilisation" et la "faiblesse opprimée", c'était la Turquie! 

Mais ce à quoi personne ne songea, ni en Angleterre ni au Canada, 
ce fut d'induire les Canadiens à prêter l'appui de leurs armes à leurs 
"deux mères-patries". Tout ce que le gouvernement britannique désirait, 
c'était de hâter le retrait des troupes impériales de la colonie et leur 
remplacement par les milices coloniales. 

Le 11 août 1854, sir George GREY, qui avait remplacé le duc de 
Newcastle au ministère des Colonies, écrivait à lord Elgin que le gou- 
vernement de Sa Majesté avait décidé de rapatrier " quelques-uns des 
" régiments qui font du service dans les colonies de l'Amérique du Nord 
" et les autres possessions de la Couronne. Heureusement, ajoute-t-il, le 

(1) Pièce Justificative 10. 

(2) Pièce justificative 11. 



" caractère de la guerre nous permet d'utiliser ces ressources sans laisser 
" les colonies courir le risque d'une attaque extérieure. Le gouverne- 
" ment de Sa Majesté reconnaît pleinement le devoir et la responsabilité 
" qui lui incombent de protéger les colonies contre toute agression. 
" Toutes les forces de l'Empire seraient employées à la défense de celles 
"d'entre elles qui pourraient être mises en danger par suite de la situa- 
tion actuelle." D'autre part, "Sa Majesté croit que la paix 

" intérieure de la province peut être en toute sûreté confiée à ses sujets 
"du Canada" (1). 

Obligations respectives de la métropole et des colonies 

Ce ne fut pas sans quelque difficulté que le gouvernement canadien 
consentit à entrer dans les vues du gouvernement impérial et à assumer 
une part plus considérable des charges nécessitées par les besoins de la 
défense de la colonie. Lord ELGIN lui-même ne méconnaissait pas la 
valeur de certaines objections formulées par ses aviseurs, les ministres 
canadiens. Il entrait pleinement dans les vues exprimées par lord Grey 
en 1851 et entretenues par ses successeurs, mais il avait un sens trop 
juste des principes de gouvernement et une notion trop exacte des réa- 
lités pour ne pas envisager tous les aspects de la situation. Dans une 
dépêche qu'il adressait, le 18 décembre 1854, à sir George Grey, on 
trouve ce passage remarquable qui contient en germe la justification de 
la résistance à toute tentative d'entraîner le Canada à contribuer aux 
guerres de l'Angleterre en dehors du territoire de la colonie: 

"Je maintiens qu'aussi longtemps que les habitants de la colonie 
" n'auront pas voix délibérative dans les Conseils de l'Empire, ils ont le 
" droit d'attendre des autorités impériales la protection contre les hos- 
" tilités qu'ils ne contribuent nullement à provoquer. Il est donc à 
" propos de maintenir des garnisons impériales dans certaines stations 
" militaires importantes telles que Québec, comme garantie que cette 
" protection, si jamais la nécessité s'en présente, ne sera pas invoquée 
" en vain. Néanmoins, j'ai confiance que si les habitants de la colonie 
" assument une part de responsabilité dans la défense de leur pays et 
'' la préservation de l'ordre intérieur — responsabilité qui a, jusqu'ici, 
" pesé tout entière sur la mère-patrie — rien ne tendra plus effica- 
" cément à assurer la sécurité de l'Empire et à établir dans la colonie un 
" haut idéal national et des moeurs viriles." (2) 

En rappelant au gouvernement impérial ses obligations particuliè- 
res qui résultent de l'exercice de l'autorité absolue en matière de politi- 
que étrangère, lord Elgin ne contredit en rien les propositions de lord 
Grey. Au contraire, il les confirme, il les définit plus clairement, il 
dégage avec plus de netteté les conséquences qui en découlent pour l'An- 
gleterre et pour le Canada. 

On peut dire, en toute certitude, que les principes posés en 1851 
par lord Grey et en 1854 par lord Elgin sont restés, jusqu'aux jours de 
Chamberlain, l'inspiration directrice et permanente de la politique im- 

(1) Pièce justificative 12. Il ne faut pas confondre sir George Grey avec lord 
Grey, prédécesseur du duc de Newcastle et auteur de la dépêche du 14 mars 1851. 

(2) Pièce justificative 13. 



— 10 — 

pénale. Dans la discussion des obligations réciproques de la métro- 
pole et de la colonie, les hommes d'Etat anglais et canadiens de tous les 
partis ont invoqué ces principes et s'y sont rattachés, même quand ils 
ont été en désaccord sur leur application. 

Pour donner toute la pensée de lord Blgin, il n'est que juste de citer 
un autre passage de sa dépêche du 18 décembre 1854. Avec une clair- 
voyance qui touche au génie, cet homme d'Etat remarquable prévoyait 
que le loyalisme des Canadiens se développerait en raison directe de la 
confiance que leur témoigneraient les autorités impériales. 

" Le parlement du Canada, disait-il, vient de donner la preuve de 
"l'intérêt qu'il prend au conflit dans lequel l'Empire est engagé et à 
" l'alliance heureuse qui unit aujourd'hui les deux nations dont les des- 
" cendants forment le peuple de cette province. Il a voté à l'unanimité 
" une somme de 20,000 livres pour secourir les veuves et les orphelins 
" des soldats et des marins des deux armées alliées qui tomberont au 
" service de leur pays durant la guerre actuelle. Les chances de l'avenir 
" feront peut-être surgir une autre occasion où Sa Majesté sera de nou- 
" veau engagée, comme aujourd'hui, dans un conflit qui méritera les 
" sympathies de toute la population du Canada et éveillera les mêmes 
"sentiments qui lui ont inspiré cette contribution libérale à la charité 
"publique. Est-il excessif d'espérer qu'en cette occurrence, alors que la 
" puissance matérielle de ces provinces florissantes se sera encore 
"accrue, les Canadiens désireront partager avec leurs frères de la mère- 
" patrie les gloires et les sacrifices d'une guerre honorable?" 

Ces paroles presque prophétiques de lord Elgin ne s'appliquent-elles 
pas d'une manière saisissante à la guerre actuelle? Si les hommes d'Etat 
anglais et canadiens étaient restés fidèles aux traditions de lord Grey 
et de lord Elgin; s'ils n'avaient pas entrepris de rompre l'équilibre des 
charges et des responsabilités respectives des deux peuples; s'ils avaient 
limité l'aide du Canada à la mesure de ses ressources; et surtout s'ils 
avaient conservé à cette coopération tout son caractère de liberté, les 
espérances de lord Elgin ne se seraient-elles pas pleinement réalisées? 
L'accord moral des deux races canadiennes et l'entente entre la Grande- 
Bretagne et le Canada ne seraient-ils pas beaucoup mieux assurés que par 
les efforts des impérialistes des deux pays, qui veulent à tout prix im- 
poser au Canada des charges et des obligations contraires à tous les 
principes et à toutes les traditions de l'Empire britannique? 

Lord Elgin quitta le Canada quelques jours après l'expédition de 
cette dépêche. Il fut remplacé par sir Edmund Head. 

Loi de la Milice, 1855 

Afin de répondre au désir des autorités .impériales, le gouvernement 
de la colonie proposa des modifications à la loi de la milice et demanda 
à la Législature une augmentation du budget de la défense. 

Le parti conservateur, né l'année précédente de la coalition des 
torys du Haut-Canada et d'une fraction du parti bas-canadien, était alors 
au pouvoir. Sir Allan MacNab et sir Etienne-Pascal Taché en étaient 
les chefs. Cartier faisait partie pour la première fois du ministère. On 
ne saurait assurément soupçonner ces hommes d'Etat de desseins sédi- 



— 11 — 

tieux ou même de tiédeur à l'endroit de la métropole. C'est cependant 
leur opinion qu'exprimait lord Elgin dans sa dépêche du 18 décembre 
1854 (1), lorsqu'il apportait un tempérament à la nouvelle politique 
formulée par lord Grey et poursuivie par ses successeurs. 

La deuxième lecture du projet de loi de la milice fut proposée à 
l'Assemblée législative, le 20 mars 1855, par sir Allan MacNAB lui-même. 
C'était aux jours les plus difficiles de la campagne de Crimée. Butées 
au pied de la forteresse de Sébastopol, les armées alliées de la France, 
de l'Angleterre, de la Turquie et du Piémont devaient lutter six mois 
encore avant de vaincre la courageuse ténacité des Russes. Le chef du 
gouvernement canadien ne manqua pas de tirer parti de cette situation 
et d'invoquer les besoins urgents de la mère-patrie pour vaincre les 
répugnances de la Législature. Cependant, il prit soin de marquer que 
la coopération du Canada devait se borner à prendre des mesures pour 
assurer sa propre défense et sa paix intérieure. Le débat fut long et 
intéressant (2). 

Les objections les plus fortes furent formulées par des Anglo-Cana- 
diens éminents: Holton, Galt, futur ministre des Finances dans le cabinet 
Taché^Macdonald, et John Sandfield McDonald, chef du parti libéral du 
Haut-Canada et futur premier ministre. 

M. HOLTON va tout de suite au coeur de la question. Cette mesure, 
dit-il, " impose à la province toutes les charges d'une souveraineté indé- 
" pendante sans lui en conférer les droits et les privilèges. Le ministère 
** propose de taxer le peuple afin d'entretenir une force militaire sur 
" laquelle il n'exercera aucune autorité et de poursuivre des opérations 
" de guerre décidées sans sa participation délibérative." 

M. GALT déclare que le résultat principal de la mesure sera la 
" création d'une force volontaire qui pourra être utilisée à des objets 

" étrangers aux intérêts de la province." "En cas de guerre 

" avec les Etats-Unis — conflit qui pourrait surgir d'une querelle où 
" nous n'aurions aucun intérêt et qui n'en inonderait pas moins le pays 
" de sang — cette mesure nous obligerait à maintenir à uos dépens la 
" milice sous les armes." 

L'honorable Sandfield McDONALD y voit un danger pour le main- 
tien de l'autorité britannique. La nouvelle politique va ébranler la foi 
de la colonie dans la puissance protectrice de la Grande-Bretagne. En 
cas de guerre avec les Etats-Unis, la flotte anglaise balaiera les mers, 
mais le territoire du Canada, livré aux seules ressources de la colonie, 
sera envahi par les armées américaines. Cette éventualité possible né- 
cessite l'organisation de la défense des frontières; " mais c'est à la mère- 
•' patrie de pourvoir à cette défense. Les habitants de ce pays ne doi- 
" vent pas être abandonnés. Ils ont besoin de troupes anglaises et d'of- 

(1) Le cabinet MacNab-Taché, qui présenta la loi de la milice, n'entra en fonctions 
que le 27 janvier 1855 ; mais il se composait virtuellement des mêmes ministres que le 
cabinet MacXab-Morin, qui gouverna du 11 septembre 1854 au 26 janvier 1855. Cartier 
ne faisait pas partie du ministère MacNab-Morin ; mais il était l'un de ses partisans 
les plus actifs et les plus influents ; et toutes ses déclarations et ses attitudes subsé- 
quentes prouvent qu'il partageait l'opinion émise par lord Elgin. Il contribua plus que 
tout autre à faire reconnaître le principe constitutionnel posé dans la dépêche du 18 
décembre 1854. 

(2) Pièce justificative 15. 



— 12 — 

" ficiers d'expérience autour desquels ils se rallieront pour se défendre 
" dans une guerre dont les causes ne leur seront peut-être pas sympathi- 
" ques." 

" Un conflit peut s'élever entre la France et les Etats-Unis. L'An- 
" gleterre, liée à la France par son alliance offensive et défensive, s'y 
" trouverait entraînée. Le Canada devra-t-il alors porter le poids de 
"cette guerre?" 

Cette loi, déclare M. CHRISTIE, " affirme le principe de l'impôt 
"sans la représentation (taxation without représentation), de la taxe 
" imposée pour soutenir des guerres sur lesquelles nous n'exerçons au- 
" cune autorité délibérative. Elle assujettit le peuple du Canada à l'obli- 
" gation de soutenir la Grande-Bretagne dans toutes ses disputes avec les 
"Etats-Unis, sans qu'il ait voix délibérative dans leur règlement ou le 
" drpit d'être consulté." 

M. RHODES approuve le projet, pourvu qu'il se limite à la protec- 
tion de la province. "Il combattra en comité l'article qui donne au gou- 
" vernement le droit d'expédier la milice en dehors de la province." 

Opposition des Canadiens-français 

Les premières et les principales objections furent exprimées par des 
Anglo-Canadiens. Il ne faudrait pas croire toutefois que les députés 
canadiens-français restèrent silencieux. On ne pensait pas encore, en 
ce temps-là, que les Canadiens-français n'ont pas le droit de s'exprimer 
en toute liberté sur toute question et particulièrement sur celles qui tou- 
chent aux relations du Canada et de l'Angleterre. 

Le leader du parti libéral bas-canadien, M. DORION, affirme hardi- 
ment qu'il est temps, pour les Canadiens, d'avoir une opinion nationale, 
" une opinion qui place les intérêts du Canada avant ceux de l'Angle- 
" terre lorsqu'il y a conflit " entre ces deux catégories d'intérêts. " Envi- 
" sageant la question de ce point de vue, il ne voit aucune nécessité à la 
" dépense de deniers " qu'entraînera l'adoption du projet de loi. 

M. PAPIN " ne désire pas que les Canadiens prennent les armes 
" pour rompre le lien qui les unit à la mère-patrie; mais il n'est pas dis- 
" posé à combattre pour maintenir ce lien ni à se battre contre les Amé- 
" ricains, si l'Angleterre entraîne les Canadiens dans une guerre où ils 
" n'auraient aucun intérêt immédiat." 

M. LORANGER, conservateur qui se séparera de son parti en 1862 
sur la même question, appuie le projet de loi parce qu'il y voit " l'inté- 

" rêt de la colonie et non celui de la Grande-Bretagne Le régime 

" colonial — régime d'infériorité pour le Canada — ne peut durer long- 
" temps. La destinée manifeste du pays, c'est l'indépendance." 

M. LABERGE, libéral, riposte que " si le pays doit être un jour indé- 
" pendant de la domination anglaise, quel crime y a-t-il à voir dans 
" l'annexion aux Etats-Unis plus d'éléments de grandeur, de liberté et de 

" puissance que dans un état de complet isolement? Que le .pays 

" devienne indépendant, et aucun autre député ne sera plus empressé 
" que lui à appuyer le projet de loi ou même une mesure d'une portée 
" beaucoup plus étendue pour assurer la défense du pays. Le point 
" principal qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est de décider si une na- 



— 13 — 

" tion assujettie doit maintenir une armée pour prendre part à des guer- 
" res qu'il n'est pas en son pouvoir de provoquer ou d'éviter. L'histoire 
" prouve que le Canada n'a jusqu'ici combattu que pour l'Angleterre. Son 
"territoire a été le champ de bataille de l'Angleterre; mais c'est l'Angle- 
**• terre qui a recueilli tous les profits." 

M. TURCOTTE relance tous ses collègues. Comme M. Laberge, il 
trouve " absurde que le Canada soit appelé à supporter les frais d'une 
" guerre dans laquelle il n'aura aucun intérêt." Mais il appuie la mesure 
parce qu'il y voit un moyen pour la colonie de tenir tête à la métropole. 
" Croit-on que l'Angleterre osera dicter ses conditions aux Canadiens 
" quand ils auront les armes à la main? Non! L'Angleterre devra alors 
" leur dire en toute sincérité : Gouvernez-vous vous-mêmes." 

Le ministère et ses partisans les plus fidèles s'empressent de ras- 
surer les adversaires de la mesure. Ils leur donnent l'assurance que le 
gouvernement canadien, d'accord avec les autorités impériales, n'a 
d'autre objet que d'assurer la protection de la colonie. 

Le solliciteur général SMITH déclare que le pouvoir d'envoyer des 
régiments de milice en dehors de la province existait dans la loi précé- 
dente et que c'est par un pur accident qu'on a omis d'insérer dans le 
projet de loi les restrictions antérieures. Elles seront réintroduites 
avant son adoption définitive. 

M. HINCKS, futur ministre des Finances dans le gouvernement de 
la Confédération, affirme que le gouvernement impérial n'a nullement 
l'intention de s'affranchir des obligations qui découlent de son autorité 
suprême. Il indique .que la mesure n'a d'autre objet que de permettre 
au peuple canadien de défendre ses propres intérêts. 

Sir Allan MacNAB déclare qu'il serait " honteux pour les Canadiens 
" de laisser à la mère-patrie tout le fardeau de la défense de la province, 
" au cas où la guerre éclaterait entre la Grande-Bretagne et les Etats- 
" Unis." 

Le colonel RANKIN, qui, comme M. Loranger, votera contre la loi 
de 1862, accorde son appui à la mesure parce qu'il y voit la promesse 
de la séparation du Canada et de l'Angleterre. 

M. John A. MACDONALD, procureur général du Haut-Canada, ré- 
sume la question avec le bon sens et la clarté dont il donnera, par la 
suite, tant de preuves dans la conduite des affaires publiques. Le Ca- 
nada, dit-il, " peut se reposer sur l'engagement pris par la Grande-Bre- 
" tagne d'employer toutes les forces de l'Empire britannique à la défense 
" de la province, au cas où celle-ci serait attaquée par une puissance 
" étrangère. Mais afin de permettre à la Grande-Bretagne de tenir cet 
" engagement, il est nécessaire de créer dans la colonie un organisme 
" qui permette au gouvernement impérial d'armer la milice du Canada. 

" Tout ce que ce projet de loi autorise, c'est qu'en prévision 

" du cas où la province, dépendance de l'Empire britannique, serait 
" engagée dans une guerre, elle doit avoir des régiments prêts à recevoir 
" des armes de la Grande-Bretagne et à combattre pour la défense de la 
" province. Cette force volontaire est également nécessaire pour répri- 
" mer toute insurrection intérieure ou repousser des incursions de ma- 
" raudeurs étrangers." 



— 14 — 

Qu'on retienne bien ces paroles. Elles définissent l'interprétation 
donnée par le futur premier ndnistre de la Confédération canadienne 
au contrat solennel conclu entre les autorités impériales et le gouverne- 
ment canadien. Ce contrat, nous entendrons bientôt le même homme 
d'Etat l'invoquer et le définir de nouveau, en termes équivalents, en 
1862, au cours des débats sur un nouveau projet de loi de milice, et 
vingt-et-un ans plus tard, en 1883, lorsque le parlement fédéral opérera 
la refonte de ces lois. 

Le bill de 1855 fut enfin voté. Conformément à l'engagement pris 
par le solliciteur général, l'article 66 décrétait que — 

" La milice ainsi appelée pourra être dirigée vers toute partie de la 
" province ou toute place hors de la province mais contiguë à icelle, où 
" l'ennemi pourra se trouver et d'où l'on pourra craindre une attaque 
"contre cette province." (1) 

Première entente entre l'Angleterre et le Canada — 
Transfert des Ordnance Lands 

Le gouvernement et la Législature du Canada avaient à peine exé- 
cuté leur part du traité proposé par les autorités impériales que celles- 
ci s'appliquèrent à en presser l'exécution et à en resserrer les termes. 

Le 13 avril 1855, sir George GREY envoie à sir Edmund Head, suc- 
cesseur d£ lord Elgin, une importante dépêche dans laquelle il reprend 
à nouveau toute la question. (2) 

" Le gouvernement de Sa Majesté, écrit-il, a étudié longuement la 
" nécessité d'établir une entente bien définie avec le gouvernement du 
" Canada au sujet des mesures réciproques à prendre pour la défense 
" militaire de la province et des arrangements subsidiaires que nécessite 
" cette défense 

" Le gouvernement de Sa Majesté ne se propose d'apporter aucun 
" changement au principe des relations maintenant établies entre ce 
" pays [la Grande-Bretagne] et la province, en ce qui concerne sa dé- 
"fense militaire. Le gouvernement impérial demeure obligé comme 
" auparavant de fournir et d'entretenir les forces militaires nécessaires 
" à la défense du Canada, comme à celle de toutes les autres possessions 
u de Sa Majesté, au cas où la colonie serait menacée par une armée 
" étrangère. Il se propose également de maintenir les forces stationnées 
" aujourd'hui en Canada, ou toutes celles qui pourront être strictement 
" requises pour l'occupation militaire des quelques postes de première 
" importance, afin d'en faire le noyau des forces de défense de la pro- 
" vince. 

" Mais au-delà, le gouvernement s'en rapporte au loyalisme et à 
" l'esprit militaire du peuple de la province. Il sait parfaitement que 
" dans l'éventualité, heureusement lointaine aujourd'hui, d'une invasion 
" du Canada par une armée étrangère, l'appui le plus précieux que pour- 
" raient recevoir les troupes envoyées d'ici pour renforcer la colonie, 
" serart celui que leur assureraient le courage et les cadres d'une milice 
" que la province, grâce à sa nombreuse population, peut maintenant 

(1) Pièce justificative 14. 
(1) Pièce justificative 16. 



— la — 

" organiser. Le gouvernement est également persuadé que si la 
" tranquillité intérieure de la colonie était menacée, la province elle- 
" même pourrait le plus avantageusement fournir les forces nécessaires 
"pour le maintien de l'ordre — forces civiles et, au besoin, forces mi- 
" Maires." 

C'est l'application exacte des principes posés par lord Grey en 1851 
et par lord Elgin en 1854. 

Le ministre aborde ensuite la question des terrains possédés au 
Canada par le gouvernement impérial pour les besoins de la défense, les 
Ordnance Lands. Il propose de céder ces domaines au gouvernement 
canadien à certaines conditions. Ces conditions avaient déjà fait l'objet 
de discussions et de correspondances entre les deux gouvernements. 
Parmi ces terres, il s'en trouvait un certain nombre jugées inutiles aux 
besoins de la défense. Le ministre suggère de les vendre. 

" Si votre gouvernement, ajoute-t-il, juge à propos d'employer les 
" fonds provenant de cette vente aux besoins de la défense intérieure, 
" ainsi qu'il a déjà été suggéré, le gouvernement de Sa Majesté verrait 
" cet emploi de fonds avec beaucoup de satisfaction. Il ne désire pas 
" toutefois l'imposer comme une condition de l'abandon de ces terres." 

Le transfert des Ordnance Lands s'opéra à peu près dans les con- 
ditions suggérées par le gouvernement britannique. 

La fin de la guerre de Crimée et le rapatriement des troupes anglai- 
ses au Royaume-Uni n'apportèrent aucune modification à la politique 
impériale ni au traité conclu entre la métropole et la colonie. Le 5 
février 1855, le ministère Palmerston avait remplacé le cabinet Aber- 
deen. Lord Palmerston, rompant avec la tradition libérale, inau- 
gurait, dans ses relations avec les puissances étrangères, la politi- 
que agressive à laquelle on peut faire remonter l'origine du nou- 
vel impérialisme britannique qui triomphe aujourd'hui. Néanmoins, le 
père du jingoïsme libéral anglais ne songeait nullement à faire partager 
aux colonies la responsabilité de ses poussées provocatrices. 

Après une série de brefs intermèdes, M. Henry LABOUGHERE était 
devenu secrétaire d'Etat pour les Colonies. Le 2 mai 1856, il envoie à sir 
Edmund Head une longue dépêche dans laquelle il reprend à son tour « 
tout le problème de la défense coloniale et des charges respectives de 
ia métropole et de la colonie. 

Après avoir fait part au gouverneur de l'intention des autorités im- 
périales de renvoyer au Canada quelques-uns des régiments qui ont fait 
la campagne de Crimée, il s'empresse d'expliquer que cette démarche 
ne doit pas être interprétée comme un abandon partiel de la politique 
inaugurée en 1851, ni comme une modification de l'entente conclue 
entre les deux gouvernements. 

"La dépêche de lord Grey à lord Elgin, en date du 14 mars 1851, 
" écrit-il, a défini les principes que le gouvernement de Sa Majesté a 
" alors adoptés comme base de sa politique coloniale envisagée du point 
" de vue militaire. Tout en réservant à la mère-patrie le devoir de main- 
" tenir des garnisons dans les forteresses de première importance, telles 
" que Québec, le gouvernement a sollicité la coopération de la province 
" dans l'adoption des mesures auxiliaires de défense. L'énergie avec 



— 16 — 

" laquelle la milice de la province s'organise en ce moment nous justifie 
" de maintenir cette politique en toute confiance; et c'est ce que nous 
" faisons. 

"La politique du gouvernement de Sa Majesté reste la même: nous 
" désirons nous appuyer principalement sur le courage loyal et éprouvé 
"des sujets canadiens de Sa Majesté pour repousser toute attaque hos- 
" tile, si malheureusement cette éventualité devait se produire; mais en 
" ce cas, le gouvernement de Sa Majesté ne manquerait pas de donner à 
"la province l'entier secours de toutes les forces de l'Empire britan- 
" nique." (1) 

La situation est, on le voit, parfaitement définie, les obligations 
réciproques nettement établies sur des bases équitables, conformes aux 
principes de la constitution britannique et aux simples règles de justice. 
La métropole conserve les obligations qui résultent de sa souveraineté 
impériale; la colonie assume celles qui correspondent à son autonomie 
interne et à la mesure de ses intérêts. 

Révolte des Cipaycs — Réorganisation de l'armée impériale 

A quelques mois de là éclatait aux Indes la révolte des Cipayes. Ce 
fut le plus grand péril de l'Angleterre impériale au XIXe siècle. Il me- 
naça la puissance anglaise au coeur même de son véritable empire, d'où 
elle a tiré le plus de puissance, de richesse et de prestige, et pour la con- 
servation duquel elle sacrifierait encore aujourd'hui toutes ses colonies 
dites ' autonomes '. 

Les autorités britanniques, trop longtemps sourdes aux avertisse- 
ments des hommes clairvoyants qui avaient vu venir la tempête, firent 
face au péril avec hésitation d'abord, puis avec cette patiente ténacité 
qui a toujours marqué l'action des gouvernants et du peuple de la 
Grande-Bretagne. Pas un instant, au cours de cette crise formidable, 
les gouvernants du Canada et des autres colonies autonomes ne songè- 
rent à modifier la base de la politique inaugurée en 1851 et à offrir le 
secours des colonies à la métropole. 

La guerre de Crimée avait révélé aux experts les faiblesses de 
l'armée anglaise, couvertes aux yeux de la masse par la valeur stratégi- 
que de l'armée française. La lenteur de la répression de la Grande 
Mutinerie, la peine incroyable que l'armée anglaise, livrée à ses seules 
ressources, eut à vaincre les bandes indisciplinées des Indous en révolte, 
déchirèrent le voile des illusions. Le parlement mit à l'étude la réforme 
de l'armée. Une commission impériale, composée de MM. Godley, Ha- 
milton et Elliott, fut chargée d'étudier la question particulière de la 
défense des colonies et de rechercher par quel mode l'efficacité de cette 
défense pourrait être maintenue et même accrue tout en soulageant le 
budget de la métropole. 

Deux des commissaires, GODLEY et HAMILTON, font rapport le 24 
janvier 1860 (2). Ils acceptent les principes posés par le général PEEL, 
ministre de la Guerre dans le cabinet Derby; 

(1) Pièc; justificative 17. 

(2) Pièce justificative 1«. 



— 17 — 

" 1. — L'Angleterre doit aider ses colonies contre toute agression de 
" la part des nations étrangères; mais en aucun cas, sauf pour celles de 
" ses colonies qui sont de simples postes de garnison qu'il faut garder 
"pour les besoins de l'Empire, la mère-patrie ne doit assumer l'entière 
" responsabilité de cette défense. Au contraire, elle doit poser comme 
" condition de son aide que la colonie fournisse sa quote part en main- 
" tenant à ses frais une force locale *ou, si les circonstances s'y opposent, 
"en payant une partie des dépenses de la garnison impériale; 

" 2. — iLe budget militaire nécessaire à la police interne doit être 
" défrayé à l'aide de fonds locaux. Il n'y a aucune raison d'établir à 
"cet égard aucune distinction entre une colonie et une nation indépen- 
" dante. iLe maintien de la paix et de l'ordre intérieurs relève à juste 
"titre des autorités locales; d'abord parce qu'il dépend de leur propre 
" législation et de leur manière de gouverner; et ensuite parce que la 
" population locale y est principalement, sinon exclusivement, intéres- 
" sée." 

Partant de ce double principe, les deux commissaires font observer 
que, jusqu'à une époque récente, aucune des colonies, sauf le Canada, 
n'a organisé de milice ni contribué aux frais de sa propre défense. " En 
" octroyant à nos colonies ", ajoutent-ils, " le don du self-government 
" politique, nous leur avons apporté l'un des éléments les plus impor- 
tants de l'éducation nationale; mais l'habitude de la défense du terri- 
" toire {self^defence) constitue une partie non moins knportante de la 
"formation d'un peuple libre; et les habitants des colonies ne l'acquer- 
" ront jamais si nous assumons la tâche exclusive de les défendre." 

Plus loin, ils reconnaissent " l'entière obligation qui incombe à la 
" Grande-Bretagne d'aider ses colonies à se défendre contre l'étranger"; 
mais ils maintiennent en même temps que l'Angleterre " accomplit ce 
"devoir lorsqu'elle donne ou offre ce concours à des conditions équita- 
" blés et libérales, et qu'elle n'est nullement tenue de décharger les colo- 
" nies de l'entière responsabilité de leur propre défense." 

Ils posent également en principe que la flotte anglaise est l'arme 
principale que la Grande-Bretagne doit tenir à la disposition de toutes 
les colonies pour assurer leur protection; mais que la défense intérieure 
de chacune des possessions britanniques doit être organisée selon sa 
situation particulière. "L'invasion du Canada par toute autre puissance 
que par les Américains n'est pas même concevable." En conséquence, la 
défense du Canada doit être préparée en vue de cette seule éventua- 
lité. (1) 

Ils abordent ensuite la solution pratique du problème, c'est-à-dire 
les mesures de défense que les colonies doivent adopter et la part de 
sacrifices qu'il leur faut encourir. Ils écartent sans hésitation l'argu- 
ment de "l'intérêt commun" de la métropole et des colonies: 

" Si l'Angleterre devait se considérer tenue de contribuer à la dé- 
" fense de ses colonies pour le seul intérêt qu'elle y trouve, on pourrait 
" répondre avec autant d'équité que l'obligation est réciproque et que 
" les colonies, ayant un intérêt considérable à maintenir la sécurité de 

(1) Nous retrouverons la même doctrine à trente-six ans de distance, dans un mé- 
moire du Colonial Defence Committee : pièce justificative 57. 



— 18 — 

"l'Angleterre, devraient contribuer automatiquement et habituellement 
" à la défense de Londres et de Portsmouth. Mais le terrain sur lequel 
" nous nous plaçons pour soutenir que l'Angleterre est tenue de contri- 
" buer à la défense de ses colonies, c'est que le gouvernement impérial 
" a le contrôle de la paix et de la guerre et qu'il est conséquemment tenu 
" en honneur et en devoir de protéger ses colonies contre les conséqucn- 
" ces de sa propre politique." 

En conclusion, ils proposent de classer les colonies en deux catégo- 
ries distinctes: celles dont la /défense intéresse plus particulièrement 
l'Angleterre, qui les garde comme postes militaires ou stations navales; 
et celles dont les habitants ont un intérêt primordial à protéger leurs 
biens et leurs territoires. Ils suggèrent d'exempter les premières de 
toute contribution et d'abandonner aux autres la responsabilité et le 
fardeau de leur propre défense — sous réserve de l'obligation de la métro- 
pole de leur venir en aide lorsqu'elles seront attaquées par une puissance 
étrangère. Cette obligation, répètent-ils, comme s'ils craignaient que les 
autorités impériales n'en soient pas suffisamment convaincues, "résulte 
" à nos yeux des relations particulières qui existent entre la mère-patrie 
"et les colonies et qui attribuent à celle-là l'autorité exclusive sur les 
" causes de paix et de guerre." 

C'est, on le constate sans peine, la doctrine posée par lord Elgin en 
1854. C'est aussi celle que les nationalistes canadiens ont opposée sans 
relâche aux entreprises des impérialistes, depuis la guerre d'Afrique jus- 
qu'à la guerre actuelle; c'est le principe essentiellement britannique 
qu'ils ont invoqué contre la construction d'une flotte "canadienne en 
temps de paix, impériale en temps de guerre", et contre le vote d'une 
contribution à la marine impériale. C'est le même principe qu'ils 
opposent à la doctrine révolutionnaire, anti-britannique, de l'obligation 
morale ou légale du Canada de contribuer à la guerre que l'Angleterre 
a déclarée de son seul chef à l'Allemagne. 

Le troisième commissaire, M. ELLIOTT, d'accord avec ses collègues 
sur tous les principes de gouvernement constitutionnel et de défense 
militaire, s'en sépare sur les conclusions (1). Il juge que ses collègues 
ne tiennent pas assez compte de l'intérêt primordial de la métropole à 
la conservation de ses possessions; il trouve injuste d'attribuer à toutes 
les colonies ■ autonomes ' une égale responsabilité et des charges uni- 
formes, même pour leur propre défense. 

En quelques paragraphes admirablement condensés, il peint la situa- 
tion particulière de chacune des grandes dépendances autonomes. Il 
groupe les diverses colonies de la couronne selon leur position straté- 
gique. Comme à ses collègues, le problème de la défense du Canada et 
des autres provinces anglaises de l'Amérique du Nord lui semble domi- 
né tout entier par le voisinage des Etats-Unis. Cette situation impose 
à ces colonies des charges hors de toute proportion avec leurs ressour- 
ces en hommes et en argent. Il rappelle les principes posés par lord 
Grey en 1851, par le duc de Newcastle et par sir George Grey en 1854, 
et rend témoignage au zèle que le gouvernement du Canada a déployé 

(1) Pièce justificative 19. 



— 19 — 

pour répondre au désir des autorités impériales et accomplir sa part 
du traité. 

Il en conclut qu'on ne saurait établir de règle uniforme pour toutes 
les colonies et que les provinces de l'Amérique du Nord en particulier 
méritent de recevoir une aide plus considérable de la métropole. 

Aucun des trois commissaires ne songe à suggérer qu'une seule des 
colonies doit fournir un seul fantassin ni payer un seul denier pour la 
défense générale de l'Empire et la protection particulière du Royaume- 
Uni. 

Ces deux rapports furent soumis à une commission parlementaire 
qui en délibéra longtemps (1). 

L'un des membres les plus importants de la commission, lord 
STANLEY, tenta de faire prévaloir les vues exprimées par M. Elliott et 
d'établir une distinction entre les diverses colonies, selon les exigences 
de leur situation particulière. M. ADDERLEY se rallia aux conclusions 
de la majorité des commissaires. Il posa en principe: 

" Que toute partie de l'Empire qui possède un gouvernement repré- 
'' sentatif doit pourvoir aux besoins de sa propre défense; 

" Que la mère-patrie est tenue de soutenir ses colonies dans toutes 
" les guerres, et particulièrement dans celles qui sont les conséquences 
"de sa propre politique; 

" Et qu'elle peut espérer en retour la coopération de ses colonies, 
" particulièrement dans les guerres qui les concernent." 

Le président, M. Arthur MILLS, tenta de réconcilier les deux opi- 
nions tout en inclinant plutôt vers celles du commissaire Elliott et de lord 
Stanley. Il proposa de partager les colonies en deux groupes; de 
laisser à la Grande-Bretagne la charge exclusive de la défense des postes 
militaires, et d'abandonner aux autres colonies la plus large part de la 
responsabilité et du coût de leur défense contre les dangers " qui ne 
résultent pas de la politique impériale." 

La majorité du comité repoussa cette distinction. Elle maintint ce- 
pendant la classification en deux groupes. Elle recommanda que la 
charge de la défense des colonies militaires fût laissée à la mère-patrie. 

" Quant aux dépendances proprement appelées colonies, auxquelles 
" se rattachent exclusivement les recommandations qui suivent sur l'orga- 
" nisation et le coût de la défense coloniale, l'application pratique de 
" ces recommandations, quant au temps et au lieu, doit nécessairement être 
" laissée à la discrétion du gouvernement de Sa Majesté, qui devra tenir 
" compte des ressources locales de chaque dépendance, des dangers 
" d'attaque extérieure auxquels elle est exposée, et aussi des exigences 
" générales de l'Empire. Cette réserve formulée, il semble à cette com- 
" mission que la responsabilité et le coût de la défense militaire de ces 
" dépendances doivent retomber principalement sur elles-mêmes." 

La commission juge inopportun d'entrer en négociations avec cha- 
cune des colonies en particulier. Elle recommande l'application géné- 
rale des principes posés en 1851 par lord Grey. Enfin, elle conclut à la 
nécessité de la concentration des troupes impériales dans le Royaume- 

(1) Sessional Papers, 1862, No 17, 2ième partie. On trouvera des extraits du Rap- 
port de la Commission à la pièce justificative 20. 



— 20 — 

Uni, la suprématie navale de l'Angleterre restant le moyen suprême de 
défense pour toutes les possessions de l'Empire. Ce rapport fut adopte 
le 11 juillet 1861. 

Guerre de Sécession -Menaces de rupture avec les Etats-Unis 

La révolte des Cipayes était à peine réprimée que la guerre de Sé- 
cession éclatait aux Etats-Unis. Les sympathies non déguisées de l'aris- 
tocratie anglaise pour les Sudistes, les nombreuses pirateries exercées 
par le corsaire anglais Alabama sur le commerce américain, et surtout 
la saisie des délégués des Etats Confédérés, Mason et Sewell, opérée 
violemment par le commandant d'un vaisseau de guerre américain à 
bord du paquebot anglais le Trent, faillirent à plusieurs reprises mettre 
l'Angleterre en conflit avec les Etats-Unis. Si la guerre avait éclaté, 
c'est le Canada qui aurait subi le choc des armées américaines. Comme 
en 1774 et en 1812, il aurait payé chèrement l'honneur d'appartenir à 
l'Empire britannique: il aurait versé son sang et subi de lourdes pertes 
matérielles pour soutenir un conflit qu'il n'avait "nullement provoqué" 
(1) puisqu'il résultait exclusivement de l'attitude et de la politique de 
l'Angleterre. C'était donc le temps ou jamais pour les autorités impé- 
riales de remplir l'engagement qu'elles avaient pris en 1851 et renou- 
velé à maintes reprises, "d'employer toutes les forces de l'Empire bri- 
tannique à la défense de la province" (2). C'était bien l'occasion d'ap- 
pliquer le principe posé, en 1860, par les commissaires impériaux : 
— " le gouvernement impérial a le contrôle de la paix et de la 
" guerre, et il est conséquemment tenu en honneur et en devoir de pro- 
" léger ses colonies contre les conséquences de sa propre politique." 

Les ministres britanniques se préoccupèrent davantage de tirer 
parti du danger qui menaçait le Canada pour accélérer l'organisation 
de la milice et alourdir le poids des responsabilités et des charges de la 
colonie. A la demande d'armes et de munitions formulée par le gou- 
vernement canadien, le duc de NEWCASTLE, rentré au ministère des 
Colonies, acquiesça avec peu d'empressement. Il prit soin de spécifier 
que ces armes n'étaient que prêtées et que les Canadiens devraient les 
rendre en bonne condition. Les ministres canadiens ayant fait obser- 
ver qu'ils étaient dans une ignorance totale des intentions du gouverne- 
ment impérial à l'endroit des Etats-Unis, Sn Grâce ne daigna pas les 
éclairer (3). 

Commission parlementaire canadienne 
Projet de loi de 1862 

Le gouvernement canadien n'en resta pas moins fidèle à l'engage- 
ment pris en 1854. Au témoignage des commissaires britanniques, on 
Ta vu, le Canada était la seule colonie qui eut jusque-là fait des efforts 
sérieux et efficaces pour organiser sa milice et la défense de son terri- 

(1) Lord Elgin, dans sa dépêche du 18 décembre 1854. 

(2) Sir John Macdonald, dans son discours sur la loi de la Milice de 1855. 

(3) On trouvera la plupart drs dépêches échangées à ce sujet dans les archives du 
parlement canadien : "Sessional Paper»", 18fi2, No 17, et 1863, No 15. Les plus impor- 
tantes sont reproduites à la suite de cette étude, comme pièces justificatives. 



— 21 — 

loire. Le ministère Cartier-Macdonald, qui avait pris les rênes du pou- 
voir en 1858, répondit loyalement aux voeux exprimés par le parlement 
impérial en 1861 et aux exigences de la situation créée par la tension 
des rapports entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Sur l'avis de lord 
HERBERT, ministre de la guerre, communiqué à Sir Edmund Head le 4 
juillet 1801 (1), une commission spéciale fut chargée de — 

" 1. — préparer un projet de réorganisation du département de 
" l'adjudant général de milice; 

" 2. — rechercher le meilleur moyen de réorganiser la milice et de 
"mettre la défense de la province sur une base efficace et économique; 

" 3. — préparer un ou plusieurs projets de loi sur ces divers sujets, 
" lesquels projets devront être soumis à la prochaine session du parle- 
" ment." 

tLes membres de cette commission étaient MM. CARTIER, MAC- 
DONALD, GALT, MacNAB et TACHE, représentant le ministère, et les 
colonels LYSONS, T.-E. CAMPBELL et CAMERON. Ils présentèrent leur 
rapport au gouverneur, le 15 mars 1862. (2) 

Dès le début, ils prennent soin d'indiquer les conditions particu- 
lières de la province et d'ouvrir Tes yeux des autorités impériales sur 
les dangers qui en résultent pour ses habitants: 

" En formulant nos recommandations sur le meilleur moyen de 
" réorganiser la milice du Canada, nous avons pris pour base de nos 
" études les faits suivants dont l'évidence s'impose d'elle-même à tous 
" ceux qui connaissent la situation et les conditions particulières de la 
M province. 

" 1. — Le Canada présente une frontière de plus de mille milles 
" d'étendue, ouverte à toute attaque par terre ou par eau; 

" 2. — Il possède une population qui dépasse à peine 2,500,000 
" âmes — moins que la population de Londres — éparpillée en petits 
"groupes d'inégale importance sur toute l'étendue du territoire; 

" 3. — Le pays voisin est puissant; il contient une population énor- 
" méraent supérieure en nombre à celle du Canada; il possède des res- 
" sources immenses et de multiples voies de communication de premier 
" ordre, tant par terre que par eau, lesquelles partent du centre de la 
" république et rayonnent sur la plupart des points les plus vulnérables 
"de la frontière de la province; 

" 4. — Le revenu d'un pays dépendant dans une large mesure du 
" chiffre de sa population, l'étendue de frontières que cette province est 
" appelée à défendre est nécessairement hors de proportion avec son 
" revenu." 

Cette description ne s'applique-t-elle pas exactement à la situation 
actuelle du Canada? Nos jingos et nos parvenus parlent avec beaucoup 
de fracas et d'emphase de la croissance inouïe du Canada, en population 
et en richesses. Ils le représentent comme une nation puissante et redou- 
table, tenue en honneur de voler au secours de la "pauvre" Angleterre 
chancelante. Sans contester les progrès accomplis depuis un demi- 
siècle, n'est-il pas rigoureusement exact d'affirmer que l'infériorité re- 

(1) "Sesgional Papers", 1862, No 17, 4ème partie. 

(2) Pièce justificative 21. 



— 22 — 

lative du Canada vis-à-vis de la Grande-Bretagne, en population, en 
richesses et en moyens d'action militaire, est plus grande encore en 
1915 qu'en 1862? A l'un de nos politiciens vanta r ds, qui parlait avec 
force hyperboles de la croissance mirobolante du Canada, M. SAMUEL, 
alors membre du cabinet britannique, faisait observer tranquillement 
que, depuis cinquante ans, la population du Royaume-Uni s'est accrue 
d'un chiffre supérieur à la population totale actuelle du Canada. La 
disproportion relative de la richesse des deux pays — trésor public et 
fortunes privées — est encore plus considérable aujourd'hui qu'elle ne 
l'était alors. 

Quant à l'écrasante supériorité des Etats-Unis, à l'impossibilité 
pour le Canada actuel de défendre, non seulement contre les Américains, 
mais peut-être à brève échéance contre le Japon ou l'Allemagne, une 
frontière quatre fois plus étendue que celle de 1862 et aussi totalement 
dépourvue de moyens de défense, nul homme doué de raison n'osera 
contester que la situation est plus désavantageuse encore qu'en 1862. 

Tout ce qui est changé, c'est la base de la politique adoptée par les 
gouvernants canadiens pour résoudre le problème de la défense natio- 
nale. On juge aujourd'hui que la meilleure manière de défendre le Ca- 
nada, c'est de l'affaiblir davantage et de sacrifier le plus d'hommes et 
d'argent possible pour soutenir, à mille lieues de distance, une guerre que 
le Canada n'a "nullement provoquée", dans laquelle il n'a aucun intérêt 
immédiat et dont les causes et le règlement futur échappent totalement 
à l'action de son gouvernement. Les hommes de 1862 jugeaient et agis- 
saient autrement. Fidèles au principe posé dès 1851, ils basèrent toute 
leur politique sur les besoins de la "défense de la province", ils déci- 
dèrent de recommander au parlement de porter le chiffre de la milice 
active à 50,000 hommes et celui de la réserve à un chiffre égal. Ceci 
entraînait l'achat de 100,000 fusils. Sur l'emploi de la milice en temps 
de guerre, ils suggérèrent, il est vrai, un texte beaucoup plus élastique 
que celui de 1855 (1); mais l'objet restait le même: la défense de la 
province. 

Défaite du ministère Cartier Macdonald 

On pourrait croire que les menaces de guerre avec les Etats-Unis 
auraient dû faciliter l'adoption du projet de loi et du budget de la dé- 
fense. Ce fut le contraire qui arriva. Les Canadiens de cette époque, 
anglais comme français, n'avaient pas été empoisonnés par le virus 
impérialiste. Ils envisageaient tout autrement que les politiciens d'au- 
jourd'hui le principe des relations entre la métropole et la colonie. Outrés 
de l'indifférence que l'Angleterre manifestait pour le sort du Canada, 
ils rejetèrent le projet et renversèrent le cabinet Cartier-Macdonald. On 
trouvera à la suite de cette étude de copieux extraits des débats parle- 
mentaires (2). J'ose en recommander la lecture attentive. On y pui- 
sera de lumineux enseignements singulièrement applicables à la situa- 
tion actuelle. Je me borne ici à en signaler les traits les plus saillants. 

(1) Pièce justificative 22. 

(2) Pièce justificative 23. 



— 23 — 

Le projet fut déposé par l'honorable J.-A. MACDONALD, procureur 
général du Haut-Canada. En proposant la deuxième lecture du bill, il 
rappelle le contrat intervenu en 1854 entre le gouvernement du Royau- 
me-Uni et celui de la province. Par ce traité, " le gouvernement impé- 
" rial s'est solennellement engagé à employer toutes les forces de J'Em- 
" pire à protéger le Canada contre toute agression de l'extérieur." Il a 
abandonné les Ordnance Lands à la province " à condition que nous 
" pourvoyions dans une certaine mesure à la défense de la province." 
Il rappelle ensuite la correspondance échangée en 1854 entre les deux 
gouvernements à l'occasion de la retraite des troupes impériales sta- 
tionnées au Canada. " Le gouvernement impérial, dit-il, informa la Lé- 

" gislature et le peuple du Canada qu'à l'avenir le Canada 

"devra attendre de sa seule énergie le maintien de l'ordre intérieur et 
" la résistance aux attaques soudaines ou inattendues de bandes de ma- 
" raudeurs ou de flibustiers; et en retour de l'accomplissement de ce 
" devoir par la province, le gouvernement impérial a fort libéralement 
" abandonné au gouvernement provincial les terres mises en réserve 
" pour les fins de la défense militaire." 

Le projet de loi actuel, comme la loi de 1855, " pourvoit à l'exécu- 
" tion de l'engagement pris envers le gouvernement impérial." Cet en- 
gagement se borne " à la défense de notre pays Nous devons 

" autant que possible éviter de compliquer l'étude de cette mesure par 

" des considérations sur ce que l'Angleterre fera pour nous En cas 

" de guerre avec les Etats-Unis, l'Angleterre consentira sans aucun 
" doute à dépenser son dernier denier et son dernier homme pour notre 
" défense. C'est son devoir d'en agir ainsi; nous recevrons l'appui de 
" toutes ses forces; cependant nous avons le devoir évident d'organiser 
" une armée considérable et effective, dont l'objet sera de combattre 
" sur notre propre territoire, pour nos propres possessions, nos propres 
" privilèges et nos propres libertés." 

C'est la déclaration la plus nettement nationaliste qui ait été faite, 
avant ou depuis l'établissement de la Confédération. 

L'honorable Thomas LORANGER, ancien secrétaire provincial dans 
le ministère Macdonald-Cartier, fut l'un des premiers conservateurs qui 
se prononcèrent contre le projet de loi. Le principal motif de son oppo- 
sition, c'est que le Canada ne possède aucune responsabilité souveraine. 
" Il est parfaitement compris, dit-il, que le Canada laissé à lui-même ne 
" ferait pas la guerre ou ne serait pas entraîné dans la guerre. Si le pays 
" entre en conflit avec une puissance étrangère, ce sera la conséquence 
" des querelles de l'Angleterre avec cette Puissance." 

M. GALT appuie la mesure. Il n'y met pas d'enthousiasme. Il s'op- 
pose à ce que le gouvernement paye le coût des armes à feu : " la dé- 
" pense qu'entraînera l'achat de 100,000 fusils est trop forte pour la 
" province et doit retomber à la charge du gouvernement impérial. 
" Ceci n'est que raisonnable. Si la sécurité du Canada est mise en dan- 
" ger à cause d'un conflit avec les Etats-Unis, ce sera la conséquence de 

" la politique impériale et non celle de la politique coloniale Si le 

" territoire canadien est transformé en champ de bataille, ce sera la 
" conséquence de la politique impériale; Formant partie de l'Em- 



— 24 — 

" pire, nous devons être prêts à partager ses dangers autant que sa pros- 
" périté. Si la mère-patrie était attaquée, ce serait notre devoir et notre 
" volonté de ne pas rester les bras croisés. D'autre part, nous avons Je 
" droit d'attendre de Ja mère-patrie, à l'heure du danger, l'appui et le 
" secours qui nous sont dûs et ne nous ont jamais fait défaut." 

iM. ROSE, tout en appuyant la mesure, considère que la politique mi- 
nistérieLle pose tout le problème des relations de la métropole et de la 
colonie. Il fait un bref historique des dépêches échangées entre les 
deux gouvernements. 11 signale le mouvement d'opinion favorable, en 
Angleterre, à l'abandon des colonies. Il ne croit pas au succès définitif 
de cette opinion. Il indique les dangers qui résultent de la situation 
particulière du Canada et les sacrifices considérables que Ja province 
a déjà faits pour aider la mère-patrie à le défendre. "Le Canada, dit-il, 
" a protégé ses pêcheries; et en pourvoyant aux moyens d'assurer sa paix 
" intérieure et la sécurité de ses propres frontières, il a fidèlement ac- 
' compli sa part du traité conclu avec la mère-patrie." 

M. LANGEVIN, futur successeur de Cartier, vient à Ja rescousse du 
ministère. " Si le Canada, dit-il, devient un pays indépendant — et 
" tout indique que telle est sa destinée — il est nécessaire que, même 
" sans tenir compte des menaces de l'heure actuelle, nous nous prépa- 
•' rions graduellement à faire face aux exigences qui se présenteront 
" alors." 

C'est la répétition de l'argument qu'invoquaient, en 1855, M. Ran- 
kin et 'M. Loranger. 

Rien n'y fit. Le ministère fut défait et le parti libéral appelé au 
pouvoir sous Ja direction de MM. John SandfieJd McDonald et Victor 
Sicotte. 

Les ultraJoyalistes poussèrent des hurlements de dépit. Ils voyaient 
dans l'échec du projet de loi et du budget de la défense le prodrome 
de la chute de J'Empire. Telles de leurs lamentations rappellent à s'y 
méprendre les pronostics lugubres qui ont suivi le rejet par le Sénat de 
ia contribution de $35,000,000 à la flotte impériale, proposée par le mi- 
nistère Borden en 1912. Alors comme aujourd'hui, les autorités impé- 
riales prirent les choses plus froidement que les jingos de la colonie. 
Le gouverneur, lord MONCK, communiqua aux autorités impériales le 
résultat des délibérations de Ja Chambre. Sa dépêche, en date du 10 
juin 1862, contient ce passage intéressant: 

"Je ne discute pas le droit du parlement provincial d'agir comme 
" il l'a fait et de pourvoir, à mon avis, avec trop de parcimonie à la dé- 
*' fense de son territoire. Je suis même prêt à reconnaître que les évé- 
" nements prouveront peut-être qu'en adoptant cette attitude, les repré- 
u sentants du peuple de cette province ont fait preuve d'un jugement 
" plu» sûr que s'ils avaient adopté une autre ligne de conduite." (1) 

Ministère McDonald-Sicotte 

Le cabinet McDonald-Sicotte prit le pouvoir le 24 mai 1862. Le 
surlendemain, M. J.-A. MACDONALD pressa les représentants du minis- 

(1) Pièce Justificative 24. 



— 25 — 

tère de donner à la Chambre un aperçu du programme des nouveaux 
ministres. Il en profita pour définir de nouveau l'attitude de son parti 
et la base des mesures de défense que le ministère défait avait propo- 
sées: 

"Nous voulions que le Canada aide à l'accomplissement de l'enga- 
" gement pris par la nation britannique de mettre la totalité des forces 
" de l'Empire à notre disposition en cas d'invasion étrangère; mais que 
" devons-nous penser d'hommes qui ne veulent pas même étudier le 
" principe d'une loi dont l'objet est de les mettre en mesure de combat- 
" tre pour leur propre liberté, leur propre territoire, leur propre patrie? 

" C'est maintenant l'heure de l'organisation [de la défense de la 

"piovince] et celui-là sera traître au meilleur intérêt du pays qui refu- 
" serait de démontrer par ses arguments et par son vote, et par tous les 
" moyens à sa disposition, la nécessité de nous armer sans délai pour 
"défendre notre pays et nos personnes." 

En l'absence des ministres, tenus par les usages britanniques à la 
réélection, c'est M. Loranger et le colonel Rankin, dont l'opposition au 
projet de loi a contribué à la défaite du ministère conservateur, qui 
communiquent à la Chambre les intentions des nouveaux ministres:. 

M. LORANGER est bref: "Le gouvernement, déclare-t-il, va pren- 
" dre, sous l'autorité des lois existantes, des mesures propres à assurer 

"Ja défense militaire du pays Je ne puis concevoir qu'aucun 

" désappointement puisse se manifester en Angleterre, puisque cette 

"mesure n'était pas exigée par l'Angleterre Ceux qui ont voté 

" contre le bill ne sont pas déloyaux; ils sont aussi Joyaux que leurs 
" ancêtres; mais ils veulent une loi de la milice en harmonie avec la vo- 
" lonté et les ressources du pays." 

Le colonel RANKIN, vieil officier loyaliste — il a pris une part 
active à la répression de l'insurrection de 1837, — fait précéder sa dé- 
claration ministérielle d'une charge à fond de train contre la politique 
du gouvernement impérial: 

" Nous ne pouvons être en guerre qu'à cause de la politique impé- 
" riale. Nous n'avons pas le pouvoir de déclarer la guerre. Aucun co"- 
" flit armé ne peut surgir d'aucune dispute entre Je gouvernement des 
" Etats-Unis et le gouvernement de la province. Par contre, nous som- 
" mes exposés, à toute heure, à voir notre pays envahi et dévasté d'une 
" extrémité à l'autre par les armées de nos puissants voisins, en consé- 
" quence de quelque cause analogue à l'attaque outrageante contre le 
" Trent. Si la guerre avait surgi de ce malheureux incident, nous, les 
" Canadiens, mettant de côté toute considération égoïste, poussés par 
" notre attachement généreux à ce drapeau, emblème de tant de souve- 
" nirs glorieux, nous aurions pris les armes, comme un seul homme, 
" pour soutenir la cause et l'honneur de l'Angleterre. Mais après la 
" guerre, quand chaque ville et chaque vilJage de notre pays auraient 
" été réduits en cendres et rasés jusqu'au sol, on nous aurait remerciés 
"de notre loyauté; puis l'on nous aurait permis de reconstruire nos 
" foyers et de réparer de notre mieux les brèches faites à nos fortunes 
" dilapidées. On nous aurait laissé Ja consolation de penser qu'après 
* avoir porté tout le poids d'une guerre qui n'aurait eu rien de commun 



rr-26 — 

" avec nos intérêts, après avoir largement versé notre sang et sacrifié 
" nos vies, nous aurions gagné le droit de continuer à nous appeler bri- 
" tanniques. J'ai la prétention de ne le céder à personne dans mon atta- 
" chement aux institutions britanniques et ma réelle loyauté à la Cou- 
" ronne; mais la loyauté est une chose et la servilité une autre. Malheu- 
" reusement, dans ce pays, on confond souvent la seconde qualité avec 
" la première." 

Que dirait-il du dévergondage de servilisme qui inonde le pays de- 
puis quinze ans, depuis un an surtout? 

Cet homme de bon sens rappelle les jours sombres de 1837. Il a 
lui-même reçu des autorités britanniques l'ordre de dévaster les cam- 
pagnes canadiennes et de châtier sans distinction innocents et coupa- 
bles. A quelques années de là, il a vu avec stupeur les mêmes autorités 
approuver et sanctionner une loi qui indemnisait les coupables comme 
les innocents des pertes qu'ils avaient subies. " L'expérience du passé, 
** ajoute-t-il, devrait nous servir de leçon pour l'avenir. Nous ne de- 
" vrions jamais oublier que comme Canadiens et comme colo- 
" niaux, nous ne pouvons être entraînés dans aucune guerre 
" avec aucune puissance étrangère. Ce ne peut être que comme sujets 
" britanniques et pour la défense des droits britanniques. Et si ja- 
" mais une nation ennemie envahit notre territoire pour des causes 
" qui échappent aux autorités de la province, nous avons le droit d'être 
M protégés comme toute partie de l'Angleterre elle-même. Si là n'est pas 
** la condition du lien qui nous unit à la mère-patrie, je déclare que le 
" plus tôt ce lien sera rompu, le mieux ce sera pour tout le monde." 

Il lit ensuite à la Chambre et fait consigner dans le compte rendu 
des débats une dépêche, en date du 3 mai 1841, de lord John RUSSELL, 
alors ministre des Colonies dans le cabinet Melbourne, adressée à lord 
Sydenham, premier gouverneur des Canadas-Unis. 

Cette dépêche indique que la politique formulée dix ans plus tard 
par lord Grey sous la direction de lord John Russell, devenu premier 
ministre, avait déjà commencé à prendre corps (1). 

Le colonel RANKIN ajoute: "Parler de mettre le Canada en état 
" de défense contre la puissance américaine est aussi absurde que de 

"demander à la souris de défier l'éléphant Les Etats-Unis 

"n'entretiennent aucune animosité contre nous comme Canadiens; s'ils 
" éprouvent quelque sentiment de cette nature, ce n'est pas contre nous- 

" mêmes, mais contre le lien qui nous unit à la Grande-Bretagne 

" Néanmoins, nous avons des devoirs et des responsabilités et nous de- 
" vons y faire face dans un esprit de véritable loyauté et patriotis- 

" me Je suis autorisé par le ministère à déclarer qu'une légis- 

" lation sera présentée afin de réorganiser là milice d'une manière plus 

"efficace et plus pratique que la loi actuelle ne le permet Tout 

" en soutenant que nous n'avons rien à craindre du gouvernement des 
" Etats-Unis, je reconnais, néanmoins, que nous pouvons être exposés, 
" dans un avenir prochain, à l'attaque de bandes de maraudeurs en ré- 
" volte contre les lois de leur pays et contre celles de toutes les nations." 

(1) Pièce justificative 6. 



— 27 — 

— C'était la prévision des incursions féniennes. — " C'est notre devoir 
" manifeste, comme Canadiens, de nous prémunir contre ce danger. 
"' C'est notre devoir indiscutable de maintenir une force armée dont 
" l'objet sera non seulement de maintenir l'autorité civile sur notre 
" propre territoire mais de résister à tonte attaque injuste, d'où qu'elle 
" vienne." 

La neutralité du Canada 

L'un des nouveaux ministres était Thomas d'Arcy McGEE. Comme 
tous ses collègues, il dut faire renouveler son mandat parlementaire. 
Dans son manifeste, il traita, avec l'ampleur de vues qui le caracté- 
risait, le problème des relations impériales. Il proclama hardiment la 
doctrine de la neutralité du Canada. 

" Je suis fermement convaincu, disait-il, que le lien qui nous rat- 
" tache à la mère-patrie doit nous rester cher et que ce sentiment ne 
" doit céder le pas qu'à l'amour de nos propres institutions. Après 
* notre devoir envers l'Angleterre vient celui de cultiver notre entente 
" cordiale avec les Etats-Unis." — Ces paroles étaient prononcées au 
moment où l'Angleterre et les Etats-Unis étaient encore sur le point d'en 
venir aux prises. — " M'inspirant de ces maximes comme de celles qui 
" doivent nous guider d'un côté comme de l'autre, je persiste à croire 
"qu'il faut faire attribuer au Canada un status international qui le pré- 
" serve mieux que toute force armée et qui mette son territoire à l'abri 
" de guerres sanglantes, résultant de querelles qu'elle ne peut ni provo- 

" quer ni éviter un arrangement analogue à celui qui a établi la 

" neutralité de la Grèce en 1831 et la neutralité de la Belgique en 1839 
" (acclamations). Avec un arrangement de cette nature, notre milice 
" suffirait amplement à la défense intérieure, et la Grande-Bretagne se- 
" rait honorablement déchargée des ennuis et de la dépense que lui 
" cause l'entretien de ses garnisons au Canada." 

Cette audacieuse déclaration de neutralité ne scandalisa personne. 
Les électeurs de Montréal-Ouest l'acclamèrent; le gouverneur-général 
accepta comme l'un de ses conseillers le rebelle qui l'avait prononcée (1) ; 
et quatre ans plus tard, Macdonald et Cartier tendaient la main à d'Arcy 
McGee qui devenait comme eux l'un des pères de la Confédération ca- 
nadienne. 

Les Canadiens de cette époque, on le voit, avaient une conception 
nette et fière de leurs droits et de leurs devoirs nationaux. Ils 
exerçaient sans contrainte et sans hypocrisie toutes leurs libertés de 
sujets britanniques et de citoyens du Canada. Us n'hésitaient nullement 
à parler de neutralité, d'indépendance ou d'annexion. Et personne, en 
Angleterre, ne songeait à les taxer de trahison ou d'incivisme. Seule, 
une petite bande d'ultra-loyalistes coloniaux tenait le langage insensé 
et servile qui est devenu de nos jours le leit-motiv de tous nos politi- 
ciens et de la plupart de nos journalistes. 

Sur l'obligation de la Grande-Bretagne de soutenir seule le fardeau 
de la défense générale de l'Empire, tous — John-A. Macdonald et Do- 

(1) Ce discours parut si important qu'on jugea à propos d'en reproduire le compte- 
rendu à la suite du procès verbal des débats parlementaires de 1862. Pièce justifi- 
cative 23. 



— 28 — 

rion, Sandfield McDonald et Cartier, Galt et Langevin — étaient d'ac- 
cord. Ils ne différaient que sur le degré de responsabilité que la colo- 
nie devait prendre dans l'organisation de sa propre défense. Celui qui 
Oût alors prétendu que le Canada, privé de toute autorité sur la politique 
impériale, doit participer activement aux guerres de l'Angleterre en 
dehors du territoire canadien, eût été à juste titre tenu pour mauvais 
patriote et conspué comme ennemi de son pays. 

Correspondance de 1862 — Fière attitude des 
ministres canadiens 

Avant de faire proroger la session qui avait vu la chute du cabinet 
conservateur, le nouveau ministère fit voter quelques amendements à 
la loi -de la Milice. 

Durant les vacances parlementaires, il s'échangea entre les auto- 
rités impériales et le gouvernement canadien une correspondance qu'on 
trouvera tout entière reproduite à la suite de cette étude (1). Ces pièces 
méritent une étude attentive. Elles offrent un intérêt tout actuel. Elles 
jettent un jour lumineux et décisif sur la nature et la portée des droits 
et des obligations réciproques de la métropole et de la colonie. 

Le 21 août 1862, le duc de NEWCASTLE communique à lord Monck 
l'impression produite en Angleterre par le rejet du projet de loi de la 
milice; et il suggère les mesures à prendre pour tirer le meilleur parti 
de Ja situation et assurer la défense de la province. 

Il ne cache pas son désappointement de l'échec subi par le cabinet 
Cartier-Macdonald. "Il est indéniable que le rejet du bill a produit 
une impression désavantageuse sur l'esprit du peuple anglais." 

" J'ai confiance, ajoute-t-il, que l'esprit général de ces délibéra- 
" tions" — au parlement britannique sur le rejet du projet de loi de la 
milice canadienne — " ne donnera pas lieu à une fausse interprétation. 
"Je pense avec une égale confiance que l'on ne commettra pas l'erreur 
" de voir dans la présente dépêche la moindre trace de méfiance à l'en- 
" droit des Canadiens ni une modification des vues Que le gouvernement 
" de Sa Majesté a fréquemment exprimées sur les relations qui doivent 

"exister entre l'Angleterre et la colonie Le gouvernement de Sa 

" Majesté ne conclut pas du rejet de cette mesure que le gouvernement 
" ou le peuple du Canada répugnent à faire le nécessaire pour assurer 
" leur propre défense; mais il regrette qu'en ce moment ils se soient 
" exposés à une fausse interprétation de leurs motifs et de leurs inten- 
" tions, non seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis. 

" Le gouvernement de Sa Majesté n'a ni le droit ni Je désir d'inter- 
" venir dans la politique des partis au Canada; et il n'exprimerait au- 
" cun souci du récent changement de ministère, si ce changement n'était 
" pas lié à un événement qui semble suggérer des doutes sur le patrio- 
" tisme du peuple canadien." 

Il signale le danger toujours possible, quoique improbable, d'une 
attaque des Etats-Unis; et il ajoute: 

(1) Pièces justificatives 24 à 28. 



— 29 — 

"De plus, l'importance croissante de la colonie et son attachement 
" à ses libres institutions augmentent chaque jour pour elle la nécessité 
"de posséder Jes moyens efficaces de défense sans lesquels la liberté 
"d'aucune institution n'est assurée.... C'est l'opinion des meilleures 
" autorités militaires qu'aucun corps de troupes que l'Angleterre pour- 
" rait envoyer ne serait en état, sans l'aide efficace des Canadiens, d'as- 
" surer la sécurité du Canada. Non seulement est-il impossible d'en- 
voyer un nombre suffisant de troupes; mais fût-il possible de quadru- 
" pler le nombre de celles qui se trouvent aujourd'hui dans les posses- 
" sions britanniques de l'Amérique du Nord, elles ne suffiraient pas à 
" couvrir toute la frontière. Un pays de cette nature doit trouver son 
"principal appui dans sa propre population. . . 

" Ce n'est donc pas la mauvaise vo'lonté du gouvernement de Sa 
" Majesté ni son impuissance à fournir un nombre suffisant de troupes, 
"dont je veux vous persuader; mais l'inutilité de ces troupes, si elles 
" ne sont pas appuyées par une force adéquate de milice." 

Nous retrouverons cette note dans le rapport du colonel Jervois, en 
1865 (1). 

Ces déclarations remarquables par leur nette franchise s'imposent 
à la réflexion de ceux qui prétendent sans cesse que la protection de 
l'Angleterre a toujours assuré et assure encore la sécurité du Canada. 
La situation n'a pas changé depuis un demi-siècle; ou plutôt tout indi- 
que que l'Angleterre serait plus impuissante aujourd'hui qu'en 1862 à 
protéger le Canada contre les Etats-Unis. 

Le ministre entre ensuite dans le détail des mesures qu'il soumet à 
l'étude du gouvernement canadien pour renforcer les forces de défense 
de la colonie. Il suggère la coopération des diverses provinces — Ca- 
nada, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse — afin de donner à ces 
mesures une cohésion efficace. Retenons cette pensée: ce fut l'un des 
motifs principaux qui poussèrent les hommes d'Etat anglais à favoriser 
la fédération des provinces. Nous en retrouverons la preuve plus loin. 

Mais dans l'ordre des principes constitutionnels, le passage le plus 
original de cette dépêche est celui où le ministre des Colonies sug- 
gère au gouvernement canadien de soustraire le budget de la défense 
aux fluctuations des majorités parlementaires: 

" Quelles que soient les autres mesures qui pourront être prises 
"pour améliorer l'organisation de la milice, il paraît d'importance 
" essentielle au gouvernement de Sa Majesté que la direction de cette 
" milice et l'appropriation des deniers destinés à son entretien soient 
" soustraites à l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires. A 
" moins que cela ne soit fait, il ne peut y avoir aucune assurance que, 
"dans le choix des officiers et dans d'autres matières d'un caractère 
" purement militaire, l'on n'ait d'autre objet que l'efficacité de la milice. 
" Si ma démarche ne devait pas être considérée comme une ingérence 
" abusive dans les privilèges des représentants du peuple, j'inclinerais 
" à suggérer que le budget de la milice, ou du moins une proportion dé- 
" terminée de ce budget, fût défrayée à même les fonds consolidés du 
" Canada ou votés pour une période de trois ou cinq années." 

(1) Pièce justificative 31. 



— 30 — 

En dépit do la formule courtoise et prudente, cette suggestion fit 
bondir les ministres canadiens. Néanmoins ils prirent tout Je temps 
nécessaire pour répondre au ministre des Colonies. Us ne le firent que 
deux mois plus tard, le 28 octobre 1862. Afin de donner un caractère 
plus solennel à leur protestation, ils en firent l'objet d'un RAPPORT 
officiel du CONSEIL EXECUTIF. Dans ce document d'une haute im- 
portance, ils discutent point par point chacune des mesures suggérées 
par le duc de Newcastle. Us expliquent d'abord les causes et des motifs 
qui ont entraîné le rejet du projet de loi proposé par leurs prédéces- 
seurs: 

** Le rejet de cette mesure par la majorité de l'Assemblée législative 
" n'a pas été la résultante de combinaisons de partis, mais de la con- 
" viction bien arrêtée que le principe de la loi ne répondait pas aux be- 
" soins du moment, que ses dispositifs principaux étaient nuisibles à la 
? province et que Jes ressources financières applicables aux fins mili- 
** taires ne suffiraient pas à couvrir la dépense qu'aurait entraînée l'ap- 
"plication de la loi." 

Us donnent ensuite de longues et précises explications sur les me- 
sures qu'ils ont adoptées pour renforcer la milice et organiser Ja dé- 
fense du territoire; et ils ajoutent: 

" Les conseillers de Votre Excellence " — ils s'adressent naturelle- 
ment au gouverneur, leur intermédiaire constitutionnel auprès du gou- 
vernement impérial — " se sont donc efforcés d'adopter la politique 
" qu'ils jugent la plus conforme aux conditions de la province et aux 
" moeurs de ses habitants. C'est en toute confiance qu'ils présentent le 
" résultat de leurs efforts et les mesures qu'ils sont prêts à mettre à exé- 
" cution afin de prouver leur détermination de remplir leur devoir en 
" tout ce qui concerne la défense de la province." 

Le duc avait suggéré d'enrôler et d'entraîner une force de 50,000 
hommes. Cette proposition, répondent les ministres canadiens, n'est 
pas nouvelle. C'est précisément le projet que leurs prédécesseurs 
avaient formé et que la Législature a rejeté. " Les conseillers de Votre 
" Excellence ne peuvent lui cacher que dans leur opinion la province 
" est opposée au maintien d'une force armée qui perturberait gravement 
" l'industrie et entamerait les ressources de la province dans une mesure 
" qui ne serait justifiable qu'en temps de danger imminent ou de guerre 
" déclarée. 

" Le peuple canadien ne faisant rien pour amener une rupture avec 
" les Etats-Unis et n'ayant aucune connaissance de l'intention que le 
" gouvernement de Sa Majesté peut avoir de poursuivre une politique 
" d'où résulterait une calamité si effroyable, refuse de s'imposer des far- 
" deaux extraordinaires. Les Canadiens considèrent que si la guerre 
" éclate, aucune de leurs actions n'en sera la cause; ils n'inclinent nul- 
" lement à faire aucune démarche qui semblerait prévoir et peut-être 
" provoquer un état de choses qui serait désastreux pour chacun des in- 
" térêts de la province. C'est en se plaçant sur ce terrain que les repré- 
'' sentants du peuple canadien, réunis en parlement, ont rejeté la propo- 
" sition d'organiser une force de 50,000 hommes ou même d'engager la 
"province à fournir une force beaucoup moins considérable " 



— 31 — 

" Les conseillers de Votre Excellence croient qu'aucun ministère 
* qui tenterait de mettre à exécution le projet suggéré par Sa Grâce [le 
*duc de Newcastle] ne pourrait continuer d'exister." 

Ils ne se bornent pas à invoquer le principe constitutionnel posé par 
les autorités impériales elles-mêmes — l'irresponsabilité de la colonie 
dans les questions de paix et de guerre, — ni à se dérober derrière les 
répugnances du peuple; ils objectent avec une égale force les nombreu- 
ses et lourdes exigences économiques de la province et la nécessité d'y 
pourvoir à J'aide de capitaux étrangers. 

" Ils maintiennent qu'ils conserveront la confiance des capitalistes 
" européens en proportionnant avec prudence les dépenses de la pro- 
" vince à ses revenus, plutôt qu'en se lançant dans des entreprises ha- 
" sardeuses (schemes), quelque louables qu'elles soient en elles-mêmes, 

"qui dépassent les ressources possibles du peuple canadien Us 

" persistent à croire qu'ils sont et doivent rester les meilleurs juges de 
" l'effort possible du crédit de la province. Ils sont prêts, à certaines 
" conditions, à charger ce crédit des dettes qu'entraînera la construc- 
" tion du chemin de fer Intercolonial " — entreprise alors jugée en An- 
gleterre comme au Canada d'intérêt impérial; — "mais ils ne sont pas 
" prêts à se lancer dans des dépenses extravagantes pour établir un 
" régime militaire qui répugne au peuple canadien, qui dépasse, hors de 
" toute proportion, les ressources du Canada et que n'exige aucune des 
" circonstances jusqu'ici connues au Canada." 

Autonomie des Parlements coloniaux 

Mais celle des suggestions du duc de Newcastle qui suscite la pro- 
testation la plus énergique des ministres canadiens et leur affirmation 
péremptoire des droits et des privilèges constitutionnels de la Législa- 
ture, c'est celle qui a trait au budget de la défense. 

" Sa Grâce est évidemment persuadée que cette proposition revêt 
" l'aspect d'une ingérence dans les privilèges des représentants du peu- 
" pie; et il est certain que toute mesure susceptible d'une telle interpré- 
" tation ne sera jamais et ne devrait jamais être même examinée (enter- 
" tained) par un peuple qui a hérité des libertés garanties par la cons- 
" titution britannique. Le parlement impérial se réserve avec un soin 
" jaloux le choix des moyens propres à maintenir les forces militaires 
"et navales de l'Empire. Il vote son budget chaque année; et le plus 
" puissant des ministres n'a encore osé suggérer à la Chambre des 
"Communes d'abandonner pour cinq ans son autorité et son contrôle. 
"Si 'l'action perturbatrice des luttes politiques ordinaires' est une rai- 
" son suffisante pour enlever au parlement la direction ultime des pré- 
" paratifs militaires, cette raison est, à tous les points de vue, aussi vala- 
" ble en Angleterre qu'au Canada. Ce que la Chambre des Communes 
" refuserait de considérer en toute circonstance même périlleuse, il 
" n'est pas probable que la Législature du Canada s'y prête davantage. 
"Quels que soient les maux inhérents aux institutions représentatives, 
"le peuple d'une province britannique ne peut oublier qu'ils sont insi- 
" gnifiants si on les compare à ceux qui sont inséparables du pouvoir 
" arbitraire. Les libertés populaires ne sont en sûreté que lorsque J'ac- 



— 32 — 

" tion du peuple contient et guide la politique de ceux qui sont investis 
" du pouvoir de gouverner le pays. Le peuple n'est à l'abri du despo- 
" tisme militaire, exercé par un gouvernement corrompu, que lorsqu'il 
" porte en ses mains le pouvoir de contrôler te budget nécessaire au 
" maintien de l'organisme militaire." 

Ils abordent ensuite la seconde proposition du ministre des Colo- 
nies: une entente commune des diverses provinces britanniques de 
l'Amérique du Nord dont l'objet serait de fortifier et de coordonner 
leurs ressources militaires et leurs moyens de défense. 

" Les détails de cette union, objectent-ils, 'émaneraient du secré- 
taire d'Etat': son fonctionnement échapperait entièrement à Pauto- 
" rite des diverses législatures locales. Les conseillers de Votre Excel- 
" lence n'hésitent nullement à exprimer l'opinion qu'une alliance de 

"cette nature ne saurait être même considérée à l'heure actuelle 

" Il ne peut y avoir d'union intercoloniale d'aucune nature tant qu'il 
" n'existera pas de meilleures voies de communication entre les pro- 
" vinces. En supposant que cette union se consomme plus tard, il est 
" également certain que les provinces ne contribueront jamais à un sys- 
" tème coûteux de défense à moins qu'il ne soit sujet à leur propre auto- 
" rite. Parlant pour le Canada, les conseillers de Votre Excellence sont 
" convaincus que cette province persistera à réclamer le droit exclusif 
" de déterminer la dépense des deniers publics. 

" Les conseillers de Votre Excellence abordent maintenant le prin- 
cipe général qui sert de base à l'argumentation de Sa Grâce: le droit 
" au self-government -emtraîne l'obligation corrélative de pourvoir à la 
"défense du territoire. Dans l'abstrait, cette proposition est indiscu- 
table; mais elle n'est indiscutable que pour les gouvernements des 
" Etats souverains. On ne saurait dire qu'elle s'applique an même degré 
" entre une colonie et sa métropole. Les colonies britanniques sont for- 
" cées de subir toutes les conséquences des conflits qui résultent de la 
" politique poursuivie par le gouvernement de Sa Majesté dans l'intérêt 
" général de l'Empire. Il ne suffit pas qu'une colonie, pourvue du 
" self-government, veille à la préservation de la paix et de l'ordre inté- 
" rieurs. Il ne suffit pas qu'une colonie soit forcée de subir toutes les 
" conséquences d'une ligne d'action dont le point de départ échappe 
" aux délibérations de ses propres législateurs et dont ils sont totale- 
" ment impuissants à déterminer la direction et la fin. On prétend que 
' le lien colonial entraîne une responsabilité additionnelle. La colonie 
" sera non seulement le théâtre d'hostilités désastreuses : elle devra 
" fournir sa quotc part des forces impériales et sa contribution des dé- 
" penses nécessaires à leur entretien." 

Cette prétention nouvelle, les ministres canadiens la combattent 
avec énergie. Des archives du gouvernement impérial, ils tirent la 
preuve que la situation du Canada est unique dans l'Empire. Aucun 
effort, aucun sacrifice, que les Canadiens pourraient faire ne suffiraient 
à les protéger contre une agression de leurs puissants voisins. " Jus- 
" qu'ici, ils ont, dans une certaine mesure, trouvé leur sécurité dans le 
"fait qu'ils ne peuvent concevoir aucune circonstance où ils seront eux- 
" mêmes les provocateurs d'une guerre avec les Etats-Unis. Si le Ca- 



— 33 — 

" nada devenait cependant le théâtre d'une guerre résultant de la poli- 
44 tique impériale, les Canadiens, tout en unissant leurs efforts pour dé- 
" fendre leur territoire, n'en seraient pas moins obligés de compter 
"principalement sur les ressources de l'Empire pour assurer leur pro- 
** tection; et c'est leur opinion qu'en ce cas, ils auraient le droit de comp- 
" ter sur toutes les forces de l'Empire pour les aider dans leur résis- 
44 tance.'' 

Us rappellent les sacrifices que les Canadiens ont faits dans le passé, 
comme 'sujets de Sa Majesté'. Us insistent de nouveau sur le fait qu'au- 
cune autre partie de l'Empire n'est aussi exposée que le Canada à l'in- 
vasion étrangère: 

" En cas de guerre avec les Etats-Unis, aucune combinaison proba- 
" ble des troupes régulières et de la milice ne sauverait notre territoire 
"de l'invasion; aucune victoire, telle que la confiance la plus optimiste 
"puisse l'espérer, n'empêcherait les régions les plus florissantes de la 
" province d'être transformées en champs de bataille. Notre commerce 
" et notre industrie seraient paralysés. Nos plus riches régions agri- 
" coles seraient dévastées; nos villes et nos villages détruits; nos foyers, 
" heureux en temps de paix, verraient la guerre leur apporter la misère; 
" — et tout ceci serait le résultat d'événements dont la cause initiale ne 
" pourrait en aucune manière être attribuée au Canada. 

" Les conseillers de Votre Excellence rappellent ces conditions 
"particulières de la colonie afin de démontrer l'injustice des exigences 
" basées sur ce que l'on prétend être l'égoïsme et la négligence du Cana- 
" da. Us se bornent à signaler des conséquences qu'il serait criminel 
" de cacher et des dangers dont il serait insensé de contester l'exis- 
" tence." 

Us réitèrent leur détermination de poursuivre la ligne de conduite 
qu'ils ont adoptée; et ils concluent avec la même franchise et la même 
fermeté : 

" Leur souci est de faire tout ce qui doit être fait, et de le faire de 
" manière à mériter l'approbation de la province. Us ont le droit d'exi- 
" ger que leurs efforts soient jugés selon le tempérament du pays et à la 
"lumière des faits qui les ont inspirés. Us ont confiance que le temps 
" justifiera victorieusement la sagacité de leurs mesures et le loyalisme 
" du peuple canadien; et ils seront heureux d'apprendre que ses efforts 
" reçoivent l'approbation du gouvernement de Sa Majesté. Mais que cet 
" espoir se réalise ou non, il leur suffit de savoir que leurs actes sont 
" conformes aux désirs et aux intérêts du peuple canadien. C'est le peu- 
" pie du Canada qui leur a confié la responsabilité du pouvoir qu'ils 
" détiennent actuellement; ils sont tenus en toute circonstance de res- 
" pecter sa volonté." 

Tel est le langage fier et digne que les hommes d'Etat canadiens 
savaient alors faire entendre aux maîtres de l'Empire. Nous verrons 
dans un instant que les chefs du parti conservateui , Macdonald, Car- 
tier, Campbell, ne parlaient pas autrement et comprenaient de la même 
manière que leurs adversaires leurs responsabilités de chefs d'Etat. Les 
uns et les autres avaient une conception nette et juste des droits et des 
obligations réciproques de la métropole et de la colonie. 



— 34 — 

Le gouverneur général, lord MONCK, n'éprouva aucun scrupule à 
transmettre ce langage énergique au ministre des Colonies. Tout en re- 
grettant, du point de vue des intérêts impériaux, le ralentissement des 
préparatifs de guerre, il ne pouvait s'empêcher, — nous l'avons vu par 
sa dépêche du 10 juin 1862, — de juger que ses nouveaux ministres 
n'avaient pas tout à fait tort. Il accompagne leur mémoire du 28 octo- 
bre d'une dépêche, en date du 30, dans laquelle, loin de blâmer l'atti- 
tude et le langage de ses ministres, il semble plutôt incliner dans leur 
sens: 

" Je n'entrerai pas ", écrit-il au duc de Newcastle, " dans la discus- 
" sion de théories abstraites sur les relations qui doivent exister entre 
" l'Angleterre et ses colonies au sujet de la défense coloniale. Les termes 
"mêmes de la dépêche de Votre Grâce [du 21 août 1862] Indiquent 
" qu'elle est purement suggestive et ne prétend nullement faire acte 
" d'autorité en déterminant la proportion des contributions respectives 
" que la mère-patrie et la colonie doivent faire pour cet objet. L'admis- 
" sion faite par le gouvernement de la colonie que tout ce qu'il entre- 
" prendra dans ce sens sera d'une nature défensive prouve que s'il existe 
" une divergence de vues entre Votre Grâce et le Conseil Exécutif du 
" Canada, ce n'est qu'une question de degré et non de principe." 

" Mon devoir, ajoute-t-il, est de m' appliquer plutôt à tirer parti des 
" propositions pratiques suggérées par mes aviseurs." Il approuve les 
unes et condamne les autres comme inefficaces, mais sans songer aucu- 
nement à faire prévaloir ses avis. 

Il informe le ministre qu'il a consulté le lieutenant-gouverneur du 
Nouveau-Brunswick et celui de la Nouvelle-Ecosse sur le projet d'une 
entente commune entre les trois provinces et que leurs réponses corro- 
borent l'opinion des ministres canadiens. " Je ne crois pas moi-même, 
" conclut-il, que le projet agréerait soit aux Canadiens, soit aux habi- 
" tants des provinces inférieures." 

Les autorités impériales baissent pavillon 

Cette dure rebuffade ne semble pas avoir indigné ni scandalisé les 
autorités impériales. Dans sa réponse, en date du 20 décembre 1862, 
le duc de NEWCASTLE exprime son regret de l'opposition faite par le 
gouvernement canadien aux diverses mesures qu'il a suggérées. Il at- 
teste que ses conseils étaient inspirés par le seul désir d'aider la colonie 
à protéger ses propres libertés; et il termine par ces considérations 
intéressantes: 

" Loin de moi le désir (qui semble impliqué dans le rapport de vos 
" ministres) de restreindre l'autorité du parlement canadien sur ses 
"propres affaires. D'autre part, la somme des efforts que l'Angleterre 
"pourrait faire avec quelque avantage dépend forcément, dans une 
"large mesure, de la manière dont cette autorité s'exerce, c'est-à-dire 
"de la disposition du gouvernement et du peuple de la province à pro- 
" téger la colonie. Ma dépêche [du 21 août] suggère que les Canadiens 
"eux-mêmes, et non le parlement impérial, légifèrent sur la milice: il 
" est donc difficile de comprendre que le Conseil Exécutif [du Canada] 
" puisse justifier une telle crainte de voir entraver ses libertés. 



— 35 — 

" Ces considérations démontrent que les doctrines générales énon- 
" cées dans le rapport s'appliquent peu aux conditions particulières et 
" actuelles du Canada et qu'elles n'opposent qu'une faible argumentation 
" aux démarches que j'ai suggérées. Néanmoins, je n'ai nul désir de 
"presser l'adoption de ces mesures; car c'est sur vos ministres et sur 
" le parlement du Canada que doit retomber la responsabilité de l'adop- 
"tion de mesures efficaces pour coopérer avec la mère-patrie dans ses 
" efforts pour assurer la protection de la province. 

" Le rapport insiste longuement sur le fait que le gouvernement et 
* le parlement de l'Empire déterminent la politique étrangère dont dé- 
" pendent la paix 2t la guerre, et que le Canada n'exerce aucune auto- 
** rite sur les relations de l'Empire avec les puissances étrangères. 
" D'accord avec votre Conseil Exécutif, je vois en cela une condition 
"d'importance capitale: elle touche à la base même des relations [ac- 
" tuelles ou possibles] entre la mère-patrie et ses colonies au sujet de la 
" défense militaire et navale. Le Canada peut assurément se voir entraîné 
" dans des guerres impériales où il n'aura aucun intérêt immédiat. Vos 
" ministres reviennent à plusieurs reprises sur ce point. Néanmoins, 
" ils ne peuvent manquer de considérer que le Canada a tout de même 
" un intérêt manifeste, en toute circonstance, à contribuer au main- 
" tien de la puissance de l'Empire dont il forme une partie si impor- 
" tante et qui se rattache si essentiellement au maintien de sa propre 
" indépendance et de sa situation importante dans le monde. 

" La guerre avec le Canada veut dire la guerre avec l'Angleterre, — 
" non seulement en Canada mais sur toute mer et sur toute terre, où 
" qu'elle soit située, où se trouve la nation qui l'attaque. La sécurité du 
" Canada dépend principalement de la connaissance qu'a le monde en- 
" tier du fait que le Canada fait partie de l'Empire britannique. Il ne 
"résulte pas de ce fait que le Royaume-Uni peut consentir ou suffire à 
" maintenir à ses frais au Canada un nombre illimité de troupes, même 
" en temps de guerre, et encore moins en temps de paix; et il reste in- 
" dubitable que la défense du territoire canadien doit dépendre princi- 
" paiement du peuple canadien lui-même." 

Hommes d'Etat d'autrefois et politiciens d'aujourd'hui 

Cette correspondance est, je le répète, d'une importance capitale. 
Elle détermine et circonscrit l'application des principes énoncés depuis 
la dépêche initiale de lord Grey, écrite en 1851. Durant cette courte pé- 
riode de douze années, la Grande-Bretagne et le Canada se sont trouvés en 
présence de toutes les éventualités qui peuvent entraîner l'exécution de 
cette politque et la contribution respective de la métropole et de la colo- 
nie à la défense générale de l'Empire et à la protection particulière du 
Canada: guerre de l'Angleterre totalement étrangère au Canada — celle 
de Crimée; crise intérieure formidable aux Indes; danger imminent 
d'une guerre avec les Etats-Unis — la seule qui puisse menacer sérieu- 
sement le Canada. Toutes ces péripéties diverses, loin d'altérer les 
principes et l'application de la politique formulée par lord Grey et ac- 
ceptée par le cabinet MacNab-Taché, les affermissent davantage. Anglais, 
— torys ou whigs, — et Canadiens, — conservateurs ou libéraux, — 



— 36 — 

sont tous d'accord pour reconnaître et affirmer que l'Angleterre, seule 
responsable de la politique étrangère d'où découlent la paix et la guerre, 
doit seule pourvoir à la défense générale de l'Empire, et que le Canada, 
autonome chez lui mais inexistant comme nation souveraine et respon- 
sable, n'a d'autre obligation que celle d'aider la métropole à défendre 
son territoire colonial. Selon la juste parole de lord Monck, ils ne dif- 
fèrent "que sur le degré et non sur le principe." 

Que l'on rapproche ces déclarations remarquables des paroles pro- 
noncées depuis quelques années par nos hommes publics, et l'on consta- 
tera sans peine la révolution profonde et radicale que le mouvement 
impérialiste a opérée dans nos relations avec la métropole. "La guerre 
avec le Canada, c'est la guerre avec l'Angleterre", dit le duc de New- 
castle; et il en conclut qu'en fait comme en droit, la Grande-dBretagne doit 
protéger le Canada contre toute attaque extérieure, nécessairement sus- 
citée par la politique étrangère du gouvernement impérial. Tout ce 
qu'il attend des colonies, c'est qu'elles prennent les mesures nécessaires 
pour aider la métropole à protéger leurs territoires respectifs, seules 
parties de l'Empire où les gouvernements coloniaux exercent leur auto- 
rité, où le peuple des colonies jouit de ses privilèges et de son autono- 
mie. 

A un demi-siècle de là, le premier ministre du Canada, sir Wilfrid 
LAURIER, retourne Ja proposition: "Quand l'Angleterre est en guerre, 
s'écrie-t-il, le Canada est en guerre". Il en déduit que le Canada doit 
assumer toutes "les responsabilités d'une nation", et, d'accord avec son 
collègue, M. FIBLDING, il impose au parlement de la colonie la créa- 
tion d'une flotte, " canadienne en temps de paix mais impériale en 
temps de guerre ", destinée à soutenir l'Angleterre dans tous ses con- 
flits "justes ou injustes" (1). Les ministres canadiens concluent avec 
les autorités impériales une entente qui met, en temps de guerre, les 
forces navales du Canada à la disposition d'un exécutif dont la politi- 
que et les actes échappent totalement au contrôle et au vote du peuple 
canadien. Leurs successeurs, les ministres conservateurs, portent aux 
principes posés il y a un demi-siècle un coup plus direct et plus décisif 
encore: ils font voter une contribution à la flotte impériale sur laquelle 
le gouvernement du Canada n'exerce aucune autorité quelconque. Puis, 
la guerre européenne survenant, les deux partis se donnent la main pour 
saper à la base les principes unanimement reconnus en 1851, en 1854 
et en 1862 comme les seuls conformes à la constitution britannique et 
à la nature des relations établies entre la métropole et les colonies. Ils 
proclament l'obligation du Canada de participer à une guerre qui lui 
est totalement étrangère; ils lèvent une armée plus nombreuse que celle 
de Wellington à Waterloo; ils en font porter toute la charge par le Ca- 
nada et ils en abandonnent le commandement et l'usage absolus aux 
autorités impériales! 

Il n'y a qu'une chose qui ne soit pas changée, qui reste absolument 
en 1915 ce qu'elle était en 1862 : c'est l'impuissance «totale, c'est l'en- 
tière irresponsabilité des colonies en matière de politique étrangère; 
c'est la raison même qui faisait reconnaître, il y a cinquante ans, aux 

(1) Débats sur la Loi navale, 1909-10 — pièce justificative 70. 



— 37 — 

hommes d'Etat anglais et canadiens de tous les partis, qu'il est contraire 
aux traditions et aux principes essentiels de la constitution britannique 
d'appeler les colonies à toute autre contribution militaire qu'à celles 
qui ont pour objet immédiat et exclusif de pourvoir à la protection de 
leur territoire. 

Loi de la Milice, 1863 

Après avoir nettement défini la situation et fait reconnaître à Lon- 
dres la légitimité de leur vigoureuse défense des droits de la colonie, 
M. Sandfield McDonald et ses collègues s'appliquèrent loyalement à la 
réorganisation des forces de défense de la province. A la session de 
1863, ils opérèrent la refonte complète de la loi de la milice (1). Les mo- 
difications principales touchaient à l'organisation et à la classification 
des forces. Comme dans toutes les lois précédentes, il était statué que 
la milice se composerait de tous les habitants mâles de la province de 
18 à 60 ans (Art. 2) ; mais on établissait la distinction entre les hommes 
non mariés, appelés les premiers, et les chefs de familles appelés en 
second lieu (Art. 3). 

L'article 33, qui définissait les limites territoriales dans les- 
quelles la milice pouvait être appelée en service actif "dans la province 
ou en dehors de la province", n'était que la reproduction de l'Article 
LXVI de la loi de 1855, avec une légère modification qui en précisait da- 
vantage le sens. La loi précédente disait: "La milice ainsi appelée 
" pourra être dirigée vers toute partie de la province ou toute place 
" hors de la province mais contiguë à icelle, où l'ennemi pourra (may 
" be) se trouver et d'où l'on pourra craindre une attaque contre cette 
" province (may be apprehended) ." Le nouveau texte disait : " where 
" the enemy is, and from which an attack on this province is appre- 
" hended ", — " où l'ennemi se trouve et d'où l'on appréhende une atta- 
que contre cette province." On ne voulait pas laisser place à des sup- 
positions arbitraires. 

Les débats ne suscitèrent aucune expression d'opinion nouvelle ou 
particulièrment remarquable (2). Les conservateurs, amortis par leur 
insuccès de l'année précédente, n'attaquèrent pas à fond le projet de 
loi ni la politique du nouveau ministère. Toute la Chambre acquiesça, 
expressément ou tacitement, au principe de la défense exclusive de la 
province. Notons en passant cette parole de M. J.-H. POPE, Anglais 
conservateur, père du bouillant Rufus Pope qui faisait, l'an dernier, au 
Sénat, un tel étalage de loyalisme: 

"Notre devoir est par-dessus tout de consulter nos propres intérêts 
" (écoutez, écoutez). Nous ne pouvons attendre de qui que ce soit 
" d'autre appui qu'un appui intéressé (écoutez, écoutez)" — c'est de 
l'Angleterre qu'il parle. — " S'il est de notre intérêt d'aller aussi loin 
"que l'Angleterre le désire, allons-y; mais surtout, n'allons pas au-delà 
" de ce que nous considérons que nos propres besoins exigent." 

(1) Pièce justificative 29. 

(2) Pièce justificative 30. 



— 38 — 

A ceux qui pressent le gouvernement de hâter et d'accroître les 
préparatifs de guerre, M. McDONALD, député de Toronto, réplique qu'à 
son avis, " en cas de nécessité, les Canadiens se lèveraient en force con- 
" sidérable et que, pour défendre leurs foyers, ils se battraient comme 
" des héros. Mais l'on ne saurait trouver de meilleur moyen de provo- 
" quer une guerre que d'en parler tant et de faire connaître notre fai- 
" blesse. Du reste, aucune guerre ne pourrait éclater à cause du Canada; 
"et si un conflit surgissait des difficultés de la mère-patrie avec les 
" Etats-Unis, ce serait l'affaire et le devoir de l'Angleterre de nous dè- 
" fendre. Oui, et elle y emploierait toutes ses ressources en hommes et 
* en argent." 

Aucun cri de protestation, aucune accusation de déloyauté ou de 
trahison ne s'éleva contre cette déclaration, toute nationaliste, du repré- 
sentant de la cité sainte du loyalisme. 

Préliminaires de la Confédération 

Le Canada traversait alors la période de crise politique d'où émer- 
gea la Confédération. Les Haut-Canadiens, qui avaient trouvé très juste 
l'égalité de représentation des deux provinces tant que le chiffre de leur 
population était resté inférieur à celui du Bas-Canada, réclamaient avec 
une fureur croissante la représentation basée sur le chiffre de la popu- 
lation. Les ministères tombaient les uns après les autres. Le cabinet 
McDonald-Dorion, qui avait remplacé, avec une nuance plus accentuée 
de libéralisme, la combinaison McDonald-Sicotte, fut forcé de résigner 
en mars 1864. Les conservateurs reprirent le pouvoir sous la direction 
de MM. Taché et John-A. Macdonald. Défaits presque dès l'ouverture 
de la session, ils firent alliance avec George Brown et les clear grits du 
Haut-Canada. C'est ce ministère de coalition qui fit aboutir le projet 
de fédération de toutes les provinces britanniques de l'Amérique du 
Nord. 

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de discuter les principes 
et la portée générale de cette évolution constitutionnelle et politique, 
sauf pour ce qui a trait à la défense militaire du pays. 

A la faveur des démêlés du Haut et du Bas-Canada, le projet sug- 
géré par le duc de Newcastle en 1862 — l'union des provinces pour 
leur défense commune — se réalisa beaucoup plus tôt peut-être que ne 
l'avaient espéré les hommes d'Etat anglais. Cependant, — et c'est ce 
qu'il importe de signaler, — les Pères de la Confédération n'apportè- 
rent aucun changement à la base des relations établies à ce sujet entre 
la métropole et la colonie. Ils maintinrent intacts les principes posés 
en 1854 et les déclarations subséquentes qui en avaient précisé la défini- 
tion et la portée. La fédération des provinces augmenta assurément 
leurs responsabilités et leurs charges en tout ce qui touche à l'organisa- 
tion militaire; et elle diminua d'autant le fardeau de la Grande-Bretagne. 
Mais ces responsabilités et ces charges nouvelles n'avaient d'autre objet 
que la défense du territoire de la Confédération. Elles n'impliquaient, 
ni directement ni indirectement, la moindre obligation, la plus loin- 
taine promesse de participer à la défense générale de l'Empire et d'ap- 
porter à la Grande-Bretagne d'autre coopération que la jonction des 



— 39 — 

milices canadiennes aux troupes impériales pour défendre le territoire 
du Canada. Les débats qui précédèrent au parlement canadien, en 1865, 
la ratification du pacte constitutionnel signé à Québec, en 1864, ne lais- 
sent aucun doute à cet égard (1). 

Macdonald, Cartier, Brown, Campbell, Langevin, tous membres du 
gouvernement canadien et délégués à la Conférence de Québec, insistè- 
rent sur l'importance, sur la nécessité même, d'unir toutes les posses- 
sions anglaises du continent afin d'accroître leurs forces de défense 
contre les Etats-Unis. Ils représentèrent qu'en se fédérant, les provinces 
seraient en meilleure posture pour exiger du gouvernement impérial 
l'exécution de l'engagement qu'il avait pris de consacrer "toutes les res- 
sources de l'Empire à défendre les colonies contre toute agression 
extérieure." 

C'est sur ce terrain que CARTIER se place tout d'abord : " Nous 
" avons des devoirs à remplir envers l'Angleterre. Afin de nous assurer 
" l'exercice de sa puissance pour notre protection, nous devons nous 
" aider nous-mêmes. Sans la confédération, nous ne pourrions accom- 
" plir ce devoir d'une manière satisfaisante et efficace.... Lorsque 
" nous aurons organisé une bonne force de défense et que nous nous 
" serons unis pour notre protection mutuelle, l'Angleterre nous enverra 
" généreusement des hommes et de l'argent pour notre défense." 

Le principal motif que les ministres opposent aux libéraux qui 
demandent de soumettre la mesure à l'approbation du peuple, c'est qu'il 
n'y a pas une minute à perdre pour conclure avec l'Angleterre les arran- 
gements nécessaires à la défense du pays. A quatre reprises, au cours 
des débats, sir John MACDONALD revient sur cet aspect de la question. 
Il annonce que le gouvernement va envoyer en Angleterre des délégués 
chargés de traiter avec les autorités impériales. Il se porte garant " que 
** l'Angleterre, en justice pour le Canada, va s'engager à consacrer à 
" notre défense ses dernières ressources en hommes et en argent." — 
"Les deux questions, la fédération et la défense, doivent être discutées 
" simultanément. Nous devons saisir l'occasion de faire définir exacte- 
" ment la situation des possessions anglaises de l'Amérique du Nord et 
" de connaître à quel degré elles peuvent compter sur le gouvernement 
" impérial, soit dans l'ordre politique, ou sur la question de la défense." 

La défaite du ministère Tilley, au Nouveau-Brunswick, vint jeter 
un froid sur l'ardeur des partisans canadiens de l'union des provinces. 
Les adversaires de la mesure sommèrent les ministres d'ajourner le 
projet. C'est peut-être à ce moment de leur carrière que Cartier et Mac- 
donald déployèrent le plus d'énergie et donnèrent les preuves les plus 
éclatantes de leur habileté comme tacticiens parlementaires. Us refusè- 
rent péremptoirement d'ajourner la discussion. Ils réitérèrent leur dé- 
termination d'aller conférer avec les autorités impériales, dès la session 
terminée. Et la raison principale qu'ils donnèrent de leur persistance 
fut précisément la nécessité urgente d'organiser la défense nationale. 

Les principaux adversaires de la fédération, Dorion, Sandfield Mc- 
Donald, Holton, Huntington, prirent à peu près la même attitude qu'en 

(1) "Debates on Confédération of B. N. A. Provinces". Les citations qui suivent sont 
traduites de la version anglaise, pages 55, 665 et 703. 



— 40 — 

1862. Ils s'opposaient à ce que le Canada assumât des responsabilités 
trop considérables, même pour sa propre défense. 

Aucun des protagonistes de la Confédération, aucun de ses adver- 
saires, ne suggéra, même de la façon la plus lointaine ou la plus indi- 
recte, que le Canada pût être appelé à faire la moindre contribution, en 
hommes ou en argent, à la défense de l'Empire en dehors du territoire 
canadien. Tous professaient le nationalisme intégral. Us étaient d'ac- 
cord sur le principe des relations qui doivent exister entre la métropole 
ft la colonie; ils ne différaient, selon le mot de lord Monck, que "sur 
le degré" d'application. 

Déclarations de Cartier à Londres 

Dès que la session fut prorogée, le gouvernement délégua en Angle- 
terre MM. John-A. MACDONALD, CARTIER, BROWN et GALT — 
c'étaient les chefs virtuels du cabinet de coalition — afin d'arrêter avec 
Jes autorités impériales les bases de la future confédération et les don- 
nées des principaux problèmes qu'elle aurait à résoudre dès sa nais- 
sance: l'organisation de sa défense militaire, ses relations commerciales 
avec les Etats-Unis et l'acquisition des Territoires du Nord-Ouest. Le 
champ d'action des délégués fut défini par un arrêté ministériel (1). Le 
paragraphe qui touchait à la défense était rédigé en ces termes: 

" L'entente nécessaire pour assurer la défense du Canada en cas de 
" guerre avec les Etats-Unis et la proportion des contributions respec- 
" tives de la Grande-Bretagne et du Canada à cet égard." 

A Londres, CARTIER saisit la première occasion favorable de dé- 
finir l'attitude du gouvernement canadien sur cette question vitale. 
Cette occasion se présenta le 2G avril 1865, à un banquet des Fishmongers 
dont il fut l'hôte d'honneur. 

Ce projet de fédération, dit-il, "nous en désirons l'adoption, non seule- 
" ment pour accroître notre prospérité et notre force, mais encore pour 
"être mieux en état de participer à la défense de l'Empire britannique. 
" Nous concevons très bien qu'en cas d'invasion, nous ne pouvons résister 
"à l'ennemi sans le secours des armées de l'Angleterre; mais avec l'union 
" de toutes les provinces, nous promettons de prendre part à la défense 
" de notre pays dans toute la mesure de nos forces. . . Nous avons J'in- 
" tention de déclarer au gouvernement impérial que nous sommes prêts 
" à faire notre devoir, même seuls, pour la défense du pays; mais nous 
"lui représenterons, en même temps, que si la confédération se réali- 
" sait, nous serions dans une meilleure situation pour aider la Grande- 
" Bretagne, dans le cas — j'espère qu'il n'arrivera jamais — d'une guerre 
" entre l'Angleterre et les Etats-Unis. 

" Je saisis cette occasion de faire remarquer qu'en nous engageant 
" à fournir notre part pour la défense, nous nous chargerons d'une dé- 

" pense considérable Nous savons en Canada que nous ne pou- 

" vons pas être cause d'une guerre. La guerre ne pourra jamais prove- 
" nir que de la volonté des autorités impériales. Nous savons aussi que 
" notre pays est vulnérable; mais nous souffrirons cependant, s'il le 

(1) P1è« justificative 33. 



— 41 — 

" fallait, qu'il serve de champ de bataille pour venger l'honneur de 
"l'Angleterre." (1) 

«Cette déclaration donne la mesure et la portée exactes de l'arrange- 
ment conclu entre la Grande-Bretagne et la Confédération canadienne 
sur ce point vital qui avait fait, depuis quinze ans surtout, l'objet de si 
nombreuses discussions. C'était le couronnement de l'oeuvre poursui- 
vie par les autorités de la métropole et de la colonie; c'était le triomphe 
de l'accord loyalement recherché par lord Grey et le duc de Newcastle 
d'une part, et par John~A. Macdonald, Cartier et Sandfield McDonald 
de l'autre. 

Cette déclaration, aucun homme d'Etat canadien n'était plus auto- 
risé que Cartier à la faire. Il était non seulement l'un des membres de 
la délégation chargée d'arrêter les termes de l'entente entre la métro- 
pole et la colonie; il était surtout le principal auteur du pacte 
fédéral. Au témoignage de sir John-A. Macdonald corroboré par sir 
Charles Tupper, sans Cartier la Confédération n'aurait pu se faire. 
Il avait été l'intermédiaire entre Macdonald et Brown. Il avait amené 
Macdonald à renoncer à son projet d'union législative des provinces et 
à accepter le principe fédératif. Il parlait donc à la fois comme man- 
dataire de l'une des parties contractantes et avec l'autorité du gouver- 
nement appelé à représenter l'ensemble des pays fédérés. 

Impuissance de l'Angleterre à protéger le Canada 

Durant l'année qui avait précédé la venue des délégués canadiens à 
Londres, le War Office avait chargé un officier anglais, le lieutenant- 
colonel JERVOIS, d'aller étudier sur place l'état des défenses des colonies 
d'Amérique et la valeur effective de la milice canadienne. Poursuivant leur 
objet constant, les autorités impériales voulaient, avant de retirer leurs 
dernières troupes stationnées aux colonies, décider ce qui devait être 
fait des postes militaires et des fortifications qu'elles se proposaient 
d'abandonner aux soins et à la charge des provinces. Le colonel Jer- 
vois présenta son rapport en janvier 1865 (2). Il note le mauvais effet 
moral produit au Canada par le retrait des troupes impériales; puis il 
ajoute: 

" Quels que soient les arrangements qu'il serait possible de faire 
" pour organiser la milice du Canada, il n'y a guère lieu d'espérer que 
" les forces qui pourraient être mises sur pied au début des hostilités 
"fussent en état de faire face à l'ennemi en rase campagne. Des tra- 
" vaux de défense sont donc nécessaires pour permettre à des forces 
" relativement restreintes de tenir les points sur lesquels les attaques 
" principales seraient dirigées. Le danger le plus grave se pré- 
" senterait au début de la guerre ; et ce n'est, à mon avis, 
" qu'en profitant de l'avantage des fortifications que nous pouvons em- 
" pêcher nos troupes d'être écrasées dès la première attaque et gagner 1» 
" temps nécessaire pour tirer parti de la milice comme force de dé- 
" fense. Il semble que la question qui se présente est celle-ci : faut-il 

(1) Cette citation a été empruntée au recueil des "Discours de Sir Georges Cartier",. 
publié par Joseph Tassé, en 1893, pages 450-1. 

(2) Pièce justificative 31. Le colonel Jervois devint plus tard gouverneur de la 
Nouvelle-Zélande. Il occupait ce poste en 1887. 



— 42 — 

" dès maintenant retirer les troupes anglaises du Canada, afin de leur 
" éviter le risque d'une défaite, ou adopter les mesures nécessaires pour 

"les rendre utiles à la défense de la province? C'est une illusion 

" de supposer que ces forces peuvent être de la moindre utilité à la 
'* défense du pays si leur faiblesse relative en nombre n'est pas com- 
" pensée par des fortifications. Même aidées par toute la milice qu'il 
" serait possible aujourd'hui d'enrôler, elles seraient obligées, en cas de 
" guerre, de retraiter devant les forces supérieures qui les attaque- 
'* raient; et ce serait une heureuse chance si elles réussissaient à s'em- 
" barquer à Québec et à gagner l'océan avant d'avoir subi une sérieuse 
"défaite. Si, d'autre part, les travaux présentement recommandés 
"étaient construits, les points vitaux du pays pourraient être défendus 
"et l'armée régulière deviendrait le noyau et le point d'appui autour 
" duquel les Canadiens pourraient se rallier afin de repousser l'agres- 
sion et conserver le lien qui les unit à la mère-patrie et que leur 
" loyauté, leur propre intérêt et leur amour de la vraie liberté leur font 
" désirer de maintenir." 

Je livre cette opinion d'expert à la réflexion de ceux qui prétendent 
que la puissance anglaise assure au Canada une protection invincible. 

L'avis du colonel Jervois ne détourna pas les ministres britanniques 
de leur dessein bien arrêté de retirer les troupes impériales de la colo- 
nie et d'abandonner au gouvernement canadien les fortifications et les 
travaux de défense. C'est dans cet esprit qu'ils accueillirent les propo- 
sitions des délégués canadiens réunis à Londres, au printemps de 1865. 

Le Traité de 1865 

Les négociations durèrent plusieurs semaines. Elles prirent la forme 
d'un véritable congrès dans lequel la Grande-Bretagne était représentée 
par le duc de Somerset, premier lord de l'Amirauté, le comte de Grey et 
de Ripon, ministre de la Guerre, M. Gladstone, chancelier de l'Echiquier, 
et M. Cardwell, ministre des Colonies. A leur retour au Canada, MAC- 
DONALD, CARTIER, BROWN et GALT, rendirent compte de leur mission 
au gouverneur-général, lord Monck. Leur rapport est daté de Québec, 
le 12 juillet 1865 (1). 

La première et la principale question traitée a été celle de la défense. 
Les représentants du Canada ont interprété les récentes démarches du 
gouvernement britannique comme l'expression du désir que "le Canada 
assume des obligations militaires plus onéreuses qu'il ne l'a fait jusqu'ici." 
Il n'a été question, du reste, que de mesures de défense. Les représen- 
tants du Canada ont déclaré qu'ils étaient prêts "à soumettre à l'approba- 
" tion du parlement [canadien] toute mesure juste et raisonnable". Mais 
pour "obtenir le cordial assentiment du parlement et du peuple à toute 
" modification importante des relations militaires entre la mère-patrie et 
" la colonie, une explication mutuelle et complète s'impose afin d'arriver 
" à une entente claire entre les deux pays sur la contribution que chacun 
" doit faire à la défense [de la province] ". Un règlement définitif de cette 
importante question doit être réservé à la décision du gouvernement et 

(1) Pièce justificative 36. 



— 43 — 

de la législature de la future confédération. "Le gouvernement de Sa 
Majesté est tombé d'accord avec nous sur ces points." 

Les ministres anglais "ont pressé la construction immédiate de tra- 
" vaux permanents de défense à Québec et à Montréal — le coût des pre- 
" miers devant être défrayé par le trésor impérial et celui des seconds par 
"le Canada." C'étaient les travaux recommandés par le colonel Jervois 
pour assurer la retraite des troupes anglaises, en cas de guerre avec les 
Etats-Unis. Les ministres canadiens, préoccupés devantage de protéger 
la colonie, ont déclaré qu'ils "ne croient pas de leur devoir de proposer 
" au parlement de voter la construction de travaux de défense à Montréal, 
" tant que la défense du Haut-Canada, sur terre et sur les Grands Lacs, 
"restera dépourvue." Il ne pourrait être question d'un plan général de 
travaux de défense tant que la fédération des provinces ne sera pas accom- 
plie. Ils ont donc pressé les autorités impériales de mettre toute leur 
influence à vaincre l'opposition des Provinces Maritimes au projet d'union. 

Du reste, ils ont discuté à fond le problème de la défense et la solu- 
tion que la confédération canadienne est appelée à lui donner. Bs n'ont 
pas caché la mauvaise impression produite au Canada par les déclara- 
tions réitérées des partisans de l'abandon des colonies, en Angleterre. 
Afin de détruire cette impression, les autorités impériales leur ont com- 
muniqué un plan général et confidentiel de défense qui indique claire- 
ment la détermination du gouvernement britannique d'assurer " la sécu- 
" rite de notre pays, aussi longtemps que le coeur des Canadiens restera 
" fermement attaché au drapeau britannique et que l'Angleterre exercera 
" sa puissance pour nous défendre." 

" Au nom du Canada, nous avons exprimé le désir que ce projet 
"de défense... serve de base à l'arrangement; et qu'une discussion 
" franche et complète établisse la part respective de dépenses qui devra 
" être attribuée à l'Echiquier impérial et au trésor provincial. Nous 
" avons exprimé le désir ardent des Canadiens de perpétuer les heureu- 
** ses relations qui les unissent à la Grande-Bretagne, et leur entier con- 
" sentement à apporter à la défense de l'Empire, selon leurs moyens 
■' d'action, leur pleine contribution en hommes et en argent. Mais nous 
" avons démontré que si par malheur une guerre éclatait entre l'Angle- 
'* terre et les Etats-Unîs, ce ne pourrait être qu'une guerre impériale, 
"suscitée par des causes affectant l'Empire; que notre pays seul serait 
"exposé aux horreurs d'une invasion; et qu'en conséquence, notre si- 
" tuation précaire, loin de nous imposer des fardeaux extraordinaires, 
" devrait au contraire nous valoir, de la part du gouvernement impérial, 
" un traitement particulièrement généreux." En dépit de ses progrès 
constants, le Canada possède un immense territoire, très peu peuplé ; 
les difficultés d'établissement de ses colons sont nombreuses et considé- 
rables; sa situation économique est encore précaire; les déclarations 
faites en Angleterre sur l'impossibilité de défendre le pays ont créé une 
impression déprimante. " Tout en reconnaissant la nécessité et en 
" affirmant notre détermination de préparer un plan de défense propre 
"à rétablir chez nous et à l'étranger la confiance dans notre avenir, 
" nous avons démontré que c'est dans l'accroissement aussi rapide que 
" possible de notre population et dans la mise en valeur de nos propres 



— 44 — 

" ressources que l'on trouvera à la longue la meilleure base de défense 
" pour les possessions britanniques en Amérique." 

Macdonald, Cartier et leurs collègues sont tellement pénétres de 
cette vérité élémentaire qu'ils ont tenté d'induire les autorités impéria- 
les à aider le Canada à compléter ses voies de communication et à co- 
loniser les Territoires du Nord-Ouest. Ces mesures, disent-ils, "assure- 
raient la sécurité permanente [du pays], avec plus de rapidité, de 
"certitude et d'économie, que tout autre moyen... Elles allégeraient 
"le fardeau additionnel que le peuple du Canada s'apprête à assumer 
" dans un moment de dépression." 

Ne croirait-on pas entendre, quarante ans d'avance, l'argument 
principal et constant des nationalistes contre les entreprises impéria- 
listes des libéraux et des conservateurs canadiens, lesquelles n'ont 
abouti qu'à diminuer les forces de défense du Canada, sans augmenter 
notablement la puissance militaire de la Grande-Bretagne? 

" Tous ces points ont donné lieu à une discussion prolongée. Il en 
" est résulté que si le Canada entreprend les travaux de défense de 
"Montréal et de l'Ouest et consent à consacrer à l'entraînement de la 
" milice, jusqu'à ce que l'Union des provinces soit conclue, une somme 
"au moins égale à celle dépensée jusqu'ici chaque année, le gouverne- 
" ment de Sa Majesté complétera les fortifications de Québec, armera 
" tous les travaux de défense, garantira l'emprunt de la somme néces- 
" saire à la construction des travaux laissés à la charge du Canada, et 
"en cas de guerre, consacrera toutes les ressources de l'Empire à la 
" défense de chacune des parties du Canada." 

Il a été convenu que les travaux de fortification ne seront entrepris 
que par le gouvernement de la Confédération. Le reste de l'arrangement 
est valable pour la seule province du Canada. 

" M. Cardwell, disent en concluant les ministres canadiens, a consi- 
" gné les résultats de nos délibérations avec le comité du gouvernement 
" de Sa Majesté dans une dépêche adressée à Votre Excellence. Ce docu- 
" ment, en date du 17 juin 1865, est déjà entre les mains de Votre Excel- 
" lence. Il renferme un exact énoncé du résultat de la conférence." 

La dépêche de M. CARDWELL (1), beaucoup moins étendue que le 
rapport des ministres canadiens, est plus précise sur certains points du 
traité conclu au sujet de la défense. Elle établit aussi clairement qu'il n'a 
été question que de l'éventualité d'une guerre avec les Etats-Unis et de la 
défense de la province. Le gouvernement impérial s'est engagé à réparer 
les fortifications de Québec à condition que le gouvernement canadien 
se charge des fortifications de Montréal. 

" De leur côté, les ministres canadiens ont exprimé sans réserve le 
" désir du Canada de consacrer toutes ses ressources, en hommes et en 
" argent, au maintien du lien qui l'unit à la mère-patrie, et leur entière 
" conviction que le parlement canadien est tout disposé à manifester 
" cette détermination sous la forme la plus tangible. Ils ont déclaré 
" qu'ils avaient porté le budget de la milice de $300,000 à $1,000,000 et 

(1) Pièce justificative 34. 



— 45 — 

" qu'ils s'engageraient à entraîner cette milice à la satisfaction du secré- 
" taire d'Etat pour la Guerre, pourvu que la dépense ne dépasse pas, 
" chaque année, tant que la question de la Confédération restera pen- 
" dante, la somme mentionnée en dernier lieu.... 

Sur ce point, " le gouvernement de Sa Majesté a considéré qu'il 
"devait accepter l'assurance donnée par les ministres canadiens, au 
" nom du Canada, que cette province est prête à employer toutes ses 
" ressources, en hommes et en argent, pour maintenir le lien qui l'unit 
" à la mère-patrie; et en retour nous leur avons assuré que le gouverne- 
" ment impérial reconnaît sans réserve son obligation réciproque de 
" consacrer à la défense de chacun des pays de l'Empire toutes les res- 
" sources dont il peut disposer." 

Le 24 juin, Cardwell transmet aux lieutenants-gouverneurs du Nou- 
veau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince-Edouard, et 
au gouverneur de Terreneuve, la correspondance qu'il a échangée avec 
le gouverneur du Canada (1). Cette correspondance renferme la dépêche 
du 17 juin que je viens d'analyser. Fidèle à l'engagement qu'il a pris 
avec les délégués du Canada, le ministre des Colonies presse vivement 
les gouvernants des Provinces Maritimes d'acquiescer au projet de fédéra- 
tion afin d'assurer à l'ensemble des possessions anglaises de l'Amérique 
du Nord les avantages du traité qui vient d'être conclu au sujet de leur 
défense commune. Cette démarche contribua puissamment à vaincre, au 
Nouveau-Brunswick surtout, les répugnances très accentuées qui s'étaient 
manifestées contre le projet d'union. 

Qui donc a osé prétendre qu'il n'existait aucune preuve d'une en- 
tente quelconque entre le Canada et .la Grande-Bretagne sur leurs obli- 
gations réciproques au sujet de la défense de l'Empire? 

Non seulement un traité formel et précis a-t-il été conclu; mais ce 
traité a servi de base au pacte fédéral et à la constitution qui en a résulté. 

Nous allons voir maintenant que le gouvernement canadien, après 
comme avant la mise en vigueur de la nouvelle constitution, n'a pas cessé 
un instant, jusqu'aux jours de la guerre sud-africaine, d'interpréter et 
d'appliquer ce traité selon les termes dont Cartier s'était servi à Londres 
pour définir l'objet et la portée du pacte fédéral et de l'entente conclue 
entre la Grande-Bretagne et le Canada. Cette entente, du reste, n'était 
que le prolongement et l'ampliation des arrangements conclus en 1854 et 
en 1862. 

Incursions des Féniens — Application de l'Entente de 1865 

L'occasion se présenta bientôt d'en faire l'épreuve et l'application. 
Dès l'année suivante, les Féniens réfugiés aux Etats-Unis commencèrent 
leurs campagnes de guérillas. Durant cinq années, ils firent plusieurs 
incursions de maraude sur divers points de la frontière canadienne. 
C'était bien l'un des cas prévus, en 1862, par sir John-A. Macdonald et 
le colonel Rankin. Bien que Je gouvernement américain fermât com- 
plaisamment les yeux sur les agissements, des maraudeurs, il n'y avait 
pas guerre déclarée entre les Etats-Unis et l'Angleterre. Le Canada seul 

(1) Pièce justificative 35. 



— 46 — 

était attaqué et ses forces de milice suffisaient amplement à repousser 
les agresseurs. Cependant, le gouvernement canadien, invoquant le fait 
que ces attaques étaient la conséquence de la politique poursuivie par 
l'Angleterre en Irlande, fit appel au secours de la Grande-Bretagne: il 
réclama des troupes anglaises et des armes pour la milice canadienne. 
Le gouvernement britannique n'accorda qu'une partie de cette demande, 
et il y mit beaucoup de lenteur et d'hésitation. Il consentit à prêter des 
armes au gouvernement canadien et à prolonger le séjour au Canada 
des garnisons anglaises dont il avait décrété le rappel. Dès que le dan- 
ger sembla éloigné, les ministres britanniques, avec cette ténacité et 
cet esprit de suite qui caractérisent la politique anglaise, revinrent à 
leur point de départ. Ils décidèrent de rapatrier la plupart des régi- 
ments anglais et de ne laisser en garnison au Canada que 5,000 hommes 
dans le Québec et l'Ontario, 2,000 à la Nouvelle-Ecosse et 1,650 au Nou- 
veau-Brunswick. 

Le 25 janvier 1869, CARDWELL devenu ministre de la Guerre dans le 
premier cabinet Gladstone, communique à son collègue, lord Granville, 
ministre des Colonies, la décision du War Office (1). Il réitère l'enga- 
gement pris par le cabinet Palmerston, en 1865, de garantir l'emprunt 
que le Canada devra faire pour réparer les fortifications. " Ce projet 
"de loi est encore à l'étude; mais cette promesse a été donnée avec la 
" la présomption que le gouvernement de la colonie ferait de plus grands 
" efforts pour la défense militaire du Dominion et pour alléger davan- 
" tage les obligations pécuniaires du gouvernement impérial." 

Il rappelle la dépêche de lord Grey, de 1851; il en cite même la 
partie essentielle. Il fait aussi mention des dépêches du duc de New- 
castle; et il ajoute: 

" Des circonstances tout à fait exceptionnelles ont empêché, ces 
" années dernières, l'application de ces principes aux provinces an- 
glaises de l'Amérique du Nord; mais, à mon avis, ces circonstances 
" n'existent plus et je ne connais aucun motif qui suffise à nous empê- 
" cher de revenir à la politique énoncée dans les dépêches que je viens 
" de mentionner. 

"Le gouvernement de la nouvelle Confédération a fait preuve de 
" son ardent désir d'activer l'organisation de ses forces de défense. 
"Ceci mérite notre encouragement; et conséquemment [le gouverne- 
" ment canadien] a profité de l'aide de quelques-uns des régiments de 
" Sa Majesté pour entraîner les officiers et les soldats de sa milice volon- 
" taire. Les réductions que je propose maintenant n'interrompront 
" point cette coopération." 

Le gouvernement britannique réclamait aussi la remise des armes 
qu'il avait prêtées aux Canadiens. Toujours pratique, il stipulait même 
aue celles de ces armes qui avaient été perdues ou endommagées se- 
raient remplacées aux frais de la colonie. Il présenta son compte pour 
£847, 13s., 3%d. Ces trois-quarts de denier (un sou et demi) en disent 
long! 

(1) Pièce justificative 40. La principale partie de ce document fut transmise par 
lord Granville à sir John Young, le 14 avril 1869. 



— 47 — 

A quelque temps de là, sir Georges CARTIER et l'un de ses collè- 
gues, M. Wm McDOUGALL, étaient de nouveau délégués à Londres pour 
discuter ces questions avec les autorités impériales. 

Dans une lettre, en date du 23 mars 1869 (1), adressée à sir Frede- 
rick Rogers, sous-secrétaire d'Etat pour les Colonies, ils insistent sur 
ïa nécessité de ne pas dégarnir les postes militaires de la colonie. Ils 
ont raison, disent-ils, de redouter de nouvelles attaques des Féniens. Ils 
protestent contre la réclamation de £847, 13s., 3%d. Les pertes et les 
dommages subis sont la conséquence de l'usage que les troupes cana- 
diennes ont fait de ces armes pour repousser les Féniens. 

A leur retour au Canada, ils font rapport de leur mission à sir John 
Young, successeur de lord Monck. (2) 

Dans l'intervalle, Jord GRANVILLE a écrit au gouverneur une lon- 
gue dépêche en date du 14 avril 1869 (3). Il se réfère à la dépêche de M. 
Cardwell, du 17 juin 1865, et à d'autres pièces échangées entre les deux 
gouvernements. 

Il ne croit pas au renouvellement des attaques des Féniens. Du 
reste, "si les Canadiens souffrent de cet état de choses, ce n'est pas, 
"dit-il, autant à cause du lien qui les unit à la Grande-Bretagne que 
" d'un accident malheureux mais, espère-t-il, passager de leur situation 
" géographique." 

Je me demande comment lord Granville aurait pu changer la "situa- 
tion géographique" du Canada. Les diplomates les plus habiles ont 
parfois de singulières idées. 

Il annonce que Je gouvernement impérial a décidé de laisser 2,000 
hommes à Halifax, forteresse impériale, et de réduire à 4,000 hommes 
le nombre total des troupes anglaises dans l'Ontario, le Québec et 
le Nouveau-Brunswick. "Mais ceci doit être considéré comme un ar- 
rangement temporaire. J'incline à concourir dans les vues de M. 
"Cardwell et à juger qu'il sera bientôt inutile de maintenir dans ces 
" provinces d'autres forces britanniques que celles qui sont nécessaires 
" pour l'entraînement de la milice et le maintien des écoles militaires." 

Après avoir pris connaissance de ces pièces, le Conseil Exécutif 
du Canada, dans un Rapport Officiel en date du 11 juin 1869, approuve 
sans réserve les conclusions de ses délégués, MM. Cartier et McDougall, 
et blâme la décision du gouvernement impérial (4). 

Les prévisions des ministres canadiens au sujet des attaques de 
frontières se réalisèrent. Les Féniens renouvelèrent leurs agressions 
durant l'été de 1869, et encore en 1870. Sir Georges CARTIER ne man- 
qua pas de faire sentir au gouverneur et, par son entremise, aux auto- 
rités impériales que les ministres canadiens avaient jugé la situation 
mieux que les Anglais. Dans un mémoire présenté au gouverneur, le 4 
novembre 1869, il proteste de nouveau contre le retrait des troupes et 
des armes impériales et réclame encore plus de fusils et de munitions 
(5). 

(1) "Sesaional Papers", 1869, No 60, page 8. 

(2) id. id. page 2. 

(3) Pièce justificative 41. 

(4) "Seuional Papers", 1869, No 60, page 1. 

(5) - 1871, No 46, page 13. 



— 48 — 

Lord GRANVILLE répond, le 12 février 1870 (1), que le gouverne- 
ment britannique consent en partie à la demande de M. Cartier, pourvu 
que le Canada s'engage à rendre les armes ou à les payer. Il maintient 
la détermination prise à l'égard des troupes. 

Cartier réplique à lord Granville par un nouveau mémoire en date 
du 19 mai 1870 (2). Il réitère les objections du gouvernement au re- 
trait des troupes impériales. 

"Aussi longtemps que l'agitation fénicnne subsistera, le gouverne- 
" ment canadien considère que cette association étant organisée non 
" contre le Canada mais contre le gouvernement impérial, il doit rester 
" au Canada un nombre suffisant des troupes de Sa Majesté pour l'aider 
"à repousser toute invasion de ces bandes de pirates (laivless body)." 

Le 23 juin, lord GRANVILLE exprime son regret du renouvelle- 
ment des attaques "inexcusables" des Féniens. Il transmet aux Cana- 
diens "les sympathies de la reine et du peuple" du Royaume-Uni; mais 
il annonce que " le gouvernement de Sa Majesté ne peut accepter la pro- 
position de laisser une garnison impériale en permanence à Québec; 
" néanmoins il consent à en différer le retrait jusqu'au retour des trou- 
" pes envoyées au Nord-Ouest" pour pacifier les Métis en révolte (3). 
Ceci nous rappelle que le gouvernement canadien avait alors deux pro- 
blèmes de défense et de pacification à résoudre. 

Réclamations du Canada — Mission et rapport de 
Sir Alexander Campbell 

Les attaques des Féniens prirent fin en 1870. Macdonald et Car- 
tier ne se tenaient pas pour satisfaits des maigres secours qu'ils avaient 
obtenus, avec tant de peine, du gouvernement impérial. Ils trouvaient 
juste que le Canada fût indemnisé des pertes matérielles que son gou- 
vernement et un grand nombre de ses habitants avaient subies. Cette 
compensation, ils voulaient que le gouvernement britannique la récla- 
mât des Etats-Unis où qu'il la payât lui-même au Canada. Ils chargè- 
rent l'un de leurs collègues, sir Alexander Campbell, d'aller faire 
valoir ces réclamations auprès des autorités impériales. 

Le séjour du délégué du gouvernement canadien à Londres se 
prolongea par suite de la mort de lord Clarendon, ministre des Affaires 
étrangères. Lord Granville lui ayant succédé, le ministère des Colonies 
échut A lord Kimberley qui en prit charge le 1er juillet 1870. C'est 
à cet homme d'Etat, moins remarquable que Grey ou Granville, mais 
plus au diapason, peut-être, de l'opinion des classes dirigeantes de son 
époque, en Angleterre, que le ministre canadien présenta les vues de 
son gouvernement. Il s'acquitta fort bien de sa tâche. Dans une dé- 
pêche en date du 27 juillet 1870, lord KIMBERLEY rend témoignage 
à l'habileté et à la modération dont il a fait preuve au cours de sa mis- 
sion et de ses entrevues (4). 

(1) Pièce justificative 42. 

(2) Pièce justificative 43. 

(3) Pièce justificative 46. 

(4) Pièce justificative 49. 



— 49 — 

A son retour au Canada, M. CAMPBELL rend compte de sa mission 
à ses collègues. Son rapport, en date du 10 septembre 1870, est adressé 
au gouverneur-général, sir John Young (1). 

Il a rappelé les attaques répétées des Féniens depuis 1866 et les 
réclamations déjà présentées au gouvernement impérial par MM. Cartier 
et McDougall. Pour la seule année 1866, les pertes subies s'élevaient à 
plusieurs millions. Ceci ne comprend pas les dépenses faites par l'Etat 
pour équiper et tenir en campagne une troupe de milice dont le nombre 
a varié de 6,000 à 12,000 hommes, " ce qui équivaudrait pour l'Angle- 
" terre à 60,000 et 120,000 hommes." Les Féniens, dit-il, " étaient des 
" citoyens américains; et un grand nombre n'étaient pas même d'ori- 
" gine irlandaise. Ils ont été enrôlés, armés et disciplinés dans les gran- 
" des villes de la République américaine, sous les ordres d'un Exécutif 
" et d'un Congrès féniens qui assumaient les prétentions d'un gouverne- 
" ment. Parfois même, ils manoeuvraient avec des corps de milice, sous 
"le commandement d'officiers qui, selon la croyance commune, rele- 
" vaient du gouvernement des Etats-Unis." 

Il a déclaré que le gouvernement canadien croit " pouvoir appuyer 
" d'une preuve très forte une réclamation d'indemnité adressée aux 
M Etats-Unis. MM. Cartier et McDougall ont déjà demandé que cette ré- 
" clamation fût présentée pour les pertes subies en 1866; et nous con- 
" sidérons que nous avons droit à une indemnité supplémentaire pour 
"couvrir toutes les dépenses encourues depuis. S'il est impossible 
" d'obtenir cette indemnité des Etats-Unis, nous pensons que l'Empire 
" doit supporter ces pertes en commun avec le Canada. Nous n'avons 
"pas créé les difficultés qui ont donné naissance au mouvement fénien. 
" Elles proviennent des torts réels ou imaginaires que l'Empire a infli- 
" gés dans le passé à l'Irlande. Ce ne sont donc pas nos propres batailles 
" que nous avons livrées, mais celles de l'Empire. Comme pays d'Em- 
" pire, nous sommes tout disposés à supporter notre part de ces diffi- 
cultés et de toutes celles où le pays peut se trouver engagé; mais il 
" n'est pas juste qu'on nous laisse subir seuls les pertes et les conséquen- 
" ces qui résultent de l'action politique du gouvernement impérial. J'ai 
" insisté fortement sur l'obligation qu'a l'Empire tout entier de porter, 
" pour le passé et pour l'avenir, au cas où les attaques des Féniens se 
" renouvelleraient, le fardeau de la résistance, — le Canada ne devant 
" en assumer que sa part proportionnelle comme pays d'Empire. Lord 
" Kimberley a émis l'avis que les Canadiens de la génération actuelle 
" sont aussi responsables des prétendus griefs de l'Irlande que leurs 
" co-sujets de la même génération qui habitent la Grande-Bretagne. 
" Même si l'on admet cette prétention, ai-je répondu en y insistant, tous 
" [les sujets britanniques] et non les seuls Canadiens devraient subir les 
"pertes et toutes les conséquences qui résultent de la politique suivie 
" dans le passé à l'égard de l'Irlande." 

Lord Kimberley a répondu par la promesse usuelle: il s'est engagé 
à soumettre cette réclamation à la "prompte considération de ses collè- 
gues". 

(1) Pièce justificative 50. 



— 50 — 

M. Campbell aborde ensuite la question toujours débattue du retrait 
des troupes impériales de la colonie. Il a rappelé à lord Kimberley 
qu'au cours des négociations qui ont précédé la fédération des provin- 
ces, cette matière a fait l'objet d'une entente particulière entre les auto- 
rités de la métropole et celles des colonies. "Il a été convenu de toutes 
" parts que cette question relève à la fois de la politique de l'Empire et 
" de celle des colonies. Le Canada s'est cru assuré que s'il mettait le 
"projet à exécution, il bénéficierait de l'appui moral et matériel de 
"l'Empire. Nous avons assumé notre tâche; et, jusqu'ici, nous l'avons 
" exécutée avec succès; mais elle nous a coûté des sacrifices considé- 
" râbles et, selon toute probabilité, ces sacrifices seront ininterrompus. 
" Il existe au Canada un sentiment croissant de méfiance à l'endroit du 
" gouvernement impérial et de sa disposition à nous donner l'appui 
" auquel nous croyons avoir droit." Les Canadiens croient que les 
gouvernants et les hommes publics du Royaume-Uni " méconnaissent les 
" efforts qu'ils ont faits pour maintenir le lien qui les unit à la mère- 
" patrie. ..." 

Lord Kimberley a protesté contre ces soupçons et cette méfiance, 
nullement justifiés, à son avis. "Le gouvernement [britannique], a-t-il 
" dit, ne veut entraver en rien la liberté et l'avenir du Canada; mais 
" aussi longtemps que la colonie voudra rester unie à l'Empire, FEm- 
" pire sera tenu de maintenir cette union contre toute attaque de l'exté- 
" rieur; et il le fera; mais c'est le devoir du Canada de se protéger 
" lui-même en tout ce qui concerne ses affaires intérieures." 

La base de l'entente est, on le voit, définie de nouveau selon les 
principes posés dès 1851. 

" Je répliquai, ajoute M. Campbell, que depuis nombre d'années 
" nous avons maintenu la paix intérieure du pays; mais, à nos yeux, 
"les invasions féniennes ne constituent pas une perturbation interne: 
" elles procèdent de causes impériales; le gouvernement impérial doit 
" nous protéger contre leurs conséquences et nous indemniser des dé- 
" penses qu'elles entraînent. Je représentai avec insistance que le main- 
" tien d'une garnison à Québec dissiperait les appréhensions générales 
" au Canada. L'importance de cette demande ne tient pas au nombre 
" de soldats qui pourraient être gardés là, mais à leur présence même 
" qui serait un symbole de la souveraineté de l'Empire. ..." 

Lord Kimberley a répondu " que cette question avait été étudiée à 
"fond et à maintes reprises; que la décision arrêtée ne serait proba- 
blement pas modifiée; mais que mes représentations seraient prises 
" en considération." 

Sir Alexander Campbell a traité ensuite la question des pêcheries 
maritimes. Depuis l'expiration, en 1866, du traité de réciprocité de 
1854, les autorités canadiennes, sur les instances du gouvernement im- 
périal avaient continué à laisser les pêcheurs américains s'approvi- 
sionner largement dans les eaux territoriales du Canada. Le gouverne- 
ment de la Confédération avait décidé de mettre fin à ce régime de 
tolérance et de reprendre ses droits de possession exclusive. C'est cette 
détermination que M. Campbell était chargé de communiquer à lord 
Kimberley. Il lui a représenté que "par déférence pour l'opinion des 



— 51 — 

" autorités impériales, nous [les ministres coloniaux] avions proposé 
"en 1865 le système des licences; et nous en avons favorisé l'applica- 
** tion par tous les moyens possibles, — sacrifiant ainsi nos intérêts im- 
" médiats afin de ne faire courir aucun risque à la paix de l'Empire. 
" Nous avons jusqu'ici maintenu ce régime en vigueur. Mais nous som- 
" mes convaincus qu'il ne peut produire de résultats avantageux...." 

" La politique de conciliation a subi un plein essai, et nous avons 
" cessé d'espérer des Américains la moindre concession en retour. 
" Nous pensons que la seule conduite à suivre maintenant est de de- 
" mander au gouvernement impérial de nous remettre dans l'exercice 
"des droits dont nous avons joui sans interruption avant le traité de 
" réciprocité. Je lui dis que j'avais instruction de présenter cette de- 
" mande au gouvernement." 

Lord Kimberley a reconnu la légitimité intrinsèque de cette 
demande et promis de la soumettre à ses collègues "à une date pro- 
chaine". Il a laissé entendre cependant qu'il serait peut-être possible 
de conclure un autre arrangement avec les Américains. 

Sacrifice des droits du Canada — Traité de Washington 

Quel fut le résultat des délibérations du cabinet britannique? La 
seule concession faite au Canada fut de laisser une garnison à Québec 
durant l'hiver suivant. Mais le ministre des Colonies prit soin de spéci- 
fier que cette concession temporaire ne modifiait en rien la politique 
définitivement adoptée au sujet de la défense des colonies, c'est-à-dire 
la détermination du gouvernement impérial d'abandonner aux colonies 
les responsabilités et le fardeau de leur propre défense. Sur les deux 
autres points, de beaucoup les plus importants — la compensation des 
dommages causés par les Féniens et le droit exclusif des Canadiens de 
faire la pêche dans leurs eaux territoriales — le Canada n'obtint aucune 
satisfaction. Le gouvernement britannique ne présenta aucune récla- 
mation à Washington; il n'accorda lui-même aucune compensation aux 
Canadiens. Ceux-ci durent se contenter des "sympathies de la reine et 
du peuple anglais", si généreusement offertes par lord Granville. 

Les maîtres de l'Empire firent mieux. L'année suivante, donnant 
suite aux intentions esquissées par lord Kimberley, ils négocièrent un 
traité avec le gouvernement américain. Afin d'apaiser l'ire de leurs 
cousins d'Amérique, sortis victorieux de leur longue et effroyable guerre 
civile, et de leur faire oublier les déprédations de YAlabama et l'appui 
moral accordé aux Sudistes par l'opinion anglaise, ils leur abandonnè- 
rent pour dix ans, moyennant une compensation pécuniaire déterminée 
par arbitrage, le droit de pénétrer dans les eaux canadiennes et d'y 
faire concurrence aux pêcheurs du Canada, sujets bien-aimés de Sa 
Majesté britannique. 

Sir John-A. MACDONALD, premier ministre du Canada, était l'un des 
plénipotentiaires désignés par le gouvernement britannique pour négo- 
cier le traité. Le cabinet de Londres avait pris soin de spécifier que 
les représentants de la Grande-Bretagne et du Canada devaient discuter 
concurremment la question des pêcheries canadiennes, la réclamation 
des Etats-Unis pour compensation des dommages et des déprédations 



— 52 — 

commises par VAlabama, et la frontière maritime du détroit de San 
Juan, depuis longtemps en dispute entre l'Angleterre et les Etats-Unis. 
L'objet de cette stipulation était manifeste: c'était de faire payer par 
le Canada le prix du marché imposé par les Etats-Unis à la Grande-Bre- 
tagne. D'indemnité au Canada pour les déprédations des Féniens, il 
ne fut nullement question. 

Sir John fut tellement indigné de cette ruse et de l'égoïsme des 
représentants de l'Angleterre et des ministres britanniques qu'il faillit 
faire échouer les négociations en refusant de signer le traité. Cartier 
et ses autres collègues l'y poussaient ouvertement. Il ne se décida à 
passer sous les fourches caudines que sur la menace à peine déguisée de 
l'abandon total de la colonie par les autorités impériales (1). 

Ainsi se termina ce premier épisode de l'existence semi-nationale 
de la Confédération canadienne. Entraînés dans des combats de fron- 
tière et des préparatifs de guerre pour résister à des attaques qui résul- 
taient de la politique impériale, menacés d'un conflit sanglant avec une 
nation puissante qui aurait ravagé leur pays pour venger ses griefs con- 
tre l'Angleterre, les Canadiens se saignèrent à blanc et payèrent de leurs 
deniers et d'une partie de leurs droits nationaux le prix que l'Angle- 
terre jugea à propos de mettre au rétablissement de ses bonnes relations 
avec la puissante République américaine. Les prévisions du colonel 
Rankin étaient dépassées. 

Ce sacrifice des droits du Canada au profit de l'Angleterre souleva 
une vive indignation dans la colonie. L'un des collègues les plus in- 
fluents de sir John et l'orateur le plus puissant peut-être que Je Canada 
anglais ait produit, Joseph HOWE, exprima le mécontentement général 
dans un discours qu'il prononça à Ottawa, le 27 février 1872. Ce fut 
le dernier de sa carrière. 

"Je ne désire pas anticiper, dit-il, la discussion ample et complète 
* que susciteront au parlement les efforts diplomatiques que l'Angle- 
" terre a faits pour acheter sa propre paix en sacrifiant nos intérêts, et 
"la comédie d'erreurs où elle s'est aventurée (blundered). Le moment 
" approche rapidement où Canadiens et Anglais devront régler leurs 
" espoirs et leurs obligations futures par une entente claire et distincte. 
" Si la politique impériale doit couvrir tout le terrain de cette entente 
" sur la foi de laquelle nos pères ont colonisé et développé ce pays, que 
"ce soit affaire réglée; et nous saurons ce que nous devons faire. Mais 
" si les ombres, les nuages et les ténèbres doivent continuer à couvrir 
" notre avenir, si trente millions de sujets britanniques se proposent de 
" charger leurs comptoirs rapaces (hoard their rascal counters) dans 
"leurs deux petites îles, — de ramasser autour d'eux les troupes et les 
" vaisseaux de guerre de l'Empire, et de laisser quatre millions d'autres 
" sujets britanniques faire face à une nation de quarante millions et 
" défendre une frontière de trois mille milles, — alors sachons comprendre 
"leurs desseins et orienter en conséquence la politique de l'avenir. 
" Aucun cabinet britannique n'a encore osé formuler cette pensée. Des 
" journaux importants nous ont déclaré que notre présence dans l'Em- 

(1) Sur cet épisode, on consultera avec fruit la correspondance de sir John Mac- 
donald: "Memoirs of the Rt. Honourable Sir John-Alexander MACDONALD", by Jo- 
seph POPE, — Ottawa, 1894 — tome II. 



— 53 — 

'* pire est une source de dangers et que le moment de la séparation appro- 
" che, s'il n'est pas déjà arrivé. De nobles pairs et de savants députés 
" anglais nous ont dit en ricanant que nous pouvons nous en aller dès 
"que nous y serons disposés. Jusqu'ici, ni la Couronne ni le parle- 
* ment, ni le peuple anglais, n'ont délibérément avoué cette politique 
" de démembrement. Mais la tendance de la pensée et de la législa- 
" tion de l'Angleterre fortifie chaque jour la conviction que telle est 
" la pente générale. Nous devons attendre de nouveaux développe- 
" ments, non sans anxiété pour l'avenir, mais avec une ferme confiance 
" dans la bonté de la Providence et dans notre propre aptitude à diri- 
" ger la politique du Canada de manière à assurer par nos propres res- 
" sources sa sécurité, au cas où les Anglais, oublieux du passé, répudie- 
raient leurs obligations nationales." (1) 

Cette sortie vigoureuse eut un profond retentissement. Les ultra- 
loyalistes, et au moins l'un de ses collègues, sir Francis Hincks, deman- 
dèrent la tête de M. Howe. Le premier ministre résista. Il se borna 
à faire donner au grand orateur quelques explications qui dégageaient 
la responsabilité du cabinet. Il y a tout lieu de croire qu'au fond sir 
John ne fut pas fâché de cette dure rebuffade et de cette demi-menace 
aux hommes d'Etat britanniques, qui l'avaient tourné et retourné sur la 
claie à Washington. 

On voit comment les Pères de la Confédération, les hommes d'Etat 
les plus conservateurs de l'époque, savaient parler aux maîtres de l'Em- 
pire et revendiquer les droits de leur pays, même quand ils étaient im- 
puissants à les protéger totalement. 

Du reste, cette tendance de la politique impériale, qui indignait 
Cartier, Macdonald et Howe, n'était pas nouvelle. Déjà, en diverses 
circonstances, l'Angleterre avait abandonné aux Etats-Unis une portion 
notable du territoire canadien. Par le même traité de 1871, elle leur 
livra en outre la libre navigation du Saint-Laurent. Cette politique s'est 
prolongée jusqu'à nos jours. En 1899, sir Charles TUPPER pouvait 
dire en toute vérité, à la Chambre des Communes du Canada: "Depuis 
"1868,... jusqu'à l'heure actuelle, j'ai été frappé très fortement du re- 
" fus (unwillingness) du gouvernement de Sa Majesté de permettre à 
" quelque circonstance que ce soit de menacer l'Angleterre d'un conflit 
" avec les Etats-Unis." (2) Cette préoccupation s'est manifestée à nos 
dépens dans l'abrogation du traité de Nicaragua et l'abandon des pré- 
tentions du Canada aux frontières de l'Alaska (3). Elle s'affirme au- 
jourd'hui sous une forme intense par la maîtrise virtuelle que le gou- 
vernement britannique abandonne à la haute banque et à l'industrie 
américaines sur les contrats de fournitures militaires de la Grande-Bre- 
tagne. 

(1) "Speeches and Public Lettcrs ot JOSEPH HOWE", edited by J. A. Chisholm, 
Halifax, 1909, tome II, page 640. 

(2) "Debates House of Commons" — 22 juillet 1899 — col. 8158-9. 

(3) Le lecteur qui voudra se renseigner davantage sur cette question lira avec in- 
térêt les déclarations de sir Wilfrid LAURIER à la Chambre des Communes, le 23 oc- 
tobre 1903; aussi les articles de M. MILLS, ministre de la Justice, dans l'Empire Re- 
view de novembre et décembre 1891 ; et l'intéresant ouvrage de M. HODGINS : "British 
and American Diplomacy affecting Canada" — Toronto, 1900. 



— 54 — 

Si jamais le Canada est absorbé par les Etats-Unis, l'Angleterre 
pourra en remercier d'abord ses diplomates et ses gouvernants, puis les 
anglicisateurs canadiens, et enfin les impérialistes qui nous ont jetés 
violemment en dehors de la voie traditionnelle et sûre que Cartier et 
Macdonald avaient tracée à la Confédération. 

La Confédération — Principes constitutionnels 

Je n'ai pas voulu interrompre l'analyse des faits et des pièces qui 
se rattachent aux incursions féniennes. Revenons un peu en arrière. 
Quelle forme l'entente conclue en 1865 entre le gouvernement impérial 
et les futurs chefs de la Confédération prit-elle dans la Constitution et 
dans la loi de la Milice? Quelle interprétation les gouvernants et les légis- 
lateurs de la Confédération ont-ils donnée au traité et à la loi? Quelle 
application en ont-ils faite durant les trente premières années du nou- 
veau régime? 

Pour bien comprendre cette phase décisive de l'histoire du Canada, 
il ne faut pas perdre de vue que les constitutions coloniales écrites ne 
renferment qu'une partie du droit public des habitants des colonies. 
•Les principes fondamentaux de la constitution britannique, non écrits, 
s'appliquent aux colonies avec la même ampleur, la même autorité 
qu'au Royaume-Uni. 

Or, le premier et le plus essentiel de ces principes, c'est le droit au 
gouvernement représentatif. Depuis les temps obscurs des Witanage- 
niois, le droit aux institutions représentatives, au self-government, est 
inhérent à la qualité de sujet britannique. Il appartient en puissance 
à tout sujet, né, conquis ou naturalisé, du Roi d'Angleterre, — qu'il ha- 
bite le Royaume-Uni ou le Canada, l'Australie, l'Inde ou l'Afrique-Sud. 
Dès qu'un groupe de sujets britanniques, habitant un pays quelconque 
de l'Empire britannique, est en état de faire fonctionner des institutions 
analogues à celles du Royaume-Uni, il y a droit; et le parlement impé- 
rial est tenu de voter la formule légale, le statut, qui concrétise ce droit 
et en permet l'exercice. Une fois cette constitution votée t le parlement 
impérial, tout en conservant le pouvoir de l'abroger ou de la modifier, 
n'a pas le droit de le faire sans le consentement de la colonie intéressée 
— pas plus que le parlement du Canada ou celui de l'Australie n'ont le 
droit d'imposer leur volonté et leurs lois aux habitants du Royaume- 
Uni (1). 

(1) L'une des théories les plus absurdes qui ont vu le jour à la faveur de la dé- 
mence causée par la guerre, c'est que les constitutions coloniales sont octroyées par le 
Roi en personne et qu'il peut à son gré les modifier ou les abroger. Jamais le roi d'An- 
gleterre, même au temps des Stuarts, n'a tenté d'exercer cette prérogative absolue. De- 
puis deux siècles, les constitutions coloniales sont votées par le parlement impérial, se- 
lon la teneur des voeux formulés par les habitants des colonies. C'est de cette manière 
que la Constitution canadienne a été votée. 

En 1900, lorsque le parlement britannique vota la Constitution de l'Australie, Cham- 
berlain voulut faire modifier certains dispositifs du projet préparé par les délégués des 
colonies fédérées. Les Australiens déclarèrent tranquillement que si le parlement impé- 
rial refusait la charte du Commonwealth d'Australie, telle que les Australiens l'avaient 
formulée, le parlement australien proclamerait la République d'Australie. Chamber- 
lain baissa pavillon prestement. 

En 1902, lord HALDANE, futur Haut Chancelier, écrivait : — "The trnth ia, that 
"more and more, we are nearing the stage at which it will be realized that the Impérial 
"Parliament in its relations to the self-governing Dominions of the Crown can be, and 
"ought to be, ONLY A TRUSTEE of ita powers. It is legally omnipotent, but in the 
"reality of practice IT IS BUT AN INSTRUMENT FOR GIVING EFFECT TO THE 
"SENSE OF THE PART OF THE EMPIRE WHICH CALLS FOR ITS INTERFERENCE." 

"THE CONSTITUTION OF THE EMPIRE", — reproduit dans la Canadian Law 

Review, novembre 1902. 

Nos journalistes à grandes doctrines auraient décidément besoin d'un cours élémen- 
taire d'histoire d'Angleterre et de droit constitutionnel. 



— 55 — 

Le second principe fondamental du droit public anglais, corollaire 
du premier, c'est celui que j'ai rappelé au début de cette étude : no 
taxation without représentation. Aucun groupe de sujets du roi ne peut 
être assujetti au paiement d'impôts — impôt du sang ou impôt d'argent 
— à moins que ces impôts n'aient été votés par un corps délibérant où 
siègent ses représentants élus. C'était même là l'unique privilège des 
Witans, des anciens du peuple, dans les antiques assemblées qui sont 
devenues peu à peu le parlement souverain de la Grande-Bretagne. 

Que l'on juge ces principes "dangereux", subversifs de l'autorité 
royale et propres à conduire les peuples à la démagogie, fort bien. Mais 
enfin, ce ne sont pas les Canadiens, encore moins les nationalistes, qui 
les ont inventés. C'est le souverain et le parlement d'Angleterre qui en 
ont fait la base du droit public de l'Empire. Ce sont les fondateurs de la 
constitution canadienne qui en ont réclamé la pleine reconnaissance et 
l'entière exécution. Ceux qui, sous prétexte de préserver l'autorité 
royale des empiétements de la démocratie et du parlementarisme, atta- 
quent aujourd'hui ces assises fondamentales des institutions britanni- 
ques et canadiennes sont véritablement des révolutionnaires, contemp- 
teurs de l'autorité royale, laquelle repose, en terre britannique, sur les 
principes mêmes qu'ils s'efforcent de détruire ou d'amoindrir (1). 

A l'époque où la Confédération prit naissance, l'inviolabilité de ces 
principes était universellement admise en Angleterre et au Canada. 
C'est ce qui explique pourquoi les auteurs de la Constitution canadienne 
ne songèrent pas à les transcrire dans le texte de la loi : cela aurait sem- 
blé aussi absurde que de mettre dans la constitution que les Canadiens 
auraient droit aux privilèges de la Grande Charte. Ils ne prévoyaient 
pas qu'en moins d'un demi-siècle, le délire impérialiste aurait obscurci 
les intelligences au point de leur faire perdre la notion des vérités les 
plus élémentaires de l'histoire et de la constitution britannique. C'est 
ce qui explique également pourquoi le texte de la Constitution canadien- 
ne renferme si peu d'articles qui déterminent les obligations militaires 
du Canada. En réalité, il n'y en a que deux: l'article 15 et le septième 
alinéa de l'article 91 (2). L'article 15 stipule que — 

" A la Reine continuera d'être et est par le présent attribué le com- 
" mandement en chef des milices de terre et de mer et de toutes les 
"forces militaires et navales en Canada." 

C'est la reconnaissance de l'autorité souveraine de la Couronne. 
Ici, comme en Angleterre, cette autorité ne s'exerce que par l'entremise 
du cabinet canadien, responsable au parlement du Canada. Les minis- 
tres canadiens sont les conseillers du roi au même titre que les membres 

fl) Cette thèse des casuistes, ennemis de la démocratie et du parlementarisme, est 
d'autant plus grotesque qu'ils la prêchent à l'appui de l'obligation "morale" des Cana- 
diens de prendre part à la guerre européenne, comme sujets du Roi d'Angleterre, tandis 
que leurs copains, les politiciens impérialisants, clament sans relâche, d'un bout à l'autre 
du pays, que les Canadiens ont l'impérieux devoir de verser leur sang pour l'Angleterre 
afin de faire triompher "les principes de la démocratie et du parlementarisme". Cette 
cynique inconséquence démontre à quel point la frénésie impérialiste a troublé les cer- 
veaux et fait table rase des lois les plus élémentaires de la logique et de la probité. 

(2) Pièce justificative 37. 



— 56 — 

du cabinet britannique. Dans leur sphère d'action, ils exercent les 
mêmes privilèges, ils sont soumis aux mêmes règles constitutionnelles (1). 

(L'article 15 veut donc dire que le gouvernement canadien, respon- 
sable au parlement du Canada, commande, au nom du roi et sous son 
autorité, les «troupes de terre et de mer du Canada. 

L'article 91 énumère les pouvoirs exclusifs de législation attribués 
au parlement fédéral. Cette juridiction comprend (paragraphe 7) "la 
milice, le service militaire et le service naval, et la défense du pays." 
Sous l'empire de la nouvelle constitution, la Joi de la milice s'intitule: 
"Loi de la Milice et de la Défense"; le ministère de la Milice s'appelle 
"le ministère de la Milice et de la Défense." Cette mention par- 
ticulière de '7a défense" n'indique-t-elle pas que, dans l'esprit des légis- 
lateurs, le service militaire et naval n'a d'autre objet que la défense du 
pays? C'est ce qui ressort clairement des paroles et des actes des hom- 
mes d'Etat canadiens qui avaient rédigé la constitution et qui l'ont 
appliquée les premiers. 

Nous avons vu comment Cartier, Macdonald, Brown, Galt et Campbell 
interprétèrent la portée du traité de 1865 lorsqu'il fallut repousser les atta- 
ques des Féniens. Nous allons retrouver la même pensée dans l'exécu- 
tion des mesures générales qu'ils adoptèrent pour assurer la sécurité du 
territoire. 

(1) Sir John MACDONALD a exprimé cette pensée très nettement lors des débats 
sur les Résolutions de la Conférence de Québec : 

"With us the Sovereign, or in this conntry, the représentative of the Sovereign, 
"CAN ACT ONLY ON THE ADVICE OF HIS MINISTERS, those ministers being reapon- 
"sible to the people throngh Parliament." — (Uebates on Confédération, 1865, page 33). 

Sur l'autonomie du parlement canadien, il a été non moins catégorique : 

"We Btand. with regard to the people of Canada, PRECISELY IN THE SAME POSI- 
TION AS THE HOUSE OF COMMUNS IN ENGLAND stands with regard to the people 
"of England." — (Id.. page 1007). 

Sur l'autorité du Roi et du gouverneur, voir aussi l'opinion de sir S. HUGHES, au- 
jourd'hui ministre de la Milice, et celle de sir Charles FITZPATRICK, alors ministre 
de la Justice, aujourd'hui Juge en Chef du Canada: pièce justificative 67. 

La nouvelle école tbéologico-impérialistc qui a entrepris, au nom du "droit na- 
turel", de ressusciter la doctrine du bon plaisir royal, a eu la naïve audace de soutenir 
que le roi a toujours le droit et le pouvoir d'appeler les Canadiens à combattre dans 
toute partie de l'Empire ou du monde. Ils ont poussé leur théorie jusqu'au point d'af- 
firmer sans rire que le roi peut exercer ce pouvoir par l'entremise du gouverneur géné- 
ral. Or, le premier étudiant en droit constitutionnel sait que le gouverneur général 
n'est pas nommé par le roi et qu'il ne reçoit du roi aucune autorité, aucune direction. 
11 est nommé par le cabinet britannique. Il exerce ses fonctions impériales sous l'auto- 
rité exclusive du ministère des Colonies. Il reçoit toutes ses instructions du secrétaire 
d'Etat pour les Colonies. Quant à ses prérogatives de chef de l'exécutif canadien, elles 
sont limitées de la même manière et par les mêmes principes constitutionnels que ceux 
auxquels le roi d'Angleterre est soumis par la constitution, la coutume et son serment 
royal, et dont il ne songerait pas un instant à s'écarter. Reconnaître au gouverneur gé- 
néral le droit de commander fa milice canadienne, indépendamment des ministres et du 
parlement canadiens, équivaudrait donc, d'une part, à faire le gouverneur plus puis- 
sant que le roi lui-même et, de l'autre, à mettre la vie et les biens des Canadiens à la 
discrétion du ministre des Colonies, c'est-à-dire d'un simple politicien anglais, respon- 
sable non au roi, mais au parlement britannique. Ainsi, sous prétexte de préserver la 
souveraineté royale des empiétements de la démocratie et du parlementarisme, les ca- 
suistes impérialistes aboutissent, sur ce point comme sur le précédent, à saper la base 
même du pouvoir royal et à tomber dans la pire des inconséquences démocratiques et 
parlementaires : tout ce qu'ils enlèveraient à l'autorité du parlement et du peuple ca- 
nadiens, ils en feraient profiter non le roi, mais le parlement et le peuple d'Angleterre. 

On voit que ces doctrinaires sont aussi illogiques que tous les autres révolutionnaires. 

Le résultat de cette doctrine insensée serait de ramener le Canada à des jours pires 
que ceux de Craig, de Colborne et de Sydenham. Ces tyranneaux du régime oligarchique 
n'ont jamais songé à forcer ou même à induire les Canadiens à fournir un seul régi- 
ment, à dépenser un seul denier, même pour les besoins de la défense du pays, sans le 
consentement des représentants du peuple. 

Par bonheur pour le Canada et pour l'Empire, le roi d'Angleterre et les hommes 
d'Etat britanniques, même les plus impérialistes, n'ont pas encore atteint le degré d'in- 
sanité des jingos du Canada. 



— 57 — 

Loi de la Milice, 1868 

Dès la première année de la Confédération, le gouvernement cana- 
dien se mit en mesure d'exécuter sa part des arrangements conclus 
avec les autorités impériales au sujet de la défense du pays. Avec l'é- 
nergie qui le caractérisait, Cartier avait choisi dans le nouveau minis- 
tère le portefeuille de la Milice. Il se croyait, avec raison, seul capable 
de vaincre les répugnances des Canadiens-français contre toute aug- 
mentation des charges militaires. 

A la session de 1868, le ministère présente à la Chambre une nou- 
velle loi de la milice (1), dont l'objet principal est de permettre au gou- 
vernement d'organiser une force disciplinée de 40,000 hommes et une 
réserve active de 100,000 hommes. Comme dans toutes les lois anté- 
rieures à la Confédération, il est décrété que la milice se compose "de 
tous les habitants mâles du Canada, âgés de 18 ans et plus et de moins 
de 60 ans", divisés en quatre classes, selon leur âge et leur état de fa- 
mille. 

L'article 6 établit la distinction entre la milice active et la milice 
de réserve. "La milice active comprend la milice volontaire, la milice 
régulière et la milice navale." Il est expressément stipulé que "la 
" milice navale se composera des marins, matelots et personnes ordinai- 
" rement employés sur les embarcations à voile ou à vapeur, naviguant 
" dans les eaux de la Puissance." 

On voit que Macdonald et Cartier ne songeaient nullement à une 
flotte de guerre "canadienne en temps de paix mais impériale en temps 
de guerre". 

Les dispositifs qui permettent au gouvernement de remplir les ca- 
dres de la milice par le tirage au sort, au cas où l'enrôlement volon- 
taire ne serait pas suffisant, sont analogues à ceux des lois précédentes. 

La modification la plus radicale dans les termes est celle qui tou- 
che à l'emploi de la milice. C'est l'article 61 : 

"Sa Majesté pourra appeler, en tout ou en partie, la milice au ser- 
" vice actif, dans ou hors la Puissance, lorsque la chose sera en aucun 
" temps jugée à propos, en conséquence de guerre, invasion ou insur- 
" rection, ou d'appréhension d'aucun de ces dangers; et les miliciens 
" ainsi appelés au service actif, continueront de servir pendant au 
" moins une année à compter de la date à laquelle ils auront été appe- 
" lés au service actif s'ils y sont tenus, ou pour toute période plus con- 
" sidérable que Sa Majesté pourra fixer." 

La restriction des lois de 1855 et de 1863 — qui limitait les expédi- 
tions de la milice aux territoires "contigus à la province" — est sup- 
primée. C'était une imprudence. Nous verrons les impérialistes en 
tirer parti en 1899, lors de l'expédition d'Afrique, et en 1904, alors que 
le parlement entreprendra la réfection de la loi de la milice. 

Mais si la forme était changée, le fond restait le même. Cartier et 
ses co-législateurs de 1868 ne songèrent, pas un instant qu'il pût être 
question, pour le Canada, de participer à toute autre guerre qu'à celles 
qui menaceraient directement la sécurité de son territoire. Le compte 

(1) Pièce justificative 38. 



— 58 — 

rendu des délibérations parlementaires le démontre à l'évidence. (1) 
La seule éventualité prévue, c'est celle d'une guerre avec les Etats-Unis. 
Comme en 1862, les seules divergences d'opinion portent sur le degré 
de la participation du Canada à sa propre défense. D'ailleurs, les dé- 
bats furent beaucoup moins vifs qu'en 1862, les déclarations moins 
solennelles et moins retentissantes. Durant ce court espace de temps, 
les principes et les termes de l'entente entre la métropole et la colonie 
s'étaient affermis et précisés. Les attaques des Féniens avaient donné 
l'occasion aux autorités des deux pays d'en faire l'application. 

En présentant le projet de loi, CARTIER déclare que si cette mesure 
avait été en vigueur depuis trois ans, "les forces de défense nécessaires 
" à la protection du pays auraient coûté moins cher. Tout en espérant 
" que ces incursions ne se répéteront pas, il juge nécessaire de se pré- 
" parer à y résister, le pays étant fermement déterminé à rester britan- 
" nique." 

M. DORION blâme, modérément du reste, les dispositfs qui autori- 
sent le gouvernement à s'arroger le pouvoir d'enrôler les miliciens de 
force. Cette critique sonne étrangement sur les lèvres de l'un des mi- 
nistres qui avaient fait voter la loi de 1863, absolument analogue à cet 
égard au bill présenté par Cartier. Il juge que le danger réel ou fictif 
d'une guerre avec les Etats-Unis ne justifie pas le gouvernement d'impo- 
ser une charge aussi lourde au Canada: "le conflit, s'il doit jamais se 
" produire, sera décidé sur les mers et non derrière aucun rempart 
"canadien." 

Cette opinion peut paraître singulière, mais elle est juste. M. Do- 
rion veut dire évidemment que l'occupation du territoire canadien par 
les armées américaines ne suffirait pas à déterminer l'issue ultime d'une 
guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis, et que seule la puissance de 
sa flotte pourrait permettre à l'Angleterre de dicter ses conditions aux 
Américains. 

M. MACKENZIE, futur premier-ministre libéral, fait observer avec 
raison qu'il est "impossible d'envisager le problème de la défense du 
" pays sans tenir compte de la proximité des Etats-Unis et de la pro- 
" habilité d'une action agressive de leur part." Il déplore le langage et 
l'attitude des politiciens américains [ou canadiens] " qui n'hésiteraient 
"pas à précipiter un conflit entre les deux pays s'ils pouvaient par là 
" servir leurs intérêts personnels. La politique de la Grande-Bretagne, 
"à son avis, a été parfois trop conciliante à l'endroit des Etats-Unis; 
" mais l'Angleterre est une grande puissance, elle peut se permettre d'aller 
"très loin dans la voie de la conciliation... et, somme toute, cette 
" politique assure la paix. II ne s'objecte pas à ce que le gouverne- 
" ment impose au Canada une dépense équitable (fair) pour les besoins 
" de la défense. Mais il n'y a pas de comparaison possible entre la 
" capacité de la Grande-Bretagne et celle du Canada de payer un impôt 
" de guerre." 

Il rappelle les sacrifices que le Canada s'est imposés pour la cons- 
truction de ses canaux et de ses chemins de fer, "qui ont fourni au gou- 

(1) Pièce justificative 39. 



— 59 — 

** vernement impérial des facilités de transport pour leurs troupes et 
" leurs munitions de guerre. Le Rapport du colonel Jervois et tous les 
" documents de cette nature n'ont qu'un objet : celui de faciliter la fuite 
" des troupes anglaises en cas de désastre." 

Et dire que le parlement canadien a érigé un monument à ce "traî- 
tre" qui osait mettre en doute, dans un langage si brutal, la résolution 
de la mère-patrie de protéger ses colons canadiens! 

Cartier avait annoncé la détermination du gouvernement d'em- 
ployer à la réparation des forteresses et des travaux de défense la som- 
me dont le gouvernement impérial avait promis de cautionner l'em- 
prunt. 

M. Mackenzie "ne peut accorder son consentement à un tel détour- 
" nement de fonds (mis-appropriation of funds) . Si des fortifications 
" sont d'une utilité quelconque, elles doivent être érigées pour la pro- 
" tection des habitants du pays." 

Sur ce point, la pensée de M. MacKenzie l'emporta. Le gouverne- 
ment abandonna son projet et ne réclama jamais le cautionnement du 
gouvernement impérial. 

Le leader de l'opposition libérale condamne, comme M. Dorion, le 
principe de la conscription. "Il croit que l'enrôlement volontaire doit 
" être favorisé au lieu d'être entravé comme le bill le propose. Il est 
" pi et à appuyer le gouvernement dans la préparation d'un projet de 
" loi qui pourvoirait aux besoins de la défense du pays par l'applica- 
" tion du volontariat qui a donné satisfaction jusqu'ici." 

Cartier avait également annoncé l'organisation d'écoles militaires 
destinées à former un état-major et des officiers compétents. Ces offi- 
ciers pourraient compléter leur formation en prenant du service tem- 
poraire dans les armées étrangères. Il avait rappelé les exploits des 
zouaves pontificaux canadiens. 

L'un des députés libéraux les plus en vue, M. JONES, s'éleva vigou- 
reusement contre cette idée: "Nous n'avons, dit-il, ni hommes ni argent 
"à perdre pour fournir des soldats à aucune puissance quelconque. On 
"doit encourager les Canadiens à demeurer dans leur propre pays afin 
" d'aider à défendre le territoire canadien en cas de danger et à main- 
tenir la puissance britannique sur ce continent (applaudissements)." 

M. PARKER croit que "le problème de la défense doit être réglé par 
"traité entre le Canada et la mère-patrie;" — c'était fait; mais les ter- 
mes de l'arrangement conclu en 1865 n'étaient pas encore publics, et 
ce député ignorait évidemment la correspondance échangée depuis 1851 
— "et s'il était connu que l'Angleterre nous défendrait, comme elle est 
" tenue de le faire, cette seule connaissance ferait plus pour repousser 
" toute agression que l'entraînement d'une milice de 100,000 hommes. 
" Si les forces qu'on se propose d'organiser sont destinées à venir en 
" aide à l'autorité civile et à repousser des incursions comme celle de 
" 1866, ces préparatifs sont beaucoup trop considérables et coûteux. 
"Si l'on se propose de défendre le pays contre la puissance américaine, 
" ils sont tout à fait insuffisants et ne peuvent être regardés que comme 
" une folie monstrueuse." 



— 60 — 

Plus heureux qu'en 1862, le gouvernement fit voter sa mesure. Pas 
•in des ministres, du reste, n'apporta la moindre contradiction aux prin- 
cipes posés par M. MacKenzie. 

Au Sénat, l'un des chefs libéraux, M. SANBORN, fit cette déclara- 
tion intéressante. "Nous devons envisager cette question comme Cana- 
" diens; car nous ne pouvons ignorer le fait que nous serons, un jour 
" ou l'autre, abandonnés à nos seules ressources. Durant la période 
" qui a précédé la Confédération, plusieurs membres du parlement du 
" Canada nous ont fréquemment assurés que nous nous préparions une 
" nationalité et que la fédération des provinces était le premier pas dans 
" la voie qui nous mènerait à l'état de nation. La tendance entière des 
" hommes d'Etat britanniques nous impose la conviction que la respon- 
sabilité de notre croissance ou de notre décroissance — selon l'intel- 
" ligence que nous déploierons — dépend de nous-mêmes. C'est donc 
" notre devoir de ne regarder que le Canada, et le Canada seul. Nous 
" avons ici une patrie, une nationalité, deux choses dont nous avons 
" raison d'être fiers. Nous avons également raison d'être fiers du pays 
" auquel nous sommes attachés et du gouvernement qui étend sa pro- 
" tection sur nous; mais nous devons aussi avoir l'orgueil du Canada. 
"En envisageant cette question [de la défense], nous ne devons pas 
" seulement nous placer au point de vue de l'Empire et tenir compte 
" des intérêts de l'Empire: nous devons l'envisager à la lumière de nos 
" propres intérêts." 

Ce n'est pas pour l'avantage du Canada que l'Angleterre y garde 
une armée, fort réduite du reste : " c'est pour le maintien de la puis- 
" sanec anglaise sur ce continent et en vue des intérêts de l'Empire et 
" non de ceux du Canada. Supposons qu'une guerre éclate entre les 
"Etats-Unis et la Grande-Bretagne: ce ne sera pas pour venger un grief 
"quelconque du Canada; et cependant la conséquence sera la dévasta- 
" tion des régions les plus belles et les plus productives de notre pays. 
" Ne devons-nous donc pas définir résolument notre situation toute par- 
" ticulière et démontrer [aux hommes d'Etat britanniques] les condi- 
" tions qui nous seraient faites en cas de guerre?" 

Au Sénat comme à la Chambre des Communes, les ministres affir- 
ment que le projet de loi n'a d'autre objet que de mettre le Canada en 
état de pourvoir à .sa propre défense (1). 

Application de la Loi — Cartier et la défense navale 

iLa loi votée, Cartier s'applique sans délai à en assurer l'exécution. 
Mais il ne s'écarte pas un seul instant des bases de l'entente conclue avec 
le gouvernement britannique. Il ne cesse de protester contre le retrait 
des troupes impériales. Il refuse de rembourser le prix des armes 
prêtées par l'Angleterre et endommagées ou perdues au cours des cam- 
pagnes contre les Fénicns. 

En analysant les rapports et les pièces officielles de cette période, 
j'ai noté l'approbation donnée, le 11 juin 1869, par le Conseil Exécutif 
du Canada aux démarches de MM. Cartier et McDougall à Londres. 

(1) Le biographe Je. plus récent de Cartier, M. John BOYD, a pu écrire, en toute 
vérité: " Cartier'a policy on defence wu in its essence a troJy national policy " (p. 290). 



— 61 — 

Dans une délibération antérieure, en date du 13 mars 1868, le gouverne- 
ment canadien avait également protesté contre la diminution des forces 
de défense navale sur le Saint-Laurent et les Grands Lacs (1). 

Dans sa dépêche du 14 avril 1869, lord GRANV1LLE fait observer au 
gouverneur que les traités avec les Etats-Unis déterminent Je nombre des 
vaisseaux de guerre que l'Angleterre peut placer dans les eaux intérieu- 
res du Canada. Il ajoute que, tout en observant ces restrictions conven- 
tionnelles, le gouvernement canadien peut toujours se prévaloir des 
dispositifs du Colonial Naval Defence Act, voté en 1865, pour autoriser 
les colonies à organiser une réserve navale et même à équiper des vais- 
seaux de guerre qui feraient partie de la flotte impériale (2). 

Mais comme cette loi ne laissait aux gouvernements des colonies 
aucune autorité sur ces forces de défense navale, le gouvernement cana- 
dien ne s'en prévalut jamais. Macdonald et Cartier étaient aussi con- 
vaincus que leurs prédécesseurs de 1862 que les Canadiens ne contri- 
bueraient à aucun système de défense, militaire ou navale, "à moins 
qu'il ne soit sujet à leur propre autorité ". 

On en trouve la preuve patente dans une lettre officielle de M. 
FUTVOYE, sous-ministre de la Milice et de la Défense, au secrétaire 
militaire du gouverneur sir John Young. Cette lettre, en date du 3 juin 
1870, a été manifestement écrite sous la diotée de Cartier (3). 

Au nom du ministre, M. Futvoye réitère la demande précise et for- 
melle du maintien en permanence d'une garnison impériale à Québec 
et d'une partie des troupes impériales que le gouvernement britannique 
a décidé de retirer des diverses provinces de la Confédération. Il 
ajoute: 

"Le général Lindsay [commandant des forces impériales au Cana- 
" da] fait allusion, dans sa lettre du 27 mai, à l'organisation d'une force 
" navale pour la défense navale du pays (4). A ce sujet, le ministre de 
" la Milice et de la Défense [sir Georges CARTIER] réfère le général 
"Lindsay à la dépêche du 17 juin 1865 [de M. Cardwell] mentionnée 
" dans le rapport ci-joint et dans laquelle il est déclaré, entre autres 
" choses, qu'il va de soi (as a mat ter of course) qu'en cas de guerre, ce 
" sera le devoir du gouvernement imDérial d'entreprendre la défense 
" navale du pays." 

Cette lettre fut transmise aux autorités impériales. Elles y répon- 
dirent par l'entremise de sir Edward LUGARD, sous-ministre de la 
Guerre, dans une lettre, en date du 24 septembre 1870, adressée au gé- 
néral Lindsay (5) : 

"M. Cardwell fait observer que le major Futvoye.... interprète la 
" dépêche du secrétaire d'Etat pour les Colonies, en date du 17 juin 1865 
" (6), comme si elle comportait l'assurance qu'en cas de guerre le gou- 
* vernement impérial entreprendrait la défense navale du Dominion. 

(1) "Seasional Paper»", 1868, No 63, p. 20-21. 

(2) Pièce justificaUve 41. • 

(3) Pièce justificaUve 45. 

(4) Pièce justificative 44. 

(5) Pièce justificative 47. 

(6) Pièce justificaUve 34. Cette dépêche était de Cardwell lui-même, alors minis- 
tre des Colonies, permuté à la Guerre en 1869. 



— 62 — 

" Quelles que soient les obligations auxquelles le gouvernement impérial 
"a souscrites dans cette dépêche, ce n'était pas son intention d'exoné- 
" rer le gouvernement du Dominion de toute responsabilité partielle 
"qu'il pourrait exercer pour sa propre défense navale, soit par l'appli- 
" cation des dispositifs du Colonial Defence Act ou par tout autre mode. 
" Au contraire, toutes les assurances que le gouvernement impérial a 
" données dans cette dépêche, ont été données, comme sir George Car- 
" tier le fait observer dans son mémoire du 19 mai (1), "sur l'assurance 
" réciproque donnée par les ministres canadiens alors à Londres que le 
" Canada est prêt à consacrer toutes ses ressources, en hommes et en 
" argent, au maintien du lien qui l'unit à la mère-patrie." 

La divergence de vues est, sur ce point, manifeste. Cartier consi- 
dère avec raison que la défense navale, en cas de guerre, ne peut être, 
comme les opérations d'une armée de terre, restreinte au territoire du 
Canada, mais qu'elle participe de sa nature à la défense générale de 
l'Empire. C'était encore, en 1910, l'avis de l'honorable M. DOHERTY, au- 
jourd'hui ministre de la Justice, lorsqu'il combattait la loi navale pré- 
parée par le ministère Laurier (2). 

Cartier et ses collègues ne daignèrent pas même répondre à la 
nouvelle interprétation donnée par M. Cardwell à l'entente conclue en 
1865. Du reste, Cardwell n'a nullement parlé de la participation du Ca- 
nada à la défense navale de l'Empire. Il n'attend de la colonie qu'une 
contribution "partielle à sa propre défense navale". Et à cela même 
Cartier se refuse. On voit à quel point M. Laurier et ses partisans faus- 
saient l'histoire lorsqu'ils affirmaient, en 1910 et en 1911, que leur loi 
navale n'est que la continuation, le complément naturel de la Loi Cartier. 

Nous verrons plus loin que les hommes d'Etat canadiens n'avaient 
pas changé d'avis en 1883 et que jamais, avant 1909, ils ne songèrent 
à la création d'une flotte "canadienne en temps de paix et impériale en 
temps de guerre". 

Cartier refuse d'organiser des troupes pour le service 

de l'Empire 

Dans une dépêche en date du 12 février 1870 (3) adressée à sir 
John Young, lord GRANVILLE avait suggéré la formation d'un régiment 
canadien recruté au début parmi les officiers et les soldats anglais sta- 
tionnés au Canada, mais dont le temps de service serait expiré ou qui 
obtiendraient du War Office la permission de permuter. Ce régknent 
aurait eu ses quartiers généraux en Angleterre où les nouvelles recrues 
seraient allées compléter leur entraînement militaire. 

Ce projet avait la haute approbation du général LINDSAY, com- 
mandant des troupes anglaises au Canada. D s'en explique longuement 
dans une lettre qu'il écrit au gouverneur général Je 27 mai 1870. Il y 
voit pour le Canada l'embryon "d'un régime militaire affilié à celui de 
la mère-patrie" et d'un "lien militaire qui serait mutuellement avanta- 
geux" (4). 

(1) Pièce justificative 43. 

(2) Pièce Justificative 70. 

(3) Pièce justificative 42. 

(4) Pièce JustificaUve 44. 



— 63 — 

Dans un mémoire subséquent, en date du 26 juillet de la même 
année, il y revient mais pour constater que ses desseins ne rencontrent 
pas l'approbation de Cartier et de ses collègues (1). 

Ce projet marque l'origine de Ja politique qui finira par triompher 
en 1909, quand, à la faveur de la propagande impérialiste, les hommes 
d'Etat anglais auront usé la résistance des coloniaux. 

Cartier répond au ministre des Colonies par le mémoire du 19 mai 
1870, dont j'ai déjà cité un extrait (2). 

Il rejette péremptoirement le projet suggéré par lord Granville pour 
la formation d'un régiment mi-impérial, mi-canadien : " Le soussigné 
n'est pas prêt à recommander l'adoption de ce projet." Et il termine en 
rappelant les autorités impériales au respect de leurs engagements: 

" Le gouvernement canadien note avec une grande satisfaction la 
"déclaration contenue dans la dépêche du 12 février, affirmant que les 
" arrangements proposés ne s'appliqueraient qu'en temps de paix et 
" n'indiquent nullement l'intention de modifier ou de restreindre nos 
" obligations mutuelles en cas de guerre étrangère. Le gouvernement ac- 
" cueille avec joie la réitération de l'assurance donnée dans la dépêche 
"du 17 juin 1865 [de Cardwell] par laquelle le gouvernement impérial 
" a reconnu sans réserve l'obligation qui lui incombe de défendre cha- 
" cun des pays de l'Empire, avec toutes les ressources dont il peut dis- 
" poser, en considération de l'assurance réciproque donnée par les mi- 
" nistres canadiens, alors à Londres, que le Canada est prêt à consacrer 
" toutes ses ressources en hommes et en argent au maintien du lien qui 
" l'unit à la mère-patrie." 

C'est cette déclaration que le ministre de la Guerre, Cardwell, a 
cherché à retourner contre Cartier au sujet de la défense navale. Quoi 
qu'il en soit de cette divergence sur un point particulier de l'applica- 
tion, le principe du contrat n'a pas varié: il reste entendu que chaque 
colonie pourvoit de son mieux à la défense de son propre territoire et 
que Je gouvernement impérial conserve seul la responsabilité et Ja charge 
totales de la défense généraJe de l'Empire. 

Mentionnons pour mémoire un autre rapport de Cartier, en date 
du 27 octobre 1870 (3). On y trouve la preuve additionnelle que, dans 
leur forme concrète, toutes les obligations du Canada se résumaient à 
dépenser chaque année un million de dollars pour l'entretien de Ja 
milice. " Ceci, ajoute-t-il, doit être, dans l'opinion du soussigné, consi- 
" déré comme une garantie suffisante pour l'avenir." 

Un témoin de l'époque, encore vivant, attaché depuis cinquante 
ans à tout ce qui touche à l'organisation de Ja milice et de la défense 
du pays, m'assurait récemment que jamais Cartier et ses collègues ne 
voulurent consentir à prendre d'autre engagement que celui-là, et qu'à 
maintes reprises, dans leurs conversations avec les représentants du 
gouvernement impérial, ils exprimèrent très nettement leur détermina- 
tion irrévocable de n'obliger le Canada qu'à la défense de son propre 
territoire, tout en tenant le gouvernement britannique lié à son engage- 

(1) "Sesaional Papers", 1871, No 46, page 52. 

(2) Page 50. Pièce justificative 43. 

(3) "Session*! Papers", 1871, No 46, page 110. 



— 64 — 

ment d'aider la colonie à repousser toute attaque résultant de la politi- 
que impériale et des relations de la Grande-Bretagne avec les puissances 
étrangères. 

Loi de 1883 — Sir Adolphe Car on et la défense navale 

Franchissons maintenant *:ïc période de quinze ans. Les années 
qui suivirent la fédération des provinces furent consacrées aux oeuvres 
nationales. L'ère des grandes luttes constitutionnelles était close. 
Les Canadiens avaient fait reconnaître leur droit d'administrer <à 
leur guise leur patrimoine national. Absorbés par l'énorme effort 
qu'exigeaient l'organisation et le développement matériels du pays, les 
Anglo-Canadiens semblaient avoir renoncé à leurs séculaires tentatives 
d'assimiler ou de dominer les Canadiens-français. La suppression 
brutale des écoles catholiques du Nouveau-Brunswick fut, durant cette 
période, le seul sursaut du vieux sectarisme anti-catholique et anti-fran- 
çais. La patiente ténacité des Acadiens ne tarda pas à déjouer les cal- 
culs de leurs persécuteurs. Cette tentative n'était du reste que le pro- 
drome de la prochaine croisade de Panglo-saxonisme intransigeant, 
inaugurée par Dalton McCarthy, en 1886, et triomphante aujourd'hui 
dans l'Ontario, après avoir réussi à démolir l'oeuvre féconde de Car- 
tier, de Macdonald et de Blake dans le Manitoba et les Territoires du 
Nord-Ouest. Mais ces questions n'entrent pas dans le cadre de cette 
étude; — bien qu'il serait facile de retracer le lien qui rattache le mou- 
vement anglicisateur et anti-catholique à la propagande impérialiste et 
anti-nationale qui a déterminé une révolution complète dans la base des 
relations entre la Grande-Bretagne et le Canada en matière d'organi- 
sation et de défense militaires. 

A l'époque où nous reprenons le cours de cette analyse, cette base 
était encore intacte. Cartier était disparu; mais son frère d'armes, 
Macdonald, gouvernait encore le pays. Il était resté loyalement fidèle 
aux doctrines qu'il avait préconisées ou acceptées et dans lesquelles le 
pays tout entier avait trouvé l'expression la plus complète des aspira- 
tions nationales. Les libéraux, ses adversaires, sous la direction de M. 
Blake et l'influence croissante de M. Laurier, se bornaient à lui repro- 
cher, de temps à autre, ce qu'ils appelaient son excès de loyalisme. 

En 1883, le ministère conservateur proposa une nouvelle refonte de 
la loi de la milice (1). Le ministre de la Milice et de la Défense était 
alors M. CARON. En présentant son projet de loi, qui ne différait sur 
aucun point essentiel de la loi de 1868, il fit un exposé minutieux et inté- 
ressant des besoins de la défense nationale, ainsi qu'un résumé histo- 
rique de l'application des lois de la milice depuis la naissance de la Con- 
fédération. 

"Au temps de Sir Georges Cartier, dit-il, comme aujourd'hui, nous 
" n'avions heureusement besoin d'aucune force militaire dans un but 
" d'agression, ni pour aucun autre objet que ceux d'assurer la sécurité 
" des personnes, de protéger la propriété et de nous défendre contre 
" toute attaque qui pût, comme dans le passé, nous donner l'occasion de 
" combattre et de repousser les bandes désorganisées ou mal organisées 

(1) Pièces jusUficativos 51 et 52. 



— 65 — 

" qui franchiraient la frontière, comme celles qui tentèrent de le faire 
" sans succès en 1865. En dehors de là, il est indispensable à toute 
" nation, ainsi que sir Georges Cartier l'affirmait, d'avoir une base quel- 
" conque d'organisation qui permette en tout temps au gouvernement 
" de faire respecter les lois et de réprimer les désordres intérieurs." 

C'était bien l'esprit et l'intention des Pères de la Confédération. De 
contribution aux guerres de l'Empire, de coopération quelconque entre 
la milice canadienne et l'armée impériale en dehors du Canada et pour 
toute autre fin que la défense immédiate du Canada, il ne fut nullement 
question au cours des débats. 

M. Caron insiste fortement sur le caractère national de la milice 
et de son organisation. Il se glorifie devoir peu à peu remplacé la 
plupart des officiers anglais par des officiers canadiens; et personne 
ne se scandalise. Il dit que la politique du ministère l'a conduit à 
acheter la plupart des fournitures de la milice au Canada plutôt qu'en 
Angleterre. Ceci non plus ne scandalise personne. Même, M. VAIL, 
ancien ministre de la Milice dans le cabinet MacKenzie, reproche à son 
successeur d'avoir acheté en Angleterre, récemment encore, pour 
$53,000 valant d'uniformes: "Est-ce là, s'écrie-t-il, le Canada aux Ca- 
nadiens?" 

De nos jours, les libéraux reprochent à leurs adversaires de n'en 
pas faire assez pour l'Angleterre. Si l'on mesure le chemin parcouru 
par les successeurs de Cartier et de Macdonald dans la voie qui a abouti 
à l'assujettissement des intérêts du Canada à ceux de l'Angleterre, ce 
reproche marque suffisamment l'emprise du colonialisme abject sur les 
deux partis, depuis 1883. 

M. IVES, député conservateur de Sherbrooke, tout en appuyant la 
mesure, exprime des vues identiques à celles de M. Parker en 1868. Le 
but que le ministère se propose, dit-il, "peut être de créer, d'entraîner 
" et de commander une force qui suffirait à protéger notre territoire 
"contre l'envahisseur étranger; ou peut-être a-t-il un double objet: 
" réprimer les insurrections intérieures et, en cas de besoin, repousser 
" l'invasion étrangère. Le temps est arrivé, à mon avis, où le ministre 
" de la Guerre devrait être en état de déclarer à la Chambre si son 
" seul objet est d'avoir une force armée pour faire respecter les lois 
'du Canada et nous protéger contre les insurrections ou les émeutes 
" à l'intérieur ; ou s'il se propose davantage, c'est-à-dire de créer, d'en- 
" traîner et de commander une armée territoriale qui suffise à repous- 
" ser l'envahisseur, ou du moins à tenter tout ce qu'il nous est possible 
" de faire dans cette direction." 

Plusieurs députés critiquent assez âprement le projet de loi et, 
d'une façon générale, les dépenses consacrées à la milice. A la fin du 
débat, M. CARON répond à toutes ces critiques : " Nous devons avoir 
" un organisme militaire quelconque, — pas dans un but d'agression, 
" loin de là ; mais un organisme qui permette à tout gouverne- 
"ment à qui seront confiées les destinées du pays de faire respecter 
" les lois, de protéger la propriété et de repousser toute attaque qui 
u peut être dirigée contre nous... Ce n'est pas une armée permanen- 
ce dont nous avons besoin; et les honorables députés qui parlent 



— 66 — 

" d'organiser une armée permanente se méprennent entièrement sur la 
" portée du projet de loi. Par bonheur, sur ce continent, nous n'avons 
" pas besoin d'armée permanente, mais d'un simple organisme — appe- 
" lez-le militaire ou donnez-lui tout autre qualificatif que vous voulez — 
" dont l'objet est de fortifier l'autorité civile, de faire exécuter les lois, 
" de prévenir les troubles intérieurs et de repousser, comme nous l'a- 
" vons fait dans le passé, toute attaque qui puisse être dirigée contre 
" nous par des maraudeurs mal intentionnés. ... La prudence la plus 
" élémentaire nous commande d'organiser une force qui non-seulement 
" fera honneur au pays, mais qui puisse être utilisée . . . pour nous 
" protéger nous-mêmes contre les désordres intérieurs ou pour résis- 
" ter à toute attaque de l'extérieur." 

A quelques jours de là, lorsque le projet de loi fut soumis à l'é- 
preuve du comité, M. Caron eut l'occasion de dire un mot de la défense 
navale. Un article du bill autorisait le gouvernement à organiser une 
force de torpilleurs (torpédo corps). Il proposa de remplacer ces 
mots par "corps of submarine miners". Un député libéral, M. ROSS, de 
Middlesex, demanda au ministre de justifier l'utilité de la création de 
cette nouvelle force. 

"M. CARON: — L'honorable député sait trop bien quand et pour- 
" quoi les torpilleurs sont nécessaires pour qu'aucune explication de 
" ma part puisse l'éclairer davantage. 

"M. ROSS: — Rien moins que la menace d'une invasion, je présu- 
"meî 

" M. CARON : — Evidemment. L'honorable député connaît les con- 
** ditions géographiques particulières de notre pays, l'immense étendue 
"de nos frontières maritimes et le nombre de ports que nous devons 
"protéger. Le mode de défense le moins coûteux pour protéger les cô- 
" tes est l'organisation d'un corps de torpilleurs destinés à cette fin 
" (for that purpose)." 

Voilà qui suffit à prouver que, pour la défense navale comme pour 
l'organisation de la milice de terre, les auteurs de la loi de 1868 et de 
celle de 1883 ne songeaient nullement à organiser une flotte destinée 
à coopérer avec la flotte impériale dans les guerres de l'Empire. On 
sait quel abus les auteurs de la loi de 1910 ont fait des termes de la 
loi de la milice préparée par Cartier afin de justifier l'abandon des 
principes posés en 1851, en 1854 et en 1865, et la rupture de l'enten- 
te conclue avec les autorités impériales. 

Le leader de l'Opposition, M. MACKENZIE, ancien premier minis- 
tre, donna un loyal appui au ministère. 

" Je n'ignore nullement, dit-il, que c'est le devoir de tout député 
" d'appuyer le ministère dans tout effort qu'il peut faire pour amélio- 
" ier les forces de défense du pays. Ce n'est qu'à regret, en vérité, que 
"je combattrais les propositions du ministère à ce sujet ; et je ne le 
"ferais que si j'étais parfaitement convaincu que ces propositions 
" sont condamnables. Il est généralement admis, depuis des années, que 
" tout ce qu'il nous faut comme force de milice, c'est la base d'organi- 
" sation (nucleous) dont nous aurions besoin au cas où des troubles se 
" produiraient à la frontière, comme autrefois, ou encore si la mère- 



— 67 — 

" patrie se trouvait par malheur plongée dans une guerre à laquelle 
" nous serions forcés de prendre part." 

Le vieux leader libéral, dont personne n'a jamais attaqué ni soup- 
çonné le loyalisme, n'était pas arrivé au degré d'exaltation et d'immo- 
ralité impérialistes qu'avaient atteint les libéraux, en 1910, lorsqu'ils 
applaudissaient à outrance ces paroles de M. FIELDING, premier lieu- 
tenant de sir Wilfrid Laurier: C'est le devoir du Canada de prendre 
part "à toutes les guerres, justes ou injustes, de l'Angleterre." 

Maintien de l'Entente de 1865 

Sir John MACDONALD accepta généreusement la main loyale que 
lui tendait son vieil adversaire. Il en profita pour définir de nouveau, 
en quelques mots, les obligations du Canada: 

" J'ai toujours trouvé chez l'honorable député (M. MaoKenzie) la 
" même fidélité au principe que tout pays digne de ce nom doit avoir 
" une force suffisante pour se protéger lui-même, pour maintenir l'or- 
" dre et pour affirmer sa position comme nation (as a country)." 

Le colonel O'BRIEN ayant rappelé assez vaguement les engagements 
pris en 1865, sir John précisa: 

" J'étais l'un de ceux que le gouvernement délégua alors en Angle- 
terre. Son ancien leader et ami intime [de M. MacKenzie], M. Brown, 
"mon collègue, nous accompagnait. Il fut alors entendu que les quatre 
" provinces [les deux Canadas, le 'Nouveau-Brunswick et la Nouvelle- 
" Ecosse] ne dépenseraient pas moins d'un million de dollars par an- 
14 née pour maintenir la milice comme force auxiliaire, dans ces quatre 
"provinces. Eh bien! nous n'avons pas dépensé cette somme chaque 
" année. Certaines années, nous avons dépensé $800,000, d'autres années 
"moins, d'autres années un peu plus; mais en réalité, nous n'avons ja- 
" mais rempli complètement l'engagement pris envers le gouvernement 
" de Sa Majesté en Angleterre, lorsqu'il nous abandonna toutes ses forti- 
" fications et tous ses domaines militaires (Ordnance Lands) en Cana- 
" da." 

C'est, à treize ans de distance, la confirmation exacte des déclara- 
tions de Cartier consignées dans son mémoire du 27 octobre 1870. 

On objectera peut-être que le témoignage de sir John établit surtout 
que le Canada n'a pas rempli son engagement. Il faut d'abord tenir 
compte des exigences de la situation parlementaire. Sir John s'efforçait 
de désarmer ceux qui reprochaient au gouvernement de surcharger le 
budget de la imilice. Il est permis de ■croire que si les autorités impéria- 
les avaient invoqué ses paroles pour en faire la base d'une réclamation 
contre le Canada ou le prétexte d'une modification de l'entente, sir 
John n'eut pas hésité, comme Cartier et lui-même l'avaient fait en 1870, 
à plaider compensation et à leur opposer les dépenses faites et les pertes 
subies par le Canada durant les incursions des Féniens et la première 
insurrection des Métis. Ce plaidoyer, il enverra sir Alexander Camp- 
bell le faire à Londres, en 1887. Et puis, ce n'était là, si l'on peut dire, 
qu'une question de comptabilité qui n'affectait en rien le principe de 
l'entente. 

Au Sénat, c'est précisément sir Alexander CAMPBELL, minis- 



— 68 — 

tre de la Justice, qui présente et explique le projet de loi. 
Comme son collègue, le ministre de la Milice, il se place au seul point 
de vue des besoins de la défense du territoire. Il fait allusion aux me- 
naces de guerre qui ont failli mettre l'Angleterre et la Russie en conflit 
l'année précédente. Il indique qu'en pareille occurrence, le Canada 
pourrait être appelé à défendre les côtes de la Colombie britannique. 

Le leader libéral à la Chambre Haute, M. SCOTT, ancien secrétaire 
d'Etat dans le cabinet MacKenzie et futur collègue de sir Wilfrid Laurier, 
combat nettement la mesure. 

"La meilleure protection de notre pays, dit-il, c'est la reconaissance 
" des droits des autres nations. Il n'y a qu'une nation qui puisse jamais 

"perturber la paix de ce continent Notre intérêt, notre politique, 

" nos inclinations naturelles nous commandent d'entretenir les meilleu- 
"•res relations possibles avec la seule puissance susceptible de devenir 
" le moindrement agressive. Aucune puissance ne peut nous causer d'en- 
" nui à l'est; aucune à l'ouest ; — si ce n'est la force navale de quelque 
"pays momentanément en guerre avec l'Angleterre; et en ce cas, la ré- 
" sistance devra venir de la flotte britannique, la seule force qui puisse 
" nous protéger avec succès contre les attaques de cette nature. Par 
" bonheur pour noas, nous faisons encore partie de la nation qui main- 
tient sa suprématie sur l'océan. La Grande Bretagne domine les mers au- 
"jourd'hui aussi effectivement qu'il y a cinquante ans. Ce sont donc 
"les vaisseaux britanniques qui repousseront les agressions étrangères, 
" et non les bras ou les canons des Canadiens. 

" Sir Alex. CAMPBELL : — Nous devons néanmoins faire notre part. 

"M. SCOTT: — Notre part consistera de matières bien différentes de 
" celles qui servent à la composition de ces corps de milice. L'Angleterre 
" s'est déjà trouvée dans l'embarras au cours des années dernières. Nous 
"lui avons offert de l'aide à maintes reprises (1), mais cette aide n'a été 
" acceptée qu'en une seule occasion. Elle a été acceptée sous la forme d'or 
" canadien, que nous avons envoyé pour aider au soin des blessés de la 
"guerre de Crimée. Quant à notre armée joujou (toy army), je pense 
"qu'il est absolument illusoire d'en attendre le moindre secours au cas 
" d'une invasion par une puissance étrangère." 

Ces déclarations fort peu loyalistes suscitèrent de multiples protes- 
tations. Cependant, pas un seul des contradicteurs de M. Scott n'alla au 
delà des termes de l'entente de 1865. L'un d'eux, M. BOTSFORD, donna 
l'occasion à sir Alex. Campbell de réitérer l'opinion du ministère sur la 
base et la portée de cette entente: 

"M. BOTSFORD: — Quel a été le langage du gouvernement bri- 

" tannique lors de l'union des provinces? N'a-t-il pas déclaré en termes 
*' précis : Vous devez dépenser tant pour votre milice et vous préparer à 
" vous défendre vous-mêmes, avant que nous ne soyons disposés à dépen- 
" ser les revenus de la Grande-Bretagne pour secourir un peuple trop lâ- 
" che pour se défendre lui-même. Si j'ai bonne mémoire, notre gouverne- 
" ment s'est engagé à dépenser une somme déterminée pour la milice. 

(1) M. Scott voulait sans doute parler d'offres individuelles et non d'offres du gou- 
vernement. 



— 69 — 
Sir Alex. CAMPBELL :— Oui. 



"M. READ: — Si je comprends bien la situation, la Grande- 

" Bretagne s'attend à ce que nous l'aidions dans notre propre défense, 
" et, en retour, nous avons l'appui de toutes les forces de terre et de 
" mer de la Grande-Bretagne, et de ses ressources financières égale-, 
"ment. . . Tout ce que l'on attend de nous, c'est ce que tout peuple doit 
" être préparé à faire : défendre notre propre patrie et nos foyers." 

Le ministère n'apporta pas l'ombre d'une contradiction ou d'un 
correctif à cette définition claire et péremptoire de l'entente de 1865. 

Guerre du Soudan — Le gouvernement refuse d'y coopérer 

L'occasion fut bientôt donnée à sir John Macdonald et à ses collè- 
gues de prouver qu'ils restaient fidèles au principe de cette entente et 
qu'en dépit de la modification apportée en 1868 aux termes de la loi de 
la Milice, ils n'avaient jamais cessé de considérer que la milice cana- 
dienne ne devait servir qu'à la défense du Canada et que la constitution 
ne leur permettait pas d'engager la responsabilité et le crédit du Canada 
dans les guerres de l'Angleterre étrangères aux intérêts immédiats du 
pays. 

Après une courte période de paix et de réformes intérieures, l'An- 
gleterre avait repris sa politique traditionnelle d'expansion et de con- 
quêtes. La guerre de l'Afghanistan et la résistance des Zoulous lui 
avaient fourni un prétexte commode pour reculer les frontières des 
Indes et agrandir démesurément ses possessions d'Afrique. 

Le raid du général Gordon au Soudan, plus ou moins avoué par le 
cabinet britannique, anéantit en quelques semaines les efforts éphémè- 
res de Gladstone et des libéraux anglais pour assurer la paix de l'Angle- 
terre dans le respect des droits des autres nations. La résistance un 
moment triomphante du Mahdi et le massacre de Gordon et de ses trou- 
pes à Khartoum fouettèrent l'orgueil britannique et ravivèrent le vieil 
instinct de conquête jusqu'aux confins les plus éloignés de l'Empire. 
Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire colonial de la Grande-. 
Bretagne, des offres de secours armé vinrent de la plupart des colonies, 
dites 'autonomes'. C'était le présage de l'évolution dont la guerre sud- 
africaine devait marquer la phase décisive et la guerre actuelle le cou- 
ronnement. Nous verrons, par la suite, quel parti les impérialistes an-, 
glais ont tiré de cette première effervescence des colonies. Pour l'ins- 
tant, je me borne à rappeler l'accueil que le gouvernement canadien fit 
à ce mouvement et l'attitude particulière de sir John Macdonald. On 
en trouve la trace dans les archives impériales. (1) 

Dès te mois de novembre 1884, le marquis de LANSDOWNE, alors 
gouverneur-général du Canada, avait transmis à lord Derby, successeur 
de lord Kimberley au ministère des Colonies, une proposition du 
général LAURIE. Cet officier, tantôt député au parlement du Canada 
et tantôt membre de la Chambre des communes d'Angleterre, offrait de 
lever un régiment canadien pour l'expédition du Soudan. Le ministère 

(1) Pièce justificative 53. 



— 70 — 

libéra], qui avait longtemps hésité à prendre à son compte l'acte de bri- 
gandage du général Gordon, déclina la proposition. 

Le 7 février 1885, — lendemain du jour où le désastre de Khartoum 
est connu, — le général Laurie renouvelle son offre. Le 9, sir Charles 
TUPPER, Haut Commissaire du Canada à Londres, transmet au Colonial 
Office une proposition analogue du colonel WILLIAMS, député canadien, 
qui offre ses services et ceux de son régiment, le 46e East Durham. 

Le 10, lord LANSDOWNE, télégraphie à lord DERBY que les offres 
de service affluent à Rideau Hall. Le ministre des Colonies demande 
immédiatement si "le gouvernement du Canada approuve et recom- 
mande ces propositions" — "whether they are sanctioned and recom- 
mended by Dominion Government". 

Le gouverneur répond, le 12 février, que "le gouvernement est prêt 
" à approuver le recrutement au Canada pour service en Egypte ou ail- 
" leurs. Ces forces devront être enrôlées spécialement sous l'autorité de 
"l'Impérial Army Discipline Act et tirées de divers bataillons locaux 
" . . .la dépense devant être tout entière supportée par l'Echiquier Jmpé- 
" rial." 

Le même jour, le gouvernement de la Nouvelle Galles du Sud — c'était 
avant la fédération des colonies australiennes — offre au gouvernement 
britannique les services de deux batteries de campagne et d'un bataillon 
d'infanterie. Il s'engage à défrayer toutes les dépenses de cette expédi- 
tion, y compris la solde et l'entretien des troupes, jusqu'à la fin de l'ex- 
pédition. 

La différence des deux propositions sautait aux yeux. Elle n'é- 
chappa point à l'attention des ministres britanniques. Ils saisirent 
immédiatement tout le parti que l'Angleterre pourrait tirer de la politi- 
que inaugurée par la colonie australienne. 

Dès le 14 février, le War Office accepte les propositions de la Nou- 
velle Galles, en spécifiant que "les forces devront être placées sous l'au- 
torité absolue de l'officier commandant" les troupes anglaises. Le 16, le 
War Office explique au ministère des Colonies pourquoi le ministre de 
la Guerre, le marquis de HARTINGTON, futur duc de Devonshire, a 
décidé d'accepter la proposition de la Nouvelle Galles et de repousser 
celle du Canada. Il faudra beaucoup de temps, dit-il, pour enrôler et 
organiser les troupes volontaires offertes par le général Laurie et le 
colonel Williams; tandis que les troupes expédiées par "le gouverne- 
ment de la Nouvelle Galles du Sud" constituent "une force organisée, 
complètement équipée et prête pour le service immédiat." Le minis- 
tre espère que "le gouvernement du Dominion appréciera entièrement 
la différence des deux propositions." Au cas où les autorités impériales 
se décideraient plus tard à accepter les propositions venues du Canada, 
lord Hartington désirerait avoir des renseignements précis sur les con- 
ditions dans lesquelles les troupes canadiennes seraient engagées et 
mises à la disposition de l'Angleterre. 

Le 19, lord DERBY transmet à lord Lansdowne un résumé télégra- 
phique de la décision du War Office. Le lendemain, il décline péremp- 
toirement les offres du général Laurie et du colonel Williams. Il rejette 
également les propositions venues de l'Australie méridionale et des colo- 



— 71 — 

nies de Victoria et de Queensland, toutes identiques à celles du Canada. 
Le 14 avril, il repousse les offres de service des Straits Settlements. 

Dans l'intervalle, le ministre des Colonies a cherché à entraîner le 
Canada dans la voie ouverte par la Nouvelle Galles du Sud. Le 24 
février, il écrit à lord Lansdowne: "Le Canada, grâce aux sentiments 
" amicaux de son puissant voisin et à son propre éloignement des com- 
"plications du vieux monde, n'a pas eu jusqu'ici, et n'aura probable- 
"ment jamais, l'occasion d'utiliser ses ressources militaires; néanmoins, 
"je sais fort bien que les diverses provinces de la Confédération pour- 
" raient lever rapidement des forces considérables et les mettre joyeu- 
sement à la disposition de la reine, en toutes circonstances, pour le 
" service d'outre-mer. Plusieurs mille hommes ont reçu un bon entraî- 
" nement. D'excellentes mesures ont été prises pour la préparation de 
"leurs officiers; et le gouvernement de Sa Majesté est convaincu que les 
" offres courageuses qu'il a reçues [du Canada] et qui ont causé tant de 
"satisfaction ici ne représentent qu'une faible proportion des secours 
"que le peuple du Canada offrirait avec empressement si la nécessité 
"s'en présentait." Il sera peut-être possible d'accepter dans quelques 
mois les services d'une brigade canadienne. 

Sir John MACDONALD fit la sourde oreille et n'envoya même pas 
les renseignements demandés par lord Hartington, le 16 février. Il s'en 
tînt aux conditions qu'il avait lui-même posées le 10 février. Il était 
prêt à laisser les Canadiens, sujets britanniques, s'enrôler volontaire- 
ment, comme soldats de l'Angleterre, sous l'opération d'une loi impé- 
riale, pourvu que l'Angleterre portât seule la responsabilité et le coût 
total de cette expédition. Quant à mettre la milice canadienne au ser- 
vice de l'Angleterre et à utiliser la loi de la milice du Canada pour 
enrôler des troupes impériales, aux frais du Canada, il s'y refusa abso- 
lument. N'est-ce pas la preuve la plus éclatante que le changement 
apporté, en 1868, dans les termes de la loi de la Milice, relativement au 
service des troupes canadiennes en dehors du territoire canadien, n'avait 
nullement modifié l'esprit et la portée de la loi, et que l'entente conclue 
en 1865 restait intacte? 

Conférence coloniale de 1887 — Précieux témoignage 
de Sir Alexander Campbell 

A deux ans de là, la première conférence coloniale, tenue à Londres, 
en avril 1887, fournissait à l'un des témoins de l'époque l'occasion de 
définir de nouveau les termes de l'entente de 1865. Sur l'inspiration et 
les résultats de ce premier Congrès de l'Empire, nous reviendrons dans 
la seconde partie. Pour l'instant, je me borne à signaler les déclarations 
très importantes de sir Alexander CAMPBELL, l'ancien ministre de 
1870, devenu lieutenant-gouverneur de l'Ontario. Il représentait lé Ca- 
nada à la Conférence. 

A la séance du 22 avril, M. Campbell fit un excellent exposé de la 
situation du Canada, de son organisation militaire et des arrangements 
conclus, en 1865, avec l'Angleterre, pour assurer la protection de son 



— 72 — 

territoire. On me pardonnera, j'espère, de citer de longs extraits de 
ce discours (1). 

"Jusqu'en 1867, le Canada, chacun le sait, se composait de colonies 
" distinctes. Le Canada proprement dit, l'ancien Canada, qui compre- 
nait les provinces actuelles de Québec et d'Ontario, était de beaucoup 
" la plus importante de ces colonies. Sa population était plus considé- 
" rable que celle de toutes les autres prises ensemble. En conséquence, 
"les responsabilités de la nouvelle situation qui se préparait retom- 
" baient sur le gouvernement canadien (dont je faisais alors partie) 
" plutôt que sur les gouvernements des petites provinces : Nouveau- 
" Brunswick, Nouvelle-Ecosse, Ile du Prince-Edouard. Il nous parut 
" donc très désirable d'envoyer en Angleterre une députation chargée 
" de conférer avec les autorités britanniques afin de déterminer exacte- 
" ment ce que l'on attendait de nous pour la défense, et ce que nous de- 
" vrions soumettre aux autres colonies avec lesquelles nous étions en 
"pourparlers au sujet de la fédération. Une entrevue eut lieu ici" entre 
" les membres délégués du gouvernement canadien, — dont sir John 
"Macdonald, actuellement premier ministre, — et, je crois, les chefs 
" du War Office, le premier ministre [britannique] et le secrétaire d'Etat 
" pour les Colonies. Voici le résultat de cette entrevue : — le gouverne- 
" ment impérial, qui nous avait déjà notifié son intention de retirer de 
" la colonie les troupes de Sa Majesté, affirma sa détermination de 
" poursuivre cet objet jusqu'à son exécution finale. Le gouvernement 
" britannique convint alors de se charger de la défense navale du Cana- 
" da, et les autorités canadiennes se chargèrent de la défense territoriale 
" de la colonie. C'EST SUR CETTE BASE QUE LA CONFEDERATION 
"DE TOUTES LES PROVINCES FUT COMPLETEE: les troupes de Sa 
" Majesté devaient être retirées (le retrait était déjà commencé) ; et le 
" gouvernement local ne se chargeait que de la défense du territoire. 

"iLe gouvernement de Sa Majesté eut l'obligeance de procéder gra- 
• duellement, de manière à nous créer le moins d'embarras possible dans 
"la colonie. La garnison d'Halifax est aujourd'hui, au Canada, le seul 
" corps de troupes à la solde de Sa Majesté. Cette garnison est mainte- 
" nue dans l'intérêt de l'Empire, plutôt pour assurer la sécurité de 
"l'escadre nord-américaine et de ses dépôts de ravitaillement que pour 
"toute autre raison; — en tout cas, elle n'a rien à faire avec la défense 
"du Canada; et en dehors de là, la Couronne ne dépense absolument 
" rien au Canada. Ainsi, depuis longtemps déjà, le Canada a déchargé 
" la Grande-Bretagne et son peuple de tout fardeau. 

" Ce n'est pas seulement avec bonne volonté, c'est même avec bon- 
heur, puis-je dire, que nous nous sommes efforcés de porter fidèlement 
"les responsabilités que nous avions assumées au sujet de la défense 
" territoriale. Malheureusement, nos ressources n'ont pas toujours été 
" à la mesure de nos bonnes dispositions. Néanmoins, nous n'avons pas 
"trop mal fait. Nous avons maintenu un nombre convenable de forces 
"de milice passablement entraînées, — pas assez entraînées, sans doute: 
" nous avons encore beaucoup de difficultés à vaincre à ce sujet, — 

(1) Pièce justificative 54. 



— 73 — 

" mais enfin, des milices entraînées et prêtes à servir. Nous avons dé- 
" pensé beaucoup d'argent pour la défense militaire du pays. 

"A l'époque dont j'ai parlé [1865] ou peu de temps après, les auto- 
rités britanniques pensèrent très sagement qu'il était désirable de 
" déterminer la somme que nous dépenserions chaque année pour la 
" défense territoriale du Canada. Cette somme fut fixée à un million 

* de dollars, soit £200,000." — C'est la confirmation exacte des déclara- 
tions de Cartier, en 1870, et de celles de Macdonald et de Campbell lui- 
même, en 1883. 

"Nous nous sommes engagés à dépenser ce montant chaque année 
" pour la défense territoriale du pays; et je désire démontrer à mes com- 
" patriotes des autres colonies, et aussi au gouvernement impérial, que 
" nous avons dépensé ce montant, et davantage, pour la défense terri- 
toriale du pays. 

" Avant de quitter le Canada, je me suis procuré le dernier rapport 
" du ministère de la Milice et de la Défense, — ministère établi à la suite 
" de la conférence dont je viens de parler et après que nous eussions 
"entrepris d'établir la Confédération sur l'engagement que nous avions 
" pris de maintenir la défense du territoire. Le premier pas dans cette 

* voie fut rétablissement du ministère de la Milice et de la Défense. Les 
" autres colonies en ont fait autant, je crois. Nous pensions que la pre- 
" mière mesure à prendre était de préparer l'organisation [de la défen- 
" se] : nous avons donc établi ce ministère et entrepris de consacrer au 
" moins $1,000,000 [par année] à la défense militaire du pays. 

" Le PRESIDENT [sir Henry HOLLAND, ministre des Colonies] :— 
"Ceci comprend la milice? 

"Sir AJexander CAMPBELL: — Oui, ceci comprend la milice; prin- 
cipalement la milice. J'ai ici un état de compte officiel du ministère 
" qui démontre que céda a été fait; et je le répète à mes collègues des 
" diverses colonies, et à vous, sir Henry : nous l'avons fait non seule- 
" ment volontiers mais avec joie; nous étions très heureux de le faire. 
" Nous avions arrêté cette stipulation avec les autorités [britanniques] ; 
" et nous voulions l'exécuter. 

" La Confédération fut complétée en 1867. Il y eut ensuite pas mal 
" de correspondance, de difficultés et de retards ; en sorte que nous 
" n'avons commencé qu'en 1872 à dépenser la somme fixée par le contrat. 

"Je devrais rappeler aussi que le gouvernement de Sa Majesté nous 
"avait offert fort généreusement ses Ordnance Lands du Canada. Ces 
"terrains étaient d'une étendue et d'une valeur 'considérables. Je n'ai 
" aucun doute qu'ils avaient coûté à la Couronne beaucoup plus que le 
" prix qu'on aurait pu en obtenir " au moment de l'arrangement de 1865. 
Il explique alors que le gouvernement canadien disposa de plusieurs de 
ces terrains pour un prix — $100,000 au maximum — très inférieur à 
leur valeur originelle et insignifiant en comparaison des charges assu- 
mées par la colonie; et il reprend: 

"Avec ces terrains, nous entreprimes de pourvoir à la défense du 
"pays, avec l'entente que nous dépenserions au moins un million de 
"dollars par année." 



— 74 — 

Le Canada a rempli ses obligations 

Il donne ensuite les chiffres suivants, représentant le budget annuel 
de la milice et de la défense: 

1872 $ 1,670,000 

1873 1,406,000 

1874 1,121,000 

1875 1,194,000 

1876 1,136,000 

1877 625,000 

1878 717,000 

1879 890,000 

1880 782,000 

1881 738,000 

1882 846,000 

1883 824,000 

1884 1,189,000 

1885 2,826,000 

1886 4,182,000 



,$20,146,000 



La somme totale, répartie sur les vingt années écoulées depuis 1865, 
dépasse le montant convenu et détruit l'impression erronée qu'auraient 
pu causer les déclarations faites par sir John MAGDONALD, en 1883, au 
cours du débat sur la loi de la Milice. Le premier ministre n'avait évi- 
demment pas réuni tous les chiffres du budget; et surtout, la dépense 
additionnelle occasionnée, en 1885 et en 1886, par l'insurrection du 
Nord-Ouest, n'était pas encore venue combler le déficit des premières 
années. A l'heure où il parlait, sir Alexander Campbell pouvait dire 
en toute vérité: "NOUS AVONS DONC PLEINEMENT REMPLI LES 
OBLIGATIONS AUXQUELLES NOUS NOUS ETIONS ENGAGES." 

A ces chiffrés, qui représentent le budget proprement dit de la 
milice et de la défense, il ajoute le coût de l'entretien de la police à che- 
val du Nord-Ouest. Pour les dix années terminées le 1er juillet 1886, 
ce budget additionnel s'est élevé à $4,906,231.08. 

11 fait aussi mention de l'établissement du Collège Militaire Royal 
de Kingston et de la fondation de neuf autres écoles militaires. Il rap- 
pelle les efforts et les sacrifices énormes accomplis par le Canada pour 
repousser les attaques des Féniens; puis il aborde l'aspect impérial du 
problème de la défense du Canada. 

" J'avais à coeur, dit-il, de faire connaître à la Conférence les pré- 
" paratifs faits au Canada pour assurer la protection du territoire. J'ai 
" exposé les préparatifs militaires. Nous avons également fait, vous le 
" savez tous, ce que nous pourrions appeler les autres préparatifs. Nous 
"avons construit le. chemin de fer du Pacifique Canadien; ce qui re- 
" présente une dépense énorme. Grâce à cette voie ferrée et au chemin 

"de fer Intercolonial, nous avons établi des communications pos- 

" sibles de Londres à l'extrémité nord-ouest du pays, sur l'Océan Pacifi- 
" que. Nous avons réduit à deux semaines la durée de ce trajet. Le 



— 75 — 

" gouvernement de Sa Majesté pourrait aujourd'hui expédier, en douze 
" ou quatorze jours, de Londres à Esquimau, des renforts de troupes et 
" de munitions. La construction d'une voie ferrée qui renforce à ce 
"point la puissance effective du gouvernement de Sa Majesté, constitue 
" assurément une contribution considérable à la défense du pays. (Ecou- 
tez! écoutez!). Peu de choses profitent davantage à la défense d'un 
"pays que la facilité des voies de communication. (Ecoutez! écoutez!). 
"Tout cela nous l'avons fait sans réclamer le moindre secours pécu- 
" niaire de la Couronne. Elle n'a rien donné au Canada pour la cons- 
" traction du chemin de fer du Pacifique Canadien. Nous aurions pu, en 
" toute équité, dire au gouvernement de Sa Majesté : ' Voici une entre- 
" prise considérable, d'une grande utilité pour l'Empire : vous devriez 
" y contribuer '. Mais nous n'en avons rien dit. La compagnie du che- 
" min de fer du Pacifique Canadien a construit la voie avec un subside 
" du gouvernement canadien: $25,000,000 en argent et vingt-cinq mil- 
" lions d'acres de terre. De plus, le gouvernement a construit ou doit 
" construire 627 milles de voie ferrée. Ceci coûtera encore de nombreux 

"millions de dollars Ces contributions accroissent la richesse 

" du pays, ses ressources agricoles et industrielles de toutes sortes, et 
" augmentent de toute manière sa force de résistance. Ce sont aussi des 
" contributions à la richesse et à la force de résistance de l'Empire; et 
" le Canada les a faites sans aucune mesquinerie. Tous ces efforts, îles 
"Canadiens les ont faits volontiers, sans tirer en arrière: ils démontrent 
"la volonté du Canada de prendre et de maintenir avec joie l'attitude 
" qui s'impose au sujet de la défense territoriale." 

C'est exactement l'argumentation que sir Charles TUPPER repren- 
dra, en 1891, en 1892 et en 1893, contre les tentatives faites par les im- 
périalistes pour induire le Canada à contribuer au soutien de la flotte 
et de l'armée impériales. 

Il est intéressant de noter ici que M. STANHOPE, ministre de la 
Guerre, présent à la séance, ratifia entièrement l'opinion de M. Camp- 
bell sur la valeur inappréciable, pour la défense de l'Empire, de la cons- 
truction du Pacifique Canadien. 

Un " cadeau " de la mère-patrie 

M. CAMPBELL n'oublie pas la question navale: 

"Le problème de la défense navale intéresse particulièrement les 
" délégués des autres colonies. Pour nous, nous avions établi dès le 
"début une entente avec le gouvernement [britannique], qui s'était 
" chargé de la défense navale. Ce n'était pas alors une obligation très 
" onéreuse pour lui : je ne crois pas qu'elle le soit davantage aujourd'hui. 
" Pour les besoins de l'Empire, autant que pour les autres exigences, les 
" autorités britanniques maintiennent l'escadre nord-américaine ; et 
" tant que cette escadre reste à nos portes, le Canada n'a besoin d'aucune 
"autre défense navale. Depuis que le gouvernement de Sa Majesté 
" a souscrit à cet arrangement, la colonie de la Colombie Britannique est 
"entrée dans la Confédération. Il y a donc aujourd'hui une côte cana- 
" dienne sur l'océan Pacifique. Cette côte est protégée actuellement par 
" l'escadre du Pacifique Nord, qui fait escale une fois par année à Es- 



— 76 — 

" quimau, où elle stationne plus ou moins en permanence, comme l'esca- 
" dre nord-américaine est presque toujours en mouillage à Halifax. 

" Bien qu'il n'existât aucune entente à ce sujet, ou plutôt qu'il y eût 
" entente contraire, nous étions disposés, il y a quelques années, à ouvrir 
" une école navale à Halifax. Nous en avons fait l'essai. Lord Lorne, 
" alors gouverneur-général, demanda une frégate à l'Amirauté. Les 
" autorités de l'Amirauté nous envoyèrent une vieille frégate. Je ne dis 
" pas ' vieille ' par mépris, mais en toute vérité. Cette frégate s'appelait 

"le Charybde Nous envoyâmes en Angleterre le capitaine Scott, 

"officier de la Marine Royale, en service au Canada, avec instruction 
"d'examiner ce vaisseau et de d'amener chez nous. C'était en septem- 
" bre ou en octobre. Arrivé en Angleterre, cet officier nous fit rapport 
" que le vaisseau était en fort mauvais état et qu'il ne serait pas prudent 
" de lui faire traverser la mer. Il nous conseilla de ne pas le faire venir 
" à l'automne, ajoutant qu'il pourrait le ramener en juillet on en août de 
" l'année suivante, mais qu'il faudrait un équipage de cent 'trente-six 
" hommes, ce qui nous coûterait très cher. Néanmoins, comme nous 
" avions demandé ce navire, un refus nous aurait paru entaché d'ingra- 
" titude ou de manque de courtoisie. Nous le fîmes donc venir et mouil- 
" 1er à Saint-Jean du Nouveau^Brunswick. Nous envoyâmes à bord des 
" officiers et des marins, et ids constatèrent qu'il était impossible d'en 
"faire quoi que ce soit. C'était une grande et vieille frégate, d'ancien 
" modèle; ses chaudières étaient ravagées; elle ne pouvait tenir la mer; 
" en un mot, elle ne pouvait marcher ni à la vapeur ni à la voile. Il 
" était donc inutile d'en tirer le moindre parti. Cette expérience dé- 
" couragea complètement nos efforts." 

Cette description pittoresque, faite en présence des plus hautes au- 
torités de tous les pays britanniques, coupa court à toute suggestion de 
faire contribuer de Canada à la défense navale de l'Empire. M. Laurier 
et les protagonistes de la loi navale, M. Borden et les partisans de la 
contribution d'urgence auraient dû relire cette page savoureuse avant 
de nous entraîner dans les aventures impérialistes, au nom de la recon- 
naissance que le Canada doit à l'Angleterre pour les immenses services 
qu'elle lui a rendus. 

On ne me reprochera pas, j'espère, d'avoir cité trop longuement ce 
discours de sir Alexander Campbedl. Il est d'une importance capitale. 
Celui qui l'a prononcé était, je le répète, l'un des témoins vivants, et 
l'un des mieux renseignés, du traité de 1865. Ce traité, il en relate l'ori- 
gine et les données avec une remarquable précision. A quinze ans de 
distance, il réitère et confirme l'affirmation formelle de CARTIER, 
" qu'en cas de guerre, ce sera le devoir du gouvernement impérial d'en- 
treprendre la défense navale du pays" (1). Cette affirmation, on s'en 
souvient, Cardwell l'avait contredite. Cartier et ses collègues avaient 
rejeté l'interprétation du ministre anglais. Campbell revient à la charge: 
à trois reprises, en présence des ministres britanniques, il affirme caté- 
goriquement que, par le traité de 1865, le gouvernement britannique 
s'est " chargé de la défense navale du Canada " et que " le gouvernement 



tive 



(1) Dans la lettre du major FUTVOYE, en date du 3 juin 1870. — Pièce Justifica- 



— 77 — 

local ne se chargeait que de la défense du territoire" canadien. IL af- 
firme avec une égale assurance que ce contrat fut la base même de la 
Confédération. Et personne ne contredit cette double assertion. 

Les colonies australasiennes et la défense navale 

Ce n'est pas seulement au Canada que le droit public des colonies 
'autonomes' de la Grande-Bretagne, en matière de guerre et de défense 
nationale, s'était affermi avec le développement et l'application des prin- 
cipes du gouvernement responsable. La démarche de la Nouvelle Galles 
du Sud, lors de l'expédition du Soudan, était une innovation. En Aus- 
tralasie, comme au Canada, les obligations réciproques de la métropole 
et des colonies avaient fait l'objet de maintes discussions entre les auto- 
rités impériales et coloniales; elles s'étaient enfin fixées sur les mêmes 
bases qu'au Canada. On a vu, du reste, que les principes posés par lord 
Grey, par le duc de Newcastle, par la commission parlementaire de 
1860-61, s'appliquaient à toutes les colonies jouissant du self-govemment. 
En Australie et à la Nouvelle Zélande, la défense nationale posait avant 
tout un problème de défense navale ; ce qui explique, peut-être, pour- 
quoi les gouvernants de la Nouvelle Galles ne se rendirent pas compte 
de la grave portée de leur démarche de 1885, L'organisation d'une 
armée de terre n'avait jamais été pour eux le problème essentiel qu'il 
était et qu'il est resté pour le Canada. 

Les théoriciens de l'impérialisme, qui dédaignent les faits, et nos 
politiciens opportunistes, aussi dénués de doctrine que de connaissance 
précise des réalités de l'Empire, ne tiennent nul compte des différences 
essentielles qui résultent des conditions géographiques des diverses 
colonies. Ils l'ont prouvé lorsqu'ils ont si absurdement invoqué l'exem- 
ple de l'Australie et celui de la Nouvelle Zélande à l'appui de leurs pro- 
jets insensés de flotte "canadienne en temps de paix, impériale en temps 
de guerre", et de contribution du Canada au budget de la marine 
anglaise. 

Les hommes d'Etat du siècle dernier étaient à la fois plus éclairés 
et plus pratiques. Ils organisèrent la défense navale des colonies aus- 
tralasiennes selon les mêmes principes qui les avaient guidés dans l'éta- 
blissement de la milice et de la défense territoriale du Canada. Après 
maints pourparlers, ils établirent une entente basée sur l'obligation réci- 
proque de la Grande Bretagne de pourvoir seule à la défense navale de 
tous les pays d'empire et des colonies d'aider l'Angleterre à protéger 
leur côtes et leurs ports de mer. C'est, on s'en souvient, le principe 
posé par Cardwell, dans la dépêche de sir Edward Lugard au général 
Lindsay, en date du 24 septembre 1870. L'équité de cette politique, jus- 
tement contestée par Cartier lorsque l'Angleterre voulait l'appliquer à 
un pays continental comme le Canada, était indéniable pour des pays 
maritimes comme l'Australie, la Nouvelle Zélande et la Tasmanie, expo- 
sés aux attaques de toutes les flottes de l'univers. Contrairement à ce 
que prétendent nos navalo-maniaques, les colonies australasiennes n'ont 
jamais payé tribut à l'Angleterre pour l'entretien de la flotte impériale: 
elles ne défrayaient même qu'une partie du coût de la défense de leurs 



— 78 — 

ports et de leurs côtes; et le traité interdisait à l'Angleterre de faire 
sortir des eaux territoriales de ces colonies les vaisseaux et les équipages 
destinés à cette défense. C'était exactement l'application du principe 
qu'invoquaient Cartier, Macdonald et Campbell, lorsqu'ils exigeaient que 
l'Angleterre laissât des troupes impériales au Canada pour aider les 
Canadiens à protéger leur territoire contre les attaques possibles des 
ennemis de l'Angleterre. 

Une étude approfondie de la situation des colonies australiennes, 
de leurs démêlés avec la métropole et des modifications successives 
apportées à leurs arrangements relatifs à la défense navale, nous entraî- 
nerait trop loin (1). Je me borne à signaler ce fait caractéristique 
qu'on retrouve à chaque étape de l'Empire britannique: à compter du 
jour où la première entente fut conclue, les hommes d'Etat anglais 
mirent toute leur patiente ténacité à diminuer graduellement la part de 
responsabilité assumée par l'Angleterre et à alourdir d'autant le far- 
deau des colonies. 

"Colonial Defence Committee" Mémoire de 1896 

Pour mieux atteindre ce but, le parlement britannique a cons- 
titué une commission permanente, mi-parlementaire mi-technique, char- 
gée d'étudier les problèmes divers qui se rattachent à la défense navale 
et militaire des possessions de la Grande-Bretagne. Comme toutes les 
institutions britanniques, cette commission, établie sans cadres précis, 
sans constitution ni règles définies, a pris graduellement une importance 
considérable. Désignée d'abord sous le titre de Colonial Defence Com- 
mittee, elle est devenue l'Impérial Defence Committee, instrument fort 
précieux entre les mains du cabinet britannique, pour l'exécution de sa 
politique et l'exercice indirect de sa domination sur les colonies. On y 
laisse, à l'occasion, pénétrer les politiciens des "nations d'outre-mer", 
sous prétexte de les consulter: en réalité, c'est là que les maîtres de 
l'Empire imposent leurs volontés, sous une forme toute courtoise, à leurs 
domestiques coloniaux auxquels ils ont soin de laisser la douce illusion 
de penser qu'ils avisent les ministres de Sa Majesté. 

L'un des premiers soins de cette commission fut de préparer, au 
profit de l'Angleterre, la révision de l'arrangement conclu entre la mé- 
tropole et ses colonies australasiennes, au sujet de leur défense navale. 
Après vingt ans d'efforts, elle obtint un plein succès et réussit à mettre 
sur le dos des Australasiens les obligations que l'Angleterre avait 
assumées. 

Comme bien l'on pense, la commission ne borna pas son travail à 
ce seul objet. Avec la même inlassable ténacité, elle s'appliqua à opé- 
rer une transformation identique dans les obligations réciproques de 
l'Angleterre et de toutes ses autres possessions 'autonomes'. Dans la 
seconde partie de cette étude, nous retracerons sa marche progressive 
et le succès définitif et général de ses efforts. Pour l'instant, bornons- 

(1) Le lecteur qui désirerait approfondir le sujet trouverait une foule de renseigne- 
ments intéressants dans les Account» and Paper* du parlement impérial, et particuliè- 
rement dans les comptes-rendus des diverses Conférences Coloniales ou Impériales, de 
1RH7 * 1911. 



— 79 — 

nous à recueillir les témoignages que ce corps, essentiellement impé- 
rialiste, a été forcé d'apporter à la nature réelle des ententes pré-existan- 
tes entre l'Angleterre et ses colonies. Ces témoignages ont été donnés 
avec la loyale franchise qui caractérise les Anglais, lorsqu'ils sont sûrs 
du résultat et qu'ils ne sont pas forcés, pour la protection de leurs inté- 
rêts, de déguiser la vérité. 

En 1896, le Colonial Defence Commïttee fit préparer par son secré- 
taire, le colonel NATHAN, un mémoire sur les principes généraux et les 
faits concrets qui doivent gouverner toute l'organisation de la défense 
de l'Empire britannique. Ce mémoire fut transmis à tous les gouver- 
nements coloniaux en août 1897. A Ottawa, il est resté enfoui dans les 
paperasses du secrétariat d'Etat jusqu'en janvier 1912, alors que M. 
MONK, ministre des Travaux Publics dans le cabinet Borden, le fit com- 
muniquer à la chambre des Communes et consigner dans les archives 
publiques du parlement canadien, qui a du reste négligé de le faire im- 
primer et publier. 

Ce document, d'une importance capitale, se recommande à l'étude 
attentive de tous ceux qui veulent s'éclairer sur la nature et la portée 
des problèmes si complexes qui se rattachent à la défense de l'Empire. 
Si nos politiciens des deux partis et la multitude de leurs suiveurs 
l'avaient lu et médité, ils auraient épargné au pays la plupart des insa- 
nités qu'ils ont débitées depuis cinq ans et surtout les graves erreurs 
qu'ils ont commises et dont les conséquences pèsent si lourdement au- 
jourd'hui sur le peuple du Canada. 

On trouvera, à la suite de cette étude, le texte intégral de toute la 
partie substantielle de ce mémoire (1). Je me borne ici à en résumer 
les données principales qui sont d'application tout actuelle. 

La commission commence par énoncer "les principes qui l'ont 
" guidée et la guident encore dans les recommandations qu'elle fait aux 
" divers ministères d'Etat relativement à la défense des colonies." Voici 
le premier de ces principes: 

" Nous assumons que le maintien de la suprématie maritime cons- 
" titue la base de la défense de l'Empire contre toute attaque par mer. 
" C'est là le facteur essentiel qui doit déterminer toute la politique dé- 
" fensive de l'Empire : l'Amirauté le reconnaît pleinement, elle qui a 
" accepté la responsabilité de protéger toutes les terres britanniques en 
" dehors du Royaume contre les invasions d'outremer." 

N'est-ce pas la répétition presque exacte de l'interprétation donnée 
par Cartier, le 3 juin 1870, à l'entente de 1865? 

" Afin d'accomplir cette lourde tâche, l'Amirauté réclame le pou- 
" voir absolu de disposer de ses forces de la manière qu'elle juge la plus 
" propre à assurer la victoire. Elle s'objecte à ce qu'on limite l'action 
" possible d'une partie quelconque de ces forces à la défense immédiate 
" d'endroits qu'elle considère plus faciles à protéger efficacement par 
" des opérations à distance." 

(1) Pièce justificative 57. 



— 80 — 

Cette observation visait principalement les restrictions alors impo- 
sées par les colonies australiennes à l'emploi des forces navales desti- 
nées à leur défense. 

La commission explique ensuite que l'Amirauté doit se charger de 
l'entretien des stations navales dont elle a besoin pour ravitailler sa 
flotte ou qui constituent les points stratégiques de la défense navale de 
l'Empire. Quant aux autres ports coloniaux qui peuvent être exposés 
aux attaques de l'ennemi, mais dont l'importance commerciale profite 
surtout aux colonies, "il a été décidé que c'est le devoir des colonies de 
pourvoir à leur protection adéquate." N'est-ce pas l'application rigou- 
reuse des principes posés dès 1851 par lord Grey, relativement au main- 
tien des places fortes de l'Amérique du Nord, et réitérés par tous ses 
successeurs, jusqu'au jour où ils réussirent à faire assumer par le Canada 
l'entière responsabilité de la défense de son territoire? (1) 

•Le comité est d'avis que la protection de ces ports doit être géné- 
ralement assurée par des travaux d'art permanents, capables de résis- 
ter à l'attaque de croiseurs ennemis, et surtout par l'entraînement de 
forces de milice suffisantes pour repousser les troupes d'invasion que 
l'ennemi pourrait chercher à débarquer. C'est la politique que les 
nationalistes ont toujours favorisée à rencontre du projet de flottes ima- 
gine par les libéraux et de l'abjecte contribution de $35,000,000 suggérée 
par les conservateurs. 

Comme la commission parlementaire de 1860-61, le Colonial 
Defence Committee accepte comme une vérité incontestable "qu'un sys- 
" tème de défense pour tout l'empire colonial doit tenir un compte entier 
"des conditions spéciales des diverses colonies... La défense du 
"Canada, avec sa longue frontière continentale, exige manifestement 
" d'être traitée sur une base différente de celle qui s'applique à la petite 
" île de Sainte-Hélène." De là l'absurdité et le danger d'un système 
uniforme de défense ou d'efforts spasmodiques ou locaux qui "entra- 
" vent l'exécution d'un plan d'ensemble de défense." Les bruyants pro- 
tagonistes de la Loi Laurier et ceux de la contribution Borden ne réflé- 
chissaient guère à l'évidente vérité de cette proposition, lorsqu'ils 
allaient partout criant, les uns: "Adoptons la politique de l'Australie!" 
et les autres : 'ILe riche Canada ne peut-il faire ce qu'a fait la petite 
Nouvelle-Zélande?" 

En conclusion, tout en ouvrant la porte aux contributions volon- 
taires des colonies à la défense générale de l'Empire, les membres du 
Defence Committee décident à l'unanimité que "le développement de 
" leurs vastes territoires en temps de paix et la protection efficace de 
" ces territoires en temps de guerre, constituent indubitablement la meil- 
" leure contribution que les colonies puissent offrir à la défense de 
" l'Empire." 

(1) (La version secrète de ce mémoire renferme un paragraphe intéressant. Les au- 
torités impériales y expriment l'opinion que l'objet principal de la flotte anglaise n'est 
Pas de protéger les ports et le commerce des colonies, mais les ports et le commerce de 
Angleterre. Un autre passage également supprimé établit une comparaison entre le 
Canada et l'Inde et suggère que l'attention du gouvernement canadien doit surtout se 
porter sur le problème de la défense territoriale du pnvs. 



— 81 — 

On comprend facilement que les politiciens qui décidèrent l'expé- 
dition d'Afrique, l'adoption de la loi navale et le vote de la contribution 
de $35,000,000, n'aient pas été pressés de faire connaître aux Canadiens 
cette expression d'opinion des autorités impériales: elle condamne trop 
manifestement toutes les entreprises impérialistes de nos gouvernants, 
depuis 1890. 

L'opinion du War Office en 1902 

A la conférence Impériale de 1902, le War Office, à la demande du 
Comité de la Défense, soumit un rapport également préparé par l'un de 
ses meilleurs techniciens, le colonel ALTHAM, aujourd'hui major-géné- 
ral. Ce document porte la date du 25 novembre 1901. (1) 

Dès le préambule, M. Altham reconnaît "qu'avant la guerre sud afri- 
" caine, dans l'élaboration de tout plan d'ensemble pour la défense de 
" l'Empire, il était admis que les responsabilités militaires des grandes 
" colonies autonomes se limitaient à la défense locale et que le fardeau 
14 de la protection de tous les pays d'Empire par des renforts de troupes 
" destinées à repousser les attaques de l'ennemi, devait retomber tout 
" entier sur l'armée régulière [britannique] . On « pu exprimer à l'oc- 
casion quelque pieux espoir qu'en cas de danger les colonies pour- 
" raient se rallier autour de la mère-patrie; mais aucun arrangement 
" définitif n'avait été fait; on n'avait même commencé aucune démarche 
" pour s'enquérir de la possibilité de ces secours ni de leur force éven- 
" tuelle. On ne se rendait même pas compte de la nécessité [de cette 
" coopération] et l'on doutait de sa possibilité. 

"L'expérience de la guerre sud-africaine a néanmoins démontré deux 
"faits importants : — (a) que l'armée régulière telle qu'organisée avant 
" la guerre constituait par elle-même une force insuffisante pour les be- 
" soins militaires de l'Empire; (b) que les colonies autonomes sont con- 
" sentantes et aptes à nous aider à combler quelques-unes des lacunes de 
" notre puissance militaire, telles que la guerre les a révélées." 

Ce loyal aveu mérite d'être souligné. Il démontre, premièrement, 
que l'Angleterre, en étendant démesurément les limites de son empire 
colonial, n'a pas tenu compte des charges et des responsabilités nou- 
velles que cette expansion lui imposait. C'est l'avertissement solennel 
que lord Rosebery donnait à ses compatriotes lorsqu'il abandonnait, en 
1893, la direction des affaires publiques. Durant cet intervalle de dix 
ans, le mouvement impérialiste, stimulé par la guerre d'Afrique, a fait 
concevoir aux Anglais, toujours pratiques, l'espoir que leurs cousins 
d'outre-mer, ces coloniaux naguère si méprisés, pourraient leur devenir 
fort utiles en payant les frais considérablement accrus de l'expansion 
impériale. C'est ce sentiment que le colonel Altham, interprète du War 
Office, du ministre de la Guerre et du cabinet britannique tout entier 
exprime avec la franche simplicité du soldat. 

Mais le témoignage le plus précieux de l'officier britannique, c'est 
celui qu'il apporte à la thèse que je fais en ce moment : c'est que jusqu'à 
l'époque de la guerre d'Afrique, "il était admis que les responsabilités 

(1) "Colonial Conférence. 1W2". Cd. 1299 (parlement Impérial) — page 47. 



— 82 — 

militaires des grandes colonies autonomes se limitaient à la défense 
locale," et que le fardeau de la défense générale de l'Empire retombait 
tout entier sur la Grande-Bretagne. Avons-nous jamais prétendu autre 
chose quand nous avons accusé libéraux et conservateurs, à tour de rôle, 
de violer l'esprit de la constitution et les traditions établies, lorsqu'ils 
entraînaient le Canada à participer, sous une forme ou sous une autre, à 
la défense générale de l'Empire et aux guerres de l'Angleterre étrangères 
au Canada? 

Le colonel Altham étudie ensuite les conditions particulières des 
forces de défense de chaque colonie. Il a fait cette étude en vue de fa- 
ciliter la coopération des forces coloniales avec l'armée impériale. La 
politique de l'Angleterre ne se borne plus, comme aux jours de lord Grey 
et de sir Allan MacNab, de Kimberley et de Cartier, à induire les colonies 
à pourvoir aux exigences de leur défense. La guerre impériale du Sud 
africain a éveillé de nouveaux espoirs: il faut stimuler et systématiser 
la participation des colonies aux guerres de l'Empire. C'est dans cet 
esprit que le délégué du War Office présente ses conclusions à la Con- 
férence impériale; et cependant la force des réalités est telle qu'il ne 
peut s'empêcher de fournir lui-même la réfutation de la thèse impé- 
rialiste. 

"En cas de guerre avec les Etats-Unis, dit-il, le salut du Canada dé- 
" pendrait tout entier de la milice canadienne jusqu'au moment où des 
" renforts arriveraient d'Angleterre. On peut donc conclure que la con- 
" tribution la plus efficace que le Canada puisse apporter à la défense de 
" l'Empire, c'est de faire de sa propre milice une force efficace". — N'ou- 
blions pas qu'à cette date, l'on est encore persuadé, en Angleterre comme 
au Canada, que la milice canadienne n'existe que pour la défense du 
territoire canadien. — "Il est plus important de presser fortement les 
" ministres canadiens de prendre cette précaution rationnelle que de leur 
"demander de maintenir des régiments pour le service général de l'Em- 
" pire." 

Il rend témoignage à la valeur des soldats canadiens qui ont com- 
battu en Afrique; il admet que pour des "raisons politiques" il peut être 
à propos d'encourager le mouvement de coopération; mais cette conces- 
sion faite aux desseins des politiciens impérialistes, il ajoute avec sa com- 
pétence et sa probité de soldat: 

" La position stratégique du Canada est telle qu'il serait injudicieux 
" (unwise) d'enlever un contingent considérable de ses forces de défen- 
" se, à moins que ces forces ne soient augmentées à l'avenir. Je suggère 
" donc que si un régiment canadien est organisé pour le service impé- 
" rial, on s'en tienne, pour l'instant, à une brigade de division d'artille- 
" rie de campagne et à une brigade d'infanterie." 

La preuve est-elle faite ? 

Est-il nécessaire d'ajouter de nouveaux témoignages à ceux que j'ai 
accumulés pour démontrer que la participation des colonies aux guer- 
res de l'Angleterre est contraire aux traditions britanniques les mieux 
établies? que la seule obligation des colonies autonomes est d'aider l'An- 



— 83 — 

gleterre, dans la mesure de leurs forces, à défendre leurs territoires res- 
pectifs, seules parties de l'Empire sur lesquelles leurs gouvernements 
exercent leur autorité politique? que la situation géographique du Ca- 
nada lui impose un fardeau beaucoup plus lourd que celui des autres 
colonies et des risques particuliers qui tiennent au voisinage immédiat 
des Etats-Unis? et que, par conséquent, le Canada doit hésiter plus que 
toute autre possession britannique à assumer des responsabilités addi- 
tionnelles auxquelles ne l'obligent ni sa constitution ni ses intérêts im- 
médiats? 

Ainje apporté une preuve suffisante à l'appui de l'affirmation que 
j'ai faite dès le début de la guerre actuelle: que la participation du 
Canada aux guerres de l'Empire est contraire à l'esprit de la constitu- 
tion britannique, de la constitution canadienne et des lois de la milice 
issues de ces deux sources de législation? Ai-je assez clairement démon- 
tré que la Grande-Bretagne et le Canada ont déterminé par traité, — par 
un "contrat solennel", disait le principal stipulateur canadien, sir John 
Macdonald, — la nature et l'étendue de leurs obligations réciproques? que 
par ce traité, la Grande-Bretagne a reconnu qu'elle est seule tenue de 
pourvoir à la défense de l'Empire et de protéger ses colonies contre les 
conséquences de sa politique étrangère; et que le Canada n'est tenu qu'à 
pourvoir aux besoins de sa propre défense? que ce traité n'a jamais été 
abrogé ni modifié, eut que les principes constitutionnels et les faits con- 
crets qui en avaient déterminé les conditions subsistent aujourd'hui dans 
toute leur intégrité? 

Si, aux textes et aux déclarations des hommes d'Etat du passé, il 
faut ajouter le témoignage des politiciens contemporains, oracles de la 
plupart des Canadiens, qui n'obéissent qu'à la voix des chefs de parti, 
la preuve est non moins facile à faire. 

Guerre d'Afrique — *'Pas de précédent** 

La guerre sud-africaine, nous l'établirons dans la seconde partie de 
cette étude, fournit aux impérialistes la première occasion de rompre 
l'entente et de violer la tradition constitutionnelle. Mais l'on trouve dans 
cette violation même et sur les lèvres de ceux qui l'ont commise, l'aveu 
de leur culpabilité et la preuve de la thèse que je soutiens. 

Dès que la guerre, ourdie de longue main par Cecil Rhodes et sir 
Alfred Milner, parut inévitable, CHAMBERLAIN, alors ministre des Colo- 
nies et complice des conspirateurs, suscita savamment les offres de 
contribution des colonies autonomes: c'était reconnaître implicitement 
que les colonies n'étaient pas obligées de venir en aide à la métropole (1). 

Le gouvernement canadien fit d'abord mine de résister. Sir Wil- 
frid LAURIER fit paraître, dans le Globe du 4 octobre 1899, une décla- 
ration qu'il avait lui-même dictée dans son cabinet, à Ottawa (2). En 
voici les passages décisifs: 

" Suivant mon interprétation de la loi de la milice, — et je puis dire 
" que j'ai quelque peu étudié ce point récemment — nos volontaires sont 
" enrôlés pour servir à ta défense du Dominion. Us forment des trou- 

(1) Pièce justificative 58. 

(2) Pièce justificative 59. 



— 84 — 

" pes canadiennes destinées à combattre pour la défense du Canada. . . . 
"Le Canada n'est pas menacé; et bien que nous puissions désirer en- 
u voyer des troupes, je ne vois pas comment nous pouvons le faire. Et 
" d'ailleurs, comment pourrions-nous le faire sans que le parlement 
" vôtat les deniers nécessaires? Nous ne pourrions rien faire. En d'au- 
" très termes, il nous faudrait convoquer le parlement . . . Noos n'avons 
"pas offert de régiments canadiens aux autorités impériales. Le mi- 
" nistère de la Milice a transmis au gouvernement impérial des offres par- 
" Meulières de services; et la réponse du War Office, que le Globe a pu- 
" bliée samedi, établit l'attitude des autorités à ce sujet." — Le War Office 
avait décliné ces "offres particulières": ce qu'on voulait, c'était la par- 
ticipation officielle du Canada — "Quant à la question d'offrir un.régi- 
" ment au nom du Canada, le cabinet ne l'a pas discutée, à cause des rai- 
" sons que je vous ai indiquées et que comprendront, je crois, tous ceux 
"qui comprennent les lois constitutionnelles qui déterminent cette que*- 
" tion." 

L'attitude de sir Wilfrid Laurier est, on le voit, absolument identi- 
que à celle de sir John Macdonald au moment de la guerre du Soudan. 
Mais cette fois, le premier ministre motive nettement l'abstention du 
Canada: les "lois constitutionnelles" n'autorisent pas le Canada à parti- 
ciper à une guerre qui ne menace pas le territoire canadien; et les trou- 
pes enrôlées sous l'autorité de la loi de la Milice, même après la modi- 
fication subie en 1868, sont exclusivement "destinées à combattre pour 
la défense du Canada." 

Ce témoignage est-il assez concluant? 

Les jingos renouvelèrent leur assaut. Le leader de l'Opposition, sir 
Charles TUPPER, donnant le démenti aux traditions de son parti et à 
ses propres déclarations passées — nous les retrouverons plus loin — 
somma le ministère de céder à la clameur des impérialistes. Sir Wil- 
frid Laurier et ses collègues prirent peur et lâchèrent pied. Le 13 octo- 
bre, ils décrétèrent l'enrôlement d'un contingent spécial et son expédi- 
tion en Afrique. Sans même convoquer les Chambres, ils violaient 
sciemment les principes et les "lois constitutionnelles" que le premier 
ministre avait déclarés intangibles dix jours auparavant. C'était un 
véritable coup d'Etat, le plus grave et le plus violent depuis l'établisse- 
ment du gouvernement responsable au Canada. Cette prodigieuse volte 
face, exécutée sous l'empire de la peur et d'un cupide attachement aux 
jouissances du pouvoir, ne se fit pas sans quelque résistance de la part 
de plusieurs des ministres. Le chef de cette résistance était M. TARTE, 
ministre des Travaux Publics. Dans les colonnes du journal de ses fils, 
la Patrie, il couvrait de sarcasmes les impérialistes, les torys et les jin- 
gos qui poussaient à l'intervention. (1) Dans le ministère, il luttait vail- 
lamment contre la panique qui s'était emparé du premier ministre et 
d'une partie de ses collègues. Cette lutte, interne et externe, il la pour- 
suivit même après que le ministère eut obéi à la pression de ses adver- 
saires. Du reste, tous les membres du cabinet étaient d'accord pour 
reconnaître que cette intervention s'écartait violemment des traditions 

(1) Pièce justificative 60. 



— 85 — 

et de la pratique établies depuis l'origine de la Confédération. Dans 
l'arrêté ministériel qui décrète l'enrôlement et l'expédition des troupes, 
ils prennent soin de marquer leur détermination, fort puérile d'ail- 
leurs, de réserver les principes qu'ils violent. 

"En présence, disent-ils, du désir manifeste d'un grand nombre de 
" Canadiens qui sont prêts à s'enrôler à ces conditions, le premier mi- 
" nistre est d'opinion que le gouvernement du Canada peut entreprendre, 
"sans hésiter et sans convoquer le parlement, de dépenser les deniers 
"nécessaires à l'équipement et au transport de ces volontaires, attendu 
" surtout que cette dépense, dans les circonstances actuelles, ne peut être 
" considérée comme un abandon des principes bien connus du gouverne- 
" ment constitutionnel et des coutumes coloniales, ni être interprétée 
" comme un précédent pour l'avenir." 

Ainsi, au témoignage officiel du Conseil Exécutif du Canada, sanc- 
tionné par le gouverneur général, représentant du roi, les "principes 
bien connus du gouvernement constitutionnel" et les "coutumes colo- 
niales" excluent l'obligation du Canada de participer à une guerre de 
l'Angleterre, représentée par les impérialistes et par le ministre des Co- 
lonies comme intimement liée au salut de l'Empire. Cédant à la cla- 
meur populaire, ou à ce qui en a l'apparence, le ministère n'utilise pas 
le mécanisme des lois existantes: il a recours à des mesures extraordi- 
naires; et afin d'en préciser davantage le caractère exceptionnel, il prend 
soin d'ajouter que ces mesures ne doivent pas "être interprétées comme 
un précédent pour l'avenir." Pour qui connaît, même superficielle- 
ment, la terminologie technique et les traditions des gouvernements, en 
pays britanniques, ces affirmations et ce langage indiquent péremptoi- 
rement que le représentant du roi et ses ministres n'entretenaient aucun 
doute sur la nature des lois constitutionnelles et des traditions colonia- 
les, et que, dans leur esprit, elles excluaient totalement l'obligation du 
Canada de participer aux guerres de l'Angleterre. 

Ce décret fut communiqué officiellement aux autorités impériales, 
qui en accusèrent réception avec reconnaissance, sans opposer la plus 
légère contradition à la réserve de principes formulée par le gouverne- 
ment canadien (1). C'était l'acquiescement tacite à ces principes. Du 
reste, Chamberlain lui-même n'a jamais déguisé son opinion que les 
colonies autonomes sont entièrement libres d'accorder ou de refuser 
leur concours à l'Angleterre. Sur ce point, tous les hommes d'Etat bri- 
tanniques, tous les auteurs de droit constitutionnel, tous les gens un tant 
soit peu renseignés, sont d'accord. 

Loi de la Milice, 1904 

Même après la guerre d'Afrique, les ministres et le parlement cana- 
diens ont réitéré, à plusieurs reprises, l'affirmation des "principes de 
gouvernement constitutionnel" et des "coutumes coloniales" réservés en 
1899. 

(1) On trouvera le texte du décret et la réponse du ministre des Colonies à la fin 
de là correspondance transcrite comme pièce justificative 58. 



— 86 — 

La première fois, ce fut à la Conférence de 1902. Nous le ver- 
rons dans la deuxième partie de cette étude. La seconde, ce fut 
à l'occasion de la refonte de la loi de la (Milice, en 1904. Le mou- 
vement impérialiste, refroidi par les échecs et les humiliations de 
la guerre d'Afrique et par la retraite de M. Chamberlain, subissait 
un temps d'arrêt. Les ministres canadiens, fidèles à leur opportu- 
nisme, se prêtaient volontiers à la réation. Ils venaient de démet- 
tre lord Dundonald de son commandement de la milice canadienne. 
Le ministre de la Milice, sir Frederick BORDEN, qui n'avait obéi qu'à 
contrecoeur à la pression des impérialistes, en profita pour apporter 
quelques modifications à la loi de la Milice. Les deux principales tou- 
chaient au commandement des troupes et à l'emploi de la milice. Il fit 
abroger le dispositif qui obligeait le gouvernement à confier le comman- 
dement de la milice à un officier britannique; et il rétablit partiellement 
la restriction contenue dans les lois antérieures à la Confédération rela- 
tivement à l'usage de l'armée canadienne en temps de guerre (1). 

Cette restriction est contenue dans l'article 69 de la loi actuelle: 

"Le gouverneur en conseil peut mettre la milice, ou toute partie de 
"la milice, en service actif partout dans le Canada et en dehors du Ca- 
" nada, pour la défense de ce dernier, en quelque temps que ce soit où 
" il paraît à propos de le faire à raison de circonstances critiques." 

Il fit aussi introduire dans la loi l'article 71: 

"Lorsque le gouverneur en conseil met la milice, ou quelque partie 
" de la milice, en activité de service, si le parlement n'est pas alors en 
" session par suite d'un ajournement ou d'une prorogation à une date qui 
" ne doit pas arriver avant dix jours, il est lancé une proclamation con- 
voquant les chambres dans le délai de quinze jours; et le parlement, en 
"conséquence, se réunit et siège le jour fixé par cette proclamation, et 
" continue à siéger et à agir comme s'il avait été ajourné ou prorogé au 
" jour en dernier lieu mentionné." 

En dépit des lourdeurs et des incorrections de la traduction officielle, 
ces dispositifs sont clairs. Ils marquent l'intention du gouvernement 
de se prémunir contre les tentations et les assauts auxquels il avait cédé 
en 1899. 

Le rétablissement du texte qui restreint l'emploi de la milice aux 
opérations nécessaires à la défense du territoire canadien souleva de 
vives protestations de la part des impérialistes. La conspiration qui 
avait déterminé l'expédition d'Afrique avait porté ses fruits. Plusieurs 
députés torys attaquèrent violemment le ministre et s'efforcèrent de lui 
faire supprimer les mots "pour la défense du Canada." Sir Frederick 
Borden tint bon. Il eut même le courage et la loyauté de reconnaître 
que le changement apporté en 1868, dans la forme de la loi, n'en avait 
pas modifié l'esprit et la portée. Il poussa la franchise jusqu'au point 
d'admettre qu'en 1899, le ministère s'était mis hors la loi. 

Relisons quelques-unes de ces déclarations (2) : 

"M. MACLEAN : Je demande au ministre s'il n'est pas exact que 
" sous l'autorité de l'article antérieur de la loi, la milice du Canada pou- 

(1) Pièce jusUficative 66. 
(8) Pièce Justi/icaUve 67. 



— 87 — 

" vait servir à la défense de l'Empire et être expédiée en dehors du pays 
" pour cet objet : le texte nouveau l'interdit strictement. 

"Sir Frederick BORDEN : Non. Je suis avisé, et je l'ai été de même 
" au temps de la crise sud-africaine, que la loi actuelle ne nous permet 
" pas de le faire. 

"M. Sam HUGHES : De faire quoi? 

"Sir Frederick BORDEN : Nous ne pouvions pas envoyer la milice 
" servir en Afrique : la loi ne nous le permettait pas. Nous changeons la 
" loi afin de nous conformer à l'opinion — et nous partageons cette opi- 
" nion — qui détermine l'emploi de la milice de la mère-patrie et de cha- 
" cune des colonies de l'Empire, où vous constaterez que le même dispo- 
" sitif est en vigueur." 

Ces déclarations sont faites le 12 juillet, au cours de l'étude du pro- 
jet de loi en comité général de la Chambre. La discussion est reprise 
le premier août. Les attaques se renouvellent plus nombreuses et plus 
violentes. Le ministre ne cède point. En réponse aux ultra-loyalistes, 
—Sam HUGHES, Billy MACLEAN, l'inimitable GOURLEY, le Dr SPROU- 
LE, pontife de l'orangisme, — qui invoquent, avec force tirades enflam- 
mées, le précédent de l'expédition d'Afrique, sir Frederick réplique: 

" Les troupes que nous avons envoyées en Afrique n'ont pas été ex- 
" pédiées sous l'autorité de la loi de la Milice. Ces troupes étaient volon- 
" taires, elles ont été expédiées en vertu d'un arrangement spécial. La 
" même chose pourrait se répéter en toute occasion. Ce ne serait certaine- 
" ment pas en vertu de la loi de la Milice, soit telle qu'elle existait ou telle 
" que nous proposons de la modifier, car il n'y a pas de différence essen- 

" tielle [entre les deux] La loi que nous proposons est essentieUe- 

" ment la même à cet égard que la loi précédente; l'objet [du change- 
" ment] étant de traduire fidèlement la véritable intention [du législa- 

" teur] L'idée fondamentale d'une force de milice a toujours été 

"la défense du territoire (home defence), et telle elle subsiste aujour- 
" d'hui. Dans chacun des pays de l'Empire britannique, sans exception, 
" on trouvera le même principe que celui qui est contenu dans le projet 
" de loi soumis à la Chambre : l'emploi de la milice de chaque pays par- 
ticulier de l'Empire britannique, y compris les Iles Britanniques elles- 
" mêmes, se limite au pays particulier de l'Empire où elle se recrute." 

Le leader de l'Opposition, M. R. L. BORDEN, demande au ministre 
pourquoi il tient à faire modifier le texte de la loi. Voici la réponse: 

" Ces mots 'pour la défense du Canada' sont introduits afin d'établir 
" sans ambiguïté que la milice ne peut être appelée à servir en dehors du 
" territoire pour d'autre objet que celui de la défense du Canada." U est 
impossible d'être plus catégorique. 

Les jingos ne désarment pas. 

"M. GOURLEY: Pourquoi ne pas laisser subsister l'ancien texte? 

"Sir Frederick BORDEN: L'honorable député ne prétendra pas 
" assurément que sous la loi actuelle le gouvernement pourrait envoyer 
" un corps de milice à l'étranger. 

"M. GOURLEY : Je n'en ai pas le moindre doute: vous pourriez 
" l'envoyer n'importe où. 



— 88 — 

" Sir Frederick BORDEN: Je suis prêt à tenir tête à tous {corne to 
" close quarters) sur ce point; je suis prêt à affirmer qu'à mon avis il 
" n'est pas -dans l'intérêt de la milice qu'un dispositif de cette nature 
" soit adopté. 

" M. GOURLEY : Mais tout Canadien veut y aller. 

" Sir Frederick BORDEN : Je ne pense pas que l'honorable député 
" lui-même songerait sérieusement à proposer que le gouvernement ait 
"le pouvoir d'ordonner à la milice d'aller en service à mille milles du 
" Canada. 

** M. GOURLEY : Pourquoi pas? Pourquoi sommes-nous ici? 

" Sir Frederick BORDEN : C'est à l'honorable député à s'expliquer 
" là-dessus. Je ne crois pas qu'aucun homme réfléchi, tenant compte 

" des conditions de notre jeune pays, proposerait sérieusement de 

" voter une loi qui donnerait au gouvernement le pouvoir de comman- 
" der à la milice d'aller servir dans des pays lointains. 

" M. BARKER : C'est l'ancienne loi. 

"Sir Frederick BORDEN : Ce n'est pas l'ancienne loi. J'ai pris la 
"peine d'étudier les statuts de l'ancienne province du Canada et des 
"autres provinces de la Confédération; et j'ai constaté que pas une seule 
"de ces lois ne contient un article qui autorise l'emploi de la milice en 
" dehors de la province." 

Le leader conservateur, M. R. L. BORDEN, vient à la rescousse de 
ses amis et réclame à son tour le maintien de l'ancien texte. Il invoque 
l'exemple des autres colonies de l'Empire. 

Le ministre le suit sur ce terrain et lui prouve, texte en mains, que 
les lois de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie sont encore plus restric- 
tives que celle qu'il propose lui-même. A l'un des principaux députés 
conservateurs, M. Barker, impérialiste ardent, sir Frederick riposte par 
cette déclaration toute nationaliste: 

"L'honorable député désire-t-il que le Canada entre dans la voie 
"dangereuse qui le conduira à prendre part aux guerres étrangères ? 
" Est-ce là la politique de l'honorable député? Je crois qu'i7 est suffisant 
" pour nous de nous occuper de nos propres affaires; à mon humble avis, 
" nous servirons d'autant mieux l'Empire que nous nous fortifierons chez 
" nous en nous préparant à défendre notre propre territoire." 

La victoire resta au ministre: le texte fut adopté sans même que 
l'Opposition osât provoquer un vote. Et la loi de la Milice est encore au- 
jourd'hui ce qu'elle était en 1904. 

J'étais député à cette époque: j'assistai à toutes ces délibérations ; 
et je puis attester que les fermes déclarations du ministre de la Milice 
obtinrent l'approbation unanime du parti libéral et de la très grande ma- 
jorité du parti conservateur. En faut-il davantage pour expliquer pour- 
quoi je me sens si peu ému quand tous les politiciens qui ont applaudi 
ces paroles, et toute leur valetaille de presse et de tribune, me couvrent 
aujourd'hui d'opprobres, et d'injures parce que je persiste à croire et à 
dire que le Canada doit "s'occuper d'abord de ses propres affaires", 
qu'il aurait dû éviter "la voie dangereuse qui l'a conduit à prendre part 
aux guerres étrangères", et que la meilleure manière d'aider l'Empire, 



— 89 — 

" c'est de nous fortifier chez nous en nous préparant à défendre notre 
"propre territoire?'* 

Loi Navale, 1910 

Voyons maintenant les déclarations de principes que les chefs des 
deux partis ont faites au cours des débats qui ont précédé l'adoption de 
la loi navale (1). 

Dans le débat sur l'adresse, à l'ouverture de la session où la loi fut 
votée, le premier ministre, sir Wilfrid LAURIER, déclare: "Ai-je be- 
" soin de dire à mon honorable collègue " — il s'adresse à M. Monk — 
" que, soit que nous ayons une flotte ou non, nous ne perdrons pas notre 
" droit au self-government ? Si nous avons la flotte, cette flotte n'ira en 
" guerre que si le parlement du Canada, où siège l'honorable député, dé- 
cide de l'y envoyer... S'il nous faut maintenant organiser une force 
"navale, c'est à cause de notre croissance comme nation: il nous faut 
" porter le fardeau qui est le prix de notre existence comme nation (of 
" being a nation)." 

Plus loin, il parle avec grandiloquence des devoirs des Canadiens 
comme sujets britanniques; mais toujours sous réserve de leur liberté 
d'action législative (2). 

Le leader de l'Opposition, M. BORDEN, commença par soutenir la 
thèse de la solidarité impériale; mais éclairé par le résultat de l'élection 
de Drummond-Arthabaska, il eut un moment de lucidité et se ressouvint 
des principes constitutionnels que son parti avait soutenus pendant un 
demi-siècle. A la session qui suivit l'adoption de la loi navale, dans le 
débat sur l'adresse, il prononça les paroles suivantes qui condamnaient 
d'avance toutes les entreprises impérialistes des deux partis, toute con- 
tribution du Canada à la défense générale de l'Empire, tant que le gou- 
vernement britannique restera seul maître de la politique étrangère de 
l'Empire : 

"Si le Canada et les autres colonies autonomes [Dominions] de 
"l'Empire doivent prendre part, comme nations de cet Empire, à la 
"défense générale de l'Empire, n'aurons-nous, comme citoyens de ce 
"pays, aucune voix délibérative quelconque dans les conseils de l'Em- 
" pire suit les problèmes de paix ou de guerre qui affectent tout l'Em- 
" pire? A mon avis, cette situation ne serait pas tolérable. Je ne crois pas 
'"que le peuple du Canada s'y soumettrait un seul instant." 

M. Borden a constaté, depuis, que le peuple du Canada et lui-même 
ont l'échiné infiniment plus souple qu'il ne le pensait en 1910. Il n'est 
que juste d'ajouter que, depuis son accession au pouvoir, M. Borden n'a 
perdu aucune occasion, en Angleterre surtout, d'affirmer que sur ce point 
son opinion n'a pas varié, en théorie. Cette doctrine, on ne l'a pas 
oublié, c'est celle que lord Elgin énonçait dès 1851. Nous en avons 
retracé l'expression dans la plupart des dépêches et des pièces officielles 

(1) Pièce justificative 70. 

(2) C'est à peu près la thèse de "l'obligation morale" que soutiendra plus tard, au 
bénéfice du parti tory, l'Action Sociale, de Québec Ce Journal en est rendu a affirmer 
l'obligation "légale" des Canadiens de se battre pour l'Angleterre. Cela dépasse Sam 
Hughes et l'Orange SentineJ. 



— 90 — 

échangées entre les autorités des deux pays au cours de la période où 
le droit public des colonies, en tout ce qui touche à leur organisation 
militaire et à la défense de l'Empire, a trouvé son plein développement. 

Cette même doctrine, M. DOHERTY, aujourd'hui ministre de la Jus- 
tice, l'avait affirmée et précisée, <à la session précédente, dans le discours 
qu'il avait prononcé contre la deuxième lecture du projet de loi navale: 

"L'aspect dominant de cette mesure. . . ., c'est qu'elle nous entraîne 
" nécessairement dans l'inévitable participation à des guerres qui peu- 
" vent résulter de la politique étrangère de la métropole; et cette politi- 
" que nous la subissons d'une manière absolue; car la mère-patrie gou- 
" verne exclusivement — et dans les conditions actuelles, cela est abso- 
" lument équitable — les relations étrangères qui affectent non seulement 
" ses intérêts mais ceux de toutes ses colonies. . . La direction d'une force 
" navale est l'une des fonctions du pouvoir qui dirige la politique 
" étrangère. . . qu'une flotte est appelée à appuyer. De là il s'ensuit, à 
" mon avis, qu'en toute justice, avant d'entreprendre de participer à la 
" défense navale de l'Empire, la condition préalable serait que nous de- 
" vrions obtenir une réelle voix délibérative dans la détermination et la 
" gouverne des relations étrangères de l'Empire. . . Je veux m'expliquer 
"clairement: la découverte d'un moyen par lequel nous pourrons avoir 
"une voix délibérative, une réelle voix délibérative, dans la direction 
" de la politique étrangère de l'Empire, est une condition essentielle qui 
"doit précéder tout ce qui peut nous entraîner dans {précèdent to our 
" cmbarking upon) toute politique permanente de participation au main- 
" tien des forces navales de l'Empire. Cette condition est essentielle et 
"doit précéder toute politique de participation si notre autonomie.... 
" doit être conservée." 

M. Doherty n'envisageait alors que la participation des flottes du 
Canada aux guerres de l'Empire: — il n'était nullement question, à cette 
heure, de la coopération des armées; — mais la doctrine qu'il a posée s'ap- 
plique avec une égale force à toute forme de contribution du Canada et 
des autres colonies autonomes aux guerres de la métropole; et M. Do- 
herty serait le dernier à prétendre le contraire. 

Tant que les autorités impériales n'auront pas concédé au Canada 
la "condition préalable et essentielle" que stipulait le jurisconsulte le 
plus éminent du parti conservateur et du parlement actuel, il doit être 
légitime de soutenir, en 1914 et en 1915, ce que M. Doherty pensait appa- 
remment et affirmait sans ambages en 1910: que le Canada n'a nulle 
obligation morale de participer aux guerres de l'Angleterre; et même, 
que pour rester fidèle aux principes de la constitution britannique et à 
ses propres traditions, le Canada devrait refuser sa participation à toute 
guerre qui ne menace pas directement son territoire. 

Qu'on ne vienne pas prétendre que la soudaineté et la grandeur du 
cataclysme déchaîné en Europe, que les horreurs de la conquête alle- 
mande et le salut de "la démocratie mise en péril", ont modifié ou abrogé 
cette doctrine. Quels que soient les motifs que l'on puisse invoquer au- 
près des nations, grandes ou petites, mais souveraines maîtresses de 
leurs destinées et de leur action politique, pour les entraîner dans la 



— 91 — 

lutte contre la domination allemande et au secours de la "civilisation" 
moscovite, aucun de ces arguments ne justifie la participation du Canada, 
comme possession de la Grande-Bretagne, à une guerre où l'Angleterre 
est entrée de son seul chef et de son plein gré, sans songer un seul ins- 
tant à demander l'avis des "nations soeurs." 

La guerre, loin de détruire la force de la doctrine invariablement 
soutenue par tous les hommes d'Etat canadiens, depuis Cartier et les 
deux Macdonald jusqu'à Laurier, Borden et Doherty, n'a fait qu'en dé- 
montrer la valeur et la logique; tout comme la participation du Canada 
à cette guerre, avant l'exécution de la condition "préalable et essentielle" 
posée par M. Doherty, a plongé le Canada au plus profond de cette 
situation "intolérable" que M. Borden prévoyait et dénonçait en 1910. 



Retraçons maintenant les circonstances et les manoeuvres qui ont 
permis aux impérialistes d'opérer cette révolution et d'emtraîner le Ca- 
nada dans une voie si radicalement contraire à ses traditions nationales 
et aux principes reconnus de la constitution britannique. 



II 

LA RÉVOLUTION IMPÉRIALISTE 



Cartier, Macdonald et V indépendance du Canada 

Dans les pages qui précèdent, nous avons retracé pas à pas la mar- 
che ascendante des colonies dans la voie qui devait les conduire à la 
pleine jouissance de leur autonomie. Que l'objet ultime des Pères de 
la Confédération ait été de faire du Canada une nation, dans toute la 
force du mot, il n'est guère possible d'en douter. On a vu la trace de 
cette pensée dans plusieurs de leurs déclarations que j'ai citées. Si 
j'avais voulu sortir du cadre de cette étude, exclusivement consacrée à 
l'autonomie militaire du Canada, il m'aurait été facile d'en multiplier les 
preuve*. 

Le plus britannique des Canadiens de cette époque, sir John 
MACDONALD, — celui-là même qui disait: ''Sujet britannique je suis 
né, sujet britannique je mourrai", — voulait faire de la Confédération 
le "Royaume du Canada". Cartier obéissait à la même pensée quand il 
faisait traduire, fort inexactement du reste, "Dominion of Canada" par 
"Puissance du Canada". Ces hommes d'Etat avaient une haute conception 
des éléments nécessaires à la formation morale d'un peuple qui a le res- 
pect de soi-même. Ils voulaient assurer à la Confédération canadienne, 
dans l'Empire britannique, une situation en tout égale à celle du Royau- 
me-Uni. Dans leur pensée, le gouvernement et le parlement canadiens 
étaient appelés à exercer, au Canada, sous la souveraineté nominale 
de la couronne d'Angleterre, les mêmes droits, la même juridiction, la 
même autorité que le gouvernement et le parlement britanniques exer- 
cent dans le Royaume-Uni. Macdonald voyait dans le lien colonial une 
"alliance permanente" entre deux nations égales. Il prévoyait même le 
jour prochain où le Canada contracterait librement des alliances avec 
les nations étrangères (1). C'est absolument la conception que M. EWART 
a reprise de nos jours dans son remarquable ouvrage The Kingdom of 
Canada et dans ses Kingdom Papers. Le scandale que ces publications 
ont causé au Canada démontre à quel point nous avons perdu le senti- 
ment de la dignité nationale et rétrogradé dans la voie féconde que Mac- 
donald, Cartier, Howe et McGee avaient tracée. 

Les hommes d'Etat et les chefs d'opinion les plus éclairés de la Gran- 
de-Bretagne, contemporains des Pères de la Confédération, favorisaient 
les nobles aspirations des Canadiens. Quelques-uns appelaient même le 
jour où les colonies se sépareraient définitivement de la métropole. 

(1) "And when... we become a nation of eight or nine millions of inhabitants, onr 
" alliance will be worthy of being sougrht by the créât nations of the earth. (Hear, hear.) 
" I am proud to believe that onr désire for a permanent alliance will be reciprocated in 
" Enrfand." ("Dèbates on Confédération, 1865" — page 43, deuxième colonne). 



— 94 — 

C'était là l'opinion courante dans les sphères moins élevées et dans la 
masse du peuple des Iles Britanniques. Cette opinion se manifestait 
souvent dans des termes peu flatteurs pour les Colonials; ceux-ci ripos- 
taient par des diatribes n m ères contre l'arrogance et le mépris des Im- 
périaux: on en a vu un exemple dans la philippique de Joseph Howe 
sur l'égoïsme des Anglais et leurs "comptoirs rapaces". De l'aveu des 
esprits les plus avertis, la rupture définitive était imminente: le moin- 
dre incident, la plus légère bévue des autorités impériales, auraient suffi 
à la déterminer (1). 

Pour le plus grand bien ou le plus grand mal du Canada, ses gou- 
vernants, Macdonald surtout, s'appliquèrent en toute occasion à pré- 
venir la rupture et à réagir contre les courants d'opinion qui y condui- 
saient, en Angleterre et au Canada. Ce travail de réaction fut par- 
ticulièrement marqué et fructueux au moment des négociations qui 
aboutirent au traité de Washington, en 1871. On peut dire en toute cer- 
titude qu'en cette occurrence sir John Macdonald conserva le Canada 
i» l'Angleterre, en dépit de la politique du gouvernement britannique et 
des voeux à peine déguisés de quelques-uns de ses membres et de ses 
fonctionnaires supérieurs. 

Exploitation des Colonies 

Dès que les hommes d'Etat anglais eurent constaté qu'ils ne pou- 
vaient se débarrasser des colonies autonomes, et particulièrement de 
celle de ces colonies, le Canada, dont la présence dans l'Empire leur 
causait le plus de soucis, ils s'appliquèrent à trouver la solution du pro- 
blème nouveau qui se posait devant eux. Dans l'esprit positif de ces 
Anglo-Saxons, ce problème prenait cette forme toute simple: Quel avan- 
tage pouvons-nous tirer des colonies autonomes? Quelles charges nouvel- 
les pouvons-nous leur imposer? (2). 

Cette pensée se retrouve à la base de la politique coloniale de toutes 
les nations. L'établissement et l'exploitation des colonies au profit de 
la métropole, c'est et ce fut à toute époque la politique de l'Angleterre, 
tout autant que celle de l'Espagne ou de la France. Ce qui différencie 
radicalement la politique coloniale de la Grande-Bretagne de celle des 
autres nations, c'est qu'elle s'appuie sur le concours libre et volontaire 
des colons eux-mêmes. 

La marque la plus frappante de l'aptitude — et, pour les plus émi- 
nents d'entre eux, j'oserais dire le génie — des hommes d'Etat britan- 

(1) Lord BLACHFORD. sous secrétaire d'Etat aux Colonies, de 1860 à 1871, écrivait 
on 1885: "I had always believed — and the belief ha» ao confirmée and Consolidated itself, 
" that I can hardly réalise the possibility of anyone seriously thinkintr the contrary — 
" that the deatiny of our colonie* ia independence; and that in thia point of view the 
" fonction of the Colonial Office ia to secure that our connection, while it laata, «hall be an 
" profitable to both parties, and our séparation when it cornes, as amicable as possible." 

Ces paroles sont reproduites à la page 302 du troisième tome de l'Histoire Constitu- 
tionnelle de l'Angleterre, de MAY, édition de 1912. L'auteur de ce volume, Francis HOL- 
LAND, digne continuateur de l'oeuvre de May, fait observer que lord Blachford "a exercé 
une influence prépondérante (paramonnt) sur la politique coloniale" de l'Angleterre. Ces 
paroles, n joute- 1- il, "doivent être prises comme l'expression de l'opinion générale de» 
hommes de son temps". 

(2) M. HOLLAND signale cette évolution. A son avis, le gouvernement britannique 
fit bon accueil au projet de fédération des provinces de l'Amérique du Nord, parce qu'il 
y voyait le moyen d'accroître les forces de résistance de l'Angleterre contre une attaque 
possible des Etats-Unis (p. 298 de l'ouvrage précité). 



— 95 — 

niques à gouverner un empire aussi incohérent que celui de la Grande- 
Bretagne, c'est la patiente ténacité qu'ils ont mise à faire accepter par 
les habitants des colonies anglaises des responsabilités et des chargea 
plus onéreuses que celles que la France ou l'Espagne ont réussi à im- 
poser à leurs colons par l'exercice du pouvoir arbitraire et la domina- 
tion des armes. Pour y arriver, ils se sont servis de celle même des 
institutions britanniques qui semblait devoir produire un résultat tout 
opposé : le self-government. 

A partir du jour où les autorités impériales se furent enfin déci- 
dées à reconnaître aux colonies, en fait comme en théorie, le droit de 
se gouverner elles-mêmes sans autre obligation militaire que celle de 
pourvoir à l'ordre intérieur de leurs territoires respectifs et à la sécurité 
de leurs frontières, elles ne songèrent plus à revenir sur leurs pas et à 
mettre des entraves directes à la liberté d'action des colonies, non plus 
qu'à leur imposer des charges impériales par l'action immédiate du par- 
lement ou du pouvoir exécutif du Royaume-Uni. La perte des colo- 
nies américaines leur avait donné une leçon toujours présente à leur 
esprit. Du reste, la politique qui avait provoqué le démembrement de 
l'Empire était trop contraire à toute la tradition britannique, trop oppo- 
sée aux principes reconnus de la constitution anglaise, même aux jours 
du pouvoir arbitraire des Tudors et des Stuarts, pour avoir jamais 
chance d'être reprise. 

Dans un moment d'épanchement, DISRAELI exprima un jour le re- 
gret que l'Angleterre eût concédé tant de libertés à ses colonies (1). Dans 
un mouvement d'impatience en face des lenteurs de la réalisation de son 
rêve impérialiste, CHAMBERLAIN a manifesté la même pensée. Mais 
Disraeli était un sémite et Chamberlain le moins traditionnel des hommes 
d'Etat anglais, "the first British politician of the Yankee type", a dit de 
lui, avec tant de justesse, GLADSTONE, qui avait eu toute occasion de 
l'étudier à fond, comme ami et comme adversaire; et cependant, Disraeli 
et Chamberlain eux-mêmes n'auraient jamais songé à reprendre, par l'ac- 
tion arbitraire de la force impériale, la moindre parcelle des droits et 
des privilèges reconnus aux colonies. 

Le but vers lequel s'orienta graduellement toute la politique colo- 
niale des hommes d'Etat anglais de la seconde moitié du dernier siècle, ' 
ce fut d'amener le gouvernement et le peuple des colonies à assumer 
d'eux-mêmes une part croissante des charges impériales dont ils 
s'étaient affranchis. Dans cette fameuse dépêche du 14 mars 1851, où 
Cardwell et Granville voyaient à bon droit la définition la plus exacte 
des principes qui doivent déterminer les relations de la métropole et 
des colonies, lord GREY disait: "En adoptant ce principe", — l'aban- 
don aux colonies du soin de leur défense territoriale, — "le gouverne- 
ment de Sa Majesté ne ferait que revenir à l'ancienne politique colo- 
niale de la Grande-Bretagne"; et afin de préciser sa pensée, il rappe- 
lait qu'avant la révolution, les colonies anglo-américaines portaient le 
poids principal de leur défense et des guerres coloniales (2). 

(1) Discours au CrysUl Palace. 24 juin 1872, cité par Holland, pages 293-4. 

(2) Pièce justificative 9. 



96 



Prodromes de la Révolution impérialiste 

Si l'Angleterre s'en était tenue là, si elle avait loyalement accepté 
les conséquences du "contrat solennel" qu'elle avait conclu en 1854 avec 
Pancienne province du Canada et renouvelé en 1865 avec les fondateurs 
de la Confédération, l'accord se serait facilement maintenu et l'unité 
morale de l'Empire britannique serait infiniment mieux assurée qu'elle 
ne l'est aujourd'hui. 

Le gouvernement britannique, je l'ai rappelé dans la première 
partie de cette étude, avait conclu une entente similaire avec les colo- 
nies australasiennes. 

Pour atteindre leur but et amener toutes les colonies à prendre une 
part des charges Impériales, les hommes d'Etat anglais avaient donc de 
sérieux obstacles à réduire. Il leur fallait non seulement renverser un 
principe bien établi et conforme aux traditions les plus anciennes de 
!a race, mais de plus rompre toute une série d'accords conclus à la suite 
de longs et multiples pourparlers. 

C'est à cette tâche immense et difficile que s'attachèrent les précur- 
seurs et les protagonistes du nouvel impérialisme britannique. Fidèles 
à la coutume séculaire qui fait la force et l'élasticité de la politique an- 
glaise, les gouvernants laissèrent le mouvement naître et grandir en 
dehors de l'action parlementaire. Du reste, la majorité des hommes 
publics, dans le parti libéral surtout, répugnaient trop à la nouvelle doc- 
trine pour qu'il fût possible d'en faire au début l'un des articles du pro- 
gramme d'un parti. Le néo-impérialisme anglais a suivi la même route 
que le Cobdenisme et la doctrine manchestérienne, dont il est la contre- 
partie. Promulgué par quelques personnalités isolées, repoussé ou 
dédaigné au début par les deux partis, il a réussi à s'introduire dans une 
faction du parti tory-unioniste, puis il a envahi peu à peu toute la politi- 
que anglaise et finalement conquis les colonies. Il règne aujourd'hui en 
maître, dans tout l'Empire, sous sa forme la plus brutale et la plus oppo- 
sée à la liberté d'action des colonies comme à leurs véritables intérêts. 
Il n'a fallu qu'une vingtaine d'années pour détruire l'oeuvre d'un siècle et 
amener les possessions autonomes, les "nations soeurs" de la Grande- 
Bretagne, k prendre sur leurs épaules un fardeau infiniment plus oné- 
reux que celui que Georges III, North et Grenville avaient tenté d'impo- 
ser aux treize colonies anglo-américaines. 

Par une singulière ironie des choses, c'est un homme d'Etat libéral, 
radical même, sir Charles DILKE, qui peut être regardé comme l'initia- 
teur du mouvement impérialiste contemporain. Ses ouvrages, "Greater 
Britain, publié en 1867, et "Problems of Greater Britain", en 1890, 
révélèrent à ses contemporains les possibilités de l'Empire britan- 
nique. La consolidation difficile de la domination anglaise aux 
Indes ; l'extension des frontières de cet immense empire, capable 
à lui seul d'absorber le génie et l'effort d'une nation puissante ; 
la pénétration insidieuse en Egypte; la conquête de vastes régions afri- 
caines: — toutes ces entreprises avaient accru formidablement, en quel- 
ques années, le poids des responsabilités impériales de l'Angleterre. 
Ces conquêtes, ces annexions, l'Angleterre les avait faites sans consul- 



— 97 — 

ter la volonté ou les intérêts du Canada et des autres colonies autonomes. 
Cet accroissement de puissance impériale et de richesses, ces nouveaux 
domaines, ces nouvelles sphères d'influence, l'Angleterre les avait 
achetés ou conquis pour le seul avantage de ses capitalistes, de 
ses industriels et de ses négociants. C'était donc besogne difficile 
que d'arriver à faire croire aux Canadiens et aux Australiens qu'ils 
ont la moindre obligation morale ou l'intérêt le plus lointain à 
aider l'Angleterre à porter le fardeau de cette expansion et à en 
subir les conséquences, dont la principale est de soutenir le choc 
des armées et des flottes du reste de l'univers. Car c'est, nul 
n'en peut douter, l'expansion monstrueuse de l'Empire britan- 
nique et la prétention de la Grande-Bretagne de dominer les mers afin 
de conserver ses multiples possessions, qui constituent le principal 
obstacle à la paix du monde et l'une des causes profondes du conflit 
qui ravage l'Europe en ce moment. 

Ligue de la Fédération Impériale — Sir Charles Tupper 

et M. Tarte 

Comment amener les colonies autonomes à se prendre les doigts 
dans ce formidable et mortel engrenage? Les premiers apôtres du 
nouvel évangile impérialiste se rendaient bien compte de la grandeur 
et des difficultés de leur tâche. Afin d'amener les barbares des colo- 
nies à verser leur sang et leur or pour assurer à l'Angleterre la posses- 
sion de son empire, ils résolurent de séduire leurs chefs par l'appât des 
honneurs impériaux et le partage de la souveraineté impériale. 

Ils fondèrent, en 1884, VImperial Fédération Lcague, dont le pro- 
gramme comportait toute la réorganisation politique, militaire et éco- 
nomique de l'Empire. Afin d'assurer à l'Angleterre le concours des 
colonies dans les guerres qu'elle serait forcée de subir ou qu'elle vou- 
drait provoquer, ils suggérèrent de faire place aux coloniaux dans les 
conseils de l'Empire et de les appeler à prendre leur part de la direc- 
tion des intérêts généraux de l'Empire, sources et conséquences à la fois 
de sa politique étrangère et de ses préparatifs de guerre sur terre et sur 
mer. Afin de donner à l'association une base et un intérêt pécuniaires, 
— condition essentielle de toute entreprise anglaise, — ils proposèrent 
d'unir tous les pays d'Empire par une union douanière, un zollverein, 
dont le double objet serait d'assurer à l'Empire reconstitué des revenus 
impériaux, destinés au soutien de la diplomatie, de la flotte et de l'ar- 
mée impériales, et de stimuler la production et l'échange inter-impérial 
des produits des divers pays de l'Empire par l'exclusion proportion- 
nelle et grandissante des produits étrangers. 

Les esprits dirigeants de la Ligue commencèrent par mettre en 
relief la partie de leur programme qui devait séduire davantage les ha- 
bitants des colonies: la fédération politique, qui les appelait au partage 
de la souveraineté impériale, et, surtout, l'union douanière qui aurait 
répondu — du moins les impérialistes le croyaient — à leurs besoins 
économiques et au régime protecteur que la plupart des colonies auto- 
nomes avaient adopté. 



— 98 — 

Cette partie du programme lui valut tout d'abord des adhésions 
retentissantes aux colonies. L'une des plus enthousiastes fut celle de 
sir Charles Tupper, haut-commissaire du Canada à Londres. C'est 
dans le même esprit que M. Tarte, futur lieutenant de M. Laurier et mi- 
nistre des Travaux Publics dans le cabinet libéral de 1896, entra dans 
les rangs de la Ligue (1). 

Mais dès que les chefs du mouvement commencèrent à dévoiler 
toute leur pensée et à parler de la fédération militaire, complément de 
la fédération politique et économique, dès qu'ils abordèrent le chapitre 
des contributions des colonies autonomes à la défense générale «de l'Em- 
pire, le désaccord éclata. 

Dans un article remarquable, publié par le Nineteenth Century, en 
octobre 1891, sir Charles TUPPER attaqua avec sa vigueur coutumière 
l'idée de faire contribuer les colonies à la défense générale de l'Em- 
pire. En avril 1892, il revint à la charge dans la même revue, 
l'une des plus répandues dans l'Empire. L'année suivante, il pro- 
fita de son passage au Canada pour traiter cette question de 
nouveau. Dans un discours qu'il prononça à Winnipeg, le 21 
septembre 1893, il s'appliqua à détruire de fond en comble l'argumenta- 
tion des protagonistes de l'impérialisme militaire. Toute sa thèse peut 
se résumer en quelques propositions: Le Canada n'est pas un fardeau 
pour la métropole; par la construction et l'établissement de ses voies de 
communication intérieures, par le peuplement de son territoire et l'ac- 
croissement de sa production agricole, il apporte à la défense militaire 
de l'Empire et de l'Angleterre elle-même une contribution beaucoup plus 
efficace que ne pourraient l'être une flotte et une armée coloniales 
mises au service de la mère-patrie. Ces projets de contribution, il les 
qualifie de "politique fallacieuse et erronée, propre à détruire l'unité 
de l'Empire et non à la consolider" (2). 

Cette résistance énergique força les chefs de la Ligue à modifier 
leurs tactiques. Ils se remirent à faire miroiter aux yeux des coloniaux 
les honneurs du partage de la souveraineté impériale et les avantages 
de l'union économique. Ce fut alors d'Angleterre même que les objec- 
tions s'élevèrent. Les Anglais voulaient bien accepter les secours mili- 
taires des colonies; ils consentaient volontiers à se décharger, aux dé- 
pens des bloated colonials, d'une partie de leur budget de la flotte et de 
l'armée; mais ils n'entendaient pas se départir de leur autorité impé- 
riale, ni même la partager, ni renoncer à leur régime fiscal qui leur 
permet de trafiquer avec toutes les nations du monde, dont ils sont de- 
venus les convoyeurs, les agents de commerce et, dans une large mesure, 
les banquiers et les agents de change. 

Les pontifes de l'impérialisme s'aperçurent de l'erreur qu'ils avaient 
commise en exposant leur doctrine dans son entier et en posant toutes 
les données d'un problème dont la solution proposée violentait trop 

(1) Je tiens de M. Tarte lui-môme que lorsqu'il se fit inscrire comme membre de la 
Ligue de la Fédération Impériale, il ne visait qu'à l'union douanière des pays d'empire. 
II repoussait avec autant de force que les nationalistes d'aujourd'hui tout projet de con- 
tribution des colonies à la défense générale de l'Empire et aux guerres impériales de 
l'Angleterre. Son attitude au moment de la guerre d'Afrique l'a prouvé. 

(2) Pièce justificative 55. 



— 99 — 

profondement les traditions communes et les intérêts contraires des 
divers pays de l'Empire. Loin de se décourager, ils résolurent de pour- 
suivre leur objet par des méthodes plus conformes aux habitudes et au 
tempérament des peuples anglo-saxons. Ils abandonnèrent le titre de 
Impérial Fédération League — trop suggestif d'une révolution politique 
et d'une formule concrète de gouvernement — et prirent, en 1894, celui 
plus ample et plus commode de British Empire League. Us bornèrent mo- 
mentanément leur action à la propagande lente mais insidieuse des 
idées, des arguments et des constatations de faits les plus propres à 
faire naître, dans l'esprit des Britanniques et des Coloniaux, les notions 
et les désirs qui les conduiraient invinciblement au but suprême : la 
contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre. 

Colonial Defence Committee- Premiers indices 
de révolution impérialiste 

Tout en poursuivant, en dehors des sphères officielles, leur propa- 
gande et leurs évolutions savantes, les impérialistes ne négligeaient au- 
cune occasion de faire pénétrer leurs idées au Parlement. 

Le précédent créé par la Nouvelle Galles du Sud avait, je l'ai noté, 
éveillé l'attention des autorités impériales. C'est à la suite immédiate 
de l'expédition du Soudan qu'elles constituèrent définitivement le Co- 
lonial Defence Committee. Ce bureau reprit et coordonna les travaux 
des diverses commissions parlementaires qui avaient eu charge d'étudier 
le problème de la défense impériale, à la suite de la Commission de 
1861, dont j'ai analysé le rapport. 

Dès 1881 et 1882, l'une de ces commissions, présidée par le comte 
de CARNARVON (1), avait présenté à la Reine trois rapports dont ia 
conclusion renfermait ces paroles suggestives: 

" Il n'est pas encore possible de définir avec précision les condi- 
" tions qui permettraient de déterminer le partage porportionnel du far- 
" deau [de la défense] entre la mère-patrie et ses colonies; et bien que 
"le principe [de ce partage] puisse- être fixé dans un avenir prochain, 
" la proportion relative des sommes versées devra nécessairement varier 
" de temps à autre. L'entretien de la Marine Royale est jusqu'ici resté 
"à la charge du trésor impérial; et, quelles que soient les espérances 
" de l'avenir, i7 doit en être ainsi pour le présent. Il en est de même, 
" dans une large mesure, de la charge des postes qu'il est essentiel de 
" maintenir, de fortifier et de garnir de troupes afin de permettre aux 
" vaisseaux de Votre Majesté de tenir les mers. D'autre part, nous 
" croyons qu'en général, les colonies devraient se charger de la défense 
" locale de leurs ports de commerce et contribuer à la protection des 
" stations navales dont dépend si largement la sécurité de leurs territoi- 
" res et de leur commerce. Les colonies australiennes ont déjà accepté 
"ce principe et , prennent en ce moment des mesures efficaces pour 
" assurer la défense de leurs principaux ports de mer. 

(1) Ancien ministre des Colonies. C'est lui qui avait fait voter, à la Chambre des 
Lords, l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord. De copieux extraits des trois rapports 
de cette Commission sont contenus dans le volume des documents soumis à la Conférence 
coloniale de 1887: C 5091-1, section VII-D, (p. 295-338 du volume). Le passage cité se 
trouve à la fin du troisième rapport, p. 338. 



— 100 — 

" Les relations de la Grande-Bretagne et de ses colonies, en ce qui 
" concerne la défense générale de l'Empire, doivent se modifier avec le 
" temps. Selon toute probabilité humaine, la richesse et la population 
" des colonies vont croître plus rapidement, toute proportion gardée, 
"que celles de !a Grande-Bretagne; et leur capacité d'assumer une part 
"équitable de la défense de l'Empire va aller en augmentant constam- 
" ment. Nous apprécions pleinement l'immense et croissante valeur des 
" colonies pour l'Empire; et nous prisons leur loyalisme et leur patrio- 
" tisme autant que nous les respectons. Rien n'indique qu'elles se refu- 
" seront à assumer une part aussi considérable du fardeau de l'Empire 
" que leurs forces leur permettront de porter. Les communications 
"libres et constantes qui sont entretenues avec les gouvernements res- 
" ponsables des colonies sur toutes les matières d'intérêt commun con- 
" tribueront puissamment à maintenir une notion d'association et de 
"dépendance mutuelle, et à renforcer tes liens d'amitié qui unissent la 
" mère-patrie et son empire colonial." 

On voit déjà l'évolution qui se dessine. Ces rapports dormirent 
assez longtemps sous la poussière des archives du parlement. La parti- 
cipation des colonies à l'expédition du Soudan fit entrevoir aux minis- 
tres britanniques la possibilité de hâter la réalisation des espérances de 
lord Carnarvon et de ses collègues. En 1887, l'Empire célébrait le cin- 
quantième anniversaire du couronnement de la Reine Victoria. Les 
torys étaient alors au pouvoir, sous la direction de lord Salisbury. Ils 
décidèrent de profiter de cette occasion unique pour réunir en Congrès 
de l'Empire les représentants des grandes possessions autonomes, de 
quelques principautés de l'Inde et même de plusieurs colonies de la 
Couronne. Ce fut la première Conférence coloniale. 

Première Conférence Coloniale, 1887 

L'invitation aux gouvernements des colonies autonomes est conte- 
nue dans une dépêche, en date du 25 novembre 1886, de M. Edward 
STANHOPE, alors ministre des Colonies. J'en extrais les passages sui- 
vants qui indiquent nettement le but que se proposaient les autorités 
impériales (1). 

" 3. — De l'avis du gouvernement de Sa Majesté, la question qui est à 
" la fois urgente et susceptible d'une étude fructueuse, à l'heure actuelle, 
"est celle de l'organisation de la défense militaire. L'action patrioti- 
" que des colonies qui ont offert des régiments pour prendre part à la 
" campagne d'Egypte a fait une impression profonde et durable sur 
"l'opinion publique: c'est le premier résultat pratique d'un travail très 
" consciencieux poursuivi ces années dernières. Mais en conséquence 
"d'une situation inévitable (a necessitg cf the case), les mesures prises 
"dans chaque colonie, tant pour l'organisation des forces locales que 
" pour la construction de travaux locaux de défense, ne sont pas encore 
"comprises ni appréciées dans leur pleine mesure, dans les autres pays 
"de l'Empire. La Commission Royale, présidée par le comte de Car- 

(1) "Proceedlnr» of the Colonial Conférence"— 1887, Vol. I :— C. 5091. Les citation» 
qui suivent portent l'indication des pages de ce volume. Les documents soumis aux déli- 
bérations de cette Conférence forment un volume à part: C. 5091-1. 



— 101 — 

'* narvon, a fait une étude attentive et complète de tout le problème de 
" la défense de l'Empire. Ce travail a conduit à l'exécution, dans diver- 
" ses parties de l'Empire, de travaux de défense étendus et importants; 
" et la cordiale coopération que les colonies ont offerte au gouvernement 
" de Sa Majesté pour l'exécution de cette politique marque leur désir 
" d'arrêter, autant qu'il est possible de le faire maintenant, une base d'ac- 
" tion commune. Cette oeuvre se poursuit activement avec l'aide d'une 
" commission permanente qui s'occupe sans relâche des questions rela- 
" tives à la défense des colonies. 

" 5. — Une autre question, qui ne le cède en importance qu'à ce 
"grand problème [de la défense], se rattache tout particulièrement aux 
" intérêts de l'Empire en temps de paix. 'Le développement des rela- 
" tions commerciales et sociales [des pays de l'Empire] par le dévelop- 
" pement de nos communications postales et télégraphiques pourrait, 
" avec beaucoup d'avantages, faire l'objet des délibérations de la confé- 
" renée projetée 

"6. — Deux sujets principaux d'étude ont été suggérés. Il n'est 
fc pas impossible toutefois .que, de l'avis général des gouvernements des 
" colonies, d'autres questions importantes pourraient être, en toute con- 
" venance et utilité, mises à l'étude. Mais je déplorerais, à l'heure ac- 
" tuelle, la discussion de tout sujet se rattachant à ce qui est générale- 
" ment désigné sous la rubrique ' Fédération politique '. Aucune expres- 
M sion favorable à une orientation de cette nature ne s'est encore ma- 
" nifestée aux colonies; et le gouvernement de Sa Majesté est d'avis 
" qu'il n'y aurait aucun avantage à recueillir d'une discussion irrégulière 
'" (informai) de ce problème très complexe, avant que les gouverne- 
" ments intéressés n'en aient accepté la base. Si l'on soumettait à 
" l'épreuve d'un examen complet (formai) une question qui n'est pas 
" encore assez mûre pour appeler une décision pratique, on pourrait 
" même nuire au succès uitime d'un système plus élaboré d'action com- 
"mune." — (p. VII- VIII). 

C'est le premier symptôme de la tendance qui aboutira au triom- 
phe du véritable impérialisme anglais: faire partager aux colonies les 
fardeaux de l'Empire, garder à la Grande-Bretagne l'autorité exclusive 
et la direction suprême. 

La Conférence s'ouvrit le 4 avril 1887 sous la présidence de sir 
Henry HQLLAND, secrétaire d'Etat pour les colonies (1). 

Impérialisme allemand et Impérialisme anglais 

Le premier ministre, îe marquis de SALISBUB.Y, vint souhaiter la 
bienvenue aux délégués des marches de l'Empire. Son discours con- 
tient quelques passages intéressants: 

"Les décisions de cette Conférence ne seront peut-être pas, pour 
"l'instant, d'une importance vitale.... Mais nous comprenons tous 
"que cette réunion est le commencement d'un état de choses dont les 
"résultats à venir seront considérables. (Ecoutez! écoutez!) Elle sera 

(1) Il avait remplacé, en janvier 1897, M. Stanhope, permuté au ministère de la 
Guerre. 



— 102 — 

" la mère de nombreuses générations; et, à une époque lointaine, quelque 
" Conseil de l'Empire se remémorera l'assemblée réunie dans cette 
" Chambre et y verra la source de toute sa grandeur et de toute son 
"action bienfaisante (Applaudissements). 

" J'ai iu dans les journaux — je ne sais si c'est exact — que 

"quelques-unes des colonies les plus importantes avaient télégraphié à 
" leurs représentants [pour leur enjoindre] de ne prendre aucune part à 
" l'élaboration d'aucun projet de fédération impériale. S'il en est ainsi, 
" ces colonies, à mon avis, ne sont que sages. Cette question dépend de 

"l'avenir, plutôt que du présent Nous ne pouvons imiter l'empire 

" d'Allemagne et gouverner toutes nos affaires impériales d'un seul point 

"central; et j'ignore si nous pourrons jamais le faire; mais il 

" y a d'autres questions qui sont moins lontaines. Avant que l'Empire 
" Germanique soit constitué comme il l'est aujourd'hui, il avait deux 
"formes d'union; et toutes deux pourraient, je pense, s'appliquer à un 
" empire comme le nôtre, bien qu'elles ne soient pas toutes deux, peut- 
" être, susceptibles d'une application immédiate. Il y avait ie zollverein, 
"l'union douanière; et le kriegsuerein, l'union pour la guerre (for mi- 
" litary purposes). Nous devons pour l'instant, je le crains, reléguer 
"dans le domaine lointain et nuageux de notre tâche et hors de sa 
"sphère pratique, tout espoir d'établir une union douanière entre les 
" diverses parties de l'Empire. Je ne pense pas que cette union soit, de 
"sa nature, impossible; je ne pense pas que le seul fait de notre sépara- 
" tion par l'océan la rende impossible. L'Irlande est réunie à l'Angle- 
terre par une union douanière: ceci démontre qu'il n'y a pas d'im- 
" possibilité [absolue à cette union] ; mais la détermination prise ici, il 
" y a quarante ans, au sujet de notre politique fiscale, écarte entièrement 
" toute possibilité [d'accord immédiat] ; et l'on ne saurait y songer avant 
" le jour où, d'une part ou de l'autre, prévaudront des notions très diffé- 
" rentes de celles qui prévalent aujourd'hui relativement à la politique 
" douanière. J'écarte donc ce sujet et je me borne à appeler votre atten- 
" tion sur le kriegsuerein, c'est-à-dire sur l'union pour la défense mutu- 
" elle : c'est, je crois, la véritable question et la plus importante que vous 
"serez appelés à étudier (Applaudissements), c'est la question qui se 
" pose maintenant devant vous. Evidemment, il est inutile de faire ob- 
" server que la défense de l'Empire exige l'effort de quelqu'un — effort de 
" la mère patrie, effort des colonies. Nos intérêts sont communs; et c'est 
" principalement dans le but de nous concerter sur la direction qu'il faut 
" donner à nos communs efforts afin d'en obtenir les résultats les plus 
" salutaires et les plus efficaces, pour les besoins de la défense, qu'il est 
" si nécessaire d'entretenir des communications et des consultations 

"constantes entre les divers pays de l'Empire Je crois avoir 

" observé l'impression tendancieuse que la défense des colonies 
" devrait relever exclusivement du gouvernement impérial, parce 
" que tout péril que les coloniaux peuvent courir serait le résultat 
" exclusif de l'action et de la politique impériales. Je ne songe 
" pas à contester qu'en fait l'expansion de l'Empire peut, de temps 
" à autre, mettre en péril certains des pays qui le composent, en 
" raison d'intérêts qui ne sont pas les leurs, en d'autres termes, 



— 103 — 

"en raison des intérêts d'autres pays de l'Empire Je ne erois pas 

" qu'aussi longtemps que l'Empire se tiendra uni, les colonies courent le 
" moindre risque d'être entraînées dans une guerre quelconque. La po- 
" litique de l'Empire est essentiellement pacifique; elle l'a été depuis 
"un grand nombre d'années; et le danger d'une guerre résultant de la 
" politique de la mère-patrie n'est pas, à mes yeux, le motif qui devrait 
" induire les colonies à mettre leur défense sur un pied d'efficacité." 
— (p. 5 et 6). 

Il s'efforce ensuite de démontrer que les colonies ont un intérêt 
croissant à organiser leurs moyens de défense et à compter sur leur 
appui mutuel et sur ceiui de l'Angleterre. iLeur développement matériel 
éveille la cupidité des nations étrangères. La rapidité des communica- 
tions les met à la portée des flottes et des armées de l'Europe. 

" Réunissez tous ces faits, et vous constaterez que les colonies ont 
" un intérêt immédiat et très réel à conserver la protection que le lien 
" impérial leur apporte, et qu'elles y trouvent le motif de s'unir à nous 
" pour assurer l'efficacité de la défense de l'Empire. Ce motif n'est pas 
" purement idéal (sentimental) ; il ne s'inspire pas seulement de l'atta- 
" chement des colonies à la enère-patrie : il repose sur les bases les plus 
" solides et les plus raisonnables de l'intérêt et de la sécurité [de cha- 
" cune des colonies]. (Ecoutez! écoutezl) 

" Ne croyez pas que ce projet de défense impériale est un 

" simple prétexte que nous invoquons pour alléger notre fardeau, ou 
" qu'il résulte d'un sentiment d'indolence ou d'égoïsme. Ce que nous 
" désirons, c'est que tous les pays de l'Empire jouissent d'une égale sécu- 
" rite, qu'ils soient également prospères, également glorieux; et pour 
" atteindre cet objet, nous désirons que tous assument une part équitable 
"et légitime de ia tâche dont tous devraient s'enorgueillir. (Applaudis- 
" sements). [Cette tâche] ne consiste pas seulement à fournir de l'argent 
M mais aussi à fournir des hommes. J'espère que l'expérience du passé 
" nous permet de prévoir qu'avec le progrès dés temps, un nombre 
"croissant de ceux qui ont vu le jour aux colonies prendront une part 
" personnelle à la défense de l'Empire dans chacune de ses parties et 
" s'enrôleront en nombre plus considérable que par le passé sous l'éten- 
" dard de la Reine" (Applaudissements) — (p. 6 et 7). 

Ce discours, excellent par la forme, est remarquable à plus d'un 
titre. Il démontre la communauté d'inspiration de l'impérialisme an- 
glais et de l'impérialisme allemand. Avec la franchise qui fait la no- 
blesse des hommes d'Etat britanniques de la grande tradition, lord Salis- 
bury exprime nettement la pensée de ses compatriotes: prêts à accepter 
l'appui des colonies, et même à le solliciter, ils n'entendent nullement 
compenser les sacrifices des "nations-soeurs" par la concession d'avan- 
tages commerciaux ou le partage de la souveraineté impériale. 

Lord Salisbury et ses contemporains savaient au moins corriger ce 
monstrueux égoïsme en restreignant les exigences de l'Angleterre et les 
contributions des colonies aux stricts besoins de la défense. Lord Sa- 
lisbury était sincère lorsqu'il affirmait que la politique de l'Angleterre 
était "pacifique": toute sa carrière l'a prouvé. Nous verrons bientôt 
que les vrais impérialistes ont professé et pratiqué le même égoïsme 



— 104 — 

anglais' sous une forme plus brutale et plus contraire encore aux intérêts 
des colonies. Ils ont révolutionné la politique extérieure de l'Empire: 
de "pacifique" qu'elle était, ils l'ont faite essentiellement agressive et 
spoliatrice; et ils ont exploité la jobarderie des coloniaux, non plus 
pour assurer la défense de l'Empire, mais à l'appui de leurs provoca- 
tions et au profit de leurs conquêtes. Pas plus que lord Salisbury, sauf 
Chamberlain, ils n'ont offert aux colonies de compensations dans l'ordre 
politique ou commercial. 

L'impérialisme militaire au premier plan 

Le président de la Conférence, sir Henry HOLLAND, ministre des 
Colonies, fait ensuite un long exposé, très précis, de toutes les questions 
que les délégués peuvent être appelés à discuter. A ceux qui veulent 
étudier à fond les conditions générales de l'Empire britannique et la 
nature particulière de chacun des principaux éléments qui le compo- 
sent, ce discours offre plus d'un point intéressant. Mais il n'ajoute rien 
aux principes généraux posés par lord Salisbury. Sur le problème de 
la Défense, le ministre fait observer que son prédécesseur, M. Stanhope, 
" était justifiable de dire que cette question est à la fois urgente et digne 
"d'une étude fructueuse. Pour ma part, ajoute-t-il, je considère que 
" cette conférence n'aura pas failli à son objet si elle ne fait rien autre 
" chose que de placer la défense militaire et navale sur une base solide " 
— (P. 9). 

Il relate succinctement les travaux poursuivis par les diverses com- 
missions parlementaires qui se sont occupées de ce problème depuis 
une dizaine d'années, et particulièrement celle présidée par lord Car- 
narvon, dont les trois rapports sont annexés au dossier de la Confé- 
rence (Vol. II, p. 299-338). "En se basant sur ces données, ajoute-t-il, 
" le gouvernement impérial a invité certaines colonies où les intérêts 
" impériaux et les intérêts coloniaux se confondent, à partager le coût 
" des mesures nécessaires de défense " (p. 11). Plusieurs de ces colonies, 
Hong-Kong, Singapour, Maurice et Ceylan ont répondu à l'appel. Il indi- 
que ensuite l'objet du Colonial Defence Commitlee, définitivement cons- 
titué en permanence, deux ans auparavant. Ses attributions sont encore 
modestes: il se borne à recueillir des renseignements et à les communi- 
quer aux divers départements de l'administration britannique, qui ont 
charge, directement ou indirectement, de la défense de l'Empire (1). 

La plupart des séances de la Conférence furent consacrées à la dé- 
fense navale des colonies australasiennes et aux communications télé- 
graphiques entre toutes les possessions britanniques. Il en résulta, entre 
le gouvernement britannique et les représentants des diverses colonies 
australiennes, non encore fédérées, l'accord dont j'ai indiqué la subs- 
tance précédemment. 

C'est à l'une de ces séances, le 22 avril, que sir Alexander CAMP- 
BELL relata les conditions de l'accord conclu, en 1865, entre la Grande- 
Bretagne et le Canada (p. 271-276) — (2). 

(Il I.o discours de sir Henry Holland est reproduit en entier au volume II du rap- 
port de la Conférence, C 5001-1, avec une série de tableaux comparatifs des travaux de 
dtTi'ii.so exécutés dans chacune des colonies (p. 7 à 22). 

(2) Voir pages 71 à 78, et pièce Justificative 54. 



— 105 — 

Le Congrès se termina le 9 mai. Au moment de la clôture, le doyen 
des coloniaux, sir Samuel GRIFFITH, délégué du Queensland, fit quel- 
ques observations intéressantes sur les suites probables de cette réunion: 

"Je considère que cette Conférence comprend ce que l'on pourrait 
" appeler les éléments rudimentaires d'un parlement. L'une des carac- 
" téristiques de nos institutions britanniques, c'est que celles de ces ins- 
" titutions qui ont le mieux démontré leur durabilité sont celles qui sont 
" sorties d'autres institutions d'un caractère rudimentaire à leur début. 
** (Ecoutez! écoutez!) Il est impossible de prédire aujourd'hui quelle for- 
" me les futures conférences devront prendre ou par quel mode leurs con- 
" clusions pourront recevoir un jour une sanction ultérieure; mais nous 
" pouvons prévoir, je pense, que cette sorte de conseil indéterminé 
" (informai) de l'Empire se développera jusqu'au point où il deviendra 
" un corps législatif, ou du moins un corps consultatif et peut-être, un 
"ijour, un corps législatif dont nous ne pouvons préciser dès maintenant 
" les conditions; et que des réunions comme celle-ci seront avant long- 
" temps reconnues comme une partie du mécanisme général du gouver- 
" nement de l'Empire (Ecoutez! écoutez!) " (p. 561). 

Le président ratifia cette espérance (p. 562). 

Il est à noter qu'à cette première conférence, aucun voeu, aucune 
résolution concrète ne furent votés. 

Dans une dépêche en date du 23 juillet 1887, sir Henry HOLLAND 
communique aux gouverneurs des diverses colonies les résultats de la 
Conférence: 

" Le sujet de l'organisation de la défense coloniale vient le premier 
" par ordre d'importance : c'est la position que lui avait assignée mon 
" prédécesseur, M. Stanhope, aujourd'hui secrétaire d'Etat pour la guerre. 

" Il ne peut y avoir de doute que le moment était arrivé où une déii- 
" bération mutuelle sur ce sujet important s'imposait. On n'avait peut- 
-être pas assez compris, dans ce pays-ci [la Grande-Bretagne], les 
"efforts considérables qu'un grand nombre des colonies ont faits pour 
" assurer la défense locale; et de toute façon, il était opportun d'étudier 
" à fond cette question vitale. Je crois que la Conférence, en permettant 
"un échange de renseignements, a produit le plus grand bien; et j'ai 
" confiance qu'elle déterminera la consolidation des abondantes ressour- 
" ces militaires de l'Empire pour les besoins de la défense " (p. IX) . 

Il relate ensuite les diverses mesures projetées pour la défense mu- 
tuelle de plusieurs colonies et les termes de l'arrangement conclu avec 
les possessions australiennes: 

" D'autres matières d'un caractère général, se rattachant à ce sujet 
" de la défense coloniale, ont été mises sur le tapis ; par exem- 
" pie, l'engagement, dans les armées coloniales, à des conditions plus 
" favorables, d'officiers impériaux en retraite ou en activité de service, 
" et l'emploi des forces coloniales en dehors des limites de la colonie 
"particulière à laquelle elles appartiennent" (p. X). 

Ce dernier projet n'avait été qu'effleuré. L'idée de centralisation 
impérialiste n'était pas encore mûre. 

Le reste de la dépêche est consacré principalement aux questions 
de commerce et de communications télégraphiques et postales. 



— 106 — 

La seconde Conférence coloniale se tint à Ottawa, en 1894. Elle 
avait été convoquée par le gouvernement canadien, sur les instances de 
sir Sandford Fleming, pour délibérer sur la question particulière du 
câble trans-Pacifique. Elle se consacra tout entière à cette question, qui 
ne se rattache qu'indirectement au sujet de cette étude (1). 

Dans l'intervalle, l'école impérialiste avait continué sa propagande, 
avec des alternatives de succès et de contradictions. 

Joseph Chamberlain 

Il avait jusque-là manqué au mouvement un véritable chef, un hom- 
me de pensée et d'action, capable à la fois d'embrasser les conceptions 
hardies des rénovateurs de l'Empire et de les transporter dans le do- 
maine de l'action politique et des faits accomplis. Ce chef nécessaire 
se révéla dans Joseph CHAMBERLAIN.. C'est une personnalité et une 
carrière remarquables que celles de cet homme, modeste industriel, dont 
les aspirations et la politique triomphent aujourd'hui dans tout l'Em' 
pire britannique. Entré dans la vie publique comme partisan et ou- 
vrier actif des réformes sociales et économiques les plus radicales, 
les plus exclusives de toute forme d'impérialisme politique, économique 
ou militaire, il devait aboutir à donner à l'impérialisme britannique 
l'orientation et la poussée qui ont assuré son triomphe — triomphe pro- 
bablement éphémère, mais écrasant à l'heure actuelle. 

Séparé de Gladstone par la question du Home Unie, auquel il avait 
commencé par adhérer sans réserve, il ne se borna pas à faire bande à 
part, comme John Bright ou sir Léonard Courtney (aujourd'hui lord 
Courtney of Penwith) ; il se joignit à lord Hartington, futur duc 
de Devonshire, et aux derniers tenants de l'arislocratie whig, qui ne 
pouvaient plus faire cause commune avec le libéralisme généreux de 
Gladstone. Ce groupe disparate, formé des deux factions les plus op- 
posées du parti libéral, fit avec les torys une alliance d'où sortit le parti 
conservateur-unioniste. Que cette fusion ait pu s'opérer, et surtout 
qu'elle ait duré, on ne le comprend que si l'on a une connaissance ap- 
profondie de la politique anglaise, où la logique et la fidélité aux doc- 
trines et aux principes fixes jouent un rôle tout à fait secondaire. Ce 
qui est plus étonnant encore, c'est que le principal facteur de cette 
combinaison fut l'homme même qui, par son caractère et ses antécé- 
dents, semblait le plus éloigné des deux groupes qu'avait rapprochés la 
haine commune des libertés de l'Irlande. Sans doute, Chamberlain 
sacrifia au succès de l'alliance unioniste et à son propre avancement la 
plupart de ses idées sociales et de ses principes économiques. Mais ce 
qui démontre la force de l'homme, c'est d'abord qu'il fit accepter son 
apostasie à ses farouches adhérents, les socialistes de Birmingham ; 
c'est surtout qu'il réussit à imposer à ses collègues torys et whigs, et 
finalement à tout l'Empire, le principal article de son nouveau credo 
impérialiste — la participation des colonies aux guerres de l'Empire, — 
même après que le parti unioniste l'eut virtuellement rejeté de ses rangs 

(1) \jc compte-rendu des délibérations de cette Conférence et le rapport de son pré- 
sident, le comte de JERSEY, sont contenus dans un livre bleu impérial: C. 7553. Deux 
dép êc ha i additionnelles du mnrquis de R1PON, alors ministre des Colonies, ont été pu- 
bliées à part: C. 7824. 



— 107 — 

et qu'il eut repoussé les autres articles de son programme : la réorganisa- 
tion politique et l'union économique de l'Empire. L'idée maîtresse de 
Chamberlain triomphe aujourd'hui, après la défaite de l'homme qui l'a 
lancée, défaite bientôt suivie de sa retraite et de sa mort; et elle triomphe 
surtout par le concours aveugle et enthousiaste des coloniaux, qui avaient 
été les premiers et les plus violents à la combattre. 

Retraçons à grands traits la voie que cet homme remarquable, hors 
cadre dans l'histoire d'Angleterre, a suivie pour atteindre son but, et les 
jalons principaux dont il a marqué la route où il a réussi à entraîner le 
Canada et les autres possessions autonomes de la Grande-Bretagne. 

L'alliance tory-unioniste fut définitivement scellée en 1895. Le 
marquis de Salisbury appela dans son ministère les chefs de la faction 
détachée du parti libéral; le duc de Devonshire fut nommé président 
du conseil (1), et M. Chamberlain, secrétaire d'Etat pour les Colonies. 
L'ancien champion du radicalisme avancé n'était pas homme à suivre 
docilement les traditions établies depuis un demi-siècle dans le minis- 
tère des Colonies. Il commença par tenter une incursion dans le do- 
maine de la politique étrangère. Il essaya de faire revivre les formules 
provocatrices de lord Palmerston; il lança un jour contre la Russie un 
défi retentissant, bientôt suivi d'injures et de diatribes contre la France. 
Il suggéra un rapprochement entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et 
l'Allemagne, afin d'assurer, sur les influences latines et slaves, le triom- 
phe des idéaux communs du teutonisme anglais, américain et allemand. 
Cette idée a laissé en Angleterre des traces plus profondes qu'on 
ne le croit. En dépit des apparences de l'heure actuelle, on peut être 
assuré qu'elle renaîtra et prendra corps. Rien ne se perd en Angle- 
terre; rien surtout de ce qui répond au tempérament et aux instincts 
de la race. Mais pour l'heure, la prudente résistance de lord Salisbury 
et des conservateurs traditionnels mit un frein au bernhardisme d'avant 
la lettre, dont un très grand nombre d'Anglais et de coloniaux sont les 
disciples de fait, en dépit des injures qu'ils prodiguent, de ce temps-ci, 
au prophète allemand du dieu de la force (2). 

Forcé de se cantonner dans les attributions de son ministère, esti- 
mé jusque-là d'importance secondaire, M. Chamberlain s'appliqua 
immédiatement à en faire l'un des plus importants du pouvoir exé- 
cutif de la Grande-Bretagne. Il conçut dès lors la pensée d'utiliser les 
colonies dans la poursuite des projets de conquête et d'expansion bru- 
tale qu'il rêvait pour l'Angleterre. Il résolut de créer aux pays d'outre- 
mer un jingoïsme impérial qui lui servirait de stimulant et de levier 
pour vaincre les résistances des Anglais plus soucieux que lui des dan- 
gers de cette politique agressive et des exigences de la justice et de la 
morale internationales. Il pensait avec raison que s'il réussissait à 
faire entrevoir à ses compatriotes la perspective de renforts considéra- 
bles de troupes de terre et de mer, recrutées aux colonies sans qu'il en 
coûtât à la Grande-Bretagne, il viendrait plus facilement à bout des 

(1) En Angleterre comme au Canada, la présidence du Conseil n'est pas nécessaire- 
ment occupée par le premier ministre. 

(2) Dans son Message à la Nation, lord ROBERTS enjoignait à ses compatriotes de 
n'accueillir les enseignements de Bernhardi "qu'avec nn sentiment de respect." 



— 108 — 

calculs de la prudence et des scrupules de la morale. Pour atteindre 
ce but, il lui fallait d'abord conquérir la confiance des coloniaux. Il 
s'y mit résolument; et le succès ne tarda pas à couronner ses efforts. 
Il devint bientôt l'oracle des gouvernants des colonies, même quand il 
suscitait leur contradiction. Déjà, en 1888, il avait, comme plénipoten- 
tiaire du gouvernement britannique, négocié, avec sir Charles Tupper, 
un traité de réciprocité entre le Canada et les Etats-Unis. Ce traité 
échoua au Sénat américain. Mais M. Chamberlain en avait profité pour 
venir au Canada et manifester aux Canadiens un intérêt auquel ne les 
avaient pas habitués les hommes d'Etat britanniques, tous plus ou moins 
dédaigneux des Colonials. 

Jubilé de la Reine Conférence de 1897 

Placé à la tête de l'adminislration coloniale, Chamberlain ne négli- 
gea aucune occasion de prendre contact avec des hommes publics et les 
chefs d'opinion des "nations soeurs" — c'est lui qui a inventé cette amu- 
sante appellation, destinée à entretenir les illusions vaniteuses des colo- 
niaux. Les fêtes grandioses qui marquèrent le soixantième anniversaire 
du couronnement de la reine Victoria lui donnèrent l'avantage excep- 
tionnel de réunir sous sa main les premiers ministres et les nombreux 
délégués des colonies autonomes. Il les entoura de prévenances. Il les 
combla d'honneurs. Il fit même semblant de les consulter. De son rêve de 
grandeur impériale, il leur dévoila tout ce qui était propre à séduire 
leur vanité et même les aspirations les plus nobles et les plus légitimes 
des habitants des colonies. 

Il ne borna pas ses efforts à une action personnelle sur chacun des 
délégués coloniaux. Lorsqu'il les jugea suffisamment éblouis par le 
spectacle des pompes impériales et préparés à accepter les principes 
de sa doctrine et les actes de ' dévotion impériale ' qu'elle suggère, il 
les réunit en Congrès de l'Empire (1). Une fois qu'il les eut bien assou- 
plis, il leur révéla la pensée directrice et les tendances générales du 
nouvel évangile. 

..."Quelque forte que soit l'union des sentiments, et tout impos- 
" sible qu'il serait d'établir des relations quelconques sans l'existence 
" de cette union, nous sentons tous, je crois, qu'il serait désirable d'en 
"tirer profit et de resserrer davantage les liens qui nous rattachent les 
" uns aux autres. Je puis affirmer qu'ici, au moins, l'idée d'une fédé- 
" ration flotte dans l'atmosphère... Il est très vrai que notre constitu- 
" tion et les vôtres ont toutes passé par une croissance très lente et 
" qu'elles sont d'autant plus fortes qu'elles se sont affermies par degrés. 
"Peut-être en doit-il être ainsi de la Fédération Impériale: si elle doit 
u s'accomplir un jour ce ne sera mie par une marche graduelle et après 
"l'écoulement d'une longue période... 

" Il semble que des procédés plus efficaces de consultation mu- 
" tuelle entre les colonies autonomes et la mère-patrie sont devenues 

(1) "Proceeding;* of a Conférence between the Sécréta ry of State for the Colonie* and 
the Premier* of the Self Governinit Colonies at the Colonial Office, Ix>ndon, .lune and 
July 1897" — (',. 8596. Ce rapport ne contient que les discours des ministres britanniques 
et un résumé très sommaire des décisions arrêtées. Les chiffres qui suivent chacune des 
citations se réfèrent aux pages de ce document. 



— 109 — 

"nécessaires; et il me vient souvent à l'esprit — j'en fais aujourd'hui 
•' une simple suggestion personnelle — qu'il serait possible de créer un 
" grand Conseil de l'Empire où les colonies délégueraient des représen- 
" tants plénipotentiaires — non pas de simples délégués, incapables 
" de parler au nom des colonies sans soumettre leur attitude à leurs gou- 
" vernements respectifs, — mais des représentants qui, par leur position 
** dans les colonies mêmes, par leur caractère officiel et leur connais- 
" sance intime de l'opinion coloniale, pussent donner des conseils pré- 
" cieux et vraiment efficaces sur tous les sujets qu'on leur soumet- 
" trait. . . Il en pourrait surgir peu à peu ce Conseil Fédéral que nous de- 
" vons toujours considérer comme l'idéal ultime. . . . Mais évidemment, 
" avec le privilège d'administration et de direction, viendront aussi 
" les obligations et les responsabilités. // s'ensuivra lui mode quelcon- 
" que de contribution pour couvrir les dépenses nécessaires aux inté- 
rêts communs que nous posséderons. Ceci, dis-je, se prouve par soi- 
-même; mais c'est un point qu'il ne faut pas perdre de vue, même dès 
M le début de la considération du sujet" (p. 5 et 6). 

Le ministre des Colonies traite ensuite très longuement du problè- 
me de la défense de l'Empire. Il fait une comparaison, fallacieuse du 
reste, entre les dépenses respectives encourues par la métropole et les 
colonies pour le soutien des forces de terre et de mer ; puis il aborde 
la question épineuse des contributions coloniales à la défense générale 
de l'Empire. 

" Nous considérons encore les colonies comme des enfants, 

"mais des enfants qui vont atteindre rapidement la maturité; et 

" poser dès le début ce principe de l'appui mutuel et d'un patriotisme 
" vraiment impérial, est une grande oeuvre dont nos hommes d'Etat 
" coloniaux ont raison d'être fiers. 

" Je serais très heureux d'entendre l'opinion des Premiers Ministres 
" au sujet de la contribution, quelle qu'elle soit, que les colonies seraient 
"disposées à offrir pour sanctionner ce principe au point de vue de la 
" défense navale de l'Empire. Quant à la défense territoriale de l'Em- 
" pire, je suis forcé d'avouer que nous sommes encore en arrière, bien 
"qu'un grand progrès se soit accompli ces années dernières.... Je 
" rappellerai aux Premiers^Ministres réunis que si la guerre éclate, elle 
"sera soudaine: ce ne sera pas le temps des préparatifs. Par consé- 
" quent, il est de la plus haute importance qu'ayant tous un intérêt com- 
" mun, nous préparions d'avance un projet de défense commune contre 
"tout ennemi possible ou au moins probable; et ces projets de défense 
"devraient nous être soumis 

"L'échange mutuel de troupes entre les groupes divers est une 
"question très importante; mais cette importance serait grandement 
" accrue si cet échange mutuel s'opérait entre toutes les forces de l'Em- 
" pire, — entre les forces que vous possédez dans les diverses colonies 
" et les armées dont vous avez vu quelque chose ici depuis que vous 
" avez abordé les rives de la mère-patrie. . . '. . Si vous possédez, comme 
" le Canada, à Kingston, une école militaire importante, nous pourrons 
" offrir, à l'occasion, aux cadets de cette école, des brevets dans l'armée 
" britannique. 



— 110 — 

" Tout d'abord, l'idée de faire venir ici un régiment de ce genre 
"serait seulement d'atteindre ce but [instruction et manoeuvres], sans 
" l'engager dans des opérations militaires. Néanmoins, il me semble 
" possible que si le désir de ces volontaires les portait à partager les 
" dangers et les gloires de l'armée britannique et à prendre leur part 
" des expéditions où l'armée anglaise pourrait s'engager, je ne vois pas 
" pourquoi ces troupes coloniales n'iraient pas, de temps à autre, com- 
" battre côte à côte avec leurs compagnons anglais " (p. 8 et 9). 

C'est la reprise du projet suggéré en 1870 par Cardwell et Gran ville 
et rejeté péremptoirement par Macdonald et Cartier. 

Défense navale— Impérialisme agressif 

Sur la question de la défense navale, les représentants des colonies 
furent gratifiés d'une conférence de M. GOSCHEN, Premier Lord de 
l'Amirauté. Son plaidoyer s'adressait surtout aux colonies australien- 
nes, dont la sécurité territoriale, je l'ai indiqué précédemment, dépend 
dans une large mesure des forces de défense navale. 

M. Chamberlain s'était appliqué à dénaturer fort habilement le ca- 
ractère réel de l'entente conclue précédemment entre la Grande-Breta- 
gne et les colonies des antipodes. A ce qui était en réalité la coopéra- 
tion de l'Angleterre et des pays australasiens à la défense immédiate du 
territoire de ces colonies, il avait donné figure de contribution des 
colonies à la défense navale de l'Empire. C'est l'origine de la légende 
qui servira plus tard d'argument et d'exemple aux partisans de la con- 
tribution du Canada à Ja flotte britannique. M. Goschen eut garde de 
détruire cette trame savante. 

" Je reconnais, dit-il, la valeur du principe qui sert de base à la 
" contribution navale que les colonies se sont imposée il y a quelques 
'* années, et je considère que ce serait une démarche rétrograde et vrai- 
" ment malheureuse si l'on tranchait les liens qui furent alors établis. 
" Sir Gordon SPRIGG [premier ministre du Cap] nous a communiqué 
" une proposition très, gracieuse du Cap indiquant le développement de 
" ce système." 

'La Colonie du Cap, en effet, fit peu après cadeau d'un vaisseau de 
guerre à l'Amirauté britannique. Elle en fut récompensée, en 1899 et 
en 1900, en voyant sa constitution violée, ses campagnes ravagées 
et plusieurs de ses habitants pendus, parce qu'elle se refusait à voir 
d'un bon oeil l'Angleterre s'emparer par la ruse et par la violence des 
républiques du Transvaal et de l'Orange. 

" Nous serions très heureux, ajoutait M. Goschen, d'entrer en négo- 
ciations avec le Canada, sinon sur la même base, à cause de la diffé- 
" rence des situations, mais sur une base différente." 

Il en profitait, du reste, pour ouvrir la voie qui devait conduire les 
colonies australiennes au point où elles refusaient alors de se rendre. 

" Notre politique, disait-il en terminant son discours, doit être 
" agressive ; elle vise à courir sus à l'ennemi. En ce qui concerne 
" l'Australie, cette politique pourrait avoir pour objet d'attaquer celles 
" des possessions des pays en guerre avec nous qui peuvent se trouver 
" dans la zone australienne, ou de rechercher leurs vaisseaux partout 



— 111 — 

" où ils pourraient se trouver dans la sphère d'opération de l'escadre 
" australienne." 

N'est-ce pas l'esquisse du programme qui sera exécuté, dix-sept ans 
plus tard, contre les colonies et les navires de commerce de l'Allemagne? 

" De là notre demande pour une marine libre. De là le devoir des 
" colonies autant que celui de la mère-patrie de pourvoir à la défense 
" de leurs côtes. Je ne dis pas que nous ne préférerions pas des con- 
" tributions libres de toute restriction; mais je ne les exige pas; et, 
" d'accord avec la politique actuelle du bureau de l'Amirauté, je suis 
"prêt à m'en tenir à l'accord existant" (p. 16 et 17). 

On voit que les choses avaient marché, depuis 1887. 

Attitude des Coloniaux 

Les gouvernants des colonies ne répondirent pas à ces invites déjà 
pressantes par un acquiescement positif ni même par une expression 
d'opinion oficielle. L'arrangement conclu en 1887 entre la Grande-Breta- 
gne et les colonies australasiennes, dont j'ai relaté l'origine dans la pre- 
mière partie de cette étude, resta intact. Personne ne se risqua à mor- 
dre à l'amorce jetée par M. Chamberlain pour faire reconnaître le prin- 
cipe de l'échange des troupes impériales et coloniales, en vue de leur 
coopération en temps de guerre. Liés par la tradition et par l'opinion 
encore courante aux colonies, les membres du congrès ne consentirent 
à se prononcer que sur les seuls problèmes de réorganisation constitu- 
tionnelle et économique, que M. Chamberlain, interprète et écho des 
chefs du mouvement impérialiste, avait posés comme corollaires de l'im- 
périalisme militaire. Ils adoptèrent à l'unanimité les voeux suivants: 

Sur les relations commerciales: 

1. — "Les premiers-ministres des colonies autonomes recomman- 
" dent fortement, et à l'unanimité, la dénonciation, à la plus brève 
" échéance possible, de tout traité existant qui entrave les relations de 
" la Grande-Bretagne et de ses colonies. 

2. — " Dans l'espoir d'activer les relations commerciales entre 
" la mère-patrie et les colonies, les Premiers-Ministres se chargent de 
" conférer avec leurs collègues afin de s'assurer si l'on pourrait attein- 
" dre le but proposé en établissant aux colonies un tarif différentiel en 
"faveur des produits du Royaume-Uni." 

Sur les relations politiques: 

1. — " Les Premiers-Ministres ici réunis sont d'opinion que les rela- 
" tions politiques qui existent entre le Royaume-Uni et les colonies 
" autonomes sont généralement satisfaisantes dans leurs conditions 
" actuelles. 

2. — " Ils sont aussi d'opinion qu'il est désirable, dès qu'il sera pos- 
" sible d'y arriver et partout où la question s'impose, de grouper dans 
" une union fédérale les colonies possédant l'unité géographique. 

3. — " Sous le régime actuel, les Premiers-Ministres sont d'opinion 
" qu'il est désirable que les représentants des colonies et de la Grande- 
" Bretagne se réunissent en conférences périodiques pour discuter les 
"questions d'intérêt commun" (p. 14 .et 15). 



— 112 — 

Il n'entre pas dans le corps de cette étude de faire l'historique des 
modifications apportées depuis vingt-cinq ans à la base constitution- 
nelle et économique de l'Empire. Mais il me semble nécessaire à la 
pleine intelligence du sujet que je traite de marquer ici ce trait carac- 
téristique, qui met si bien en relief la force irrésistible de la politique 
anglaise, toute faite de constance et de ténacité, de patients efforts et 
d'actes posés, et la puérile vanité des politiciens des colonies, qui 
croient avoir tout gagné quand ils ont consigné dans une formule leurs 
désirs ou leurs vaines protestations de parvenus gonflés d'orgueil. Le 
chef de l'impérialisme présente loyalement aux colonies les trois axiomes 
fondamentaux de sa doctrine: la fédération politique, l'union commer- 
ciale et la coopération militaire. Ils acceptent en principe les deux 
premiers et rejettent le troisième. Au bout d'un quart de siècle, la 
réorganisation économique qu'ils ont appelée de leurs voeux est encore 
lettre morte; l'évolution constitutionnelle, qui devait leur donner voix 
au chapitre dans le gouvernement de l'Empire, n'a fait qu'accroître la 
prépondérance politique du gouvernement impérial; et la coopération 
militaire, qu'ils avaient repoussée, s'affirme par des actes plus graves 
de la part des colonies, par des sacrifices infiniment plus étendus que 
ceux qu'espérait Chamberlain lui-même. Ces sacrifices, jugés autrefois 
contraires aux principes de la constitution britannique et aux intérêts 
vitaux des colonies, les coloniaux les consentent, au seul profit de 
la Grande-Bretagne, avant même d'avoir reçu la moindre parcelle 
de cette autorité souveraine et de cette association économique que le 
père de l'impérialisme jugeait nécessaires pour justifier les colonies de 
consentir au principe de la contribution militaire. Je disais, il y a un 
instant, que la mort et la défaite de Chamberlain n'ont pas arrêté la 
marche triomphante de son idée. En vérité, le triomphe dépasse tout 
ce qu'il avait conçu. 

Déclarations compromettantes de sir Wiifrid Laurier 

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que les tentatives insidieuses 
du pontife de l'Impérialisme furent absolument stériles dans cette pre- 
mière rencontre avec ses néophytes coloniaux. Si les premiers-minis- 
tres des "nations soeurs" ne se commirent point par une déclaration 
officielle et positive, favorable à l'impérialisme militaire, leurs discours 
et leurs déclarations extérieures portent la trace de l'impression pro- 
duite dans leur esprit par les arguments de M. Chamberlain et surtout 
peut-être par les flatteries et les faveurs dont il les combla. De ces 
expressions d'opinions, je me borne à citer quelques-unes de celles du 
plus éminent, par sa personne et par l'importance de la colonie qu'il 
représentait, de ces délégués coloniaux, M. LAURIER, devenu à cette 
occasion Sir Wiifrid Laurier. 

"Le temps viendra", disait-il à Edimbourg, le 14 juin 1897, "où 
" les relations actuelles des colonies et de la mère-patrie ne seront plus 
" satisfaisantes et devront alors se briser ou devenir plus intimes. La 
" réponse est à l'Angleterre, à l'Ecosse et à l'Irlande — car les colonies 
" sont prêtes à soutenir la mère-patrie tant que la mère-patrie restera 
" attachée aux colonies." 



— 113 — 

. "L'intention des colonies à l'heure actuelle", déclare-t-il le lende- 
main, à Glasgow, " n'est pas de marcher à reculons, mais d'aller de 
"l'avant jusqu'à ce qu'elles obtiennent leur part entière de l'Empire- 
" Uni — de l'Empire britannique." 

Trois jours plus tard, au banquet de YImperial Institute, il s'écrie 
dans un élan de délire impérial: "Vienne le jour où l'Angleterre sera 
"en danger: Que les trompettes sonnent! Que les feux s'allument sur 
"les collines! et dans toutes les parties des colonies, bien que nous ne 
" puissions pas faire beaucoup peut-être, ce que nous pourrons faire, 
" nous le ferons pour aider l'Angleterre." 

Toute la presse anglaise interpréta ces paroles comme une pro- 
messe du Premier-Ministre du Canada de venir en aide à la Grande- 
Bretagne dans tout conflit où elle serait engagée; et M. Laurier ne don- 
na aucun démenti à cette interprétation. 

Au banquet du National Libéral Club, le 3 juillet, sir Wilfrid Lau- 
rier, levant le voile de l'avenir, offre cette vision aux générations nou- 
velles: 

"Je ne crois pas au Parlement de l'Humanité, mais je crois au par- 
lement de la Plus-Grande-Bretagne; et le jour le plus glorieux de ma 
" vie — je ne puis espérer de vivre assez longtemps pour voir ce jour, 
"mais quelques-uns de ceux qui vivent aujourd'hui au Canada pourront 
" le contempler — serait celui où je verrais un Canadien d'origine fran- 
" çaise appuyant le principe de la liberté dans ce Parlement de la Plus- 
" Grande-Bretagne." 

Le 5 juillet, dans une conférence faite en présence des membres du 
"Parti colonial", sorte de club parlementaire: "Sir Wilfrid Laurier... 
" exprima l'opinion que le temps viendrait où les grandes colonies au- 
" tonomes devraient être représentées directement, soit au Parlement 
" Impérial, soit dans un grand Conseil national ou un corps législatif 
" fédéral, représentant efficacement l'Empire envisagé comme un tout 
" organisé." 

Le 8 juillet, au banquet de la Compagnie des Cordeliers, il reprend 
son idée: "Lorsque nous aurons [au Canada] atteint le point culmi- 
" nant de notre maturité, rien moins que la représentation impériale ne 
" pourra nous satisfaire." 

Le 18 juillet, au banquet de la Chambre de commerce anglaise, à 
Paris, il revient sur ce sujet : " Il est permis d'espérer que la solution 
" du problème se trouvera dans un rapprochement vers la mère-patrie; 
" et si ce rapprochement implique la représentation impériale, ce sera 
" un jour glorieux que celui qui verra te Canada représenté au Parlement 
"fédéral [de l'Empire] par un fils de la race française." 

Les gazettiers libéraux qui me traitent parfois d'impérialiste parce 
que je réclame la représentation au parlement impérial comme consé- 
quence et correctif de la participation du Canada aux guerres de l'An- 
gleterre, feraient bien de relire et de méditer ces paroles. Elles prouvent 
que leur pontife et leur oracle demandait la représentation impériale, 
la rêvait même comme l'idéal de sa vie, et promettait en même temps 
le concours des colonies dans tous les dangers de l'Angleterre. 



— 114 — 

Mais la déclaration la plus formelle que le chef du parti libéral et 
du gouvernement canadien ait faite, à cette heure de griserie impériale, 
sur la contribution du Canada aux guerres de l'Empire, c'est celle du 4 
juillet, au banquet du Canada Club à Londres: 

" On a parlé en termes très bienveillants des soldats canadiens qui 
" viennent de faire un court séjour en Angleterre. Puisse se réaliser 
"notre espoir que le fléau de la guerre disparaisse de ce monde! Mais 
" si jamais J'Empire britannique est frappé du malheur de la guerre, 
" contre n'importe quelle nation, je suis convaincu que les soldats cana- 
diens sauront se faire valoir" (1). 

On est déjà loin, n'est-ce pas? des déclarations de Cartier, à Lon- 
dres, en 1865. Il n'est plus question d'organiser la défense du Canada 
contre les Etats-Unis seulement, ou contre ceux des ennemis de l'Angle- 
terre qui pourront attaquer le Canada; c'est déjà la quasi promesse du 
concours des soldats canadiens dans toutes les guerres, agressives ou 
défensives, "justes ou injustes", de l'Empire britannique. 

M. Chamberlain, n'en doutons pas, prit bonne note de ces paroles 
engageantes. Elles prouvaient qu'il n'avait perdu ni son temps ni ses 
faveurs. Les honneurs, les flatteries, les médailles qu'il avait semés sur 
la route des chefs de tribus coloniales portaient déjà leurs fruits. Il n'y 
avait qu'à attendre l'occasion propice 'de faire traduire en actes tangi- 
bles les nouveaux "sentiments impériaux" que ses habiles manoeuvres 
avaient fait naître. 

Cette occasion se présenta deux ans plus tard avec la guerre sud- 
africaine. Tout indique que le puissant et peu scrupuleux ministre des 
Colonies provoqua ce conflit afin de forcer la main des gouvernants des 
"nations soeurs" et hâter l'éclosion de son rêve: la coopération des co- 
lonies dans les conquêtes spoliatrices de l'Angleterre. 

Impérialisme en action — Conquête de V Afrique-Sud 

Ce n'est pas ici l'occasion de refaire l'histoire des conquêtes anglai- 
ses en Afrique et des causes lointaines et multiples qui aboutirent à 
l'annexion violente et injustifiable des petites républiques hollandaises. 
Je me borne à retracer les jalons de la route poursuivie par les impé- 
rialistes anglais pour dépouiller les Boers de leur indépendance et 
entraîner les colonies dans cette oeuvre de spoliation. Cette revue ré- 
trospective est nécessaire: les manoeuvres qui ont précédé la guerre 
d'Afrique illustrent parfaitement les procédés de l'école impérialiste; 
et la guerre elle-même a fourni à la propagande poursuivie depuis vingt 
ans par les chefs de l'école l'appoint énorme des faits accomplis. 

En 1852, l'Angleterre avait reconnu aux Hollandais émigrés de la 
Colonie du Cap au nord de la rivière Vaal le "droit d'administrer leurs 
♦propres affaires et de se gouverner sans aucune intervention de la part 
du gouvernement de Sa Majesté." C'est l'origine du Transvaal, devenu, 
en 1858, la République Sud-Africaine. En 1854, sir George Clerk 
reconnaissait, au nom de Sa Majesté Britannique, l'Etat Libre d'Orange. 
Au cours des vingt années qui suivirent, l'Angleterre conclut avec 

(1) Toutes ces citations sont extraites et traduites du Times et consignées dans les 
pièces justificatives de ma brochure: "Grande-Bretagne et Canada", Montréal, 1902. 



— 115 — 

les Boers plusieurs conventions et traités, dont la plupart avaient 
pour objet de déterminer les frontières communes des Républiques 
hollandaises et des possessions anglaises. En 1877, à la suite d'une 
querelle survenue entre les Boers et les indigènes, le gouverneur 
du Cap, sir Theophilus Shepstone, fit main-basse sur le Trans- 
vaal, sans plus de façon, et l'annexa à la Colonie du Cap (1). Les Boers, 
vaincus mais non soumis, s'apprêtèrent à reconquérir leur indépen- 
dance. En 1881, après une longue et patiente préparation, ils prirent 
Jes armes et battirent les troupes anglaises dans deux rencontres succes- 
sives, à Laing's Nek et à Majuba. Les impérialistes et les jingos récla- 
mèrent à grands cris la revanche de l'Angleterre et le châtiment rigou- 
reux de ces paysans qui avaient l'audace de ne pas vouloir devenir bri- 
tanniques. Gladstone avait repris le pouvoir, l'année précédente. Il 
eut le rare courage et la loyauté de réparer l'iniquité commise par ses 
prédécesseurs: il rendit au Transvaal son autonomie intérieure, tout en 
réservant à l'Angleterre une certaine suzeraineté, assez mal définie du 
reste. Trois ans plus tard, en 1884, il compléta son oeuvre de justice. 
Il libéra la République sud-africaine de toutes ses entraves, sauf 
une, qui interdisait aux Boers de conclure des alliances étrangères sans 
Je consentement de la Grande-Bretagne. 

Naturellement, les patriotes anglais rugirent. Pour la première 
fois dans l'histoire de l'Empire britannique, un ministre anglais osait 
faire mentir l'axiome national: "What we hâve we hold", auquel les 
expansionnistes commençaient à ajouter cette rallonge ultra-prussienne: 
"and what we don't hâve we take". Gladstone tint fermement tête à 
l'orage. Il répliqua noblement que l'Angleterre était assez puissante 
pour être juste; Shepstone avait affirmé à tort, en 1877, que les Boers 
désiraient l'annexion de leur pays à l'Empire; la suite des événements 
avait démontré la fausseté de cette prétention; c'était le devoir du gou- 
vernement britannique de réparer son erreur et de rendre aux Boers 
l'indépendance dont ils avaient été injustement dépouillés. 

C'est une noble page dans l'histoire de la Grande-Bretagne; mais il 
faut bien avouer qu'elle valut à celui qui l'a écrite l'opprobre et la ma- 
lédiction d'un grand nombre de ses compatriotes. Les deux actes qui 
ont le plus nui à Gladstone et aux vrais libéraux dans l'esprit des An- 
glais, ce sont deux mesures de justice et de liberté: le rétablissement des 
droits violés de la République Sud-Africaine et la tentative de mettre 
fin à l'odieuse tyrannie qui pesait sur l'Irlande depuis plus de trois siè- 
cles. Ceci suffit à indiquer les tendances véritables de l'impérialisme 
britannique et sa parfaite similitude de fond avec l'impérialisme alle- 
mand ou russe. 

L'homme qui avait organisé la révolte des classes populaires an- 
glaises contre le Home Rule était tout désigné pour ameuter les préju- 
gés, l'orgueil et la cupidité de la race contre la "honteuse capitulation" 

(1) L'un des prétextes invoqués par Shepstone pour justifier cette spoliation, c'est 
que la toute-puissance anglaise devait protéger les chefs de tribus contre les exactions des 
Boers. Quant il eut accompli son dessein et dépouillé les Boers de leur souveraineté, il 
exigea des chefs zoulous, pour le compte de Sa Majesté Britannique, le paiement du tribut 
qu'avait réclamé le gouvernement du Transvaal. Ce seul trait suffit à marquer le carac- 
tère hypocrite de l'impérialisme anglais. 



— 116 — 

de Gladstone au Transvaal: c'est ainsi que les impérialistes et les jingos 
désignaient l'acte de justice du m grand homme d'Etat chrétien ", qui 
eut plus d'une fois l'honneur d'être en butte aux sarcasmes et à la colère 
des adorateurs de la force brutale (1). 

La volte-face de Chamberlain sur la question sud-africaine 
fut aussi complète que son évolution sur le Home finie. Minisire libéral 
dans le cabinet qui avait consenti la Convention de 1881, il avait posé 
résolument cette question aux adversaires de Gladstone: "Pouvons-nous, 
je vous le demande, persister dans l'annexion de ce pays ipar la 
force, sans nous entendre accuser, je ne dirai pas de démence nationale, 
mais de crime national?" (2) Ce crime, c'est lui qui devait en assurer 
la perpétration, vingt ans plus tard ; il s'y prépara par une longue 
trame, savamment ourdie. Il fut puissamment secondé dans ses desseins 
par Cecil RHODES. Il est même difficile de dire lequel des deux ins- 
pira et dirigea l'autre. 

Cecil Rhodes — Le raid de Jameson 

C'est encore une figure étonnante que celle de ce forban de génie, 
digne émule de Warren Hastings et de Bob Clive. Parti tout jeune au 
Sud-tAfricain pour refaire une santé débile, il entra au service d'une 
compagnie minière. De simple commis, il monta rapidement l'échelle 
du succès et devint bientôt l'homme le plus puissant de l'Afrique Aus- 
trale. Unissant la politique aux affaires, il utilisa merveilleusement ces 
deux moyens d'action pour agrandir et consolider la puissance anglaise 
autant que sa fortune et sa situation personnelles. La découverte des 
mines d'or du Rand et des diamants de Kimberley favorisa singulière- 
ment ses desseins. Une foule de chercheurs d'or et de pierres précieu- 
ses, d'agioteurs et d'aventuriers de toutes sortes s'abattit sur les pays 
boers comme une nuée de corbeaux. Le Transvaal fut envahi par 
une population hétérogène et nomade dont le nombre total dépassa 
bientôt celui des Roers, fondateurs du pays. Cette situation impo- 
sa au gouvernement de la République la nécessité de prendre des 
mesures énergiques pour préserver l'ordre, mettre un frein aux cupidi- 
tés trop voraces et assurer la liberté du travail. Obligé d'augmenter 
considérablement son budget, il frappa d'impôts, fort modérés du reste, 
les riches produits des mines. 

Naturellement, ces mesures déplurent aux forbans étrangers, qui 
auraient voulu accaparer sans bourse déliée les richesses du pays et 
s'enrichir sans frein ni loi. 

Cecil Rhodes était alors au faîte des honneurs politiques. Pre- 
mier ministre de la Colonie du Cap, il avait eu le talent, tout 
comme Clive aux Indes, de conquérir la confiance et l'affection des 

(1) C'est lord SALISBURY qui a fait de Gladstone, nu moment de sa mort, ce magni- 
fique éloge, si rarement mérité par les hommes d'Etat du XIXe siècle. Par contre, les 
impérialistes anglais de la nouvelle école partagent entièrement l'avis de BISMARCK, qui 
se moquait du sentimentalisme du grand orateur: "Le professeur Gladstone", disait-il, — 
professeur de morale et d'idéalisme à une époque où la force prime le droit, où le succès 
légitime tout. 

(2)) Cité par Goldwin SMITH dans sa brochure : "Devant le Tribunal de l'Histoire", 
traduite par Henri Bourassa, Montréal, 1903 (p. 19). 



— 117 — 

habitants du pays. Cette situation exceptionnelle lui permit, en 1895, 
sans éveiller les soupçons, de fomenter sous main et même de sub- 
ventionner le raid du Dr Jameson, dont l'objet était de joindre les mé- 
contents du Rand, de renverser le gouvernement de la République et 
d'annexer son territoire aux possessions anglaises, pour la plus grande 
gloire de l'Empire et le profit des actionnaires des mines d'or et de 
diamant. Les conspirateurs avaient compté sans la vigilante énergie 
du vieux Kruger et des vétérans de Laing's Nek et de Majuba. Jameson 
et ses brigands furent faits prisonniers et la révolte réprimée en quel- 
ques jours. Kruger se montra magnanime. Aucune peine de mort ne 
fut prononcée ou exécutée. Le gouvernement du Transvaal poussa même 
la mansuétude jusqu'à remettre aux autorités britanniques Jameson et 
ses complices, qui s'en tirèrent avec une punition insignifiante. Quel 
contraste avec le supplice de Riel, infiniment moins coupable que Jame- 
son, et les répressions cruelles que les représentants de l'Angleterre ont 
infligées, à tant de reprises, aux chefs boers du Cap, du Transvaal et de 
l'Orange! La justice britannique établit parfois de singulières distinc- 
tions entre les châtiments qu'elle inflige, selon que les coupables ont 
violé à l'avantage ou au détriment de l'Empire les lois et l'ordre public. 

Détail important à rappeler : le tribunal qui condamna Jameson 
Jui appliqua les lois anglaises destinées à réprimer les entreprises à main 
armée contre les pays étrangers. C'était la reconnaissance juridique de 
la souveraineté et de l'indépendance de la République Sud-Africaine. 

Le parlement britannique ordonna une enquête, afin d'établir les 
causes lointaines de cet audacieux coup de main et les menées sourdes 
qui l'avaient préparé. Le ministre des Colonies — c'était Chamberlain 

— employa toutes ses ressources à faire échouer l'enquête; il y réussit. 
Il dut cependant laisser jeter Rhodes à la mer: la colère était trop vive 
au Caip; mais il eut l'audace de déclarer en plein parlement que M. 
Rhodes n'avait nullement failli à l'honneur (1). Ce certificat d'honneur, 
il le décernait à l'homme que la commission d'enquête venait de décla- 
rer coupable "d'avoir subventionné, organisé et encouragé une insur- 
rection armée contre le gouvernement de la République Sud-Africaine", 

— "d'avoir manqué gravement aux devoirs de ses fonctions officielles", 

— "d'avoir trompé le Haut Commissaire représentant le gouvernement 
impérial." (2) 

Quel fut le châtiment de ces crimes dont l'un au moins est punis- 
sable de mort dans le code de la plupart des nations? Celui de nos 
boodlers parlementaires ou municipaux: Rhodes perdit son portefeuille. 
Ce châtiment platonique, ce ne fut pas, du reste, la justice anglaise qui 
le lui infligea, mais la colère des habitants du Cap. Des tribunaux an- 
glais, il ne reçut pas même un mandat d'amener; et la reine d'Angle- 
tererre lui conserva son titre de Conseiller privé. Quelques années plus 
tard, le pirate Jameson était décoré par le Roi et devenait le chef du 
parti loyaliste du Cap. C'était logique. 

(1) A la Chambre des Communes britanniques, le 26 juillet 1897. 

(2) Cité par Goldwin SMITH dans la même brochure, pages 28 et 29. 



— 118 — 

Chamberlain, Rhodes et Cie 

Chamberlain et Rhodes restèrent amis et alliés. Ils se remirent 
aussitôt et sans relâche à la poursuite, un instant interrompue par la 
mésaventure de Jameson, de leur objet suprême: "peindre l'Afrique en 
rouge du Cap au Caire" et associer à cette vaste entreprise les "nations 
d'outremer" afin de les faire entrer dans la voie des contributions im- 
périales. 

Au partage de la domination universelle, ils conviaient la grande 
république américaine, fille de l'Angleterre, et l'Allemagne impé- 
riale, digne à leurs yeux de se joindre à la noble famille anglo-saxonne 
pour faire régner par toute la terre le culte de Thor, le dieu robuste des 
Teutons, si longtemps gêné dans son règne de force brutale par la miè- 
vrerie gallo-latine. 

Et comme ils étaient tous deux "hommes d'affaires" et politiciens 
fort pratiques, ils prirent des moyens très humains pour faire aboutir 
leur rêve. 

L'indulgence et la faveur scandaleuses dont Rhodes et son docile 
instrument Jameson avaient été l'objet de la part des autorités et du 
peuple de la Grande-Rretagne, avaient excité les méfiances des Roers 
de l'Orange et du Transvaal. 

Rs avaient compris avec raison que, derrière les émeutiers et les 
chercheurs d'or, se dressaient la cupidité et la soif de conquête de l'An- 
gleterre impérialiste. Ils se préparèrent froidement à ce combat du 
nain et du géant : Naboth prétendait garder sa vigne. Les deux 
républiques se lièrent par un traité d'alliance défensive. Naturellement, 
ces préparatifs entraînaient un accroissement de budget et d'impôts que 
le gouvernement du Transvaal préleva sur les revenus grandissants des 
mines. C'était juste, puisque les propriétaires et les profiteurs de ces 
mines étaient virtuellement responsables de la situation qui imposait à 
l'Etat ces mesures de précaution. Soufflés par les agents secrets de 
Chamberlain et de Rhodes, les Uitlanders élevèrent alors une prétention 
exorbitante: celle d'obtenir à leur convenance des lettres de naturali- 
sation et le droit de vote, afin de s'emparer du gouvernement et du pays 
lui-même. Ils rédigèrent et firent circuler maintes pétitions exposant 
leurs griefs réels ou imaginaires. Un puissant mouvement de presse, 
préparé par Cecil Rhodes et stimulé par Chamberlain, porta l'écho de 
ces plaintes hypocrites et intéressées aux quatre coins de l'Empire bri- 
tannique; puis, quand les conspirateurs crurent l'opinion anglaise suf- 
fisamment empoisonnée, ils lancèrent un appel éperdu à la justice et à 
la protection de l'Angleterre, protectrice des opprimés... qui servent 
ses desseins. 

Un seul trait suffit à faire apprécier à leur juste valeur les mobiles, 
les tendances et les procédés de cette vaste conspiration. Tous ces ap- 
pels, toutes ces pétitions étaient censément faits au nom et dans l'intérêt 
des masses laborieuses, qui réclamaient, disait-on, le droit de vote el 
une législation plus conforme aux principes de la civilisation et de la 
liberté britanniques. Or, le groupe le plus nombreux de sujets britan- 
niques était celui des mineurs venus de la Cornouailles. Au nombre de 
plusieurs milliers, ils signèrent une contre-pétition adressée aux auto- 



— 119 — 

rites britanniques. Dans ce document, ils représentaient que les lois 
du Transvaal étaient plus favorables aux ouvriers que celles de l'Angle- 
terre; que la plupart des Uitlanders, ne songeant nullement à prendre 
racine au pays, ne pouvaient prétendre à la naturalisation et au droit 
de suffrage; qu'ils réclamaient le droit de vote dans des conditions où 
l'Angleterre elle-même le refusait au prolétariat des Iles Britanniques ; 
et que leur objet ultime était de renverser le gouvernement boer afin 
d'administrer le pays, non pas dans l'intérêt des ouvriers et du peuple, 
mais des propriétaires de mines et des agioteurs. 

L'armée des journaux à la solde de Rhodes et de ses complices fit, 
sur cette démarche significative, le silence le plus complet. Il n'en fut 
rien communiqué à la presse d'Angleterre et des colonies. Je doute 
même que cette pétition ait été produite au parlement britannique. 

Lorsqu'il crut la situation suffisamment préparée, Chamberlain prit 
ouvertement en mains la cause des Uitlanders. Il chargea le gouver- 
neur du Cap, sir Alfred MILNER, de signifier à Kruger les exigences 
de l'Angleterre. Kruger, tout en protestant de son droit de gouverner 
le pays selon sa constitution et le voeu de ses habitants, consentit à 
entrer en pourparlers avec le représentant de la Grande-Bretagne. Ce 
fut la conférence de Bloemifontein, au cours de laquelle le vieux Boer 
fit preuve d'un grand esprit de conciliation: il alla jusqu'à offrir de 
constituer une chambre spéciale dans laquelle les Uitlanders seraient 
représentés avant même d'avoir obtenu leurs lettres de naturalisation. 
A mesure qu'il cédait, le délégué britannique ajoutait "de nouvelles exi- 
gences et des prétentions plus exorbitantes. Il eut même l'audace de 
vouloir dicter la nature et la quotité des impôts au chef d'un pays dont 
la Grande-Bretagne, par son gouvernement, son parlement et ses tribu- 
naux, avait reconnu et proclamé l'indépendance absolue, du moins en 
tout ce qui touchait à son gouvernement intérieur. C'est à cette pres- 
sion tyrannique, à cette audacieuse tentative d'usurpation, que Cham- 
berlain osa plus tard donner figure de démarche conciliatrice. 

La conspiration aux colonies 

Tout en poursuivant ces manoeuvres qui ne pouvaient qu'aboutir à 
la guerre, la junte des forbans impérialistes mettait tout en oeuvre pour 
s'assurer la coopération des "nations-soeurs". Dans chacune des colo- 
nies autonomes, Cecil Rhodes envoya un délégué, accrédité par Cham- 
berlain et chargé d'éveiller les sympathies des coloniaux pour les "souf- 
frances" et les "griefs intolérables" des pauvres Uitlanders. 

Le missionnaire envoyé au Canada fut un nommé ALLEN, person- 
nage interlope aux gages de la puissante Compagnie à Charte dont 
Rhodes était le maître. Le Star, de Montréal, qui était entré dans le 
mouvement, fit son assiette dans l'opinion publique. Accueilli à bras 
ouverts à Rideau Hall, il eut ses grandes et ses petites entrées dans les 
coulisses du parlement. Il eut bientôt décidé le premier ministre, sir 
Wilfrid LAURIER, et le leader de l'opposition, sir Charles TUPPER, à 
se mettre d'accord et à soumettre à la Chambre le voeu que voici: 

" Cette Chambre a vu avec peine les complications qui ont surgi 
" dans la république du Transvaal, dont Sa Majesté est la suzeraine, par 



— 120 — 

"suite du refus d'aeeorder aux sujets de Sa Majesté, actuellement établis 
" dans ce pays, une participation égale dans son gouvernement. 

" Cette Chambre a vu avec une plus grande peine encore que l'état 
" de choses qui y existe a dégénéré en une oppression intolérable et a 
" produit une excitation considérable et dangereuse parmi diverses 
" classes des sujets de Sa Majesté dans ses possessions sud-africaines. 

" Cette Chambre, représentant un pays qui a pleinement réussi, en 
'" concédant des droits politiques égaux aux divers éléments de sa popu- 
" lation, à faire disparaître les causes -d'antagonisme et à faire accepter 
" avec satisfaction par tous son système actuel de gouvernement, désire 
" exprimer sa sympathie pour les efforts tentés par les autorités impé- 
" riales en vue d'obtenir en faveur des sujets de Sa Majesté établis dans 
" le Transvaal la même mesure de justice et de reconnaissance politique 
u qui sera nécessaire pour assurer la pleine jouissance de libertés et 
"de droits égaux" (1). 

Cette proposition, inscrite subrepticement au feuilleton, fut votée à 
l'unanimité, un lundi matin, quelques jours avant la prorogation des 
Chambres et en l'absence des trois-quarts des députés. Pas un seul de 
ceux qui la votèrent ne l'avait lue. 'Le Premier Ministre lui-même l'avait 
acceptée toute cuite des mains de l'agent de Rhodes et de Chamberlain, 
sans se rendre compte de la gravité de l'acte qu'il posait. En un tour de 
main, il faisait décréter par la Chambre des Communes l'existence de la 
suzeraineté de l'Angleterre au Transvaal, — c'était une violation fla- 
grante de la vérité des faits, — et il liait le parlement canadien aux ma- 
noeuvres tortueuses poursuivies par Chamberlain sous le faux prétexte 
de faire rendre "justice" aux forbans du Rand et d'assurer à une bande 
d'agioteurs cosmopolites, en pays étranger, des "droits" politiques que 
le gouvernement canadien n'aurait jamais consenti, dans des circons- 
tances analogues, à reconnaître aux mineurs du Yukon. 

Des expressions d'opinion identiques furent obtenues des autres 
colonies par des moyens semblables. Inutile de dire que ces voeux ne 
furent jamais transmis à Pretoria. Ils furent interceptés au Colonial 
Office. Une fois muni de ces bons à payer des gogos des "nations- 
soeurs", Chamberlain poussa vivement sa pointe. Se souvenant sans 
doute des procédés de Bismarck, son idole et son modèle, il joua habile- 
ment sur les mots. Il entremêla les réponses à demi conciliantes et les 
provocations irritantes, de manière à pousser Kruger à la guerre, tout 
en se ménageant à lui-même une façade pacifique. Les Boers ne pou- 
vaient plus hésiter: le temps et la distance étaient leurs seuls alliés con- 
tre les forces et les ressources immenses de l'Empire britannique. Ils 
prirent les devants; ce qui permit à Chamberlain, quelques jours plus 
tard, d'affirmer au parlement et au peuple de la Grande-Bretagne que le 
Transvaal était le provocateur et que lui, Chamberlain, avait cherché 
jusqu'au bout à éviter le conflit et à régler la difficulté par la concilia- 
tion (2). 

(1) "Débats de la Chambre des Communes". 1899, (version française) col. 9002. 
Comme la plupart des députés du Québec, j'étais absent le jour où cette mot ; on fut votée. 

(2) I.es mémoires du général BUTLER, malheureusement écourtés, ont révélé une 
parUc des intrigues nouées par Chamberlain et Milner pour provoquer Kruger à la guerre. 
Ce loyal soldat, alors commandant de la milice de la Colonie du Cap, fut rappelé en Angle- 
terre parce qu'il refusail de se prêter à ces manigances criminelles, et qu'il avait prévu 
trop clairement les désa: très humiliants de la guerre d'Afrique. 



- 121 - 

Il mit la même astuce, la même audace d'exécution à susciter et 
à utiliser les offres de secours des colonies autonomes, dans cette guerre 
où le Royaume-Uni, avec ses 40,000,000 d'habitants, ses richesses colos- 
sales, sa flotte, la plus puissante du monde, et ses armées, mal organi- 
sées il est vrai, entreprenait de vaincre la résistance de deux petits peu- 
ples dont la population totale, depuis le vieillard centenaire jusqu'à 
l'enfant à la mamelle, n'égalait pas la moitié de la population actuelle de 
la ville de Montréal. 

Dès que la guerre parut inévitable, des offres individuelles de se- 
cours armé surgirent du Canada et de quelques-unes des colonies 
australiennes; mais céda ne faisait pas l'affaire de Chamberlain: ce 
qu'il voulait, c'étaient des offres officielles de contribution par les gou- 
vernements. Il n'avait pas oublié le précédent établi, en 1885, par da 
Nouvelle Galles du Suid. Il s'agissait maintenant d'en faire la règle de 
toutes les colonies autonomes. Il avait fait la langue aux gouverneurs- 
généraux, aux commandants de milices et à leurs affidés de la presse 
impérialiste. Au Canada, la campagne fut menée par le Star, sous 'la 
direction occulte de lord Minto et du général Hutton. Le Star lança sa 
fameuse consultation des maires de toutes les municipalités canadiennes. 
Il publia à grand fracas les réponses favorables à l'intervention du Ca- 
nada et jeta au panier les réponses défavorables ou douteuses (1). 

Par le jeu facile des fausses nouvelles et des dépêches truquées, on 
affirmait au Canada que les colonies austrailasiennes, qui n'étaient pas 
encore fédérées, étaient unanimes à intervenir; et en Australie, on for- 
çait la main des gouvernements en disant que le Canada prenait le 
devant dans cette croisade impérialiste. 

La résistance des colonies fut d'abord assez vive. 

Au parlement de la Nouvelle-Galles, un député, anglais de naissance, 
eut la crânerie de s'écrier : "Lorsque mon pays combattra pour une cause 
juste, je l'applaudirai; mais cette guerre est la plus inique que la 
Grande-Bretagne ait jamais entreprise, et j'espère que l'Angleterre sera 
vaincue." 

Au parlement de Victoria, un député, anglais lui aussi, accusa l'An- 
gleterre d'entreprendre la guerre "pour faire donner aux Uitlanders des 
droits politiques qu'elle refuse à ses propres sujets." C'était rigoureuse- 
ment exact. 

Dans l'Australie Méridionale, l'un des députés déclara "qu'il pren- 
drait plus volontiers les armes pour soutenir les Boers que pour aider 
aux rapaces Uitlanders." Le projet de loi autorisant le gouvernement 
à aider l'Angleterre ne passa qu'à une faible majorité de six voix à 
l'Assemblée législative; au Conseil législatif, ce fut le vote prépondérant 
du président qui sauva le ministère et la contribution. 

Au Queensland, la situation était plus intéressante pour nous, parce 
qu'elle se rapprochait davantage de celle du Canada. Le gouvernement de 
cette petite colonie avait été le premier à offrir; dès le 11 juillet, des trou- 
pes aux autorités impériales. Mais lorsque le parlement se réunit, au 
commencement d'octobre, pour délibérer sur la situation, l'opposition 
proposa un vote de censure contre le ministère et reçut l'appui de plu- 

(1) Je tiens ce détail topique de l'un des employés de la rédaction du Star. 



— 122 — 

sieurs des membres de la majorité. Le gouvernement se réchappa à 
grand'peinc (1). 

Premières résistances de M. Laurier - Campagne 
nationaliste de M. Tarte 

Naturellement, les agents de Rhodes et de Chamberlain eurent 
bon soin de ne rien laisser transpirer par le télégraphe de ces diver- 
gences d'opinion. Ils transmettaient chaque jour, en Angleterre et au 
Canada, des récits mirobolants de l'enthousiasme et de l'unanimité du 
peuple des antipodes en faveur de l'intervention des colonies. Au Ca- 
nada le gouvernement commença aussi par résister. J'ai rappelé, dans 
3a première partie de ce travail, l'opinion de sir Wilfrid Laurier, publiée 
dans le Globe, de Toronto, le 4 octobre 1899 (2). Cette opinion n'avait 
pas été donnée au hasard: le premier ministre en avait dicté lui-même, 
dans son cabinet, les termes précis, et ce, après mûre délibération avec 
ses collègues. 

Cette déclaration renfermait du reste un passage fort compromet- 
tant pour l'avenir. 

"A mon avis, disait le premier ministre, il est clair qu'il peut se 
" présenter des cas où [les troupes canadiennes] pourraient être en- 
" voyées pour combattre à l'étranger. Supposons, par exemple, que 
" l'Espagne déclare la guerre à la Grande-Bretagne. L'Espagne possède 
" ou possédait une flotte. Cette flotte pourrait appareiller pour venir 
" attaquer le Canada, comme partie de l'Empire. L'attaque est parfois 
<; le meilleur mode de défense. En ce cas, les troupes canadiennes pour- 
" raient être expédiées en Espagne. Il est tout-à-fait certain qu'elles 
" pourraient légalement être envoyées dans la Péninsule Ibérique. Le 
"cas de la République sud-africaine n'est pas analogue. ..." 

C'était ouvrir la porte aux pires aventures impérialistes. M. Lau- 
rier a toujours eu le talent de se garder des issues dans toutes les direc- 
tions. Mais, pour l'heure, il s'en tenait à la non-intervention. 

A tous ceux, partisans ou adversaires de l'intervention, qui lui 
signalaient les dangers de la campagne menée par le Star sous la direc- 
tion du gouverneur, — les uns pour l'engager à y céder et les autres à y 
résister par une contrencampagne, — il répondait invariablement: "E 
ne peut être question d'envoyer des soldats canadiens en Afrique: ce 
serait une folie criminelle." Ces paroles, M. Laurier les a dites en ma 
présence, le 2 octobre; et pour me convaincre de sa détermination, il 
me renvoya à l'interview que le Globe devait publier, et publia, en effet, 
le 4 octobre. Il venait de la dicter au correspondant de ce journal à 
Ottawa. C'est même Tunique fois où j'ai vu M. Laurier céder à un mou- 
vement d'impatience et laisser échapper une parole vive. J'insistais sur 
la nécessité de mener dans la presse ministérielle anglaise une campa- 
gne parallèle à celle que M. Tarte conduisait vigoureusement dans la 
Patrie, qui était à cette heure l'organe des nationalistes, avant même 

(1) Ces détails et plusieurs autres ont été recueillis dans les journaux d'Australie 
arrivés ù Ottawa longtemps après le dénouement de la comédie. Je les ai communiqués à 
la Chambre des Communes le 13 mars 1900. 

(2) Pièce justificative 59. 



— 123 — 

que la doctrine nationaliste n'eût pris corps (1). "Si vous ne créez un 
contre-courant dans la presse anglaise, lui disais-je, vous serez forcé- 
ment entraîné." — "Mais vous perdez la tête, mon cher Henri! Comment 
pouvez-vous croire que je commettrais la folie de me laisser entraîner au 
point d'envoyer des soldats en Afrique?" 

Le lendemain, le premier ministre partait pour Chicago où il était 
inivité à prendre part à une cérémonie quelconque, l'inauguration d'un 
bureau de poste, si je ne me trompe. Durant son ahsence, les choses 
marchèrent dru. Entre deux verres de scotch, le général Hutton se 
vantait de pulvériser le ministère. Sur les entrefaites, arriva une dépê- 
che de Chamberlain, acceptant les offres généreuses et spontanées 

que le Canada n'avait pas faites (2). 

Cette dépêche n'était du reste que la copie exacte de celles que le 
ministère des Colonies avait adressées à tous les gouverneurs des "na- 
tions soeurs", — à celles qui n'avaient rien offert comme aux autres. 
Cette manoeuvre audacieuse marquait à merveille la connaissance pro- 
fonde qu'avait Chamberlain des politiciens coloniaux de la nouvelle 
génération. A Macdonald ou à Cartier, à Howe ou à McGee, il n'aurait 
jamais osé lancé un tel défi : s'il eût risqué, la riposte ne se serait 
pas fait attendre. Mais la propagande impérialiste avait déjà porté ses 
fruits dans l'opinion. Les chefs des tribus d'outremer n'avaient pas 
perdu le souvenir des bonnes grâces et des honneurs dont M. Chamber- 
lain les avait comblés deux ans auparavant. Pour ceux des ministres 
coloniaux qui n'avaient pas encore fait d'offres, relever l'insolence du 
procédé, c'était dire qu'ils n'offriraient aucune contribution; c'était 
s'exposer aux injures des jingos et de la presse soudoyée par Rhodes ; 
c'était courir au-devant des accusations de "déloyauté" envers l'Empire. 
Pour M. Laurier, en particulier, c'était le démenti à ses belles envolées 
oratoires de 1897. Chamberlain, Rhodes et Milner avaient "allumé les 
feux sur les collines" d'Afrique, toute la presse jingoe "sonnait la trom- 
pette" et appelait les fils de l'Empire à la croisade contre l'Infidèle. 
Comment M. Laurier pouvait-il refuser d'honorer sa promesse et de 
"faire ce qu'il pouvait pour aider l'Angleterre?" 

Volte face de M. Laurier — Ma démission 

A son retour de Chicago, le premier ministre trouva son cabinet en 
plein désarroi. La majorité de ses collègues, pris de panique, tout en 
condamnant l'intervention, trouvaient qu'il n'était plus possible de ré- 
sister à la clameur populaire. Seul, M. Tarte, — et peut-être, mais à un 
moindre degré, MM. Fisher, Paterson, Blair et Sifton, — opinaient pour 
ia résistance. Tous les ministres tombèrent finalement d'accord pour 
consentir à l'intervention dans les termes indiqués au décret du 13 oc- 
tobre que j'ai cité précédemment (3). 

(1) Pièce justificative 60. Il est assez amusant de rappeler que les jingos forcenés 
allèrent briser les carreaux de la Patrie et lui faire un chahut en tout semblable à celui 
dont ils ont gratifié le Devoir cette année. Les fils Tarte sont plus soigneux de leur mo- 
bilier que ne l'était leur père. 

(2) Pièce justificative 58— dépêche No 18. 

(3) Pièce justificative 58 — dépêche No 93. Le décret porte la date du 14 octobre, 
jour où il fut contresigné par le gouverneur; mais c'est bien le 13 qu'il fut rédigé et 
adopté par le Conseil des ministres. 



— 124 — 

Une copie de ce décret fut envoyée au ministre des Colonies. 
CHAMBERLAIN, à qui sa magnifique impertinence avait déjà si bien réus- 
si, riposta par une dépêche où il remercie particulièrement les Canadiens 
et les autres coloniaux de cette manifestation de "leur désir de partager 
les risques et les fardeaux de l'Empire." Il y voit " non seulement la 
"(preuve de l'inaltérable fidélité du Dominion et de son adhésion à la 
"politique poursuivie dans l'Afrique-Sud par le gouvernement de Sa 
" Majesté, mais aussi l'expression de ce sentiment croissant d'unité et 
" de solidarité des pays d'Empire, qui a caractérisé, depuis quelques an- 
" nées, les relations de la mère patrie et des colonies" (1). Il était im- 
possible de mieux marquer la signification véritable et le caractère 
permanent de la politique inaugurée par le Canada. Le puissant ministre 
des Colonies, comme un simple kaiser, déchirait le "chiffon de papier" 
sur lequel les ministres canadiens avaient inscrit si soigneusement leur 
puérile réserve des "principes bien connus du gouvernement constitu- 
tionnel et des pratiques coloniales." La "no précèdent clause" était 
remplacée par l'affirmation du nouvel impérialisme, et la contribution 
des colonies aux guerres de l'Empire devenait la coutume qui serait 
dorénavant suivie. 

Lord Minto et le général Hutton célébrèrent leur triomphe par des 
expressions d'opinion identiques à celles de leur chef. Le ministre de 
la Milice, M. Frederick Borden, — un anti-impérialiste pourtant, mais 
sujet aux emballetments oratoires, — déclara, quelques jours après la 
volte-face du cabinet, que cet envoi de troupes inaugurait une politique 
nouvelle. 

Malgré mon désir de tenir ma personne, mes paroles et mes actes 
aussi complètement que possible en dehors de cette revue rétrospective 
d'un chapitre intéressant de notre histoire, il me faut bien rappeler ici 
mon attitude et mes déclarations, puisqu'elles marquèrent le point de 
départ du mouvement nationaliste. 

Durant la courte période où le ministère subissait l'assaut des par- 
tisans de l'intervention, M. Laurier et M. Tarte m'avaient fait l'honneur 
■de m'appeler à Ottawa à plusieurs reprises. De ces entrevues, de 
ces conversations, je n'ai rappelé ici que celle du 2 octobre. Un de ces 
jours, je ferai peut-être le récit complet des péripéties, grandes et 
petites, de cette crise qui marque l'un des points tournants de notre his- 
toire. 

L'acte du gouvernement me paraissait d'une extrême gravité. 
Depuis l'adoption du voeu du 31 juillet, j'avais réfléchi aux conséquen- 
ces d'une capitulation devant les exigences et les intrigues de Chamber- 
lain. J'avais résolu de m'opposer de toutes mes forces à l'intervention 
du Canada dans la guerre; et j'en avais loyalement prévenu le premier 
ministre, dès le 2 août. Cette intervention ne pouvait être, à mes 
yeux, que le prélude et le signal d'une politique nouvelle, extrêmement 
dangereuse pour le pays et contraire aux principes les mieux établis 
de la constitution et aux traditions constantes de notre histoire. Dans 
la "no précèdent clause", je ne pouvais voir qu'une barrière illusoire 

(1) Pièce justificative 58 — dépêche No 95. 



— 125 — 

opposée à la pression impérialiste, et plus exactement encore un faux- 
fuyant du ministère pour excuser sa volte-face. 

Après plusieurs jours de réflexion et de consultation avec M. Tarte, 
je résoilus de donner ma démission et de me présenter de nouveau dans 
le comté de Labelle, afin de donner à mes électeurs l'occasion de se pro- 
noncer sur le principe de la contribution, en dehors de toute autre dis- 
cussion politique. Je motivai ma démission dans une lettre publique 
adressée au premier ministre et publiée dans la Patrie du 20 octo- 
bre (1). Le texte du décret du cabinet n'était pas encore connu au mo- 
ment où j'écrivais cette lettre; mais M. Tarte m'en avait indiqué la 
teneur. 

Après avoir cité le passage de l'interview du 3 octobre dans lequel 
M. Laurier affirmait que le gouvernement n'avait pas le droit d'envoyer 
des troupes en Afrique sans le consentement du parlement, j'ajoutais: 

"L'arrêté ministériel qui décrète l'enrôlement et l'expédition de 
" nos troupes réserve, paraît-il, l'avenir et empêche cette action d'être 
" considérée comme un précédent. 

" Le précédent, Monsieur le ministre, c'est le fait accompli. 

" Le principe en jeu est l'axiome par excellence du libéralisme an- 
" glais, c'est la base même du régime parlementaire : No taxation with- 
" ont représentation. Et l'impôt du sang constitue la forme la plus lourde 
" des contributions publiques. 

" Il s'agit de savoir si le Canada est prêt à renoncer à ses préroga- 
tives de colonie constitutionnelle, à sa liberté parlementaire, au pacte 
" conclu avec la métropole après soixante-quinze ans de luttes — et à 
" retourner à l'état primitif de colonie de la Couronne. 

" Il s'agit de décider si le peuple canadien sera appelé à prendre 
"part à toutes les guerres de l'Empire sans que les portes du cabinet et 
" du parlement impériaux lui soient ouvertes, sans même que ses repré- 
" sentants et son gouvernement soient consultés sur l'opportunité de ces 
"luttes sanglantes. 

" Je ne consentirai jamais à appuyer cette politique rétrograde." 

La Patrie fit bon accueil à mon attitude. Dans un article publié le 
21 octobre, M. Tarte approuva sans réserve ma définition de principe. 
Afin de sauver la face du ministère, il insistait sur le " non précédent": 
" Nous disons hautement et fermement que le départ des volontaires, 
" dans les circonstances et dans les conditions où il se fait, n'est point 
"et ne sera point un précédent" (2). 

Je convoquai une série de réunions publiques dans ma circonscrip- 
tion électorale. Dès la première de ces réunions, tenue à Papineauville, 
le 22 octobre, je posai la question sur le terrain constitutionnel et je fis 
entrevoir les conséquences de la politique dangereuse inaugurée par le 
gouvernement: 

" Si aujourd'hui, disais-je, Ton demande 500 soldats au Canada pour 
" aller combattre contre une nation de 300,000 âmes, que sera-ce quand 
" l'Angleterre aura à lutter contre un peuplé puissant? 

(1) Pièce justificative 61. Cette lettre a été écrite et envoyée au premier ministre 
entre le 15 et le 20 octobre. 

(2) Pièce justificative 60. 



— 126 — 

" La voyez-vous aux prises avec la Russie? Alors l'on fera lever 
" des milliers de Canadiens qu'on arrachera à nos paisibles campagnes 
" et aux douceurs de la vie domestique pour les envoyer dans les steppes 
" glaciales de la Sibérie. 

" Que serait-ce encore si la mère-patrie allait porter la guerre en 
* Allemagne? 

" A ce compte, nos fils devront s'attendre à partir au premier signal 
" pour les quatre coins du globe sans profit pour eux-mêmes ni pour la 
" patrie qui a tant besoin de leurs bras et de leur intelligence pour pros- 
"pérer et grandir" (1). 

Retour à la Chambre — Naissance du mouvement nationaliste 

Réélu sans opposition, en janvier 1900, je rentrai à la Chambre aux 
bras de M. Tarte et de M. Monet, député de Laprairie-Napierville. Le 
ministre des Travaux Publics m'avait lui-même fort obligeamment offert 
d'être mon parrain. Il tenait à faire savoir à ses collègues et à tout le 
monde que s'il avait cédé devant l'orage il était tout disposé à favoriser 
l'opposition au courant impérialiste. Cet incident fit scandale. Les 
torys crurent y voir la preuve que ma démission avait été concertée avec 
le ministère. Il n'en était rien; mais l'attitude du ministre des Travaux 
Publics favorisait ces soupçons. Nul doute que cette attitude s'écartait 
singulièrement des règles de l'étiquette parlementaire; mais comme je 
ne demandais pas mieux que de compromettre le ministère et de lui 
donner toutes les occasions de réagir contre le courant qui l'avait en- 
traîné, j'encourageais très volontiers les ministres dans toutes les mani- 
festations qu'ils étaient disposés à faire pour exprimer leur adhésion à 
mes idées. 

Au risque de fortifier la légende d'une conspiration avec les minis- 
tres, je repris mon siège à droite du président et je m'abstins de toute 
attaque inutile contre le ministère. Du reste, je n'avais pas d'autre 
alternative. Je reprochais à M. Laurier et à ses collègues d'avoir cédé 
à la pression de Chamberlain et des impérialistes. Sir Charles Tupper 
et les torys leur faisaient un crime de n'avoir pas fait davantage pour 
l'Empire. Il n'y avait donc rien à attendre de l'opposition conservatrice. 

Ma principale préoccupation était d'obtenir de la Chambre une 
ratification de la no précèdent clause et de faire donner un démenti aux 
déductions compromettantes que Chamberlain avait tirées de la décision 
du gouvernement de participer à la guerre. Je rédigeai la proposition 
suivante: 

" Cette Chambre insiste sur le principe de la souveraineté et 
" de l'indépendance du parlement comme étant la base des institutions 
"britanniques et la sauvegarde des libertés civiles et politiques des ci- 
" toyens britanniques, et refuse, en conséquence, de considérer l'action 
" du gouvernement au sujet de la guerre de l'Afrique du Sud comme un 
" précédent qui doive engager ce pays dans toute action à venir. 

"Cette Chambre déclare, de plus, qu'elle s'oppose à tout chan- 
" gement dans les relations politiques et militaires qui existent actuelle- 

(1) Ce texte est emprunte au compte rendu de la Patrie du 23 octobre. 



— 127 — 

" ment entre Je Canada et la Grande-Bretagne à moins que tel change- 
" ment ne soit décrété par la volonté souveraine du parlement et 
"sanctionné par le peuple du Canada" (1). 

Je commençai par soumettre ce voeu au premier ministre, en lui 
suggérant de le faire proposer par un député moins compromis et moins 
compromettant que moi, un Anglo-Canadien de préférence. Je lui dé- 
clarai même que je ne tenais nullement au texte précis, pourvu que le 
. principe fut clairement exprimé. 

iM. Laurier fut vivement tenté d'accepter cette proposition. Il en 
délibéra longuement avec ses collègues. Au bout de huit jours, il me 
rendit mon texte en me disant que le cabinet se considérait suffisamment 
couvert par la réserve contenue dans l'arrêté ministériel du 14 octobre. 
Du reste, il ne chercha nullement à combattre ma détermination de 
saisir la Chambre de la question (2). 

C'est ce que je fis, le 13 mars 1900. J'appuyai ma proposition d'un 
discours dont certains passages ne manquent pas d'intérêt aujourd'hui. 
Après avoir disposé de quelques-uns des motifs d'ordre secondaire invo- 
qués par la presse et les députés ministériels pour justifier l'expédition 
des troupes canadiennes en Afrique, j'abordai le principal et le plus 
constant de leurs arguments : ' La participation des colonies à la guerre 
est une manifestation précieuse de l'unité de l'Empire et un avertisse- 
ment aux ennemis possible de l'Angleterre.' 

" Cette leçon, disais-je, est susceptible d'un double résultat. Elle a 
" donné à cette guerre une portée qui n'est point dépourvue de dangers 
■ pour le prestige de l'empire futur. Vous pouvez donner à cette leçon 
" la signification qui vous plaît; mais Je monde à qui vous la donnez 
" peut l'interpréter à sa guise. Le résultat final de cette guerre n'est 
•'point douteux; mais ses débuts ont été lents et pénibles; et ce monde 
" que vous défiez se réjouit à la pensée que les deux petites républiques 
" boers ont tenu en échec pendant quatre mois ' le plus vaste empire 
" qui ait été '. 

"Mais quelles que soient les conséquences de cette leçon pour l'An- 
" gleterre dans ses relations avec les autres puissances, sa portée actuelle 
" au Canada est une accusation directe contre notre gouvernement qui 
" n'a point convoqué les Chambres. Si nos ministres voulaient réelle- 
" ment donner une leçon et un avertissement, ils désiraient sans doute 
" que la leçon fût fructueuse et l'avertissement sérieux. Quelle est la 
" conséquence? Si nous envoyons deux mille hommes et si nous dépen- 
" sons deux millions pour combattre deux peuples dont la population 
" totale s'élève à deux cent cinquante mille âmes, combien d'hommes 
" armerons-nous et combien de millions dépenserons-nous pour com- 
" battre une puissance de premier ordre ou une coalition internationale? 

(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1900 (version française) col. 1829. Les 
extraits qui suivent sont également empruntés à cette version, col. 1791-1812. Le discours 
avait été prononcé en anglais; mais la traduction officielle est assez fidèle. 

(2) Il poussa même l'obligeance Jusqu'à me suggérer de proposer ce voeu comme 
amendement à la motion du ministre des Finances, "que la Chambre se forme en comité 
des subsides". Cela excluait tout sous-amendement. Je suivis ce conseil, ce qui permit 
au premier ministre de prétexter, pour demander à la majorité ministérielle de repous- 
ser ma proposition, la procédure même qu'il m'avait suggérée. C'était un habile coup de 
Jarnac. J'aime mieux l'avoir subi que porté. 



— 128 — 

" Et c'est, n'en doutons pas, aux grandes puissances et aux coalitions 
" éventuelles qu'on adresse cette leçon et cet avertissement. Si nous 
" avons jugé à propos de prendre part à l'enseignement, il doit s'en- 
" suivre que nous sommes prêts à participer à l'action lorsque le temps 
" sera venu d'appliquer la leçon. Alors, c'est le point de départ d'une 
" politique nouvelle qui nous donne de sérieux aperçus sur l'avenir de 
" notre pays. Ces aperçus peuvent être glorieux pour ceux qui ont soif 
" des honneurs militaires. Ils peuvent inspirer aux rhéteurs de belles 
" périodes sonores et des stances lyriques aux rimailleurs. Mais on pré- 
" pare par là une sombre destinée aux classes agricoles et travaillantes 
" de notre pays. On les menace du fardeau insupportable qui écrase 
" les paysans et les ouvriers d'Europe. C'est ce fardeau que les " Little 
" Englanders " et les " Petits Canadiens " avaient épargné jusqu'ici à 
" l'Angleterre et au Canada. 

" On ne saurait s'étonner que le gouvernement ait hésité à nous 
" ouvrir les portes de ce noir inconnu. Mais n'aurait-il pas été à propos 
"d'hésiter davantage et de faire connaître au peuple le résultat possible 
" de cet avenir incertain avant de nous y pousser par un simple décret 
" de cabinet? 

" On m'opposera, sans doute, la clause du décret déclarant que cette 
,; action n'est pas un précédent. J'avoue volontiers que cette clause est 
" tout ce que je puis approuver dans la conduite du gouvernement. Mais 
" je crains que ce soit un obstacle bien fragile à mettre en travers du 
" courant de militarisme tapageur qui entraîne en ce moment toutes les 
" possessions britanniques. C'est cette crainte que j'exprimais dans ma 
"lettre au premier ministre, lorsque je disais: "Le précédent, mon- 
" sieur, c'est le fait accompli "." 

Lord Minto et la Constitution 

Je notais ensuite l'interprétation donnée par M. Chamberlain et par 
la presse anglaise à la décision du gouvernement. Puis je citais les dé- 
clarations du gouverneur général, lord MINTO, rapportées par les jour- 
naux dans ces termes: 

"Le peuple du Canada ne désire point s'attacher à des arguties sur 
la responsabilité coloniale. Tout ce qu'il a fait, c'est d'insister pour 
que ces offres loyales soient manifestes et il se réjouit au fond du 
coeur que ces offres aient été acceptées de bonne grâce." 

"Ce régiment est la première offrande que le Canada fait à la 
grande cause impériale. C'est une nouvelle orientation et l'avenir 
est possible de grandes choses. La manifestation actuelle d'une union 
impériale est plus expressive qu'une constitution écrite ne saurait l'être. 
L'envoi de ces troupes peut faire surgir la question de la Fédération 
impériale; il n'y a pas lieu pour lui de discuter cette question. Il 
s'est toujours opposé aux constitutions écrites. Il préfère s'appuyer 
sur les sentiments du coeur." 

Et j'ajoutais: 

"Si le Gouverneur a voulu dire, en déclarant qu'il s'opposait aux 
" constitutions écrites, que la Grande-Bretagne se passait facilement de 
" constitution écrite, je suis d'accord avec lui. Mais dans notre pays, 



— 129 — 

" nous avons une constitution écrite. Et cette constitution n'est pas 
" seulement la forme légale de notre gouvernement; c'est [aussi] un 
" contrat solennel et sacré, conclu entre les diverses provinces de l'Amé- 
" rique Britannique du Nord. Ce contrat fut préparé avec grand soin 
" et beaucoup de sollicitude par les meilleurs hommes de ces provinces. 
" Ces hommes ne partageaient pas les mêmes croyances religieuses; ils 
" étaient nés de races différentes; ils appartenaient à des groupes poli- 
" tiques divisés entre eux. Ils unirent leurs efforts et leur bonne volon- 
" té, pour rédiger ce traité afin de mettre un frein à des rivalités dange- 
" reuses et d'offrir à l'univers le spectacle glorieux et réconfortant d'une 
" grande nation, libre et une, fidèle à la Couronne d'Angleterre. Les 
" corps représentatifs de chacune des parties contractantes acceptèrent 
"cette charte; le parlement de la Grande-Bretagne la ratifia; le sceau 
" royal y fut apposé. 

" Comme toutes les oeuvres humaines, celle-ci n'est point parfaite. 
** Elle peut subir des réformes et de nouvelles dispositions. Mais tant 
" qu'elle reste, elle reste ce qu'elle est, ayant droit au respect de tous les 
" citoyens,* grands et petits, riches et pauvres — de ceux qui ont mission 
" de la faire exécuter comme de ceux qui doivent s'y soumettre. L'in- 
" terpréter à la lettre peut être de "l'argutie coloniale"; la manipuler 
" sans respect peut devenir un crime contre la nation. Et lorsqu'il fau- 
" dra la modifier, ce ne sera point par correspondance entre Downing 
"Street et Bideau Hall — cette époque est finie dès longtemps — mais 
"par l'action libre et indépendante du parlement canadien et du parle- 
" ment anglais, soumise à l'approbation du peuple du Canada." 

A l'excuse que le ministère avait cédé aux voeux du peuple, j'oppo- 
sais cette réserve: 

" Il est vrai que, sous un régime démocratique, nous sommes les 
"serviteurs du peuple; mais le devoir nous incombe aussi de rensei- 
" gner et d'instruire le peuple; et c'est là ce qui fait la différence entre 
" une saine démocratie et une démagogie sans principes. Et si j'accuse 
"le gouvernement, ce n'est pas tant d'avoir cédé de guerre lasse devant 
" ce qu'il appelle l'opinion publique, mais parce qu'il a négligé d'éclai- 
" rer cette opinion par ses organes et ses partisans." 

Je m'attaquais ensuite à la fausseté de l'affirmation, maintes fois 
faite dans la presse impérialiste, que les offres de secours de toutes les 
colonies avaient été spontanées. A l'aide de renseignements précis venus 
d'Angleterre et d'Australie, je retraçais la trame des intrigues de Cham- 
berlain; et je poursuivais: 

" Je crois avoir démontré sans conteste combien fausse est la lé- 
" gende de cet enthousiasme délirant qu'on attribue à toutes les autres 
" colonies 

" Je crois avoir réussi également à faire voir de quelle façon extra- 
" ordinaire le secrétaire colonial a mené toute cette affaire, et avec quel 
" zèle l'ont appuyé les représentants du gouvernement anglais dans cha- 
" cune des colonies. Si nous connaissions la correspondance secrète 
" échangée entre Downing Street et les gouverneurs de toutes les colo- 
" nies, nous y verrions d'étranges choses. Mais nous en connaissons 
" assez pour nous permettre de dire que M. Chamberlain a profité de 



— 130 — 

" l'explosion de patriotisme qui s'est produite dans toutes les parties de 
" l'Empire, pour activer la réussite d'un projet depuis longtemps cares- 
"sé: la participation du Canada aux guerres de l'Empire; ou, en d'au- 
" très termes, la fédération militaire de la Grande-Bretagne et de ses 

"colonies Sans égard à cet article de l'arrêté ministériel, qui 

" veut que leur action ne soit pas considérée comme un précédent, le 
" premier ministre a avoué que cette voie venait d'être ouverte et que 
" l'air ambiant nous forçait, en quelque sorte, à y entrer. Il a, d'ailleurs, 
" ajouté que le Canada doit garder son indépendance d'action et le droit 
" d'apprécier chacun des conflits qui pourront surgir. 

" J'applaudis ces paroles, et je sais qu'en les prononçant, l'honorable 
" ministre est sincère. Du reste, elles sont conformes aux doctrines 
" qu'il a prêchées toute sa vie. 

" Mais comment va-t-il résister à l'influence de Downing Street? Il 
" était aussi sincère lorsque, le 3 octobre, il déclarait qu'il ne prendrait 
"aucune part à cette guerre; et dix jours après, son gouvernement dé- 
" cidait d'y participer. Et puis, les gouvernements changent; si celui- 
" ci n'a pas été capable de résistance, un autre le sera-t-il davantage?" 

Dangers de l'Impérialisme 

J'abordais ensuite le problème général des relations de la "Grande- 
Bretagne avec ses colonies autonomes. Au plaidoyer des impérialistes, 
j'opposais les arguments si vigoureusement énoncés, en 1893, par sir 
Charles Tupper, dans son discours de Winnipeg. Et j'ajoutais: 

"Je reconnais volontiers les différences d'époque et de circonstances. 
" En 1893, sir Charles Tupper cherchait à sauvegarder les intérêts du 
" Canada à Londres; en 1900, il est le chef d'un parti désemparé, il 
" mendie des votes au Canada. 

" Il doit m'être permis, cependant, de partager l'avis du Haut-Com- 
" missaire sans que le leader conservateur me dénonce comme rebelle 
" français. 

"Aux arguments convaincants de l'honorable baronet, j'en ajoute 
"un qui n'est, en somme, que le développement de sa théorie. Que le 
" nouveau mouvement réussisse; que l'action actuelle constitue un pré- 
" cèdent — nous nous trouverons peut-être un jour en face d'une situa- 
" tion singulière. Supposons la Grande-Bretagne en guerre avec une 
"puissance de premier ordre: la France, l'Allemagne ou la Bussie; nous 
" expédions dix mille, vingt mille, cinquante mille hommes, équipés et 
" armés; pendant que ces soldats marchent sur Paris, Berlin ou Saint- 
"Pétersbourg — route peut-être aussi longue que celle qui conduit à 
"Pretoria — un conflit s'élève entre les Etats-Unis et l'Angleterre; la 
guerre est déclarée: Je le demande aux impérialistes les plus féroces. 
- ^rop 



" qn^TrijMP TI rir a it i l du ( Trop^nn in fflflis flans l'Amérigiip (\n Nord? 

' Je ne le nie point, le nouveau mouvement me semble une attaque 
" aiguë de mégalomanie complètement étrangère à toutes les traditions 
" britanniques. Qu'est-ce qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est? Qu'est-ce 
" qui lui a attaché toutes ses grandes colonies, sinon une politique de 
"paix, d'industrie, de commerce, de décentralisation complète, mili- 
" taire et civile, une politique où elle laissait à chaque colonie le droit 



— 131 — 

* et le pouvoir de développer ses propres ressources suivant sa situation 
"particulière? 

"Oh! mais les temps changent! Oui, les temps changent et les hom- 
"mes aussi, d'après ce que je puis voir. Mais les transformations, na- 
" tionales ou individuelles, doivent s'opérer lentement, par degrés, et 
" surtout d'une façon rigoureusement conforme au tempérament de l'in- 
" dividu ou de la nation. 

" Pour ma part, j'ai encore foi dans les hommes et dans la politique 
" qui ont fait de l'Angleterre la terre classique de la paix et de la liberté. 
"Ces hommes occuperont un rang plus élevé dans les annales de l'his- 
" toire que les dominateurs bruyants et ambitieux qui veulent faire par- 
" ticiper l'Angleterre aux rapines territoriales auxquelles se livrent les 
1* autres nations! 

"Au Canada, j'ai encore foi dans les hommes et dans la politique 
" qui en ont fait un pays uni sous un régime fédératif. 

"Je ne demande pas l'indépendance maintenant, ni d'ici longtemps. 
" Non pas que l'indépendance ne soit, à mes yeux, la fin la plus légitime 
" et la plus naturelle qui puisse attirer une colonie. Mais nous ne som- 
" mes pas encore assez pénétrés du véritable esprit libéral anglais qui 
" doit inspirer le gouvernement responsable. Et les développements de 
" la question actuelle me confirment fortement dans cette opinion. Si 
"je voyais la constitution de mon pays livrée aux mains des éléments 
" qui composent, aujourd'hui, nos partis politiques, je craindrais qu'ils 
" n'en fissent " le plus monstrueux jeu de balle qui ait été ". 

" On m'a demandé ce que je voulais. La réponse est courte et di- 
" recte. Je veux qu'on respecte la constitution de mon pays telle qu'elle 
"est, et je dis à ceux qui n'en sont point satisfaits: Si vous voulez la 
"modifier, dites franchement ce que vous voulez. Ne venez pas au mi- 
"lieu d'une tempête populaire chercher à mettre le feu au temple. 

"M. Chamberlain et ses disciples fanatiques et ses apôtres incons- 
" cients nous conduisent à une révolution constitutionnelle dont per- 
sonne ne peut prévoir les conséquences. 

"Je l'ai déclaré ailleurs et je le répète ici: mes objections à tout 
"changement dans nos relations avec la Grande-Bretagne ne sont ni 
" aveugles ni déraisonnables. Je ne demande qu'à me laisser convain- 
" cre. Mais [j'insiste] sur un point : nous devons savoir exactement où 
" nous sommes et où l'on nous conduit. Avant qu'une évolution ne 
" s'opère, on doit établir nettement ce qu'on veut nous faire abandonner 
"et ce qu'on nous offre en retour. Et le parlement lui-même — et, à 
"plus forte raison, son comité exécutif — n'a pas le droit d'engager 
"l'avenir de ce pays sans connaître à fond le sentiment véritable du 
" peuple. 

" Je veux être bien compris sur cette question de la sanction popu- 
" laire. Je ne veux pas dire par là qu'il suffirait à un parti politique 
" d'émettre certaines idées vagues sur l'impérialisme et, reprenant le 
" pouvoir après une discussion générale de notre politique, de préten- 
" dre que le peuple l'a autorisé à modifier dans ses parties vitales notre 
" régime constitutionnel et notre état colonial. Qu'on soumette au par- 
lement des propositions claires et nettes; qu'elles soient discutées à 



— 132 — 

M fond et qu'un plébiscite, dégageant la question de tous les autres débats 
"politiques, la règle définitivement" (1). 

On me pardonnera, j'espère, ces copieuses citations. En reprodui- 
sant mes propres déclarations, je n'ai pas cédé au désir, légitime du 
reste, de prouver que j'avais prévu assez clairement les conséquences 
ultimes de cette première capitulation du Canada devant les exigences 
de l'impérialisme anglais. J'ai voulu démontrer surtout que, dès le 
début, le mouvement de résistance à l'impérialisme s'est inspiré des 

(1) On a prétendu que ce mode de consultation populaire est incompatible avec les 
principes et les traditions du gouvernement britannique. On a ajouté que le peuple est 
incapable de porter un jugement sûr et équitable sur des mat'ères aussi graves. 

Il y aurait beaucoup à dire sur tout cela. Lo'n de moi la pensée que le peuple est 
infaillible. Une longue pratique du régime parlementaire et électoral m'a éclairé sur la 
duperie des formules creuses du libéralisme doctrinaire et de la religion démocrat : que. 
Mais il en est de ceci comme du rég'me parlementaire lui-même. C'est la conquête bri- 
tannique qui en a doté ou affligé le Canada. Tant que notre const'tution restera ce qu'elle 
est et qu'on n'aura trouvé rien de mieux à substituer au régime démocratique et repré- 
sentatif, force nous est de le subir et d'en tirer le meilleur parti possible. On aurait de 
la peine à prouver que le régime plébiscitaire est moins logique et plus subversif de l'or- 
dre des sociétés que le régime parlementaire. Du moment que l'on admet et que l'on 
pratique la théorie du gouvernement représentatif, on attribue au peuple le droit de 
faire et de défaire à sa guise les ministères et les majorités parlementaires, et, par con- 
séquent, le pouvoir facultatif de ratifier ou de désavouer les lois et les mesures adminis- 
tratives. Mais alors, quelle objection sérieuse peut-on opposer au droit du peuple de se 
prononcer d : rectement sur l'une quelconque de ces mesures? 

Tel que pratiqué aujourd'hui, le régime électoral présuppose l'aptitude de la masse 
populaire, ou du moins de la majorité des électeurs de chaque c'rconscription, à choisir 
des mandataires consciencieux, intelligents, dévoués à la chose publique et compétents à 
résoudre tous les problèmes de gouvernement et de législation. Les partisans les plus 
aveugles du régime parlementaire admettront que les résultats ne répondent pas toujours 
à cet idéal. Prétendra-t-on que le même corps électoral, pris dans son ensemble, est 
moins apte à juger l'un quelconque de ces problèmes, dégagé des multiples entraves et des 
pires inconvénients du régime électoral: l'esprit de parti, la popularité ou l'impopularité 
personnelle des candidats, les abominables manoeuvres électorales, le conflit constant 
entre les intérêts généraux de la nation et le souci des intérêts locaux ou secondaires? 

A chaque élection, le peuple est appelé à porter un jugement sur l'ensemble de la 
politique générale et locale, sur chacune des mesures votées au parlement et sur le mé- 
rite respectif des candidats et des partis. Qui osera souten'r que le verdict populaire 
rendu dans de telles conditions est plus équitable et plus intelligent que ne le serait la 
décision du peuple sur un sujet particul'er? 

Affirmer que le régime plébiscitaire est incompatible avec l'esprit des institutions 
britanniques n'est pas mieux fondé, ni en droit, ni en fa' t. Quel est le principe fonda- 
mental du gouvernement britannique? C'est le droit du peuple d'approuver ou de con- 
damner, dans la personne de ses mandataires élus, tout ce qui touche au gouvernement 
et aux lois de la nat'on. Tout le reste: — universalité ou restriction du suffrage, condi- 
tions d'élig'bilité, pouvoirs respectifs de la Chambre haute et de la Chambre basse, res- 
ponsabilité du gouvernement, partage des pouvoirs entre la Couronne, le ministère et le 
parlement, ne sont qu'autant de formes partielles de l'application du principe. Ces ins- 
tituions ou ces usages se sont modifiés maintes fois au cours de Phisto're des peuples 
britanniques. Ils sont encore aujourd'hui en pleine et constante évolution. Le régime 
plébiscitaire n'est pas plus nouveau ni plus contraire à l'esprit des institutions britanni- 
ques que la responsabilité ministér'elle, systématisée par Robert WALPOLE, ne l'était il y 
a un siècle et demi. I-e plus traditionnel des hommes d'Etat britann ! ques contemporains, 
M. BALEOUR, ancien premier ministre, héritier d'une véritable dynastie parlementaire 
fsciitif-llcmcnt anglaise et conservatrice, a proposé la solution, par plébiscite, de la ques- 
tion de la réforme du tarif. Lui ou un autre a suggéré le même moyen d'en finir avec 
le problème irritant du Home Rule. 

La pratique du plébiscite occupe une place de plus en plus grande dans notre admi- 
nistration municipale, qui n'est que l'une des formes concrètes de l'application du principe 
des institutions britanniques. Pourquoi cette pratique serait-elle plus incompatible avec 
nos autres institutions représentâmes: assemblées législatives des provinces ou parle, nent 
fédéral? L'on pourrait même établir que, loin d'aggraver les inconvénients du régime 
électoral, elle tendrait à en atténuer quelques-uns, et des pires. 

Le parlement fédéral a décrété, en 1898, un plébiscite sur la proh'bition de l'alcool 
Pourquoi serait-il plus contraire à Pcspr't des Institutions britanniques do consulter le 
peuple sur un changement radical apporté à son état constitutionnel et aux relations de 
la colonie et de la métropole? 

Le projet de constitution de l'Australie fut soumis à un plébiscite, en 1398, dans cha- 
cune des colonies Intéressées. I,a Nouvelle Galles n'ayant pas donné le nombre de suf- 
frages approbatifs fixé par la loi qui avait décrété ce plébiscite, une nouvelle consultation 
fut ordonnée. Ce n'est qu'après ce second plébiscite que le parlement impérial vota la 
constitution. 



— 133 — 

principes fondamentaux de la constitution britannique et des traditions 
canadiennes les plus solidement établies; et que la propagande nationa- 
liste, née de mon opposition à cette première emprise de l'impérialisme, 
loin d'être une innovation dangereuse et l'expression de théories sub- 
versives, n'est que le prolongement de la lutte poursuivie pendant un 
demi-siècle par Lafontaine, Cartier, Macdonald et tous les Pères de la 
Confédération. A la lumière des preuves accumulées dans la première 
partie de cette étude, on ne contestera pas, je pense, que la participation 
du Canada à la guerre d'Afrique, tout comme sa coopération à la guerre 
actuelle, s'écartait violemment de l'entente conclue en 1865 et de la base 
des relations établies entre la Grande-Bretagne et le Canada en matière 
de guerre et de défense. 

Attitude louvoyante de M. Laurier — Élections de 1900 

M. Laurier esquiva fort habilement la question de principe. Sa ré- 
ponse constitue l'un de ses chefs-d'oeuvre oratoires — dans le genre où 
il excelle: celui d'éluder les difficultés en prenant la tangente et en dé- 
robant sa retraite par une série de feintes habiles. C'est dans ce discours 
qu'il osa bénir la guerre d'Afrique, fomentée par l'ambition de 
Chamberlain et de Rhodes et par l'insatiable cupidité des chercheurs 
d'or du Rand, comme la plus juste des guerres de l'Angleterre (1). Sans 
répudier la réserve de principe contenue dans l'arrêté ministériel du 14 
octobre, il prit un égal soin de n'apporter aucun tempérament aux dé- 
clarations subséquentes du gouverneur et du ministre de la Milice, ni le 
moindre correctif aux déductions de M. Chamberlain. 

M. Laurier remporta un succès éclatant. Son discours fut applaudi 
à outrance par les torys plus encore que par ses propres partisans; et 
la Chambre tout entière, à l'exception de dix voix, repoussa ma propo- 
sition. C'était l'inauguration de la politique louvoyante qui devait abou- 
tir à la Loi navale, à la contribution de $35,000,000 et à la complicité 
des deux partis dans la renonciation des principes posés par les Pères 
de la Confédération (2). 

La session terminée, j'entamai une campagne de propagande dans 
la province de Québec. Ces débuts furent modestes. M. Monet, député 
de Laprairie-Napierville, et M. Angers, député de Charlevoix, qui m'a- 
vaient courageusement appuyé de leurs discours et de leurs votes à la 
Chambre, m'accompagnèrent dans deux ou trois réunions publiques. 
Ailleurs, j'allai seul. La presse des deux partis faisait systématiquement 
silence sur le mouvement. La Patrie elle-même, tout en restant sympa- 
thique, devenait réticente. Les gros clients d'annonces et les patrons 
politiques — la Patrie était alors, à Montréal, l'organe français du parti 

(1) "Je suis... profondément convaincu, dans ma conscience et dans mon coeur, que 
jamais guerre plus juste ne fut entreprise par la Grande-Bretagne". Débats de la Cham- 
bre des Communes, 1900, (version française) col. 1834. 

(2) Le plus averti peut-être des journalistes anglo-canadiens libéraux m'écrivait, 
l'an dernier, que la participation du Canada à la guerre d'Afrique avait été l'erreur fatale 
du ministère et des libéraux canadiens. Cette erreur, il l'avait excusée et palliée au mo- 
ment où elle fut comm'se. Eclairé par les événements ultérieurs, il y voya't maintenant la 
première brèche à l'autonomie du Canada et la première conquête réelle de l'impérialisme. 
Il voulait bien ajouter que j'avais vu clair dans la situation. Cette opinion, il me l'ai 
répétée verbalement. 



— 134 — 

libéral — avaient forcé M. Tarte à mettre une sourdine à ses sympathies 
et à ses convictions. La dissolution du parlement vint interrompre cette 
campagne. 

Dans les provinces anglaises, les torys se ruèrent sur M. Laurier et 
M. Tarte, les accusant de déloyauté et de tiédeur envers l'Empire. Dans 
la province de Québec, les conservateurs français leur reprochèrent 
d'avoir sacrifié la paix et les libertés du Canada aux exigences de l'An- 
gleterre. Ce double jeu servit admirablement les desseins et les intérêts 
du parti libéral et permit à M. Laurier d'accentuer sa pose favorite de 
l'homme du " juste milieu ", prêt à incliner vers le nationalisme ou à 
verser dans l'impérialisme, selon les exigences du moment et la direc- 
tion des courants populaires. 

La victoire remportée, les partisans du ministère s'empressèrent 
d'affirmer que le peuple canadien, les Canadiens-français en particu- 
lier, avait approuvé la participation du Canada à la guerre. Je saisis 
Ja première occasion favorable pour démontrer la fausseté de cette allé- 
gation. A l'aide de copieux extraits des discours des ministres et de 
leurs candidats et des articles de la presse libérale, je prouvai que le 
ministère avait tout fait pour dérober aux yeux du peuple les consé- 
quences ultimes de son action et désavouer ses tendances impérialistes; 
et je proposai, appuyé par M. Angers, député de Charlevoix, le voeu sui- 
vant: 

" Tout en affirmant sans réserve le principe fondamental de 
''l'autonomie canadienne et en refusant de reconnaître que l'interven- 
" tion du Canada dans l'Afrique australe ait pu lier ce pays à une parti- 
" cipation future dans les guerres et la politique de la Grande-Breta- 
" gne, — 

" Cette Chambre croit que la contribution du Canada, en secours 
" effectifs et en deniers publics, à la guerre Sud-Africaine, donne au peu- 
" pie canadien le droit d'exprimer une opinion sur la question en con- 
" flit. 

" Cette Chambre rappelle donc humblement à Sa Majesté le Roi 
" Edouard VII, que le règne glorieux de son auguste mère, la Reine Vic- 
" toria, dont la mémoire restera à jamais chère aux Canadiens de toute 
" origine et de toute croyance religieuse, s'ouvrit au sein de la révolte 
"et de l'effusion du sang dans cette partie de ses possessions; que la 
" paix et la prospérité furent rétablies et pour toujours, lorsque les con- 
"seillers de Sa Majesté comprirent, ainsi que le disait lord Grey dans 
" ses instructions à lord Elgin, gouverneur du Canada, qu'il n'était " ni 
" possible ni désirable d'exercer le gouvernement d'aucune des provin- 
" ces britanniques de l'Amérique du Nord contrairement à l'opinion des 
"habitants"; que, depuis cette époque, Sa Majesté n'a trouvé dans au- 
" cune partie de son empire une population plus fidèle, plus dévouée et 
"plus heureuse que ses sujets canadiens-français. 

" Cette Chambre exprime donc l'espoir et le désir que le gouverne- 
" ment de Sa Majesté s'efforcera de conclure dans l'Afrique du Sud une 
" paix honorable, assise sur la loi des nations qui garantit l'indépendance 
" à tous les peuples civilisés et sur les vraies traditions britanniques qui 



— 135 — 

" respectent toutes les convictions nationales et religieuses et le prin- 
" cipe de l'autonomie coloniale. 

" Cette Chambre déclare de plus qu'il n'est pas nécesaire d'envoyer 
** de nouvelles troupes canadiennes dans l'Afrique australe et que l'en- 
" rôlement de recrues pour le corps de gendarmerie sud-africaine ne 
" devrait pas être permis au Canada." 

Naturellement, la proposition fut rejetée par les deux partis. 11 ne 
resta même, pour l'appuyer, que MM. Angers et Monet (1). 

Réaction nationaliste 

Cette première victoire de l'impérialisme fut suivie d'un mou- 
vement de réaction, même dans les provinces anglaises. Aux élec- 
tions de novembre 1900, les très rares députés anglais, de l'un ou de 
l'autre parti, accusés de sympathie pour les Boers et d'opposition à la 
participation du Canada à la guerre, avaient été réélus par des majorités 
considérablement accrues. Dans la province de Québec, le mot d'ordre 
était: ^'impériali sme es t un mythe, le gou vernement a été forcé de céder 
à_iin e explos io n de sent iment; mais il asauvé là situation en déclarant 
q ue ^expédition des troù"pè"S en~~"A7rique ne constitue pas an précédent' . 
Conservateurs et libéraux me taxaient volontiers de monomanie parce 
que je persistais à affirmer qu'à la prochaine occasion favorable, Cham- 
berlain et les chefs de l'impérialisme renouvelleraient leurs efforts, avec 
des chances de succès considérablement accrues par l'acte posé. On me 
trouvait non moins excessif quand j'insistais sur la nécessité de faire re- 
vivre, par une campagne active et persistante d'éducation publique, le 
nationalisme intégral qui avait préservé les libertés du Canada avant la 
Confédération. Afin de me documenter sur les tendances et les méthodes 
des chefs de l'école impérialiste, je fis, durant l'été de 1901, un séjour 
assez prolongé en Angleterre. A mon retour au Canada, je résumai mes 
constatations dans un discours prononcé au Théâtre National Français, 
le 20 octobre 1901. 

" En somme, disais-je, sous des dehors différents et avec d'autres 
** moyens d'action, le mouvement impérialiste part du même fond et 
" tend au même résultat que la lutte entreprise au XVIIIe siècle par le 
"gouvernement autocratique de Georges III: TAXER LES COLONIES 
" POUR LA DEFENSE DE L'EMPIRE. Avec cette franchise qui carac- 
" térise les hommes publics d'Angleterre et qui rend la discussion de la 
" politique anglaise toujours intéressante et fructueuse, lord Selborne, 
" sous-secrétaire d'Etat pour les colonies, l'a reconnu publiquement l'an 
" dernier. La seule différence qu'il y voit, c'est que les ministres de 
" Georges III eurent la maladresse de vouloir prélever eux-mêmes des 
" impôts sur les colonies, tandis que les ministres actuels s'efforcent 
" d'amener les colons à se taxer eux-mêmes au bénéfice de la métro- 
pole " (2). 

(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1901 (version française) col. 1358. 

(2) "Grande-Bretagne et Canada", Montréal, 1902 — p. 29. Ces discours de lord Sel- 
borne avait été prononcé en juin 1900, au quatrième congrès des Chambres de Commerce 
de l'Empire. Lord Selborne devint par la suite premier lord de l'Amirauté; nous le 
retrouverons poursuivant sa propagande impérialiste à la Conférence coloniale de 1902. 



— 136 — 

Sur l'évolution politique du gouvernement de l'Empire, je disais: 

" On parle d'un conseil consultatif, où chaque colonie enverrait un 
" nombre restreint de représentants. Ces délégués, qu'on pourrait ap- 
" peler ministres extra-cabinétaires (pardon du néologisme), transmet- 
" traient les décisions du conseil à leurs gouvernements qui les soumet- 
" traient à la ratification des parlements coloniaux. Inutile d'insister 
* sur le danger d'un tel système. En voyant l'influence que les autorités 
" impériales exercent à distance sur les ministres des colonies, on peut 
" affirmer que le gouvernement britannique saura maintenir sous le 
" joug les hommes qu'il aura à sa portée immédiate et sur qui il pourra 
" faire peser le poids de ses faveurs et de ses séductions. Dans toutes 
" les questions où les intérêts de la métropole et d'une des colonies seront 
"en jeu, le cabinet anglais ne manquera jamais de s'assurer une majo- 
" rite dans le conseil où, d'ailleurs, le Royaume-Uni sera longtemps 
" représenté par un nombre de délégués supérieur à celui des délégués 
" coloniaux réunis. 

" Il restera bien aux parlements des colonies le pouvoir de refuser 
" leur sanction. Mais ces décisions devenant des mesures ministérielles, 
" il faudra que les moeurs politiques changent notablement au Canada 
" pour que cette garantie soit efficace. 

" Ne croyez pas d'ailleurs que ce conseil surgisse tout à coup, cons- 
" titué par un acte du parlement impérial. Ce n'est pas la méthode an- 
" glaise. On connaît mieux là-bas l'art de préparer les évolutions cons- 
" ti tution nelles. 

" On va commencer par consulter les premiers ministres coloniaux 
" qui iront à Londres, l'an prochain, assister au Couronnement du Roi 
"et assurer Sa Majesté de la fidélité inviolable et de la naïveté robuste 
" de ses sujets des colonies. Ce ne sera du reste qu'une répétition du 
" Jubilé. 

" Puis, une nouvelle occasion, qu'on fera surgir au besoin, appellera 
" de nouveau nos représentants au pied du trône. Ces visites ctd limina 
"finiront par devenir régulières — et dans les intervalles, les agents 
" coloniaux sont toujours là, trop heureux de jouer le rôle des duègnes 
" de comédie qui portent les billets doux des amoureux illicites. Enfin 
" on donnera la sanction constitutionnelle aux faits accomplis. 

" C'est de cette manière que toutes les institutions britanniques se 
"sont établies" (1). 

Cette conférence fut publiée en brochure, accompagnée d'une masse 
de citations et de textes, dont l'ensemble démontrait l'ampleur et la 
persistance du mouvement impérialiste. 

Le véritable impérialisme anglais 

Dans Y Avertissement qui précédait cette brochure, je donnais cette 
définition de l'impérialisme britannique: 

" L'impérialisme anglais est un régime d'accaparement et de domi- 
" nation militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise 
" et nourri de cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme jin- 

(1) "Grande-Bretagne et Canada", p. 35-36. 



— 137 — 

" goïsme. Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : "Bri- 
" tannia rule the waves",... "Britons never shall be slaves",... "Trade 
" folloivs the flag",... "What we hâve we hold",... etc.; à ce dernier 
" axiome, le Premier-Ministre d'Ontario (1) a ajouté: "and what we don't 
"hâve, we take", et le bon sens public commence à surajouter: ". . .when 
" we can". 

" Ayant embrassé plus qu'elle ne peut étreindre, entourée d'enne- 
" mis ou d'indifférents, l'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de sol- 
" dats et de marins pour maintenir les oeuvres de son délire. N'en 
"tiauvant plus chez elle, elle s'adresse à ses colonies. Sachant qu'elle 
" ne peut atteindre son but sans détours, elle trompe, endort ou cor- 
" rompt les gouvernants des colonies et grise de chauvinisme leurs po- 
" pulations naïves. Elle nous arrache, sous des noms et des uniformes 
" variés — Carabiniers Royaux, Infanterie à cheval, Strathcona Horse, 
" Yeomanry — tout ce qu'elle peut de chair à canon; quitte à nous lais- 
" ser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous 
" serons fatigués de jouer ce rôle de dupes. 

" En un mot, le véritable impérialisme anglais, c'est la GONTRIBU- 
"TION DES COLONIES AUX GUERRES DE L'ANGLETERRE — en 
" hommes et en deniers, en hommes surtout." 

Aux sceptiques et aux incrédules, ignorants ou volontaires, qui 
niaient l'existence de l'impérialisme et ses dangers pour le Canada, 
je répondais: 

" Les gens qui trouvent plus commode d'engraisser que de se pré- 
" occuper de l'avenir de leur pays, affirment que personne ne songe à 
" l'impérialisme. 

"Que les repus ferment les yeux et les oreilles et refusent de croire 
"à tout ce qui peut déranger leur digestion, je le conçois. Mais que tant 
" de braves gens qui n'ont pas d'affaires politiques à soigner se bercent 
" des mêmes illusions, c'est ce que je comprends moins. 

"Deux causes peuvent expliquer cet étrange aveuglement: la pa- 
" resse intellectuelle qui nous envahit et nous paralyse; puis la force 
" de l'atavisme latin qui nous domine encore, nous, aux trois-quarts 
"Normands! Tandis que l'Anglo-Saxon fait, transforme et défait, sans 
" un bout de parchemin, lois, constitutions, royaumes, empires, — le 
"latin, logique et légiste, attend des programmes, des pronunciamentos, 
" des articles, des décrets, des textes numérotés, classés et étiquetés, 
" avant de croire que son état social subit une évolution. 

" Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, qu'avec une presse comme la 
"nôtre, la vérité ait peine à se faire jour. En Angleterre même, où les 
" grands organes de l'opinion publique constituent en somme la presse 
"la plus sérieuse et la plus loyale qui soit au monde, on ne fait que 
" commencer à se rendre compte de l'évolution impérialiste. " Cette 
" étrange croissance d'un empire nous a pris par surprise ", disait, l'an 
" dernier, lord Salisbury, impérialiste lui-même, comme Sganarelle était 
" médecin, malgré lui. Mais ce qu'on sait aujourd'hui, partout ailleurs 
" que dans la province de Québec, " c'est que cette vague énorme ", sui- 

(1) Sir George ROSS, plus tard sénateur. 



— 138 — 

" vant l'expression du duc de Devonshire, soulève et emporte la Grande- 
-Bretagne, — à sa perte, murmurent les uns, à sa gloire, clament les 
" autres." 

En dépit de la pénurie de nos ressources et du silence dédaigneux 
de la grande presse des deux partis, notre modeste propagande commen- 
çait à éveiller l'attention publique. M. Laurier, dont le flair politique 
était rarement en défaut, commençait à croire qu'il y aurait avantage à 
diriger la politique ministérielle dans la voie du nationalisme renais- 
sant. Les fêtes impériales qui accompagnèrent le couronnement d'E- 
douard VII, en 1902, lui donnèrent l'occasion d'opérer cette nouvelle 
courbe. 

Comme bien l'on pense, Chamberlain avait résolu de profiter de 
cette circonstance exceptionnelle pour fortifier la trame impérialiste 
et amener les gouvernements des colonies à se lier davantage à sa poli- 
tique de centralisation. Ses complices, en provoquant l'inique guerre 
d'Afrique et en y entraînant les colonies, avaient créé le fait accompli: 
il ne restait plus qu'à donner à l'acte posé une formule constitutionnelle 
et une sanction permanente, et à faire de la participation des colonies 
aux guerres de l'Angleterre la base du nouveau régime impérial. 

Le couronnement aurait dû avoir lieu en 1901. Mais l'heure n'était 
pas propice aux desseins du puissant ministre des Colonies. Après deux 
ans d'une lutte opiniâtre, la Grande-Bretagne et les " nations-soeurs " 
n'étaient pas encore venues à bout de la résistance des paysans boers. 
L'humiliation de l'Angleterre était complète, le prestige de son armée 
anéanti, l'incapacité de ses chefs militaires démontrée aux yeux du 
monde entier. Chamberlain comprit qu'il aurait peine à décider les 
coloniaux, tout naïfs et vaniteux fussent-ils, à s'associer à la ' grandeur ' 
et à la ' puissance ' de la Grande-Bretagne. Le Boi se donna fort à propos 
une entorse assez grave pour permettre d'ajourner les fêtes du couron- 
nement à l'année suivante. 

M. Laurier se prépare à la résistance 

Le 27 décembre 1901, le ministre des Colonies transmettait aux gou- 
verneurs généraux l'invitation du Boi conviant les premiers ministres 
des «olonies autonomes à prendre part aux fêtes du couronnement. Le 
23 janvier 1902, M. CHAMBEBLAIN télégraphiait à lord Minto que "le 
" gouvernement de Sa Majesté se propose de profiter de la présence des 
" premiers ministres au couronnement pour discuter avec eux les rela- 
" tions politiques de la mère-patrie et des colonies, la défense impériale, 
" les relations commerciales de l'Empire et d'autres matières d'un inté- 
" rêt général. 

" Si vos ministres désirent soumettre sur ces diverses questions des 
" propositions concrètes ou des résolutions, ou suggérer tout autre sujet 
" de discussion, je serais heureux d'en prévenir les autres gouverne- 
ments " (1). 

Cette fois, l'invite était formelle et directe. Sir Wilfrid LAUBIEB 

(t) Le texte de cette dépêche et celui de la réponse sont reproduits à la pièce jus- 
tificative 62. 



— 139 — 

riposta du tic au tac. Il dicta à lord Minto la réponse suivante, qui 
porte la date du 3 février 1902: 

" Des diverses questions mentionnées dans votre dépêche du 23 
" janvier, la seule, de l'avis de mes ministres, qui laisse entrevoir (gives 
" promise) d'une discussion utile, est celle des relations commerciales 
" entre les divers pays de l'Empire. Mes ministres se déclarent entiè- 
" rement satisfaits, sauf sur quelques points d'importance secondaire, 
" des relations politiques qui existent aujourd'hui entre la mère patrie 
" et les grandes colonies autonomes, et particulièrement le Canada. Etant 
" données les conditions différentes des colonies, ils n'anticipent pas 
" qu'aucun plan général de défense soit applicable à toutes." 

•La riposte était rude. Afin de l'adoucir, on ajoutait que "le repré- 
" sentant du Canada serait néanmoins prêt à accorder une attention 
" respectueuse à toute proposition qui pourrait être soumise par le gou- 
" vernement de Sa Majesté ou par les délégués des autres colonies." 

Dix jours après l'envoi de cette dépêche, la session s'ouvrit. Je fis 
produire la correspondance échangée entre les deux gouvernements. 
Elle scandalisa fort les ultra impérialistes. Le 15 avril, M. MACLEAN, 
député de York, interpella le ministère; il s'attacha particulièrement à 
la question du ' commerce préférentiel '. Le parlement britannique 
venait d'imposer un droit d'importation sur le blé. Le parti conserva- 
teur canadien voulait que le gouvernement en profitât pour réclamer 
une exemption en faveur des blés coloniaux, comme préliminaire de 
l'adoption de tarifs de faveur réciproque dans tous les pays de l'Em- 
pire 

De la réponse de M. LAURIER, je ne détache que les déclarations 
relatives à la défense impériale: 

" Ce serait un véritable suicide pour le pays, dit-il, que de se lancer 
"dans le gouffre des dépenses où les nations européennes, y compris 
"l'Angleterre, ont été entraînées par les besoins d'armements formi- 
" dables. Quelle est la situation respective de la Grande-Bretagne et du 
" Canada? La Grande-Rretagne est l'une des premières nations de 
"l'univers, la première peut-être sous plusieurs rapports, le centre du 
" plus puissant empire de nos jours, du plus grand empire depuis la 
" chute de l'empire romain. Par là même, elle est obligée de maintenir 
"une nombreuse armée permanente. La Chambre sait combien la né- 
" cessité d'entretenir une armée permanente a toujours répugné au peu- 
"ple anglais, comment celui-ci s'est toujours révolté à cette idée; mais 
"il a dû se plier aux exigences de la situation et entretenir constam- 
" ment une armée sur pied. La plus grande partie du budget de l'An- 
" gleterre est dévorée par les dépenses navales et militaires, et l'hono- 
" rable député voudrait nous mettre dans une pareille position et nous 
" faire partager ces dépenses 1 Toute autre est la situation du Canada. 
" C'est un immense pays ayant une population de cinq millions et un 
" tiers d'habitants disséminés sur une étendue de 3,000 milles de l'est à 
"l'ouest. Quels sont les plus lourds articles de son budget? Les travaux 
" publics, la colonisation, la construction de voies ferrées et le creuse- 
" ment des ports et de voies de transport. Voilà le champ où doit 
" s'exercer notre activité, et ce serait un crime de détourner une partie 



— 140 — 

des deniers nécessaires à l'accomplissement de ces travaux pour ache- 
" ter des canons, des fusils et des munitions de guerre" (1). 

Toute la députation ministérielle acclama cette profession de foi 
nationaliste. Je puis même affirmer sans exagération que les trois- 
quarts des députés conservateurs l'approuvèrent tacitement. 

Le 12 mai, le leader de la gauche, M. BORDEN, ramena la question 
sur le tapis. Il blâma fort discrètement le ministère d'avoir repoussé 
l'invite des autorités impériales à discuter le problème de la défense : 

" Comme je J'ai déjà dit en cette Chambre et ailleurs, je suis disposé 
" à affirmer avec autant de vigueur que n'importe qui la nécessité qu'il 
" y a pour le Canada de gouverner la dépense de ses deniers et de régler 
" lui-même la question de la défense impériale en ce qui se rapporte au 
" Canada" 

C'est, a quarante ans de distance, la réitération du principe posé 
par le ministère iMcDonald-Sicotte en réponse aux suggestions du duc 
de Newcastle (2). M. Borden avait évidemment oublié ces paroles fort 
sensées lorsqu'il fit voter par la Chambre, en 1912, une contribution de 
$35,000,000 à la flotte impériale et qu'il décida d'en abandonner l'em- 
ploi au gouvernement britannique. 

" Mais je ne vois pas, poursuit-il, pourquoi nous ne serions pas dis- 
" posés à discuter la question dont il s'agit avec les autorités impériales. 
" Trois avenirs possibles se présentent à ce pays. L'un est l'existence 
" comme nation indépendante; un autre est l'absorption par nos voi- 
" sins, l'annexion aux Etats-Unis d'Amérique; le troisième est la conti- 
" nuation des relations qui existent aujourd'hui entre le Canada et la 
" mère- patrie. Le troisième est l'état de choses que je voudrais pour 
" ma part voir devenir permanent; et tant qu'existera le lien qui nous 
" unit à la mère-patrie, il me semble que nous devons nous occuper de 
"la question de la défense de ce pays; et en rapport avec cette question, 
" il n'est aucune raison pour laquelle nous ne discuterions pas, au moins, 
" avec la mère-patrie, la question de la défense impériale, quand on nous 
"y invite d'une façon courtoise" (4734-5). 

Il ne suggère du reste aucun mode quelconque de contribution à la 
défense impériale. Tout Je reste de son discours est consacré à Ja 
question commerciale. Il presse le ministère de profiter de l'imposi- 
tion, en Angleterre, du droit d'importation sur les blés pour réclamer 
la " préférence coloniale ". Il reproche à M. Laurier et à ses collègues 
le traitement de faveur sans réciproque qu'ils accordent aux articles 
importés d'Angleterre. 

On voit qu'à cette heure de réaction, Je " loyal " parti conservateur 
cherchait à prendre la revanche de son servilisme passé et futur. 

La réponse du premier ministre est brève. Il maintient carrément 
l'attitude qu'il a prise dans la dépêche du 3 février. Il est prêt à dis- 
cuter toutes les propositions qui seront soumises à la Conférence. Le 
gouvernement de la Nouvelle-Zélande a donné avis d'une motion favo- 

(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1902 (version française) col. 2759. Les 
citat'ons qui suivent sont également tirées de la version française. Le chiffre de la co- 
lonne est indiqué après chaque citation. On trouvera le texte anglais à la pièce justifi- 
cative 63. 

(2) Pièce justificative 26. 



— 141 — 

rable à la réorganisation militaire de l'Empire. L'Australie semble se 
préparer à prendre la même attitude que le Canada. Cette attitude, 
M. LAURIER est déterminé à la maintenir jusqu'au bout: 

" Cela ne sert absolument à rien, dit-il, au point où nous en sommes 
"et dans ce parlement du Canada, de chercher à nous tromper nous- 
** mêmes sur ce que l'on peut avoir en vue avec ce sujet de la défense 
" de l'Empire. Si l'on projette tout simplement de discuter quelle part 
" le Canada devra prendre pour sa propre défense, et dans quelle mesure 
" nous devrons être prêts à sauvegarder l'intégrité du pays où nous 
" sommes nés et qui a reçu notre foi, où sont toutes nos espérances et 
" nos affections, nous serons certainement toujours disposés à discuter 
" un semblable sujet. Même je ne crois pas qu'il soit le moindrement 
" nécessaire de nous pousser à aborder une discussion de ce genre, car, 
" durant cette même session où nous sommes, le gouvernement a donné 
" sa parole, dans cette Chambre, qu'il serait prêt en tout temps à faire 
'.' là-dessus son devoir jusqu'au bout, et il a reçu pour cela l'appui una- 
" nime des deux partis. Mais la politique contemporaine comprend, 
" tant à l'étranger et en Angleterre qu'au Canada, et même peut-être dans 
" cette Chambre, une certaine école qui ne désirerait rien tant que de 
" plonger le Canada dans le gouffre du militarisme qui est maintenant 
"Je fléau de toute l'Europe. Je ne suis pas en faveur d'une semblable 
"politique" (4752-3). 

Conférence de 1902 — Chamberlain pousse sa pointe 

C'est dans ces dispositions que MM. LAURIER, FIELDINC et PA- 
TERSON partirent pour Londres après la session. 

Les pompes du couronnement terminées, CHAMBERLAIN se mit à 
la besogne. Il fut arrêté que la conférence siégerait à huis clos, " afin 
" que la discussion soit aussi libre que possible et que les membres puis- 
" sent exprimer entièrement et franchement les considérations et les 
" difficultés spéciales qui les affectent." Faut-il supposer que certains 
des délégués eussent éprouve quelque embarras à parler " franchement " 
au grand jour? Quoi qu'il en soit, il ne fut publié qu'un rapport som- 
maire des travaux de la Conférence (1). 

Dans son discours d'ouverture (p. 1 à 9), CHAMBERLAIN, après les 
compliments d'usage, entre résolument dans le vif de la question : " Je 
" déclare que notre objet ultime est de renforcer les liens qui nous unis- 
" sent. Cet objet, nous ne pouvons l'atteindre que par trois voies princi- 
" pales : en premier lieu, par nos relations politiques ; deuxièmement, 
"par un mode quelconque d'union commerciale; et en troisième lieu, 
" par l'étude des questions qui se rattachent à la défense de l'Empire." 

Sur le chapitre des relations politiques, il se réfère aux résolutions 
de la Conférence de 1897. Il reconnaît les difficultés qui entourent la 
solution du problème de la fédération des pays de l'Empire. Néanmoins, 
la participation des colonies à la guerre sud-africaine a fait mûrir la 

(1) "Papers relatinsr to a Conférence between the Secretary of State for the Colonies 
and the Prime Ministers of self groverning Colonies", June to August 1902 — Cd 1299. La 
citation ci-dessus se trouve à la page 1. Les citat'ons qui suivent sont également traduites 
de ce livre bleu. Le chiffre de la page est indiqué après chaque citation. 



— 142 — 

question. Cette coopération est " la preuve la plus éclatante des résul- 
" tats d'une union volontaire sans obligations formelles." Elle a créé 

en Angleterre "un sentiment d'obligations réciproques" "Ce serait 

" une erreur fatale de transformer l'enthousiasme spontané qui s'est 
" manifesté si vivement dans tout l'Empire en quelque chose qui eût la 
" nature d'une obligation, obligation qui ne serait peut-être aujourd'hui 
" assumée qu'avec répugnance ou acceptée simplement pour la forme. . . 
"Le gouvernement de Sa Majesté accueillerait avec faveur toute démar- 
" chc qui pourrait être faite dans le but d'amener une union plus définie 
"et plus intime; mais il croit que ce n'est pas à lui à faire cette démar- 
" che auprès de vous. Si la demande est faite, et lorsqu'elle sera faite, 
" elle devra venir des colonies. Si elle vient, elle sera accueillie ici 
" avec enthousiasme." 

M. Chamberlain rappelle cette parole de M. Laurier, prononcée en 
1897 : " Si vous voulez notre aide, appelez-nous dans vos conseils." — 
" Sir Wilfrid Laurier ", dit-il, non sans malice, " a expliqué dans des dis- 
" cours subséquents qu'il n'avait pas été compris très clairement." La 
parole était claire, mais elle avait été prononcée aux heures de griserie 
du jubilé de la Reine. De retour au Canada, M. Laurier avait jugé à 
propos de s'expliquer. Mais le pontife de l'impérialisme n'entend pas 
laisser perdre une offre si engageante. 

" Nous avons besoin de votre aide, s'écrie-t-il, nous avons besoin de 
" votre assistance dans l'administration de ce vaste empire qui est le 
" vôtre comme le nôtre " — avec cette légère différence que l'Angle- 
terre en retire tous les profits et que les " nations soeurs " n'en subissent 
à peu près que les inconvénients. — " Le Titan fatigué fléchit sous l'orbe 
"trop vaste de ses responsabilités." (The weary Titan staggers under 
the too vast orb of its fate). 

C'est la phrase fameuse qui a fait le tour des colonies et suscité 
tant d'absurdes expressions de pitié sur la détresse de la pauvre Angle- 
terre, se sacrifiant au salut de l'Empire. La vérité, comme le faisait si 
justement observer M. Ewart dans l'un des Kingdom Papers, c'est que 
si le " Titan fatigué " ploie les genoux, c'est sous le poids de l'empire 
qu'il a conquis à son bénéfice et des richesses immenses qu'il a amon- 
celées (1). 

" Nous avons porté le fardeau durant maintes années. Il est temps, 
" croyons-nous, que nos enfants nous aident à le supporter; et dès que 
" vous nous en ferez la demande soyez assurés que nous nous hâterons 
" avec joie de vous appeler dans nos conseils. Si vous êtes prêts, à un 
" moment quelconque, à assumer une part, une part proportionnelle des 
" fardeaux de l'Empire, nous sommes prêts à nous entendre avec vous 
" sur toute proposition qui aura pour objet de vous donner une voix 
" correspondante dans la politique de l'Empire." 

C'est, on s'en souvient, le principe d'équité posé par lord Elgin dès 
1854. 

Nous verrons, par les déclarations de M. Asquith et de M. Harcourt, 
en 1911 et en 1912, quelle sorte de "voix correspondante" les autorités 

(1) "Kinrdom Paper*" — No 11, novembre 1912, p. 13 à 22. 



— 143 — 

impériales sont prêtes à accorder aux "nations-soeurs" dans les conseils 
de l'Empire. 

M. Chamberlain n'a aucune objection de principe contre la repré- 
sentation des colonies au parlement impérial; mais il croit plus pratique 
de débuter par la " la création d'un véritable Conseil d'Empire, auquel 
seraient soumises toutes les questions d'intérêt impérial." Ce Conseil 
commencerait par être purement consultatif. " Nous sommes tous accou- 
tumés à la lenteur des évolutions que nos diverses constitutions ont 
subies." Peu à peu, ce Conseil exercerait " des fonctions executives et 
peut-être aussi des pouvoirs législatifs." En attendant, la conférence 
pourra se réunir périodiquement et traiter des deux sujets qui exigent 
l'attention immédiate: la défense de l'Empire et les relations commer- 
ciales des pays qui le composent. 

C'est bien le programme que j'avais prévu l'année précédente. 

Mais si la participation effective des représentants des colonies au 
gouvernement de l'Empire ne presse pas, leur contribution à sa défense 
est urgente. L'astucieux ministre dresse un tableau comparatif des dé- 
penses faites par le Royaume-Uni et par chacune des colonies autonomes 
pour l'entretien de leurs forces respectives de terre et de mer (p. 42). 
Il passe soigneusement sous silence les sommes énormes que les colonies 
sont forcées de dépenser chaque année pour peupler leurs territoires in- 
cultes et les mettre en valeur, et pour construire leurs immenses voies de 
transport. Il feint également d'ignorer les contributions indirectes que 
ces jeunes pays, le Canada en particulier, ont versé à la défense de l'Em- 
pire, ainsi que sir Alexander Campbell, en 1887, et sir Charles Tupper, 
en 1893, l'avaient clairement démontré. 

Il ose affirmer que, sans ses colonies, la Grande-Bretagne pourrait 
réduire considérablement son budget de la guerre. " Tant que les colonies 
" étaient jeunes et pauvres ", il était " juste et naturel que la mère patrie 
" se chargeât de la protection de ses enfants. Mais maintenant que les 
"colonies sont riches et puissantes, qu'elles croissent chaque jour par 
" sauts et par bonds, leur prospérité matérielle promet de rivaliser avec 
" celle du Royaume-Uni, et il me semble incompatible avec leur situa- 
" tion, avec leur dignité nationale, qu'elles laissent la mère patrie porter 
* la totalité de cette dépense." 

Cet argument, absolument faux du reste, atteignait les coloniaux 
au point le plus sensible de leur épiderme : la vanité du parvenu. Il est 
devenu le leit motiv de tous nos impérialistes. Et pourtant, l'exacte vé- 
rité, c'est que d'Angleterre est infiniment plus riche que toutes ses pos- 
sessions d'outremer prises collectivement et que si elle perdait le Cana- 
da et ses autres colonies, " elle ne pourrait réduire son armée d'un seul 
soldat, ni sa flotte d'un seul navire. Il lui faudrait même plus de soldats, 
de marins et de vaisseaux de guerre qu'elle n'en possède aujourd'hui." 
Cette affirmation si juste de sir Charles Tupper, le témoignage unanime 
des plus hautes autorités civiles et militaires de la Grande-Bretagne l'a 
confirmée à maintes reprises. Il fallait toute l'audace du "politicien 
yankee " qu'était Chamberlain et sa connaissance profonde de l'ignorante 
crédulité des coloniaux pour baser son appel sur une donnée aussi falla- 
cieuse. 



— 144 — 

Sur le problème des relations commerciales, il invite la libre et fran- 
che expression de toutes les opinions. Le but suprême à atteindre, c'est 
le commerce libre entre les pays d'empire. Il s'empresse d'admettre 
qu'il est impossible d'y arriver dans un avenir prochain. Le régime pro- 
tectionniste de la plupart des colonies s'y oppose. C'est à elles de tracer 
la voie en accordant un traitement de faveur aux importations anglaises. 
Le Canada est déjà entré dans cette voie; mais il devra faire beaucoup 
plus avant d'espérer que le Royaume-Uni réponde à cette avance par 
des faveurs réciproques: le tarif préférentiel adopté par le Canada en 
1897 et considérablement accru en 1900 n'a pas donné les résultats qu'en 
espéraient les Anglais. 

Comme il n'entre pas dans le cadre de cette étude de faire l'histori- 
que de cet aspect du problème impérialiste, je rappelle tout de suite que 
cette méconnaissance de la générosité canadienne dépita singulièrement 
nos représentants. Ils firent consigner dans le rapport de la Conférence 
un énorme tableau analytique des importations du Canada, démontrant 
l'influence du tarif de faveur sur le mouvement du commerce de la colo- 
nie (p. 83) ; et ils ripostèrent au déchiquetage que le ministre avait fait 
de leur oeuvre de prédilection par un mémoire dont la conclusion ren- 
ferme une menace à peine déguisée : 

"Les ministres canadiens désirent faire comprendre qu'ils ont 
" adopté cette politique avec le ferme espoir et dans l'expectative que 
"Je principe du commerce préférentiel serait adopté plus généralement 
" par les colonies et que la mère patrie ferait bientôt l'application du 
"même principe en exemptant les produits des colonies de tout droit 
" de douanes. Si, après avoir tenté tous les efforts possibles pour ame- 
" ner un rajustement de la politique douanière de l'Empire, le gouver- 
nement canadien constate que le principe du commerce préférentiel 
" n'est pas généralement acceptable aux colonies ou à la mère patrie, 
" alors le Canada sera libre d'agir comme i! jugera nécessaire de le 
"faire en présence de ces conditions" (p. 37-38). 

Cette menace est restée vaine comme beaucoup d'autres professions 
de foi. Treize ans plus tard, le parti libéral reprochera au gouverne- 
ment conservateur de pécher contre la " dévotion " à l'Empire, parce 
qu'il osera augmenter les droits de douanes perçus sur les marchandises 
anglaises, même dans une proportion moindre que l'impôt prélevé sur 
les importations étrangères, afin de couvrir une partie des frais encou- 
rus par le Canada pour participer à la guerre d'Europe. 

Défense navale Politique agressive 

Naturellement, la première question débattue fut celle de la défense 
navale. Elle intéressait particulièrement les colonies australiennes, 
dont les ministres britanniques voulaient accroître les responsabilités 
afin de décharger d'autant le budget de la métropole. 

L'Amirauté avait préparé pour la Conférence un mémoire sur "la 
"' puissance maritime et les principes qui s'y rattachent." La caracté- 
ristique de ce document, c'est l'affirmation que l'Empire britannique 
doit abandonner i'idée de défense et adopter une attitude hardiment 
agressive. 



— 145 — 

" Dans les observations qui précèdent ", — observations générales 
et nomenclature des éléments concrets de la puissance navale de l'Em- 
pire britannique — " le mot défense n'apparaît pas. Il est omis à des- 
sein; car l'objet principal de la flotte britannique n'est pas de défen- 
" dre quoi que ce soit, mais d'attaquer les flottes de l'ennemi et d'assurer 
" par leur défaite la protection des possessions britanniques, de la ma- 
*' rine et du commerce [de l'Angleterre?]. Tel est l'objet ultime. 

"L'usage du mot défense serait décevant (misleading) , car ce mot 
" comporte l'idée d'une chose à défendre, ce qui détournerait l'attention 
" vers la défense locale au lieu de la concentrer sur la puissance dont 
"l'attaque est appréhendée" (p. 55). 

Il est impossible de marquer plus nettement l'évolution de la politi- 
que impériale. Sous l'empire du jingoïsme, l'antique notion que l'An- 
gleterre ne doit songer qu'à Ja défense de ses possessions et de son com- 
merce — notion souvent démentie d'ailleurs par les faits — a fait place 
à la politique d'agression inaugurée par la spoliation brutale des répu- 
bliques sud-africaines. 

Appelé à développer devant les membres de la Conférence les nou- 
velles doctrines de l'Amirauté, le ministre responsable, lord SELBORNE. 
reprend la thèse que M. Goschen avait soutenue à la Conférence de 1897. 
La tactique des forces navales de l'Empire doit être agressive. La vieiUe 
notion que ses flottes ont pour objet principal la défense " est tout-è-fait 

"hérétique" "Il s'ensuit que si une distribution locale des forces 

" de mer est possible et peut-être recommandable en temps de paix, il 
" doit exister, en temps de guerre, dans tout l'Empire, une autorité uni- 
" que qui exerce le pouvoir absolu et la seule responsabilité de comman- 
" der les vaisseaux et de les concentrer sur les points d'où ils peuvent 
" porter les coups les plus effectifs aux forces de l'ennemi. Tout par- 
" tage de cette responsabilité, tout amoindrissement de la puissance de 
" cette autorité centrale, tout risque d'hésitation ou de retard à opérer 
" la concentration des escadres à l'endroit où elles peuvent exercer 
" l'action la plus efficace, pourrait entraîner des conséquences désas- 
" treuses " (p. 15). 

Jusqu'ici les colonies australasiennes ont seules contribué à la dé- 
fense navale de l'Empire. (C'était juste; puisque, ainsi que je l'ai fait 
observer, la sécurité de leurs territoires dépend nécessairement de leur 
protection maritime). Mais — comme le Canada avec son tarif de 
faveur — elles devraient faire davantage; et les autres colonies de- 
vraient suivre leur exemple. " Je veux, dit-il, s'il m'est permis de me 
"servir de cette expression, accroître l'esprit maritime de l'Empire... 
" Je veux voir toutes les parties de l'Empire contribuer individuelle- 
" ment à la flotte." Quant à l'escadre australasienne, " elle devra être 
" disponible pour combattre les ennemis, les agresseurs de l'Empire, 
" dans toute partie des mers orientales où leurs vaisseaux pourraient se 
" trouver. Les mêmes principes pourraient s'appliquer à tout autre 
"groupe de colonies" (p. 15-16). 

Cet appel direct et pressant fut suivi d'une série de conversations 
intimes entre le ministre et les représentants des diverses colonies. 



— 146 — 

Plus heureux que son prédécesseur, lord Selborne obtint des contribu- 
tions annuelles de la plupart des colonies: 

Terreneuve £ 3,000 

Cap 50,000 

Natal 35,000 
Nouvelle-Zélande (au lieu de £20,000 précédemment) 40,000 

Australie (au lieu de £126,000 précédemment) 200,000 



£328,000 



Des colonies australiennes, le premier lord de l'Amirauté obtint 
une concession plus importante encore. Elles renoncèrent à la restric- 
tion qui interdisait aux escadres affectées à leur protection de sortir de 
leurs eaux territoriales. Il fut convenu que ces escadres évolueraient 
librement dans les eaux de l'Australie, de la Chine et des Indes orien- 
tales (p. 24). C'était déjà le principe des zones imposées au Canada en 
1911. 

Les ministres canadiens résistèrent crânement à la contagion de 
l'exemple. Us n'offrirent rien, ne promirent rien. Nous verrons dans 
un instant les motifs de leur refus. 

Concentration des armées de VEmpire — French et Hutton 

ILe problème de la défense territoriale occupa une place plus res- 
treinte dans les délibérations de la Conférence. Les ministres anglais 
comprenaient qu'il ne fallait pas serrer la vis trop rapidement. L'Ami- 
rauté avait gagné un point important; ils savaient que tôt ou tard ils 
gagneraient tous les autres. C'est cette assurance du succès final, cette 
ténacité dans l'effort et cette continuité dans l'action qui font la force 
des hommes d'Etat britanniques en présence des politiciens coloniaux, 
pour qui les résultats immédiats et la possession actuelle et personnelle 
du pouvoir constituent la principale sinon l'unique préoccupation. 

Le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, M. SEDDON, avait 
consigné au programme une motion suggérant de constituer dans cha- 
cun des pays autonomes de i'Empire une force de réserve impériale des- 
tinée à servir à l'étranger (p. 27). Le ministre de la Guerre, M. St. John 
BRODRICK, s'appuya sur cette motion pour esquisser un projet plus 
avantageux pour l'Angleterre: l'uniformisation des milices coloniales, 
d'après le modèle anglais, et l'établissement de réserves coloniales 
pour le service de l'Empire. Comme son collègue de l'Amirauté, il 
insiste sur la nécessité d'opérer la concentration des forces et l'unité de 
commandement. Tout en complimentant les régiments coloniaux qui 
ont servi en Afrique, il déclare assez brutalement " qu'aucun général 
" habitué à commander des troupes régulières anglaises n'aurait voulu, 
" dans les conditions où se trouvaient un grand nombre de ces troupes " 
— volontaires anglais et coloniaux — " les lancer contre des armées 
"européennes" (p. 29). Il faut parer à ce danger pour l'avenir. 

" Nous irions trop loin si nous demandions [aux colonies] une pro- 
" messe générale d'appui dans un danger qui ne s'est pas encore mani- 
" festé; mais j'ai la très ferme conviction qu'en cas de danger, si les 



— 147 — 

" colonies consentaient à venir en aide à la mère patrie, elles seraient 
" en condition de Je faire en envoyant des troupes, en nombre modéré 
" peut-être, qui pourraient être mises en ligne avec nos troupes régu- 
" lières contre une armée européenne." Il n'est pas question pour le 
moment d'appeler les colonies à participer à une guerre européenne. 
Mais elles pourraient avoir l'occasion de prêter main-forte à l'Angle- 
terre pour appuyer l'alliance japonaise en Chine, ou pour réprimer une 
insurrection aux Indes. Il est donc nécessaire de préparer les troupes 
coloniales en prévision de ces éventualités — (p. 30). 

N'est-ce pas déjà la base de l'organisation qui permettra à l'Angle- 
terre d'arracher aux colonies 500,000 soldats pour sa guerre contre l'Al- 
lemagne? 

A l'appui de leurs demandes, les ministres britanniques soumettent 
à la Conférence plusieurs mémoires et rapports préparés ou recueillis 
par le Colonial Defence Committee. 

De ces rapports, le premier en date — et peut-être le plus intéressant 
par sa franchise et sa concision, — c'est celui du général FRENCH, com- 
mandant des milices de la Nouvelle Galles du Sud, aujourd'hui généra- 
lissime des forces britanniques en France. 

" La guerre actuelle en Afrique méridionale ", écrit-il de Sydney, 
le 8 mai 1900, " a démontré cette vérité de fait: la défense de l'Empire 
"britannique n'est plus un problème dont la solution entière dépendra 
" à l'avenir du peuple des Iles Britanniques. Les communautés de lan- 
" gue anglaise dans tout l'Empire sont disposées à assumer leur part de 
'' sa défense et à fournir les hommes et peut-être l'argent que réclame 
" cette défense. 

Les communautés de langue anglaise: n'est-ce pas la preuve que 
l'impérialisme anglais est essentiellement une question de race? Alors, 
pourquoi faire un crime aux Canadiens-français de leur peu d'enthou- 
siasme pour cette concentration des forces morales et matérielles de 
l'Empire britannique? 

" J'ai douze années d'expérience au Canada et autant en Australie, 
"presque exclusivement avec les milices coloniales; et je voudrais bien 
"faire comprendre deux points: 1° il est inutile d'espérer ou de pré- 
" voir qu'une force considérable de troupes impériales, payées d'après 
" le tarif de la solde impériale, puisse être recrutée dans ces colonies 
" pour faire ie service de garnison ou tout autre service en temps de 
" paix; 2° il est également certain qu'en temps de guerre, on peut y en- 
" rôler des milliers d'hommes qui s'engageront, pour la durée de la 
" guerre, moyennant une solde convenable. 

" A mon avis, le vrai moyen d'aider la vieille Angleterre à garder son 
" drapeau flottant sur tous les pays de l'Empire est de former des réser- 
" ves de guerre aux colonies. Pour cela, il faut tenir compte des condi- 
" tions particulières de guerre. Ainsi, le Canada, avec ses 75,000 marins 
" et pêcheurs du littoral de l'Atlantique, devrait fournir à la flotte une 
" réserve considérable de guerre. Il le ferait probablement si l'Ami- 
" rauté, au lieu de préparer des règlements rigides applicables à la 
" Grande-Bretagne, savait comprendre que le temps le plus propice pour 



— 148 — 

" discipliner ces pêcheurs serait l'époque de l'année où ils ne peuvent 
"pas exercer leur métier habituel " 

Il mentionne ensuite les forces de combat qu'il serait facile d'orga- 
niser en Australie; et il conclut: 

" Mon expérience acquise par un contact d'un quart de siècle avec 
" les forces coloniales m'amène à la conclusion irréductible que si un 
* projet de cette nature est exécutable, il en résultera des avantages réci- 
" proques pour les colonies et pour l'Angleterre, et le grand Empire où 
" nous vivons et auquel nous devons tous nos efforts en profitera. 

" C'est maintenant qu'il faut agir. Si nous attendons la vague froide 
" (the cold fit), la progression [du projet] deviendra peut-être impossi- 
" ble" (p. 62-63). 

Un autre rapport non moins intéressant par le fond et par l'inspira- 
tion, mais plus diffus, c'est celui du général HUTTON, ancien comman- 
dant de la milice canadienne, placé à la tète des forces du nouveau 
Commonwealth d'Australie. Ce rapport est daté de Melbourne, le 7 avril 
1902. Il serait trop long à analyser. Je me borne à indiquer la trace de 
la pensée qui, depuis la guerre d'Afrique, tend à remplacer, dans l'esprit 
des autorités politiques et militaires de la Grande-Bretagne, l'ancienne 
notion de la défense de l'Empire. 

"Les principes qui gouvernent la défense ne se limitent pas à une 
" simple passivité. L'histoire a démontré que la défense la plus sûre et 
" la plus efficace est une vigoureuse offensive. Ce sont des opérations 
" militaires poussées contre les armées ennemies et poursuivies en de- 
" hors du territoire britannique qui ont assuré dans le passé la défense 
"victorieuse d'une île comme la Grande-Bretagne.... Le même prin- 

" cipe s'applique dans une large mesure à la défense de l'Australie " 

(p. 65) 

"On peut donc considérer que deux facteurs devront gouverner 
" l'organisation et l'administration futures des forces militaires du Com- 
"monwealth: — (a) la défense du territoire australien; (b) la défense 
" des intérêts australiens partout où ils peuvent être menacés. 

" (b) 'Pour la défense des intérêts de l'Australie, partout où ils 
" peuvent être menacés ', il est évident que !e premier élément essentiel 
" est la suprématie maritime garantie par la Marine Royale, et le second, 
" la possession d'une armée de campagne capable d'entreprendre des 
" opérations militaires dans toute partie du monde où l'Australie pour- 
" rait désirer l'employer" — (p. 66). 

" Qu'il s'agisse d'opérations de défense ou d'attaque, le succès, dans 
" les guerres modernes, ne peut être assuré que par une organisation 
"lente et méthodique en temps de paix. L'histoire et les événements 
" contemporains prouvent également que des hommes simplement armés, 
" queîque braves qu'ils soient, tout doués qu'ils puissent être des qualités 
" du soldat, sont impuissants à vaincre et même à combattre longtemps 
" une armée perfectionnée en temps de paix par une organisation mé- 
" thodique, mûrie par une préparation scientifique et pourvue des armes 
"et des munitions les plus modernes" — (p. 68). 



— 149 — 

iLes chefs de l'armée anglaise, qui préméditaient ou prévoyaient 
déjà une guerre avec l'Allemagne, auraient pu faire leur profit de cette 
observation judicieuse. 

Parmi les documents soumis à ia Conférence se trouve le mémoire 
que le War Office avait fait préparer, l'année précédente, par le 
colonel ALTHAM, sur "l'organisation des troupes coloniales pour le 
service impérial". De ce document, en date du 25 novembre 1901, j'ai 
cité les parties qui confirment la doctrine de l'autonomie militaire des 
colonies (1). Ainsi que je l'ai noté, cet officier distingué ne peut s'em- 
pêcher de signaler le danger qu'il y aurait à méconnaître les exigences 
de la situation particulière de chaque colonie, du Canada surtout, à cause 
de son voisinage avec les Etats-Unis. Néanmoins, pour obéir aux ins- 
tructions qu'il a reçues, il recherche loyalement les méthodes qui per- 
mettraient d'utiliser les troupes coloniales dans toute guerre que l'An- 
gleterre voudrait entreprendre. 

Comme le général French et le générai Hutton, il juge que cette 
coopération comporte "deux conditions essentielles": — 

" 1. — L'autorité suprême, responsable de la défense de l'Empire, 
" devrait pouvoir connaître avec certitude l'effectif déterminé des régi- 
" ments coloniaux utilisables pour les opérations d'attaque ou de défense 
" dans toute partie du monde, à compter du moment où les flottes de 
" Sa Majesté seront suffisamment maîtresses des mers pour lui permettre 
"de transporter ces troupes [d'un continent à l'autre]. 

" 2. — Ces régiments devront être entraînés et équipés de manière à 
" être efficaces" — (p. 48). 

Il suggère, comme début, l'organisation aux colonies d'un noyau 
d'armée impériale de 16,500 hommes, ainsi répartis: Australie, 9,000; 
Nouvelle-Zélande, 4,500; Canada, 3,000. Le nombre attribué à l'Afrique- 
Sud n'est pas déterminé. Il faut attendre la pacification du pays et la 
réorganisation de son gouvernement civil — (p. 51-52). 

C'est chiffres paraîtront modestes comparés aux enrôlements de la 
guerre actuelle. C'est le contraste prévu par le général French, entre 
l'effort possible des colonies en temps de paix et ce que l'Angleterre 
peut leur arracher sous le coup de l'émotion causée par une guerre sou- 
daine. Quant à l'exiguité du chiffre attribué au Canada: — un tiers du 
nombre suggéré pour l'Australie, dont la population est très inférieure 
à celle de la Confédération canadienne, — le général French s'en est 
expliqué dans la partie de son rapport cité précédemment. Il juge que 
le voisinage immédiat des Etats-Unis interdit au Canada, dans l'intérêt 
même de l'Empire, de faire des efforts trop considérables en dehors de 
son territoire — (p. 51). 

Après avoir réuni ces pièces, le Colonial Defence Committee les 
transmet à la Conférence avec un mémoire qui n'est que le résumé de 
îa thèse et des prétentions impérialistes. Ce mémoire, en date du 13 
juin 1902, est rédigé par son secrétaire, le major CLAUSON. Le rédac- 
teur de cette pièce se base sur le projet de résolution présenté à la Con- 
férence par le premier ministre de la Nouvelle-Zélande. Naturellement, 
ce projet rencontre toute l'approbation du comité: 

(1) Voir pages 81 et 82. 



— .150 — 

" 2. — Aucune autre puissance européenne que la Grande-Bretagne 
" n'est en mesure de tirer des secours armés de vastes communautés de 
" sujets blancs en dehors de l'Europe. L'intervention de forces d'expé- 
" dition dont les ports australasiens et canadiens constitueraient les 
"bases [de recrutement et de ravitaillement], pourrait être d'une 
" grande importance durant les phases initiales d'une guerre. Mais pour 
"effectuer une combinaison efficace des opérations de ces diverses 
" forces d'expédition, i7 est essentiel d'assurer la coopération de toutes 
" ces forces et i'efficacité entière de chacune d'entre elles pour les ser- 
vices qu'on attendrait d'elles — (p. 44). 

"4. — Il est parfaitement compris que les arrangements qui auront 
" pour objet de coaliser l'action militaire de tous les pays de l'Empire 
" aux périodes de danger grave dépendent nécessairement de la coopè- 
" ration volontaire des colonies autonomes. Dans une telle éventualité, 
" il sera essentiel, pour assurer le succès, que les forces militaires de 
" l'Empire, dirigées contre l'ennemi, soient organisées d'après un plan 
" unique et général, et que le commandement suprême de ces forces re- 
" pose sur une autorité unique et centrale" — (p. 45). 

C'est, on le voit, la définition anticipée du principe qui s'applique 
aujourd'hui dans toute son ampleur à l'organisation des forces coloniales 
mises au service de la Grande-Bretagne dans la guerre actuelle. 

"Pour ces motifs, le comité de la défense coloniale espère ferme- 
" ment que les grandes colonies autonomes seront en mesure de donner 
" quelque assurance précise sur la force des contingents qu'elles pour- 
" raient mettre à la disposition du gouvernement de Sa Majesté pour le 
" service extra colonial, en cas de guerre avec une puissance euro- 
" péenne " — (. 45). 

C'est armé de ces pièces que M. BRODRICK, soutenu par M. Cham- 
berlain, pousse sa pointe. 

Le résumé très succinct des délibérations accuse " une grande 
" divergence de vues. Les représentants du Cap et de Natal étaient dis- 
" posés à entrer dans les vues de M. Seddon et du ministre de la Guerre, 
" et à constituer un corps spécial de troupes destinées au service impé- 
" rial." — Littéralement, "marquées à l'oreille" (ear marked) comme 
des moutons. — " Les représentants du Canada et de l'Australie exprimè- 
rent l'opinion que la meilleure ligne de conduite à suivre est de s'effor- 
" cer d'améliorer les méthodes d'entraînement de l'ensemble de leurs 
" troupes, d'organiser les services auxiliaires et l'équipement nécessaire à 
" la mobilisation d'une armée de campagne, laissant à chaque colonie, 
" lorsque la nécessité s'imposera, de déterminer de quelle manière et à 
"quel degré elle portera secours [à la mère-patrie]. Le sentiment im- 
" périal croît constamment aux colonies, et leur attitude dans la der- 
" nière guerre ne permet pas de douter qu'elles s'empresseront d'accor- 
" der une aide efficace et de faire de leur mieux, selon leurs ressources, 
" dans toute éventualité. 

" L'établissement d'une force spéciale, organisée pour le service 
" général de l'Empire et pratiquement sous l'autorité absolue du gou- 
vernement impérial, suggère une objection de principe: il constitue- 



— 151 — 

" rait une dérogation aux pouvoirs autonomes dont jouissent les colo- 
" nies ; il tendrait à entraver l'amélioration générale de l'entraînement 
** et de l'organisation de leurs forces de défense et, conséquemment, leur 
"aptitude à rendre des services efficaces en cas de besoin" — (p. 32). 

Ferme résistance des ministres canadiens 

Les MINISTRES CANADIENS ne se bornèrent pas à faire consigner 
au procès-verbal cette trace de leur opposition. Ils rédigèrent un mémoire 
particulier, dans lequel ils formulèrent leurs objections aux projets sug- 
gérés par lord Selborne et M. Brodrick. De ce document, dont le texte 
est reproduit tout entier à la fin de ce volume (1), je me borne à trans- 
crire ici, en les traduisant, le premier paragraphe et les conclusions : 

"Les ministres canadiens regrettent qu'il leur ait été impossible de 
" donner ileur assentiment aux projets suggérés par lord Selborne con- 
" cernant la flotte et par M. St. John Brodrick relativement à l'armée. 
4, i^es ministres désirent signaler le fait que leurs objections ne tiennent 
" pas tant à la dépense qui en résulterait qu'à leur conviction que 
" l'acceptation de ces projets constituerait une atteinte grave au prin- 
" cipe de l'autonomie coloniale. Le Canada apprécie hautement la 
" mesure d'indépendance locale que les autorités impériales lui ont 
" accordée graduellement. Cette indépendance a produit des résultats 
"fort avantageux: elle a assuré le progrès matériel du pays; elle a for- 
" tifié les liens qui l'unissent à la mère patrie. Pour ces motifs, les mi- 
" nistres canadiens sont forcés de refuser leur assentiment aux propo- 
" sitions de d'Amirauté et du War Office. Néanmoins, ils ont pleine- 
" ment conscience du devoir qui s'impose au Canada, à mesure qu'il 
" progresse en population et en richesses, de faire des sacrifices plus 
"considérables afin d'organiser la défense nationale (self-defence) , de- 
** voir qui incombe à tout pays. 

"Jusqu'ici le Canada a restreint son budget aux exigences de la 
" défense territoriale. Le gouvernement est prêt à s'occuper aussi de 
"l'aspect naval de la défense. Il se trouve sur les côtes du Canada un 
" grand nombre d'hommes admirablement aptes à former une réserve 
"navale; c'est l'espoir des ministres qu'ils pourront élaborer, dans un 
" avenir prochain, un plan qui permettra d'entraîner ces hommes et de 
" les rendre capables de servir à la défense en cas de besoin." 

C'est ia reprise du projet dont sir Alexander Campbell, à la Confé- 
rence de 1887, avait raconté le lamentable échec. 

" En conclusion, les ministres répètent que, bien que le gouverne- 
" ment canadien soit forcé de repousser les mesures suggérées, ils recon- 
" naissent entièrement le devoir du Canada de pourvoir aux besoins de 
" la défense en proportion de la croissance, de la population et de la ri- 
" chesse du pays. Us sont disposés à répartir le budget de la défense 
" de manière à soulager les contribuables de la mère patrie de quelques- 
-uns des fardeaux qu'ils portent aujourd'hui. Ils ont le plus vif désir 
■ d'exécuter leur plan de défense avec la collaboration des autorités 

(1) Pièce justificative 64. 



— 1Ô2 — 

•• impériales et selon les conseils d'officiers impériaux d'expérience, 
" sans toutefois s'écarter du principe de l'autonomie locale qui a cons- 
" litué dans le passé un facteur si considérable dans le développement 
" de l'unité de l'Empire " — (p. 73 et 74). 

Avant de clore ses délibérations, la Conférence décide à l'unanimité 
qu'elle devrait se réunir, " autant que possible, i\ des intervalles ne dé- 
" passant pas quatre ans, afin de permettre au secrétaire d'Etat pour les 
" Colonies et aux premiers-ministres des colonies autonomes de discuter 
"et d'étudier les questions d'intérêt commun à la mère patrie et aux 
" possessions d'outremer de Sa Majesté " — (p. 34). 

*' Commerce préférentiel" Embargo sur les bestiaux canadiens 

A la même séance de clôture, la Conférence exprime officiellement 
ses vues sur les relations commerciales. Elle approuve ** le principe du 
commerce préférentiel entre le Royaume-Uni et les possessions d'outre- 
mer"; elle reconnaît qu'à l'heure actuelle le commerce libre [free 
trade] entre ces pays est "impraticable". Elle exprime le voeu que 
toutes les colonies accordent " un traitement de faveur substantielle aux 
produits naturels et industriels du Royaume-Uni." En retour, "les pre- 
" miers ministres des colonies pressent respectueusement le gouverne- 
" ment de Sa Majesté [de reconnaître] l'opportunité d'accorder un trai- 
" tement de faveur, [à leur entrée] dans le Royaume-Uni, aux produits 
" naturels et industriels des colonies, par l'exemption ou la réduction 
" des droits qui sont aujourd'hui imposés ou qui le seront à l'avenir" — 
(p. 36). 

Les délégués du Canada avaient tenté de saisir la Conférence de la 
question vexatoire de l'embargo sur les bestiaux canadiens importés en 
Angleterre. Les ministres de l'Empire n'ont pas jugé que cette question 
"offre un intérêt général suffisant pour être traitée par la Conférence; 
" des arrangements ont été faits pour qu'elle soit discutée privément 
"avec le président du bureau de l'Agriculture" — (p. 41). 

Inutile d'ajouter que les autorités impériales n'ont absolument rien 
fait, ni en 1902, ni depuis, pour donner satisfaction au Canada sur ce 
point. 

M. Laurier justifie sa résistance à V impérialisme militaire 

A l'ouverture de la session qui suivit la Conférence, M. LAURIER 
profita du débat sur l'Adresse pour rendre compte des résultats du Con- 
grès de l'Empire. Il maintint et justifia hautement son attitude sur la 
question militaire . Après une brève analyse de la thèse des impérialis- 
tes anglais et des invites aux colonies formulées par lord Seiborne et M. 
Rrodrick, il ajoutait: 

" Dans notre pays même, je ne l'ignore pas, il y a des gens qui, sous 
" prétexte que le Canada est une partie intégrante de l'Empire, préten- 
" dent que nous devrions assumer notre part de la dépense colossale 
" qu'entraîne l'entretien des forces militaires indispensables au main- 
" tien de la suprématie de l'Angleterre. Ce raisonnement, dont je ne 
" puis saisir la puissance, impliquerait que la Grande-Bretagne et le 
" Canada se trouvent sur un pied d'égalité, quand on sait qu'il n'en est 



— 153 — 

"rien. L'Angleterre a des pouvoirs qui nous manquent; pour n'en 
" mentionner qu'un seul, elle a celui de conclure des traités, et nous ne 
"l'avons pas. Les pouvoirs n'étant pas également étendus, les obliga- 
" fions ne sauraient l'être davantage. Ce raisonnement signifierait que 
" les intérêts du Canada et de la mère patrie sont en tous points identi- 
" ques; mais l'expérience est là pour démontrer qu'il n'en est pas ainsi. 
" Il arrive souvent que ces intérêts sont diamétralement opposés; la 
" preuve s'en trouve dans le fait que de toutes les nations autonomes qui 
" composent l'Empire, il n'en est pas deux qui aient adopté la même 
" politique fiscale. Ce raisonnement ferait encore supposer que la 
"Grande-Bretagne et le Canada sont dans un même état de développe- 
" ment; or, M. l'Orateur, nous savons trop bien que notre pays est soumis 
" à des obligations qu'on ne connaît pas dans la mère patrie. Notre 
" situation géographique, l'immense étendue de notre pays et le peu de 
" densité de notre population nous imposent des devoirs, nous créent 
" des difficultés, nous obligent à faire des travaux qui, en Angleterre, 
"incombent à l'initiative privée (1)." 

La fin de non-recevoir que le premier ministre el ses collègues 
avaient opposée aux tentatives insidieuses des autorités impériales exas- 
pérait les impérialistes canadiens. D'autre part, le leader de l'Oppo- 
sition, M. BORDEN, et M. MONK, député de Jacques-Cartier, avaient 
déploré la nullité des résultats obtenus sur la question du ' commerce 
préférentiel '. Il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler que je pris 
la défense du ministère et que j'approuvai entièrement l'attitude du pre- 
mier ministre sur la question de la défense. 

"Cette réunion, disais-je, a dissipé les nuages trompeurs que la 
" conférence de 1897 et la guerre sud-africaine avaient amoncelés. Les 
" représentants des colonies ont pu constater que, dans l'esprit de M. 
" Chamberlain et de ses acolytes, le seul impérialisme réalisable consiste 
" à mettre à la charge des colonies une partie du budget de l'armée et 
" de la marine anglaises et à leur offrir en compensation quelques éloges 
"stériles. De leur côté, les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne ont 
" dû forcément se rendre compte que le Canada et les autres colonies 
"britanniques avaient traversé cette période, sur laquelle je ne veux 
"pas revenir, où le sentiment public, soulevé par les discours échevelés 
" des politiciens, atteignait son plus haut degré d'exaltation. A cette 
" époque, !e peuple et le parlement d'Angleterre avaient pu croire que 
" nous étions prêts à laisser amoindrir nos libertés et notre autonomie, 
" et même le respect que nous devons à notre passé et à notre avenir ; 
" mais ces illusions se sont évanouies, grâce à l'attitude ferme, discrète 
"et digne des délégués des colonies et particulièrement des représen- 
tants de l'Australie et du Canada" (77). 

Cependant, d'accord avec M. Borden, je blâmais les délégués du 
Canada d'avoir consenti, avec les autres membres de la Conférence, à 
étendre le voile du secret sur leurs délibérations. Je marquais le con- 
traste entre les lenteurs et les embarras que les autorités impériales met- 

(1) "Débats de la Chambre de» Communes", 1903 (version française) col. 56. Le 
texte anglais de cette déclaration est reproduit à la pièce justificative 65. Les autres ci- 
tations qui suivent sont également empruntées à la version française. Le chiffre de la 
colonne est indiqué après chaque citation. 



— 154 — 

taient en travers de l'union commerciale et politique des pays de l'Em- 
pire et l'empressement qu'elles apportaient à suggérer les contributions 
des colonies " à l'armée et à la marine de !a Grande-Bretagne ". Après 
avoir cité la principale partie du mémoire du 11 août 1902, dans lequel 
les délégués canadiens avaient motivé leur opposition aux projets de lord 
Selborne et de M. Brodrick, j'ajoutais: 

" A ceci, aucun Canadien ne saurait trouver à redire. Quant à moi, 
" aussi longtemps que le ministère restera dans les bornes qu'il s'est 
" ainsi tracées, je l'appuierai sans réserve." 

Mais je ne pouvais me décider à partager l'aveugle confiance des 
libéraux, des Canadiens-français surtout, qui clamaient plus haut que 
jamais: 'L'impérialisme est mort; ;Laurier a vaincu Chamberlain.' 

" Tout danger n'est pas écarté, disais-je; M. Chamberlain n'est pas 
" homme à céder à cause d'un premier échec et à renoncer aux projets 
* qui lui tiennent tant à coeur" (79). 

Je signalais le voyage du ministre des Colonies en Afrique-Sud et 
la persistance de ses appels aux ' nations-soeurs '. Je citais les passages 
les plus décisifs des mémoires du colonel Altham et du général French. 
Je dénonçais la propagande de la Ligue Navale Britannique, qui venait 
de s'impdanter au Canada et d'enrôler plusieurs des ministres. Puis, je 
résumais les motifs qui inspiraient les impérialistes anglais et leur inter- 
diraient certainement de se laisser rebuter par l'attitude récalcitrante 
des délégués canadiens à Londres. 

" Je pourrais résumer toute cette politique de défense impériale en 
" m'appuyant sur l'opinion que lord Bosebery exprimait, il y a environ 
" neuf ans, au sujet du mouvement impérialiste, lorsqu'il abandonna la 
" direction du parti libéra! et avant qu'il fût devenu lui-même l'un des 
" prophètes de l'impérialisme. Le gouvernement britannique a triplé 
" l'étendue de l'Empire et accru énormément le fardeau que la défense 
" de cet immense territoire impose au peuple de la Grande-Bretagne. 
" Les grands propriétaires anglais s'obstinent à conserver le régime 
" agraire le plus arriéré, le plus stupide, de tous les pays civilisés. Les 
"régions agricoles du royaume se sont dépeuplées, déversant aux colo- 
" nies la partie la plus robuste et la plus intelligente de leur population; 
" et le reste se partage entre les artisans de métier et les désoeuvrés qui 
" remplissent les bouges des grandes cités. Les artisans et les fermiers 
"ne veulent plus servir à l'armée ni s'engager dans la marine; c'est 
" donc aux bouges que les autorités militaires doivent demander leurs 
" recrues; et les politiciens sont effrayés à l'idée d'adopter le régime 
" de la conscription, le seul possible pour un peuple saisi d'ambition 
" impériale, assoiffé de conquêtes et d'expansion. Et alors, à cause de 
" l'indifférence ou de l'incapacité du peuple anglais, à cause de la pusil- 
" lanimité des politiciens anglais, nous, les pionniers des colonies, nous 
" qui avons encore tant de sacrifices à accomplir pour faire fructifier 
" le sol national et contribuer à la gloire véritable de l'Empire, il nous 
" faudrait expier les fautes de l'Angleterre et nous saigner à blanc pour 
" exécuter les devoirs que le peuple anglais ne veut pas ou ne peut pas 
"accomplir" (82). 



— 155 — 

Je pressais ensuite les ministres canadiens de profiter de la réaction 
contre l'impérialisme au Canada pour revenir aux saines traditions na- 
tionalistes; et je concluais: 

" En somme, le résultat de la conférence impériale et l'attitude de 
"nos délégués me paraissent tout à fait satisfaisants. Cette attitude a 
"pu déplaire en certains quartiers, mais la très grande majorité du 
" peuple décidera que nos représentants ont accompli leur devoir d'hom- 
" mes. d'Etat canadiens et de citoyens britanniques. Nous pouvons dif- 
" férer d'opinion sur plusieurs aspects du problème impérialiste; la 
" guerre sud-africaine a pu créer entre nous d'amers dissentiments ; 
" mais ces jours de discorde sont passés. Ainsi que le disait l'honorable 
"député de Haldimand (M. Thompson), la paix est faite en Afrique; et 
" je suis heureux que cette paix se soit conclue sur des bases acceptables. 
"S'il m'est permis d'exprimer un sentiment tout à fait personnel, je 
" souhaite ardemment que ia paix règne également au Canada. Quelles 
" que soient nos théories particulières sur l'impérialisme, nous devrions 
" tous nous rencontrer sur un terrain commun et nous entendre pour 
"adopter une seule politique, qui préfère nos intérêts à ceux de toute 
" autre partie de l'Empire, et même aux intérêts de la Grande-Breta- 
gne (89). 

" J'espère que ce sentiment canadien va maintenant dominer les 
" deux partis, et que le seul but de notre action politique, qu'il s'agisse 
" de notre organisation constitutionnelle, de notre régime militaire ou 
" de nos lois économiques, sera de veiller avant tout à !a sauvegarde des 
"intérêts canadiens" (90). 

Ces citations démontrent que mon opposition n'était ni aveugle ni 
opiniâtre. Depuis la guerre d'Afrique jusqu'à la guerre actuelle, les 
nationalistes, les vrais, ont soutenu ou combattu l'un et l'autre partis, 
selon qu'ils sont restés fidèles aux principes du nationalisme ou qu'ils 
les ont trahis. 

Les événements ne tardèrent pas à démontrer que je n'avais pas 
tort de redouter une nouvelle poussée de l'impérialisme, — ou plutôt, 
de croire que le mouvement impérialiste tenait à des causes trop pro- 
fondes et trop générales pour être longtemps ou sérieusement entravé 
par la résistance, passagère du reste, de M. Laurier et des libéraux cana- 
diens. 

Reprise de la propagande impérialiste Congrès des Chambres 
de Commerce de l'Empire 

Dès le mois d'août 1903, les Chambres de Commerce de l'Empire 
s'assemblaient en congrès à Montréal. C'était la cinquième réunion de 
ce genre. Naturellement, les propagandistes de l'impérialisme n'avaient 
eu garde de négliger cette occasion de pousser leurs affaires. Le Con- 
grès n'était censé s'occuper que de questions de finances ou de com- 
merce. Les impérialistes trouvèrent moyen de l'entraîner, dès sa 
première séance, sur le terrain militaire. Ils eurent l'habileté de faire 
donner tout d'abord les délégués du Canada et de les compromettre en 
leur faisant proposer un voeu qui contredisait carrément l'attitude prise 
par le premier ministre et ses collègues à la Conférence de Londres. Ce 



— 156 — 

voeu, présenté par M. Geo. E. DRUMMOND, premier vice-président du 
Board of Trade de Montréal, était formulé dans les termes suivants: 

" Ce Congrès pose en principe que c'est le devoir des colonies 
" autonomes de participer au coût de la défense de l'Empire." 

Les représentants de la Chambre de Commerce de Montréal, MM. 
Damase MASSON et H.-A.-A. BRAULT proposèrent en amendement: 

— " Que les «olonies ayant en toute occasion accompli volontaire- 
" ment leur devoir envers l'Empire, ce Congrès est d'opinion qu'en em- 
" ployant leurs revenus à développer leurs propres ressources, à accroî- 
" tre leur population et à pourvoir à leur propre défense, [les colonies] 
" contribuent librement et de la manière la plus efficace à la puissance 
" et au prestige de l'Empire. 

"Les colonies réclament donc le privilège de réserver leur propre 
" initiative quant à la nature et au mode de secours qu'elles pourront 
"consentir à offrir à l'avenir à l'Empire britannique." 

La première partie de ce voeu était irréprochable: c'était l'affirma- 
tion précise et complète des principes posés par Macdonald, Cartier et 
Campbell, acceptés depuis quarante ans comme la base du droit public 
des colonies en cette matière, et réitérés par M. Laurier à Londres, en 
1902. Le second alinéa était de trop: il portait la marque du pied de 
bouc impérialiste et invitait ouvertement à la compromission. Elle ne se 
fit pas attendre. Le pius ardent et peut-être le plus sincère des impé- 
rialistes canadiens, le coîonel DENISON, de Toronto, suggéra de com- 
biner les deux propositions dans la motion suivante: 

" Ce Congrès pose en principe" que c'est le devoir des colonies auto- 
" nomes de participer au coût de la défense de l'Empire; — mais les 
" colonies réclament le privilège de réserver leur propre initiative quant 
"à la nature du secours qu'elles consentent à offrir" (1). 

Ce texte, on le voit, excluait totalement la proposition principale 
du voeu de la Chambre de Commerce de Montréal, — celle-là même qui 
restreignait la responsabilité du Canada à la défense nationale. Il utili- 
sait fort habilement ia proposition secondaire et la subordonnait au 
principe de l'obligation du Canada " de participer au coût de la défense 
de l'Empire ". 

M. Masson eut la faiblesse d'appuyer la motion Denison, qui fut dé- 
clarée adoptée unanimement. 

M . Rodolphe Lemieux, nationaliste 

La jeune Ligue Nationaliste venait de naître. Elle inaugura son 
existence éphémère par la convocation d'une réunion publique, au 
Théâtre National, afin de protester contre l'attitude du Congrès. Elle 
invita à porter la parole, entre autres, M. Rodolphe Lemieux, député de 
Gaspé, et M. Chauvin, député de Terrebonne. 

M. LEMIEUX, empêché de venir, s'excusa dans une lettre longue- 
ment motivée qu'il me remit à Ottawa, avec prière de la lire à la réu- 
nion. En voici !e texte: 

(1)) "The Fifth Congres* of the Chambers of Commerce of the Empire"— Officiai 
Report— p. 14, 1!), 22. 



— 157 — 

"Chambre des Communes, Ottawa, ce 4 août 1903. 

" Monsieur Henri Bourassa, 
" Député de Labelle. 

" Mon cher collègue : — 

"J'aurais vivement désiré assister à l'assemblée de dimanche soir, 
" afin de protester avec vous contre la résolution intempestive adoptée 
" ces jours derniers par le Congrès des Chambres de Commerce. Des 
14 raisons d'une nature toute personnelle m'empêchent d'être présent. 

" Permettez-moi d'exprimer mon étonnement de ce que les délégués 
" des Chambres de Commerce du Canada, et de la province de Québec 
" en particulier, aient cru devoir appuyer une résolution qui affirme 
"un principe absolument faux, à savoir: l'obligation pour les Colonies 
" de participer à la défense de l'Empire. 

" Inutile de vous dire que les Canadiens ne sauraient être liés par 
" cette déclaration. — En vertu de quel traité voudrait-on ajouter aux 
" droits et aux devoirs respectifs de l'Empire et des Colonies? Quel 
" mandat les délégués de nos Chambres de Commerce ont-ils reçu pour 
"engager de cette façon l'avenir du pays? 

"Le Parlement Canadien a seul le droit d'assumer une tette respon- 
' sabilité, et je n'hésite pas à dire que la résolution Drummond n'expri- 
" me aucunement le voeu de l'opinion calme et réfléchie du peuple 
u canadien. 

" Au contraire, c'est l'attitude si virile prise l'an dernier lors de la 
" conférence intercoloniale, par !e Premier Ministre du Canada, qui ré- 
" pond au sentiment populaire. 

" Vous vous rappelez avec quel enthousiasme fut accueilli le discours 
" du Premier Ministre, prononcé le 12 mai 1902, à la Chambre des Com- 
" munes. Certains esprits exagérés voulaient depuis longtemps que 
" notre pays se lançât à l'aventure dans toutes les guerres de l'Empire. 
" Sir Wilfrid Laurier fit une déclaration qui eut beaucoup de retentis- 
" sèment et qui, à mes yeux, et en dépit de la résolution Drummond, 
" doit, en autant que èe Canada est concerné, mettre fin pour toujours au 
"militarisme. — Voici en quels termes s'exprimait le Premier Ministre: 

Ici, M. Lemieux cite le passage le plus caractéristique des décla- 
rations de M. Laurier, prononcées à la Chambre, le 12 mai 1902, — 
celui où le premier ministre professe solennellement sa détermination 
de ne pas "plonger îe Canada dans le gouffre du militarisme" (1). Cou- 
vert par cette parole auguste, le député de Gaspé termine sa lettre par 
cette adhésion sans réserve aux protestations de la Ligue Nationaliste: 

" Voilà, mon cher collègue, les sentiments qui animent les vrais 
"Canadiens, et il est regrettable que les délégués des Chambres de Com- 
" merce se soient inspirés ailleurs. 

"J'ai l'honneur d'être, 

" Votre bien dévoué, 

'^RODOLPHE LEMIEUX." 

<1) Voir page 141. 



— 158 — 

Il m'a semblé utile de reproduire cette expression d'opinion de 
J'un des futurs apôtres de la "dévotion à l'Empire" : elle marque la 
température exacte, à cette heure, du parti libéral. M. Lemieux n'avait 
pas encore atteint le degré de courtisanerie où il est arrivé depuis ; 
mais il était déjà trop soigneux de sa popularité et de ses chances 
d'avancement pour courir le risque de se mettre mal en point dans 
l'esprit des chefs de son parti, de M. Laurier en particulier. On peut 
être assuré qu'avant de me remettre cette lettre, il l'avait soumise à 
Yapprobatur du premier ministre . Six mois plus tard, il devenait Sol- 
liciteur-général. Au même moment, M. BRODEUR entrait dans le cabi- 
net comme ministre du Revenu de l'Intérieur. Il avait été l'un des plus 
ardents, en 1896, à mener une campagne furibonde contre les tendances 
militaristes et impérialistes que les libéraux dénonçaient alors chez les 
chefs du parti conservateur. Cette campagne, il l'avait poursuivie à la 
tribune et dans les colonnes du Soir, organe éphémère du parti libéral 
à Montréal, dont le futur collègue de M. Laurier était le directeur de 
fait. C'est à la même époque que le Soleil, de Québec, dévoilait les pro- 
jets ténébreux des torys qui, paraît-il, préméditaient déjà d'envoyer "nos 
enfants en Afrique, d'où ils ne reviendront jamais." "Pourquoi se battre 
pour l'Angleterre?" demandaient les chefs et les organes du parti libé- 
ral (1). Ces prédictions s'étaient réalisées, en 1899, par le fait d'un gou- 
vernement libéral. Mais M. Brodeur, vice-président de la Chambre lors 
de l'expédition d'Afrique, n'avait joué qu'un rôle passif dans cette pre- 
mière crise impérialiste de son parti. Il entrait donc dans le gouverne- 
ment avec tout son bagage de déclarations nationalistes, antibritanni- 
ques même, de 1896; et M. Laurier et ses collègues l'acceptaient ainsi — 
tout comme, en 1914, les ministres conservateurs, piliers de l'Empire, 
n'ont éprouvé aucun scrupule à recevoir dans leurs bras M. Blondin, qui 
avait si bien déchiré le drapeau britannique à Drummond-Arthabaska. 

Ces menus faits nous éclairent suffisamment sur le degré de sincé- 
rité et de constance des politiciens de tout acabit. 

Révision de la loi de la Milice — Destitution de lord Dundonald 

Durant toute la session de 1904, le parti libéral vogua en pleines 
eaux nationalistes. C'est à cette session que la loi de la Milice fut revi- 
sée et que sir Frederick Borden, ministre de la Milice et de la Défense, 
fit les déclarations que j'ai relatées dans la première partie de cette 
étude (2). 

C'est en juin de la même année que le ministère destitua lord DUN- 
DONALD du commandement de la milice canadienne, "pour cause d'in- 
subordination". Les torys firent grand tapage autour de cet incident. 
Quelques-uns des ministres et des députés libéraux de l'Ontario eurent 
un moment de frousse. Grâce à l'énergie de M. Fisher, le ministère tint 
bon. Je me rappelle comme d'hier le ton passionné avec lequel M. 

(1) On trouvera à la pièce justificative 56, le texte de ce manifeste anti-militariste 
et presque antibritannique; aussi, les déclarations de quelques-uns des députés libéraux. 
Celles de M. BRUNEAU, député de Richelieu, aujourd'hui juge à la Cour Supérieure, sont 
particulièrement piquantes. 

(2) Voir pages 86 à 89— aussi pièce justificative 67. 



— 159 — 

Fielding, ancien sécessionniste et futur impérialiste ardent, me disait, au 
beau milieu de la crise provoquée par cet incident: "We must teach 
those priggish Englishmen how to behave." Aux élections générales, en 
novembre 1904, le parti conservateur exploita tant et plus, dans les pro- 
vinces anglaises, la destitution de lord Dundona!d. L'écrasement de ses 
candidats lui démontra que le sentiment populaire n'était pas au diapa- 
son des impérialistes. 

C'est à cette même session de 1904 que sir Wilfrid Laurier, profi- 
tant de l'explosion de colère causée dans les provinces anglaises par la 
décision de lord Alverstone en faveur des prétentions américaines aux 
frontières de i'Alaska, déclara que le moment était venu pour le Canada 
de réclamer le droit de faire lui-même ses traités internationaux (1). 
Cette déclaration d'indépendance est restée vaine, comme la menace 
d'abroger ou de modifier radicalement le tarif de faveur. 

En vérité, toutes les apparences semblaient indiquer que l'impéria- 
lisme était non seulement en baisse, au Canada, mais en pleine déroute. 
Les naïfs Canadiens en étaient persuadés. Même des étrangers avertis, 
comme M. André Siegfried par exemple, s'y laissaient prendre (2). Ils 
ne tenaient pas compte des causes profondes d'où partait la poussée im- 
périaliste et de la puissance d'action de Chamberlain et de ses princi- 
paux acolytes. 

Chamberlain et la réforme du tarif— Sa défaite, prélude 
du triomphe de Vimpérialisme militaire 

Rebuté pour l'instant par l'opposition du Canada et de l'Australie à 
son rêve de coopération militaire des pays de l'Empire, Chamberlain 
se décida à porter son effort sur l'aile gauche: il entreprit la tâche her- 
culéenne de convertir l'Angleterre au protectionnisme. A rencontre de 
Macdonaid, de Tupper, de Tilley et des autres créateurs du protection- 
nisme canadien, en 1876, il n'offrit pas son programme économique 
comme une mesure de "politique nationale" ', appelée à activer le com- 
merce et l'industrie du Royaume Uni. Il savait trop bien que le com- 
merce libre avait fait pour la Grande-Bretagne, dans les conditions 
géographiques et économiques où elle se trouve, ce que le régime pro- 
tecteur a fait pour !a France, l'Allemagne, les Etats-Unis ou le Canada. 
Il plaça toute la question sur le terrain des intérêts impériaux. Tout en 
utilisant l'appui des rares partisans du protectionnisme en soi, il pré- 
senta l'imposition de droits de douanes sur les articles importés de 
l'étranger, avec dégrèvement en faveur des possessions britanniques 
d'outremer, comme une compensation minime à offrir aux colonies en 
échange de leurs contributions permanentes à la flotte et à l'armée bri- 
tanniques et de leur participation générale et constante à toutes les 
les guerres de l'Angleterre. 

Il s'efforça d'imposer son programme à ses collègues et au 
parti unioniste tout entier. 11 se heurta à la résistance irréductible 
de sir Michael Hicks-Reach, ancien chancelier de l'Echiquier, et des 

(1) "Débats de la Chambre des Communes", 1904 (version française col. 74 à 76. 

(2) "Le Canada et les deux Races", Paris, Armand Colin, 1906. 



— 160 — 

libre-échangistes du parti conservateur traditionnel. M. Balfour tenta 
de sauver la situation en adoptant une attitude flottante entre les Tariff 
lieformers et les Free Traders. Cette attitude de "juste milieu" lui joua 
le même tour qu'à sir Wilfrid Laurier, en 1911, sur la loi navale. Les 
fermes tenants des deux doctrines le lâchèrent. Comme- lord Morley et 
M. John Burns, en septembre dernier, le duc de Devonshire et les free 
traders rentrèrent sous leur tente. Chamberlain démissionna également; 
mais il eut soin, en partant, de conserver un pied dans la place en ins- 
tallant à l'Echiquier son fils, Austen Chamberlain. Puis il se jeta à corps 
perdu dans la lutte pour la réforme du tarif. Cette lutte, il la poursui- 
vit en flanc du parti unioniste, un peu comme M. Monk et les nationa- 
listes sincères ou fictifs livrèrent bataille ici, aux élections générales do 
1911, en marge du parti conservateur. 

Cette lutte aboutit, en décembre 1905, à la défaite des deux groupes 
du parti tory-unioniste. Le ministère Balfour fut renversé et les can- 
didats de Chamberlain écrasés, sauf dans quelques rares régions 
où la concurrence croissante de l'industrie allemande ou américaine 
avait donné quelques points d'appui à la propagande protectionniste. 
Ces victoires isolées du protectionnisme national ne diminuaient en rien 
)a portée décisive de la déroute du protectionnisme impérial. 

Pour le coup, croyait-on généralement, l'impérialisme était bien 
mort: la doctrine était rejetée d'emblée par le peuple du pays prépon- 
dérant de l'Empire, l'armée était anéantie, le chef décapité. Il ne res- 
tait plus que quelques "cerveaux brûlés", "rêveurs" et "maniaques" du 
nationalisme canadien, pour croire à un réveil possible de l'im- 
périalisme. Les "sages" et les "pratiques" n'avaient cependant pas fait 
attention à une chose: c'est que le peuple anglais, en rejetant de la doc- 
trine impérialiste tout ce qui comportait un sacrifice quelconque de sa 
part en faveur des colonies, n'avait pas laissé tomber dans l'ornière du 
chemin ni sur les rochers stériles les arguments de Chamberlain qui 
tendaient à démontrer l'importance croissante, la nécessité même, dans 
l'intérêt de l'Angleterre, de la contribution des colonies à la défense 
générale de l'Empire. 

Les Anglais étaient bien décidés à ne rien faire pour les colonies, 
mais ils n'avaient aucune objection à tout prendre de ce qu'ils pour- 
raient arracher à la jobarderie et à la vanité des coloniaux. 

Bien ne se perd en Angleterre — je l'ai déjà rappelé, — rien surtout 
de ce qui profite à la puissance, à la richesse et à l'esprit de domination 
du peuple britannique. Les libéraux impérialistes se voyaient débar- 
rassés du bagage encombrant qui avait entraîné la chute de Chamber- 
lain : la réforme du tarif et la reconstruction du gouvernement de l'Em- 
pire, c'est-à-dire tout ce qui comportait des compensations et des sacri- 
fices en faveur des colonies; mais ils avaient recueilli avec soin tous les 
arguments favorables à l'impérialisme militaire et les compromissions, 
en paroles ou en actes, que Chamberlain avait réussi, durant les dix 
années de son règne, à arracher à la faiblesse, à la complaisance ou à la 
vénalité des politiciens des colonies. C'est sur ce terrain rétréci mais 
infiniment plus profitable pour l'Angleterre qu'ils placèrent désormais 
la lutte contre les libertés coloniales. 



— 161 — 

Conférence de 1907 

Ce programme s'esquissa dès la quatrième Conférence coloniale, 
lenue à Londres en 1907. 

Si l'on s'était conformé au voeu adopté en 1902, ce quatrième con- 
grès de l'Empire aurait dû se réunir en 1906. Le 20 avril 1905, M. LYT- 
TELTQN, successeur de M. Chamberlain au ministère des Colonies, écrit 
une longue dépêche à ce sujet aux gouverneurs des colonies autono- 
mes (1). Il relate succinctement les résultats des trois conférences pré- 
cédentes: 1887 — 1897 — 1902. 

" 11. — L'on observera, ajoute-t-il, que ces conférences ont pris, à 
" chaque étape, une forme plus définie et un état plus marqué de conti- 
" nuité. Leur constitution a perdu le caractère vague de la réunion de 
" 1887. Les conférences se composent maintenant des premiers minis- 
"tres des colonies autonomes et du secrétaire d'Etat pour les Colonies, 
" avec l'assistance, lorsque l'objet de la délibération s'y prête avan- 
" tageusement, d'autres hauts fonctionnaires du Royaume-Uni et des 
" colonies. 

" 12. — De plus, les trois premières conférences s'étaient réunies à 
" l'occasion de la présence à Londres des représentants des colonies qui 
" étaient venus prendre part à d'importantes célébrations impériales. 
"Mais en conformité de la résolution adoptée à la dernière conféren- 

" ce, les réunions futures se tiendront à des intervalles déterminés 

" et dans le seul but d'adopter des décisions pratiques (for the trans- 
" action of business). On peut donc dire qu'un Conseil Impérial, chargé 
v< de délibérer des matières qui concernent également le Royaume-Uni 
* et les colonies autonomes, a pris naissance par un procédé naturel. 
" De l'avis du gouvernement de Sa Majesté, il serait peut-être opportun 
" d'écarter le titre de "Conférences Coloniales", qui rend mal la vérité 
" des faits, et de désigner ces réunions, à l'avenir, comme des réunions 
" du "Conseil Impérial". Nous désirons, sans presser les choses, suggé- 
■ rer cette modification à l'étude des gouvernants des colonies. 

" 15. — Le gouvernement de Sa Majesté doute qu'il soit sage ou 
" nécessaire de définir plus exactement par un texte quelconque (by 
" any instrument) le caractère et la constitution de ce Conseil, ou de 
"tenter de définir ses fonctions. L'histoire des institutions anglo- 
" saxonnes, telles que !e régime du Parlement ou du Cabinet, semble dé- 
" montrer qu'il est souvent sage de laisser une institution se développer 
" selon les circonstances et, pour ainsi dire, de son propre mouvement, 
" et qu'il est avantageux de ne pas sacrifier l'élasticité de ses forces 
" d'adaptation à une précision prématurée de sa forme [constitution- 
nelle] " (p. 3). 

Il suggère aux premiers ministres des colonies de préparer d'avance 
un énoncé succinct des sujets qu'ils se proposent de soumettre à la Con- 
férence. 
■ 

(1) "Correspondance relatingr to the future organisation of Colonial Conférences" 
Cd 2785. La page est indiquée après chaque passage cité. Cette correspondance a égale- 
ment été publiée au Canada: "Sessions 1 Paper" No 144, 1907. 



— 162 — 

"17. — Pour ce qui concerne la défense, ce travail est déjà 

fait par VImperial Defence Committee " — c'est l'ancien Colonial Defence 
Committee, rebaptisé sur les fonts impérialistes — " dans lequel le gou- 
" vernement de Sa Majesté désire, de temps à autre, la présence des re- 
" présentants des colonies. La proposition présentement suggérée ne 
"s'applique donc pas aux questions relatives à la défense, mais à celles 
"qui ont un caractère civil" — (p. 4). 

Il est impossible d'indiquer plus clairement la détermination des 
autorités impériales de garder la direction absolue de toutes les questions 
militaires et de ne laisser aux gouvernants des " nations soeurs " que les 
initiatives sans importance. 

" 21. — Le gouvernement de Sa Majesté désire exprimer l'opinion 
"que s'il avait alors existé [en 1902], une Commission permanente, re- 
" présentant tous les Etats intéressés, à laquelle la Conférence aurait pu, 
" dans chaque cas, confier la tâche d'étudier les faits et de faire rapport 
" sur les méthodes les plus propres à l'application des principes recon- 
" nus [parla Conférence], l'accélération et l'utilité du travail accompli 
"parla Conférence en auraient profité considérablement" — (p. 4). 

Réticence des Canadiens 

La réponse du gouvernement canadien se fit attendre longtemps. 
Ce n'est que le 17 novembre 1905 que lord GREY, gouverneur-général de- 
puis l'année précédente, transmit au ministre des Colonies le texte de 
J'arrête ministériel adopté le 13. 

S'appuyant sur l'une des observations de M. Lyttelton, — " qu'il est 
souvent sage de laisser les institutions politiques se développer selon 
les circonstances et, pour ainsi dire, de leur propre mouvement ", — 
les ministres canadiens rejettent sa suggestion de transformer la "Con- 
férence Coloniale" en "Conseil Impérial". " Le mot ' Conseil ' dési- 

" gne une assemblée plus officielle, possédant un caractère consul- 

" tatif et délibératif. Joint au mot "Impérial", il suggère une inslitu- 
" tion permanente, laquelle, jouissant d'une existence continue, pour- 
" rait éventuellement venir à être considérée comme un empiétement 
"sur la pleine mesure d'autonomie législative et administrative dont 
"toutes les colonies autonomes jouissent aujourd'hui" — (p. 14). Quant 
à la seconde suggestion du ministre des Colonies, — la constitution d'une 
Commission permanente attachée à la Conférence, — ils la repoussent 
également parce qu'elle pourrait " entraver l'action du gouvernement 
responsable." Des sujets à traiter à la prochaine Conférence, ils ne 
soufflent mot. 

Il est manifeste qu'à cette date M. Laurier et ses collègues étaient 
sous l'empire de la réaction nationaliste de 1902. Ils n'avaient pas en- 
core cédé à l'influence du nouveau gouverneur, dont nous retracerons 
bientôt les agissements. 

Le cabinet Baîfour était alors au plus vif de la lutte, désastreuse 
pour lui, engagée autour de la réforme du tarif. Le 29 novembre, M. 



— 163 — 

Lyttelton suggère d'ajourner la Conférence à 1907. Les ministres cana- 
diens s'empressent d'accepter cet ajournement (1). 

En décembre 1905, le ministère Balfour est renversé et les libéraux 
prennent le pouvoir sous la direction de sir Henry Campbell Banner- 
man. Le portefeuille des Colonies échoit à lord ELGIN, fils de Pancier* 
gouverneur du Canada. 

Le 22 février 1906, le nouveau ministre écrit aux gouverneurs des; 
colonies autonomes et propose de réunir la Conférence en mars 1907, 
Comme son prédécesseur, il demande au gouvernement de chaque colo- 
nie d'indiquer d'avance les sujets à débattre. Le 12 mai, il précise la 
date: 15 avril 1907 (2). 

Le 25 septembre 1906, les ministres canadiens n'avaient pas encore 
envoyé leur programme. A une dépêche pressante de lord Elgin, ils 
répondent, le lendemain, par l'entremise de lord GREY, qu'ils "ne dési- 
rent pas, à cette date, présenter aucun sujet nouveau aux délibérations 
de la Conférence" (3). Cette réticence contraste notablement avec le 
programme de l'Australie et celui de la Nouvelle-Zélande, fort chargés, 
le second surtout, de propositions à tendances impérialistes (4). 

Dans l'intervalle, une correspondance assez intéressante s'est échan- 
gée entre le ministre des Colonies et le gouvernement canadien. M. Lau- 
rier demande que les colonies ne soient pas représentées seulement 
par leurs premiers ministres mais par ceux de leurs collègues qu'ils 
jugeront à propos d'amener avec eux à Londres. Lord Elgin n'a 
pas d'objection à ce que les autres ministres assistent aux délibé- 
rations lorsque l'on y traitera de sujets relevant de leur compé- 
tence ou de leur ministère particulier; mais il ne veut pas prendre 
sur lui de modifier la composition de la Conférence. Cette discussion 
se prolonge jusqu'à l'hiver de 1907. Elle sera définitivement réglée par 
la Conférence elle-même (5). 

D'autre part, les gouvernements des Etats confédérés de l'Australie 
réclament le droit de se faire représenter au Congrès, indépendamment 
du gouvernement du Commonwealth. Ils basent leur demande sur le 
principe fondamental de la constitution australienne qui attribue aux 
Etats une autonomie beaucoup plus étendue que celle des provinces de 
la Confédération canadienne. Ils représentent non sans raison que plu- 
sieurs des questions qui pourront être soumises à la Conférence relèvent 
de la juridiction des législatures d'Etat, et qu'en conséquence les délé- 
gués du Commonwealth n'ont pas autorité pour les discuter. Le minis- 
tre des Colonies se refuse à assumer la responsabilité de cette innovation. 

(1) La dépêche de M. Lyttelton est reproduite à la page 15 du document impérial 
précité — Cd. 2785. La réponse des ministres canadiens, en date du 4 décembre et reçue à 
Londres le lendemain, est reproduite dans un document subséquent: "Correspondence 
relatinc to a proposed Colonial Conférence in 1907 — Cd 2975, p. 1. Elle est également 
contenue dans le "Sessional Paper" canadien No 144, 1907. 

(2) Cd. 2975, page 3 et 5; Sessional Paper 144, pages 15 et 17. 

(3) Sessional Paper 144, p. 19. Il n'est pas sans intérêt de noter que cette dépêche 
du Canada, peu encourageante pour les reconstructeurs de l'Empire, ne figure pas au 
dossier britannique. 

(4) "Despatch from the Secretary of State for the Colonies, with enclosores, respeet- 
inr the Agenda of the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3337. Cette dépêche est également 
contenue dans le Sessional Paper, No 144. 

(5) "Correspondence relatinr to the Colonial Conférence", 1907— Cd. 3340. 



— 164 — 

Campbell- Bannerman, dernier tenant du 
libéralisme gladstonien 

Les délégués se réunissent à Londres à la date fixée, le 15 avril 1907, 
sous la présidence de lord Elgin, secrétaire d'Etat pour les Colonies (1). 
Le premier ministre, sir Henry CAMPBELL-BANNERMANN, vient sou- 
haiter la bienvenue aux délégués des "grandes communautés autonomes 
d'outremer". C'est à cette occasion qu'il pose de nouveau, dans un lan- 
gage clair et précis, le principe que les nationalistes canadiens n'ont 
cessé d'opposer aux empiétements de l'impérialisme: "Nous ne venons 
" pas aujourd'hui à votre rencontre en quémandeurs d'argent. Néan- 
" moins, nous faisons un accueil cordial (cordially recognise) à l'esprit 
" dans lequel ces contributions ont été versées dans le passé et seront 
" sans doute consenties à l'avenir. Il est évidemment possible d'exagé- 
" rer l'importance des besoins des possessions d'outremer comme fac- 
" teur du budget de nos dépenses; mais quoi qu'il en soit à cet égard, 
" le coût de la défense navale et la responsabilité de la direction de la 
"politique étrangère sont liés indissolublement (hang together)." — p. 5. 

C'est, l'on s'en souvient, le principe posé par lord Elgin dès 1854, 
invoqué sans relâche par tous les hommes d'Etat canadiens jusqu'aux 
jours de la guerre d'Afrique, et accepté sans réserve par les autorités 
impériales comme la base essentielle du traité de 1865. Campbell-Ban- 
nerman est le dernier homme d'Etat anglais qui aura la loyauté et la 
franchise de reconnaître l'obligation qui résulte au Royaume-Uni de sa 
souveraineté impériale. La même pensée traditionnelle se manifeste 
dans son appréciation du rôle des Conférences Impériales et des projets 
de réorganisation du gouvernement de l'Empire: 

" Je n'entreprendrai pas d'énumérer, encore moins de discuter et 
" de critiquer, les divers projets plus ou moins ambitieux qu'on a mis de 
" l'avant. Je me borne à faire une observation applicable à toutes ces 
" propositions. Nous nous appuyons, Messieurs, sur la liberté et Yindè- 
" pendance: c'est là le facteur essentiel du lien qui unit [tous les pays 
" de] l'Empire britannique. Liberté d'action pour chaque Etat indivi- 
" duel, liberté dans les relations mutuelles [de ces pays] et [dans leurs 
" relations] avec la mère-patrie . Tout ce qui milite contre ce principe 
" serait entièrement contraire au génie de notre race et à nos idéaux 
" politiques, et aboutirait tôt ou tard à un désastre " (p. 5 et 6). 

Les sauveurs et les reconstructeurs de l'Empire feraient bien de 
méditer ces sages paroles. Elles s'appliquent à la situation actuelle, et 
surtout aux conséquences inévitables et prochaines de celte situation, 
plus encore qu'à l'évolution encore vague qui se dessinait à l'heure où 
elles ont été prononcées. Campbeîl-Bannerman n'était pas un génie 
transcendant; mais c'était un homme d'un rare bon sens. On a pu dire 
de lui qu'il n'a jamais fait un faux pas. C'était un Britannique de la 

(1) "Minutes of Proceedings of the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3523. Les cita- 
tions qui suivent sont traduites de ce texte. Le chiffre de la page est indiqué après cha- 
que citat'on. Ce document a été réimprimé à Ottawa : Sesaional Paper No 58, 1908. J'.ii 
préféré traduire les citations du texte original. 



— 165 — 

vraie tradition, de celle qui a donné à l'Empire la seule cohésion, l'uni- 
que terrain de ralliement et d'entente, qui soient compatibles avec les 
incohérences naturelles de sa situation géographique, de l'éparpittement 
des pays qui le composent et de la diversité des races qui l'habitent. Si 
les sauveurs d'empire ne s'empressent pas de revenir à cette tradition» 
le "désastre" se produira beaucoup plus tôt qu'on ne le pense. 

Réorganisation de la Conférence - Nouveau mécanisme 
de gouvernement impérial 

Le premier soin de la Conférence est d'arrêter son programme 
d'études et de refaire sa constitution pour l'avenir. 

Sir Wilfrid LAURIER réussiit à faire accepter le changement qu'il 
avait proposé: l'admission de plusieurs représentants de chaque colo- 
nie (p. 15-17 et 53-56). Sir Frederick RORDEN, minisire de !a Milice, 
et M. RRODEUR, ministre de la Marine, sont immédiatement admis à 
prendre part aux délibérations. Il reste statué que le Royaume-Uni et 
chacune des colonies n'ont droit qu'à une voix collective dans les déci- 
sions prises. 

Les représentants de l'Australie sont moins heureux dans leur dé- 
marche pour faire admettre à la Conférence les délégués des gouverne- 
ments d'Etat. Sir Wilfrid Laurier s'y oppose. Il craint que les provin- 
ces canadiennes ne réclament le même privilège. Il peut, à son avis, 
s'élever des conflits d'opinion entre le gouvernement fédéral et les gou- 
vernements d'Etat. Il y a actuellement une dispute entre le gouverne- 
ment de la Confédération et celui de la Colombie Rritanniquc. Il serait 
dangereux d'ouvrir la porte de la Conférence à ces conflits. La majorité 
des délégués se rallie à ses vues et rejette la proposition (p. 93-94). 

Les représentants de l'Australie réclament également l'entière pu- 
blicité des délibérations. Sur ce point, M. Laurier prend une attitude 
équivoque. Il blâme discrètement le ministère des Colonies de n'avoir 
pas fait publier le compte rendu intégral de la conférence de 1902. Il 
oublie que le 5 août 1903, il a fait câbler par lord Minto à M. Chamber- 
lain que le gouvernement canadien s'objecte à cette publicité déjà 
demandée par l'Australie (1). C'est sans doute qu'en 1903, M. Laurier 
n'est pas encore certain si son attitude nationaliste lui vaudra plus 
d'applaudissements que d'imprécations au Canada. En 1907, le vent 
n'est pas à l'impérialisme: M. Laurier suggère qu'un "précis" de chaque 
séance soit livré quotidiennement à la presse et que le compte rendu 
complet soit publié plus tard (p. 19-22). Il prononce en passant cette 
parole significative: "Je ne suis pas si disposé que M. Deakin semble 
l'être à fournir des renseignements à la presse" (p. 80). 

Les Australiens ramènent sur le tapis la création d'un Conseil Im- 
périal (p. 26-48). Cette proposition est écartée d'emblée. L'existence 
officielle et permanente de la Conférence "Impériale" — et non plus 
"Coloniale" — est décrétée "dans l'intérêt de VEmpire". Elle se réuni- 
ra tous les quatre ans. Le premier ministre du Royaume-Uni en est le 

(1) "Correspondence relating to the proposée! publication of the Report of the Pro- 
ceedings of the Colonial Conférence in London, in 1902". — Cd. 1723. 



— 166 — 

président d'office. En son absence, le secrétaire d'Etat pour les Colo- 
nies préside aux délibérations. Le premier ministre de l'Australie, M. 
DEAKIN, voudrait qu'un représentant des colonies puisse à l'occasion 
remplir ces fonctions. Lord ELGIN, avec l'appui de M. Laurier, fait 
écarter cette suggestion dangereuse pour l'autorité impériale (p. 59-61). 
Entre les sessions régulières du Congrès, des conférences subsidiaires 
"pourront être convoquées pour délibérer sur des sujets particuliers." 
Un "secrétariat permanent" de la Conférence est constitué. Les repré- 
sentants de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Cap voudraient que 
le personnel de ce bureau relève directement du premier ministre du 
Royaume-Uni, comme président de la Conférence. Lord Elgin, toujours 
aidé de M. Laurier, réussit encore à écarter cette proposition et à faire 
décréter que le secrétariat dépendra directement du ministre des Colo- 
nies (p. 62-76). Les ministres britanniques tiennent à garder la haute 
main. 

A noter en passant cette boutade du premier ministre de l'Australie: 

" Le président (lord ELGIN) :— J'espère qu'il [M. DEAKIN] 

" ne croira pas que nous avons le moindre désir de parler en dictateurs 
" ou d'être incivils ou quoi que ce soit de ce genre dans la correspon- 
" dance que nous entretenons avec les colonies. 
"M. DEAKIN:— Trop civils parfois" — (p. 70). 

M. Haîdane poursuit l'oeuvre de Chamberlain 

Le 20 avril, la Conférence aborde le sujet le plus important, celui 
de la réorganisation et de la concentration des armées des divers pays 
de l'Empire. Contrairement à ce qui s'est passé en 1897 et en 1902, ce 
problème prime la question navale. Le secrétaire d'Etat pour la Guerre, 
M. HALDANE, futur haut chancelier de l'Empire, alors chéri des Anglais 
à cause de ses amitiés allemandes, aujourd'hui écarté du ministère pour 
le même motif, vient exposer les vues du gouvernement et des chefs de 
l'armée. La guerre sud-africaine a démontré de nouveau la faiblesse 
de l'armée britannique et son organisation défectueuse. Une commis- 
sion d'enquête a été nommée en 1904; lord ESHER en était le président; 
sir John FISHER (aujourd'hui lord Fisher) et sir George CLARKE, les 
principaux aviseurs. Cette commission a préparé "un projet de réorga- 
nisation complète du War Office et de l'armée." Ce projet a été accepté 
par le ministère unioniste et mis à exécution par le cabinet actuel. Il 
s'inspire des principes et de l'exemple de la Prusse et de l'Allemagne. 
Son exécution est confiée à un état-major général. Il tend à l'unifor- 
misation de toutes les forces de l'Empire (p. 94-95). M. HALDANE 
ajoute : 

" Les événements de ces dernières années " — la guerre d'Afrique 
— " ont démontré que l'Empire pourrait agir comme un tout et que, 
" dans un danger suprême, les forces locales de défense pourraient se 
"porter en nombre (pour forth) pour défendre plus que leurs propres 
"frontières. Mais ceci dépend de l'effort volontaire et non pas d'un 
"programme rigide. En portant ce sujet à votre connaissance, aujour- 
" d'hui, notre objet principal est de démontrer fortement l'opportunité 
" d'organiser ces forces locales des diverses possessions autonomes de 



— 167 — 

" la Couronne, sinon d'après un programme commun — nous reconnais- 
" sons que les conditions variables de ces divers pays interdisent un 
" programme rigide — du moins, avec un objet commun en vue et selon 
" une conception commune " (p. 96) . 

L'Angleterre va transformer sa milice en armée territoriale. Le Ca- 
nada a une milice qui se rapproche beaucoup de cette armée projetée. 
Les gouvernants de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique- 
Sud se proposent d'organiser des forces identiques. Ii faut organiser 

ces armées d'après une "conception commune" "C'est là que vient 

l'utilité de l'état-major général" (p. 96). 

Chaque colonie pourrait également organiser un état-major local. 
Des échanges d'officiers pourraient utilement se faire en'«-e ces divers 
états-majors et celui du Royaume-Uni. " Si cette organisation se com- 
"plétait et si nous en venions à faire cet échange d'officiers, — ce 
" qui tendrait à élargir la sphère d'action de l'état-major général selon 
" les larges conceptions d'un esprit militaire saisi de toutes les données 
" du problème de la défense de l'Empire dans son ensemble, — nous 
" aurions fait beaucoup pour obtenir un programme uniforme dans l'or- 
" ganisation, dans le choix des armes et dans les autres détails d'ordre 
* militaire. Cette uniformité est presque essentielle s'il doit y avoir une 
"coopération effective dans une grande guerre" (p. 97). 

On voit que la défaite de Chamberlain et du ministère Balfour n'a 
nullement modifié les visées des autorités impériales dans l'ordre de la 
guerre. Le projet de M. Haldane, l'un des chefs de l'impérialisme libéral, 
n'est que le développement de celui qu'esquissait M. BRODRICK, à la 
Conférence de 1902. C'est la reprise, sur une plus vaste échelle, de l'an- 
cien projet de Cardwell, repoussé par Cartier en 1870. Plus habile dans 
l'art de ménager les transitions et de séduire les coloniaux, qu'il a bien 
connus au cours de sa brillante carrière d'avocat, M. Haldane dévoile 
moins brutalement que ses prédécesseurs l'objet poursuivi par les auto- 
rités britanniques: renforcer l'armée anglaise en drainant les colonies, 
afin de laisser le peuple anglais s'enrichir en paix. A l'appui de sa de- 
mande, le ministre de la Guerre soumet aux membres de la Conférence 
un mémoire de YImperial Defence Committee et quatre rapports distincts 
préparés par le War Office (1). 

Impérial Defence Committee — Représentation 
illusoire des colonies 

Le rapport du Comité, rédigé en mars 1907, est bref. Il se borne 
à expliquer l'origine et les attributions de ce nouveau mécanisme de 
l'Empire, qui a absorbé, sans le détruire, l'ancien Colonial Defence Com- 
mittee créé en 1885. 

"Le Comité. est un corps purement consultatif : i7 n'exerce aucun 
"pouvoir exécutif, ni aucune fonction administrative." (p. 15). 

Cette commission ne délibère que des matières qui lui sont sou- 
mises par le premier ministre britannique ou l'un des secrétaires d'Etat. 

(1) "Papers laid before the Colonial Conférence", 1907 — Cd 3524. Chacune des cita- 
tions qui suivent sont traduites de ces documents. Le chiffre de la page est indiqué après 
chaque citation. 



— 168 — 

Le premier ministre peut y appeler toute personne susceptible de four- 
nir des renseignements utiles. 

"Le premier ministre considère qu'il serait peut-être avantageux 
" de faire comprendre aux représentants des colonies, à la prochaine 
" Conférence, que le Comité de la Défense Impériale a pour objet de ren- 
" dre possible la discussion des problèmes qui se rattachent à la dé- 
" fense générale ou locale. Le gouvernement de toute colonie autonome 
" devrait donc avoir pleine liberté de soumettre les questions de cette 
" nature par l'entremise du bureau colonial et d'obtenir du Comité les 
" conseils qu'il est en état de donner. Si le voeu en est exprimé, tout 
" représentant d'une colonie qui désirerait un conseil serait officielle- 
" ment invité (summoned) à siéger comme membre de ce comité durant 
"la discussion de la question posée" (p. 16). 

L'Australie avait préparé une résolution exprimant le désir des co- 
lonies de se faire représenter dans cette commission. Aux termes de 
cette proposition, ce droit de représentation aurait dû être permanent 
et absolu. Les délégués des colonies auraient pu siéger dans le comité 
en toute circonstance (Cd. 3523, p. 83). Mais les maîtres de l'Empire 
veillaient au grain. Le ministre des Colonies fait décapiter la résolu- 
tion du principe général posé par les Australiens; puis il fait limiter 
le droit des coloniaux à solliciter les conseils de la commission, par 
Ventremise du secrétaire d'Etat pour les Colonies, et à siéger "durant la 
discussion des questions posées", (p. 120). Sir Frederick BORDEN fait 
observer que cette motion est absolument inutile et que la question a 
été réglée depuis longtemps, puisqu'il a lui-même assisté à une séance 
du Comité en décembre 1903. 

Avec cette loyauté que j'ai souvent signalée chez les hommes d'Etat 
anglais de grande envergure, M. HALDANE ne veut pas laisser d'illu- 
sion aux coloniaux sur l'importance de cette représentation. 

" Je ne crois pas moi-même, dit-il, si je puis m'exprimer ainsi, que 
* cette résolution soit nécessaire. Chacun est très familier avec la com- 
" position du Comiité de îa Défense Impériale, qui est un squelette ou 
"un embryon (skeleton or nucleous body). J'y assiste toujours, mais 
" je ne suis pas l'un de ses membres réguliers. Ce corps n'a pas de com- 
" position déterminée. Il consiste seulement dans la réunion des per- 
" sonnes convoquées. Sans doute, s'il s'élevait une question qui affecte 
" une colonie en particulier, le représentant de cette colonie y siégerait. 
" Le premier ministre [britannique] est en réalité l'âme (mainspring) 
** du Comité, et il y appelle qui il veut. 

"Sir Frederick BORDEN: — Il appelle n'importe qui à sa conve- 
nance (whomsoever he likes) ? 

"M. HALDANE: — Qui il veut et qui lui convient {whoever he likes 
and whoever is suitable) " (p. 121). 

C'est là ce fameux " droit de représentation des colonies dans les 
conseils de l'Empire", dont M. Borden, ses collègues et ses partisans fe- 
ront si grand tapage, en 1912, pour justifier le vote de la contribution 
à la flotte britannique. On voit que ce prétendu partage de la souverai- 
neté impériale ne date pas d'hier et qu'il ressemble fort à celui dont Ju- 
piter voulait faire apprécier les avantages exceptionnels à l'honnête 



— 169 — 

Amphytrion. Toute la " consultation " se borne à permettre aux en- 
voyés des tribus coloniales de recevoir, à huis clos, du premier ministre 
britannique tes renseignements qu'il lui convient de leur donner et les 
décisions arrêtées à leur sujet par les autorités impériales. Une fois 
muni de ces renseignements et de ces décisions, le chef sauvage est ex- 
clu du Conseil, dûment couvert de louanges et parfois médaillé ; puis 
les maîtres de l'Empire continuent à délibérer entre eux de la haute 
politique et des intérêts généraux des " nations soeurs", dont le sort dé- 
pend de leurs décisions. Ils ont ainsi toute liberté de subordonner les 
intérêts de ces nations à ceux du Royaume-Uni. 

Bases de l'Impérialisme militaire 

Les quatre mémoires de l'Etat-major ne sont pas moins révélateurs 
de la pensée impériale. Le premier, en date du 14 mars 1907, traite 
des " conditions stratégiques de l'Empire". Il porte la signature de sir 
Neville LYTTELTON, chef de l'Etat-major. Il commence par poser 
"comme principe premier et fondamental" de toute organisation mili- 
taire " que la conservation de l'Empire dépend tout d'abord de sa su- 
" prématie maritime." 

"2. — Le second grand principe qui doit gouverner l'organisation 
" militaire de l'Empire, c'est que chacun des pays qui le composent, 
" doit, autant que possible, maintenir un nombre suffisant de troupes 

" pour assurer sa défense (self defence) Bien que la flotte impé- 

" riale soit peut-être en état de protéger les divers pays de l'Empire 
"contre toute attaque sérieuse par mer, les vaisseaux de Sa Majesté ne 
" peuvent protéger toutes les possessions britanniques d'une manière 
" absolue et en toute circonstance contre les attaques d'outremer. Dans 
"le cas des ports de mer facilement accessibles à des entreprises hos- 
" tiles et offrant à l'ennemi des points d'attaque suffisamment avanta- 
" geux, ii faut pourvoir à leur protection par des travaux de défense et 
" des garnisons locales." 

Jusqu'ici c'est la répétition quasi textuelle des principes posés dans 
le mémoire de 1896 (1). Voyons maintenant comment s'affirme l'idée de 
coopération esquissée dès 1897 par Chamberlain et accentuée par lord 
Selborne en 1902: 

"3. — Le troisième principe à garder en mémoire.... est celui de 
"l'appui mutuel à l'heure du danger. Il est évident que dans certaines 
"circonstances les forces territoriales des divers pays de l'Empire 
" pourraient être entraînées par des considérations de sécurité et de sen- 
" timent à s'unir par une action commune dans quelque grand conflit 
"qui pourrait mettre en danger notre existence nationale. Dans une 
" telle éventualité, il serait impossible d'exagérer les avantages, en toute 
" circonstance, d'un système d'organisation militaire qui permette l'assi- 
" milation immédiate de tous les régiments qui composeront l'armée 
"impériale" (Cd. 3524, p. 18). 

" 5. — L'état-major se rend parfaitement compte des difficultés con- 
" sidérables qui peuvent empêcher les colonies autonomes — ainsi que 

(1) Pièce justificative 57. 



— 170 — 

"les colonies de la Couronne et les protectorats britanniques — de ga- 
" rantir à l'Empire tout entier des contingents de troupes, d'un nombre 
" et d'une composition déterminés, prêts à se porter sur les points vitaux 
" en cas de danger. Les lois locales qui obligent les citoyens à servir pour 
" la défense de leur pays limitent presque entièrement cette obligation à 
" la défense du pays d'empire auquel ces citoyens appartiennent. C'est 
" ce que l'état-major comprend parfaitement: il se rend très bien compte 
H qu'en dépit des sentiments de loyalisme et d'affection pour la mère 
" patrie qu'entretiennent les colonies et qui les rallieront rapidement, à 
" l'heure du danger, autour du drapeau impérial, il est néanmoins im- 
" possible, à l'heure actuelle du moins, de connaître d'avance le nombre 
" exact de troupes [coloniales] qui pourront se joindre à l'armée an- 
" glaise en temps de guerre. Cependant, l'état-major croit de son devoir 
" de signaler le fait que l'absence de dispositifs précis pour l'action 
"commune des diverses forces militaires de l'Empire prive ces armées 
" de la majeure partie de la puissance d'action qu'elles pourraient exer- 
" cer autrement à l'heure du péril national" (p. 19). 

"7. — L'état-major récemment créé par le Conseil supérieur 

" de l'armée est encore à ses débuts. Il comprendra avec le temps, espé- 
" rons-le, des officiers de tous les pays de l'Empire et opérera l'union 
" intime de tous ces pays dans l'ordre militaire. 

" 8. — Plus il sera possible de rapprocher les diverses forces mili- 
" taires de l'Empire par l'entraînement, l'éducation et la communauté 
" de pensée, plus ces forces seront en état de surmonter les difficultés 
" particulières du problème stratégique qui s'impose à une fédération 
" de pays éloignés les uns des autres, mais préoccupés de s'aider mu- 
" tuellement et de coopérer au bien commun à l'heure du danger " (p. 20). 

Le général Lyttelton explique ensuite que des mesures ont été prises 
pour permettre l'échange d'officiers entre l'armée impériale et les mi- 
lices coloniales et pour ouvrir aux officiers des colonies un accès facile 
à l'école de Camberley. 

" Il serait peut-être à propos d'étudier la possibilité de l'échange 
" entre les divers pays de l'Empire, de bataillons entiers, d'escadrons ou 

"de batteries d'artillerie La progression dans ces matières 

" est forcément lente. Il faut surmonter les obstacles qui résultent prin- 
" cipalement de la diversité des administrations et des difficultés léga- 
"les; mais chaque pas dans cette direction marque un progrès dans 
"l'intérêt de la défense impériale" (p. 20). 

" 9. — // n'est nullement à craindre qu'aucun pays de VEmpire 

" manquera de répondre à l'appel de la mère patrie; mais en même 
"temps nous voyons nettement les obstacles presque insurmontables — 
" obstacles plutôt politiques que militaires peut-être — qui font qu'ac- 
" tuellement nous n'avons aucune garantie que des contingents d'un 
" nombre et d'une composition déterminés prendront part à une grande 
" guerre impériale " (p. 21). 

En résumé, "l'idéal" de l'état-major, c'est "la reconnaissance des 
trois principes fondamentaux énumérés au début de ce mémoire." 

" 1. — L'obligation qui s'impose à chaque communauté autonome de 
" pourvoir autant que possible à sa propre protection locale. 



— 171 — 

" 2. — Le devoir d'arrêter un programme défini d'assistance mutuelle 
" en cas de danger. 

" 3. — La nécessité de maintenir la suprématie maritime qui seule 
" peut assurer une coopération militaire quelconque." 

" En conclusion, il ne paraît guère exagéré de dire que le meilleur 
" espoir d'un allégement du lourd fardeau des armements tient à Porga- 
" nisation parfaite des immenses ressources militaires de l'Empire et 
" à la cordiale coopération des colonies, dont la croissance est cons- 
" tante, avec la mère patrie. La plus sûre garantie de paix pour l'Em- 
pire, c'est la solidarité des pays qui le composent et la ferme détermi- 
" nation de chacun de ces pays de rester fidèles à l'association dans 
"chaque crise qui pourra se présenter" (p. 21). 

C'est bien là, dans toute son ampleur, l'illusion ou l'imposture impé- 
rialiste, empruntée des Romains — si vis pacem para bellum — et de 
l'Allemagne prussianisée. 

A i'égard des colonies, ce programme de guerre marque nettement 
la révolution que les impérialistes anglais ont décidé de faire subir au 
droit public des "nations soeurs". En 1854, en 1865, et encore en 1896, 
la Grande-Bretagne n'attendait des colonies que l'organisation de leur 
défense nationale. On leur demande maintenant d'ajouter à cette 
charge, nullement diminuée, une part proportionnelle de la défense gé- 
nérale des immenses territoires conquis par l'Angleterre pour son seul 
bénéfice et leur coopération dans les guerres impériales qui résultent 
de la politique et des agissements des seules autorités britanniques. 

Mécanisme impérial de guerre 

Le second document, qui porte aussi la même date et la même signa- 
ture, traite de "la possibilité d'uniformiser l'organisation de la guerre 
dans tout l'Empire." Ce n'est en réalité que l'application, sous une forme 
concrète et détaillée, des principes posés dans le rapport précédent. La 
même inspiration se manifeste avec une égale franchise: 

" 12. — Comme il est probable que les colonies prendront une part 
" toujours croissante dans les guerres futures qui affecteront le bien-être 
" de l'Empire, il nous a semblé opportun de soumettre à l'étude de la 
" Conférence coloniale le problème de l'assimilation possible du méca- 

" nisme de guerre des colonies à celui du Royaume-Uni " (Cd. 3524, 

p. 24). 

" 16. — On demandera peut-être pourquoi les méthodes d'organisa- 
tion du Royaume-Uni doivent être adoptées comme le type du méca- 
" nisme universel de guerre de l'Empire. C'est que, pour nombre d'an- 
" nées à venir, l'armée expédiée par le Royaume-Uni formera probable- 
" ment la portion la plus considérable de toutes les forces engagées dans 
" une campagne impériale. Il est donc plus simple d'organiser d'après 
"le modèle anglais les forces expédiées par les diverses colonies que 
" d'organiser l'armée anglaise et les forces des autres colonies d'après 
"le modèle adopté par l'une quelconque des colonies " (p. 26). 

Il est impossible d'avouer plus franchement que l'objectif principal 
de chaque colonie ne doit plus être la défense de son territoire et l'or- 



— 172 — 

ganLsation de cette défense selon les conditions particulières du pays, 
mais la subordination des intérêts coloniaux aux exigences du Royaume- 
Uni et de son empire. C'est la vieille conception romaine, qui utilisait 
les barbares de la Gaule et de la Germanie pour la plus grande gloire 
de l'Empire. 

" 18. — Il est à espérer que les représentants des diverses colonies 
" useront de leur influence, à leur retour chez eux, afin de convaincre 
"leurs gouvernements respectifs de l'énorme puissance additionnelle 
" que l'Empire trouverait dans cette uniformité des préparatifs de 
" guerre. Les services considérables que les colonies ont rendus dans 
"le passé [en Afrique] démontrent la valeur de l'aide qu'elles sont 
" prêtes à donner en cas de danger, même sans les avantages d'une orga- 
* nisation de cette nature. La valeur de ces secours serait considéra- 
blement accrue à l'avenir s'ils pouvaient revêtir une forme qui per- 
" mettrait de les utiliser instantanément, dans leur cadre normal, 
"lorsqu'on mettrait l'armée en campagne. Toute colonie qui enverrait 
" un contingent combattre avec les forces du Royaume-Uni et des autres 
" colonies aurait alors la satisfaclion de savoir que sa coopération atteint 
" le plus haut degré d'efficacité au point [stratégique] où son utilité 
"s'imposerait" (p. 26-27). 

Le troisième mémoire préparé par le générad NICHOLSON, Quar- 
tier-Maître Général, et le général HADDEN, Maître Général de 
l'Ordonnance, est purement technique. Il traite de l'uniformité des 
modèles d'armes et de munitions qui devraient être utilisés généra- 
lement dans toutes les armées de l'Empire. Naturellement, les colonies 
devront accepter les modèles anglais (Cd. 3524, p. 28). 

Le quatrième mémoire, signé par le général HADDEN seul, 
est caractéristique. Il démontre l'éternelle vérité du mot de Napoléon: 
"L'Angleterre est une nation de boutiquiers." Il n'a d'autre objet que 
de persuader aux gouvernements des colonies qu'ils doivent faire tous 
leurs achats d'anmes et de munitions par le seul intermédiaire du War 
Office (p. 30). Pour qui connaît les opérations fructueuses et les opu- 
lents pots-de-vin dont certains officiers anglais ont bénéficié en maintes 
occasions, le motif de cette démarche est facile à comprendre. 

Escrime de politiciens : M. Haldane, M. Smartt 
et sir Frederick Borden 

G'est à l'aide de cette documentation fort intéressante et nettement 
tendancieuse que d'habile ministre de la Guerre, M. Haldane, tend ses 
pièges aux coloniaux. Sir Frederick BORDEN, au nom du Canada, 
commence par résister: 

" Je dois faire remarquer immédiatement, dit-il, que dans les pos- 
sessions d'outremer, en Canada au moins, la loi de la Milice ne nous 
" permet de dépenser de l'argent et de faire des préparatifs que pour la 
" seule défense du Canada. Le texte même de la Loi limite absolument 
" notre autorité à cela. Nous ne pouvons mettre notre milice en service 
"actif pour d'autre objet que la défense du Canada. ..." (Cd. 3523, p. 
99). 



— 173 — 

On voitt combien j'avais raison d'affirmer qu'en faisant modifier, 
en 1904, les termes de la loi de la Milice, le gouvernement canadien avait 
voulu se prémunir contre de nouvelles tentatives d'intimidation de !a 
part des impérialistes anglais et canadiens — précaution fort illusoire, 
du reste. 

Sir Frederick explique qu'il a constitué au Canada un état-major. 
Il ne veutt pas qu'aucun officier de ce corps se sente partagé entre ses 
devoirs envers son chef immédiat, le ministre de la Milice et de la Dé- 
fense du Canada, et les responsabilités nouvelles que le projet de lord 

Haldane pourrait lui imposer (p. 100). "Les Canadiens n'ont 

"qu'un désir: celui de se préparer par tous les moyens possibles à pro- 
téger entièrement leur propre territoire" (p. 101-102). Afin d'adoucir 
le trait, il rappelle ce que le Canada a fait durant la guerre sud-africaine, 
"lorsqu'il a paru pour un moment que l'Empire était en danger" (p. 
102). Cette garantie morale doit suffire pour l'avenir. Entraîné par 
cette admission compromettante, qui démontre clairement la consé- 
quence inévitable et ultime du précédent de 1899, il accepte le principe 
de l'uniformisation posé par M. Haldane. C'est tout ce que voulaient 
pour l'instant les autorités impériales. 

M. SMÀRTT, ministre des Travaux Publics de la Colonie du Cap, 
veut brusquer les choses. Il demande à la Conférence de décréter l'ur- 
gence de l'organisation de régiments impériaux aux colonies. Sir Fre- 
derick BORDEN et sir Joseph WARD, premier ministre de la Nouvelle- 
Zélande, s'y opposent (p. 111-115). M. HALDANE penche de leur côté, 
tout en laissant entrevoir le succès ultérieur de l'idée du ministre sud- 
africain : " C'est, dit-il, l'une de ces choses qui appartiennent à un ave- 

" nir très prochain — pas très éloigné " (p. 116). Pour l'instant, 

ii se borne à demander aux coloniaux d'accepter le principe de l'état- 
major impérial et de l'échange des officiers supérieurs. Sir Frederick 
BORDEN accepte cela pourvu qu'on reconnaisse en même temps l'utilité 
des états-majors coloniaux. M. Haldane veut bien accorder cette ap- 
probation verbalement; mais il ne démord pas du texte de son projet 
de résolution. Lord ELGIN, toujours conciliant, suggère que la publi- 
cation du discours du ministre de la Guerre suffira à marquer la con- 
cordance de ses vues avec celles du gouvernement canadien. M. Haldane 
saisit la balle au bond et se déclare très heureux de livrer ses observa- 
tions au public de l'Empire. Vient alors le dialogue suivant qui jette 
une lumière significative sur les procédés des politiciens de tous les 
pays: 

" Le PRESIDENT [lord ELGIN] :— Vous allez reviser [votre dis- 
" cours] ? 

"M. HALDANE: — Je vais le reviser et j'aurai le soin de ne laisser 
" passer aucune expression qui puisse porter ombrage. 

"Sir Frederick BORDEN: — Je prends pour acquis que le principe 
"est l'établissement d'un état-major impérial? 

"M. HALDANE:— C'est cela. 

"Sir Frederick BORDEN: — Nous sommes, je pense, tous d'accord 
" là-dessus; mais une partie de la population que nous représentons est 



— 174 — 

" très ombrageuse à cet égard. Elle pourrait penser que nous l'avons 
" liée à quelque chose qui ressemble à une obligation. 

"M. HALDANE: — Vous devez observer que l'état-major est un corps 
" purement consultatif. Vous-même en avez fait autant au Canada: vous 
" avez, dans la personne du général Lake, un officier très distingué de 
" notre état-major. Il en serait de même de tout autre officier de l'état- 
" major que nous vous enverrions si le projet suggéré était accepté. Il 
" serait votre propre officier, sous votre propre commandement (at your 
" own disposition). 

"Sir Frederick BORDEN: — Précisément; mais nous n'en avons pas 
" beaucoup parlé. 

"M. HALDANE: — Non; vos actes ont été meilleurs que vos paroles. 
" Vous avez eu le général Lake depuis quelque teirips et vous l'avez uti- 
lisé" (p. 117). 

L'avis de motion du ministre de la Guerre portait que l'état- 
major doit être organisé "pour le service de l'Empire". Sir Frederick 
Borden voudrait faire mettre à la place: "pour le service des divers 
Dominions" (p. 118). M. Laurier, secourable, suggère d'ajourner la 
discussion. Elle est reprise à trois jours de là. Dans l'intervalle, des 
conversations intimes ont usé les résistances; et îa résolution préparée 
par M. Haldane est adoptée unanienement dans ces termes: 

"État-major pour le service de V Empire" 

" Cette Conférence accueille avec faveur et approuve cordialement 
' l'énoncé des principes généraux contenus dans les déclarations du 
" secrétaire d'Etat pour la Guerre; et sans désirer compromettre aucun 
"des gouvernements représentés [à la Conférence], elle reconnaît et 
" affirme l'urgence de développer, pour le service de l'Empire, un état- 
" major général, [dont des membres seront] choisis parmi les forces de 
" l'Empire tout entier. [Cet état-major] étudiera la science militaire 
" dans toutes ses branches, recueillera des renseignements et des con- 
" naissances militaires et les transmettra aux divers gouvernements, 
" entreprendra la préparation de plans de défense basés sur un principe 
" commun, et, sans intervenir en quoi que ce soit dans les questions liées 
" au commandement et à l'administration, donnera ses avis, à la deman- 
" de des gouvernements respectifs, sur l'entraînement et l'éducation des 
" forces militaires de la Couronne dans chacun des pays de l'Empire et 
" leur organisation pour la guerre" (Cd. 3523, p. V et VI). 

C'était un véritable triomphe pour le gouvernement britannique. 
M. Haldane avait eu raison de dire à M. Smartt: "A mon avis les mots 
" importent peu. Le point priniepai, c'est que nous sommes tombés oTac- 
" cord sur un principe général. C'est là ce qui importe réellement. 
"Nous ne pourrions lier aucun gouvernement ni forcer son action; et 
"nous ne voudrions pas le faire" (127). Le force des Anglais, je 
l'ai déjà dit, c'est de savoir attendre. 

Défense navale—Saine politique de lord Tweedmouth 

Une fois la question des armées de terre réglée, la Conférence 
s'occupe de défense navale. La discussion est beaucoup pius brève, pour 



— 175 — 

deux raisons: la guerre d'Afrique a révélé les faiblesses de i'armée an- 
glaise et l'urgence d'y remédier par l'apport des colonies; et puis, le 
premier lord de l'Amirauté, lord TWEEDMOUTH, n'est pas, comme M. 
Haldane, un impérialiste. Il appartient, comme le premier ministre, à 
la vieille école libérale. Il est trop bon Anglais pour refuser ce que les 
coloniaux auront la naïveté de lui offrir ; mais il est trop loyalement 
traditionnel pour fausser la doctrine et les faits. 

" Nous vous faisons bon accueil, dit-il aux délégués, nous vous de- 
" mandons de prendre une part importante à la réorganisation plus 

" complète de la défense navaie de l'Empire La seule réserve que 

"l'Amirauté désire faire, c'est qu'elle réclame la responsabilité de régler 
" les questions stratégiques nécessairement liées à la défense navale, de 
" conserver le commandement des forces navales du pays et de 
" faire la distribution des navires de manière à pouvoir résister 
" aux attaques et défendre l'Empire tout entier, qu'il s'agisse de nos 
"propres Iles ou des possessions d'outremer. Nous admettons sans ré- 
" serve que nous sommes responsables de cette défense. Nous vous de- 
" mandons de nous aider dans cette défense. Nous vous demandons 
"toute l'aide que vous pouvez nous donner; mais nous ne venons pas à 
" vous comme des mendiants. Nous acceptons avec bonheur tout ce que 
" vous pouvez nous donner; mais, en même temps, si vous n'êtes pas 
" disposés à nous donner i'aide que nous espérons, nous reconnaissons 
"notre obligation absolue de défendre de notre mieux les possessions 

" du Roi au delà des mers Il n'y a qu'une mer, un seul empire, une 

" seule flotte; et si je demande tout d'abord votre secours, je réclame 
" en second lieu, pour l'Amirauté, l'autorité nécessaire pour gouverner 

"sans contrainte cette grande force navale (p. 129). 'Le gouver- 

" nement de Sa Majesté reconnaît le désir naturel des colonies autono- 
" mes de prendre une part plus personnelle dans les mesures nécessaires 
"à ia défense navale de l'Empire; et pourvu que l'unité de commande- 
" ment et de direction de la flotte soit maintenue comme condition 
"essentielle, nous sommes prêts à étudier une modification des accords 
"actuels afin de rencontrer les vues des diverses colonies" (p. 130). 

Cette dernière observation s'adressait surtout aux Australiens, tou- 
jours jaloux de leurs droits et réfractaires à l'idée de permettre aux 
escadres affectées à leur protection de se déplacer au gré de l'Amirauté. 
Du reste, lord Tweedmouth "reconnaît les différences profondes qui 
existent entre les conditions" des diverses colonies (p. 131). Il indi- 
que succinctement, avec beaucoup de bon sens et de clarté, ies mesures 
de défense que les colonies pourraient adopter dans le double but de 
pourvoir, à la protection de leurs propres territoires et d'aider aux mou- 
vements de la flotte impériale sans rien sacrifier de leur autonomie 
locale et de leur liberté d'action: la construction de docks spacieux et 
de bassins de radoub; l'établissement de stations de charbonnage et 
d'approvisionnement, protégées par des travaux de défense; et surtout 
la création de flottilles de torpilleurs et de sous-marins. Il prédit l'im- 
portance énorme du rôle que ce genre de vaisseaux jouera dans la pro- 
chaine guerre. Il cite l'exemple de la France et déclare que l'Amirauté 
anglaise s'apprête à le suivre (p. 130-131). 



— 176 — 

A l'une des dernières séances de la conférence, le 8 mai, cette ques- 
tion de sous-marins revient sur le tapis: 

"Dr. SMARTT [du Cap]: — Je comprends que la proposition 

" de l'Amirauté consiste à encourager l'esprit de la défense locale et du 
" secours local à la flotte (for naval purposes) ; et que la meilleure po- 
" litique serait la construction de sous-marins; mais je suppose que 
" l'Amirauté serait également prête à étudier la question des des- 
" troyers? 

" Lord TWEEDMOUTH :— Certainement. 

"Dr. SMARTT: — Je présume que le sous-marin est un vaisseau qui 
" n'emploie qu'un petit nombre d'experts de la plus haute compétence? 

"Lord TWEEDMOUTH:— C'est cela. 

"Dr. SMARTT: — Ce n'est pas un vaisseau qui va loin en mer, tandis 
" que par l'établissement d'une flotle de destroyers, vous inculqueriez 
" immédiatement au peuple l'esprit maritime et l'idée qu'il rend un plus 
" grand service, parce que ces vaisseaux pourraient aller assez loin en 
" mer. Ce serait un facteur puissant pour développer l'esprit maritime 
" dans notre population. 

" Lord TWEEDMOUTH : — Je crois que le développement des sous- 
" marins va devenir tel à l'avenir qu'Us remplaceront presque totalement 
"les destroyers; ils vont acquérir une portée maritime beaucoup plus 
" étendue; ils ne seront pas seulement des vaisseaux de défense, mais 
"essentiellement des vaisseaux d'attaque" — (p. 479). 

On voit que l'Amirauté était pour le moins aussi bien inspirée sous 
la sage direction de lord Tweedmouth qu'elle l'a été depuis, sous l'im- 
pulsion de M. McKenna et de M. Winston Churchill. La politique navale 
que lord Tweedmouth recotnmande aux colonies en 1907, c'est celle que 
M. MONK s'efforcera en vain de faire accepter par son parti en 1912. Si 
M. Borden et ses collègues avaient écouté ce sage avis, le problème de la 
défense navale du Canada et de l'Empire serait plus avancé qu'il ne !'a 
été par la folle proposition de faire à l'Angleterre multi-milliardaire un 
cadeau de $35,000,000; et si l'Amirauté britannique avait suivi ses ins- 
pirations de 1907, au lieu de tomber dans la folle politique des dread- 
noughts, dénoncée par lord Charles BERESFORD comme une "trahison" 
des intérêts britanniques (1), l'Allemagne n'aurait peut-être pas rem- 
porté dans la guerre actuelle les seuls succès maritimes dont elie puisse 
s'enorgueillir. 

Revenons aux délibérations de la Conférence. 

M. Laurier et M. Brodeur refusent toute aide à l'Empire 

L'unique suggestion directe de lord Tweedmouth au Canada, 
c'est de faire d'Esquimau et d'Halifax des stations navales de pre- 
mier ordre. Sir Wilfrid Laurier et ses collègues ne répondent pas 
à cette modeste invite, — eux qui, à quelques années de là, proposeront 
au parlement canadien de construire deux escadres complètes, "cana- 
diennes en temps de paix et impériales en temps de guerre", et de 

(1) Dans son ouvrage "The Betrayal," publié à Londres, en 1912. On en trouvera 
quelques citations plus loin. 



— 177 — 

lancer le pays à corps perdu dans une politique navale outrancière et 
injustifiable. A cette heure d'extrême réaction, ils ne songent qu'a se 
méfier du gouvernement britannique. 

Comme en 1897 et en 1902, le Comité de la Défense avait préparé 
un tableau comparatif du budget de guerre des diverses colonies de l'Em- 
pire. A la colonne des "Dépenses Navales", le Canada figure pour zéro 
— "Nil" (Cd. 3524, p. 74). M. BRODEUR, ministre de la Marine, croit 
avec raison devoir signaler l'injustice de ces comparaisons. 

" Notre situation, dit-il, est différente de celle des autres colonies et 
" doit être envisagée telle qu'elle est." Il rappelle les conventions par 
lesquelles l'Angleterre a cédé aux Etats-Unis le droit de pêche dans les 
eaux du Canada. "La situation particulière faite au Canada par ce 
" traité a induit l'Amirauté britannique à s'occuper de la défense et de 
"la protection du Canada contre îes empiétements des pêcheurs améri- 
" cains. Durant plusieurs années, l'Amirauté britannique s'est acquittée 
" de ce devoir et a protégé notre peuple; mais depuis quelque temps, 
" depuis 1885 surtout, les autorités britanniques n'ont rien fait à cet 
" égard. C'est le gouvernement canadien qui a encouru et soldé toutes 

" les dépenses qui se rattachent au service de protection des pêcheries 

" A certains égards, ceci n'est pas une obligation locale mais impériale, 
" puisque cette obligation résulte de traités conclus entre la Grande- 
Bretagne et les Etals-Unis, sans le consentement du Canada" (Cd. 
3523, p. 139). 

Il relate aussi les dépenses faites par le Canada pour la protection 
des Grands Lacs et de la côte du Pacifique, ainsi que pour le dressage 
des cartes hydrographiques des vastes eaux territoriales du pays (p. 140- 
141). 

Comme pour les armées de terre, la question navale donne lieu à 
plusieurs entrevues particulières entre ies autorités britanniques et les 
délégués des diverses colonies. Il en résulte une modification sensible 
de l'accord conclu avec l'Australie en 1887 et déjà modifié en 1902. Il 
est décidé que l'Australie consacrera à l'établissement d'une flotte locale 
le subside annuel de £200,000 qu'elle paie depuis 1902 à l'Amirauté. La 
restriction relative à l'emploi de cette escadre subsiste. La Nouvelle- 
Zélande préfère s'en tenir à la politique de contribution mutuelle. Les 
délégués du Canada se dérobent à tout engagement. A la séance du 8 
mai, lord TWEEDMOUTH fait part à la Conférence du résultat des en- 
tievues particulières. Il en profile pour faire ses excuses au Canada 
de la fausse impression créée par le tableau comparatif de l'Amirau- 
té (p. 470). 

Le bouillant Docteur SMARTT, du Cap, veut entraîner toutes les 
colonies dans la voie des contributions à la flotte impériale. M. BRO- 
DEUR se rebiffe et cite sir Charles TUPPER à l'appui de sa résistance. 
Il annonce que le gouvernement canadien va acheter un autre croiseur 
pour la protection des pêcheries du Pacifique. Il remercie lord Tweed- 
mouth d'avoir rendu justice au Canada et il ajoute en conclusion : 
"Nous serons très heureux de travailler d'accord avec les autorités im- 
" périales et de prendre les conseils d'un officier impérial, autant que 
"ceci sera d'accord avec notre autonomie" (p. 481). 



— 178 — 

Le lendemain, M. SMARTT revient à la charge et fait une proposi- 
tion concrète: 

" Cette Conférence, reconnaissant l'importance des services rendus 
" par la flotte impériale à la défense de l'Empire et à la protection de 
" son commerce, et l'importance suprême de continuer à maintenir cette 
" flotte à son plus haut degré possible d'efficacité, considère qu'il est du 
" devoir des possessions d'outremer d'apporter au maintien de la flotte 
" telles contributions que leurs législatures locales pourront déterminer 
" — ces contributions pouvant prendre la forme d'un subside en argent, 
" l'établissement d'une force locale de défense navale, ou toute autre 
"forme, ainsi qu'il pourra être arrêté après consultation avec l'Ami- 
" rauté et selon les conditions variables de chaque colonie" (p. 541). 

Le président, lord ELGIN, s'empresse de dire que son collègue de 
l'Amirauté n'a pas d'objection à l'adoption de ce voeu, mais qu'il s'en 
remet entièrement à la décision de la Conférence. 

Sir Wilfrid LAURIER combat la proposition avec énergie: 

" Je regrette de dire que, dans la mesure où le Canada est en cause, 
" nous ne pouvons accepter cette proposition. L'attitude que nous avons 
" prise depuis nombre d'années, c'est que nous avons assez à faire dans 
" notre pays avant de nous engager par la reconnaissance d'une obligation 
" générale. Le gouvernement du Canada a faiit beaucoup à cet égard. 
" Notre action n'a pas été comprise. Mais j'ai été heureux de constater 
" que le premier lord de l'Amirauté reconnaît que nous avons fait beau- 
" coup plus qu'il ne le savait. A mon humble avis, il est impossible 
" d'avoir, en cette matière, une politique uniforme. La disproportion 
" est trop grande entre la mère-patrie et les colonies, nous avons trop à 
" faire à d'autres égards. La mère-patrie, ne l'oubliez pas, n'a rien à 
" dépenser pour ses travaux publics, tandis que dans la plupart des colo- 
" nies, et certainement au Canada, nous devons nous taxer jusqu'à l'ex- 
" trême limite pour développer notre pays. Nous ne pourrions donc 
" accorder cette contribution, ni entreprendre de faire plus que nous ne 
14 faisons, à cet égard. Si la proposition est mise aux voix, je serai forcé 
" d'en voter le rejet. 

M. Smartt insiste. M. Laurier réplique sèchement: "J'ai dit tout ce 
" que j'avais à dire." 

Lord Elgin s'empresse de suggérer le retrait de la proposition. M. 
Smartt demande i'opinion des autres délégués. Le premier ministre de 
l'Australie, M. DEAKIN, trouve que ce n'est pas la peine de discuter si 
la proposition ne doit pas être adoptée. 

"Sir Wilfrid LAURIER: — Elle peut être adoptée s'il y a une majo- 
" rite [pour l'appuyer]. Pour ma part, je dois voter contre" (p. 542). 

"M. Winston CHURCHILL: — Il n'y a guère avantage à faire voter 
" la résolution si nous ne pouvons pas être unanimes." 

"Sir Wilfrid LAURIER: — Nous, des diverses possessions d'outre- 
" mer, nous nous sommes efforcés d'être unanimes. Je regrette que 
" nous ne puissions pas être unanimes sur cette question. Le Dr Smartt 
" peut faire sa proposition, s'il le juge à propos, ou la retirer. S'il ré- 
" clame un vote, je devrai voter contre" (p. 543). 

Et la proposition tombe à l'eau. 



— 179 — 

On voit qu'à cette heure, fugitive H est vrai, l'attitude de sir Wilfrid 
Laurier ne présente aucune ambiguïté. Il rejette toute idée de contribu- 
tion des colonies, sous une forme quelconque, à la défense navale de 
l'Empire. Il est absolument opposé à une flotte locale, autant qu'à 
une contribution en argent. Il déclare nettement que le Canada a fait 
à cet égard tout ce qu'il doit faire et tout ce qu'il peut faire. Plus tard, 
nous le verrons bientôt, il cherchera à épiloguer sur ses déclarations de 
1902 et à prétendre qu'il avait dès lors laissé entrevoir l'inauguration 
de sa politique navale de 1909. Pour étayer ce plaidoyer d'occasion, il 
ira même jusqu'à altérer les textes officiels. Quoi qu'il en soit de ses va- 
gues promesses de 1902, elles sont totalement effacées par son refus for- 
mel de 1907; et les motifs de ce refus, ainsi que les conditions du Canada 
teiles qu'il les résume, subsistent en entier et condamnent sans réserve 
la construction d'une flotte canadienne, qu'il imposera au parlement en 
1910, autant que la contribution à la flotte impériale, proposée par ses 
adversaires en 1912, et dont il acceptera, du reste, le principe avant de 
la faire rejeter par la majorité libérale du Sénat. 

Les ministres anglais et le "commerce préférentiel" 

Avant de clore le chapitre de 5a Conférence de 1907, il n'est pas sans 
intérêt de noter l'accentuation de la divergence de vues entre les minis- 
tres britanniques et les représentants des colonies au sujet des relations 
commerciales des pays de l'Empire. A la séance du 30 avril, sir Wilfrid 
LAURIER et M. DEAKIN proposent le renouvellement du voeu adopté 
en 1902, approuvant " le principe du commerce préférentiel entre le 
'" Royaume-Uni et des possessions d'outremer " et u pressant respectueu- 
*' sèment le gouvernement de Sa Majesté [de reconnaître] l'opportunité 
" d'accorder un traitement de faveur aux produits naturels et industriels 
" des colonies." Les ministres britanniques, forts de leur victoire écra- 
sante remportée sur Chamberlain et les tarîff reformers, combattent 
la proposition. Ils déclarent nettement qu'ils ne consentiront jamais, 
selon la parole brutale de M. ASQUITH, alors chancelier de l'Echiquier, 
"à traiter différemment les étrangers et les coloniaux" (p. 439). 

La discussion dure une semaine et se termine par le vote unanime 
des coloniaux en faveur de la proposition, avec la seule dissidence des 
représentants du gouvernement britannique (1). 

Inutile d'ajouter que ce voeu des colonies est resté lettre morte. 
L'opposition des seuls gouvernants anglais a suffi à faire échec aux vo- 
lontés coalisées des "nations soeurs". Par contre, toutes les tentatives 
des autorités britanniques pour amener les colonies à assumer de nou- 
velles charges impériales ont réussi au delà des espérances anglaises et 
en dépit de la résistance des coloniaux, des Canadiens surtout. 

Cette indication est significative. Elle marque la caractéristique, 
déjà signalée, de l'impérialisme britannique: les Anglais prennent tout 
ce que les coloniaux leur donnent pour le soutien de leur flotte et de 

(1) Le texte des résolutions, avec Indication de la dissidence des ministres anglais, 
est consigné aux pages VII et VIIl du rapport de la Conférence — Cd 3523. Le compte 
rendu dts délibérations couvre près de la moitié du volume : de la page 228 à la page 
446 ; aussi, pages 509 à 529. 



— 180 — 

leur armée; ils leur refusent toutes les concessions qui pourraient activer 
la production industrielle et agricole des colonies et compenser les nou- 
velles charges impériales qu'elles assument. 

Avènement de M. Asquith — Active propagande de lord Grey 

Les délibérations de la Conférence de 1907 semblaient avoir porté 
le coup de grâce aux calculs et aux entreprises des impérialistes. La 
divergence accentuée des Anglais et des coloniaux sur les questions de 
commerce, et surtout la résistance, si ferme en apparence, de M. Laurier 
et de ses collègues aux suggestions de lord Haldane et de M. Smartt, con- 
firmaient les optimistes aveugles dans la conviction que le rêve de Cham- 
berlain était dissipé pour toujours. Et pourtant, il était plus près que 
jamais de se réaliser. 

La mort prématurée de sir Henry Campbe'11-Ban.nerman amena M. 
ASQUITH à la tête du gouvernement du Royaume-Uni et de l'Empire. 
En (reconstituant le cabinet, le nouveau leader appela lord Grewe aux 
Colonies, à la place de lord Elgin permuté à l'administration des Indes, 
et M. Reginald McKenna à l'Amirauté. M. Haldane resta à la guerre. 
C'était le triomphe de l'impérialisme libéral. Dès l'époque de !a guerre 
d'Afrique, l'illustre tacticien parlementaire qui a réussi à coaliser les 
éléments les plus disparates et à garder le pouvoir plus longtemps que 
tout autre homme d'Etat anglais depuis lord Liverpool, n'avait nullement 
marchandé son appui à la politique de concentration des forces militai- 
res de l'Empire. D'autre part, il avait été l'adversaire le plus redoutable 
de M. Chamberlain sur le terrain de l'impérialisme commercial. Il était 
tout désigné pour assurer la victoire de l'impérialisme militaire au pro- 
fit de l'Angleterre et au détriment des colonies. 

Au Canada, la nouvelle direction imprimée à la politique impériale 
fut puissamment secondée par le prosélytisme ardent et habile de lord 
GREY. Neveu et héritier de l'ancien ministre des Colonies, petit-fils 
de l'ancien premier ministre réformiste de Guillaume IV, cet homme 
remarquable avait traversé des circonstances toutes particulières qui 
avaient greffé sur ses traditions héréditaires la foi la plus ardente dans 
l'impérialisme de Chamberlain. Gouverneur de la Rhodésie, au lende- 
main du raid de Jameson, en 1896 et 1897, il était devenu l'ami intime, le 
disciple préféré de Cecil Rhodes, qui le fit entrer dans le conseil d'ad- 
ministration de la fameuse Compagnie Sud-Africaine. Il occupa ce 
poste jusqu'à son arrivée au Canada. Il s'était associé si intimement 
aux vues et aux aspirations du conquérant de l'Afrique-Sud, que ce- 
lui-ci le choisit comme l'un de ses héritiers et exécuteurs testamentaires. 
On n'ignore pas que le grand brigand d'Afrique a légué toute sa fortune 
à quelques amis intimes, en ne leur imposant d'autre condition que de 
l'employer à leur gré pour la propagande et le triomphe de leurs idées 
communes. 

Le nouveau gouverneur arrivait donc au Canada tout rempli d'un 
zèle d'apôtre, sans aucuns scrupules, du reste. C'est la caractéristique 
des grands impérialistes anglais. Ceux qui veulent comprendre leur état 
d'esprit n'ont qu'à relire le Maître de ta Mer de Melchior de Vogué. 



— 181 — 

A peine débarqué du navire qui l'avait amené d'Angleterre, le dis- 
ciple de Gecil Rhodes se mit à l'oeuvre. Dès la première session du 
parlement, en 1905, il entreprit le siège des chefs et des esprits diri- 
geants des deux partis, — des Ganadiens-français surtout. Familier, 
comme tous les grands proconsuls britanniques, avec les problèmes de 
race, il avait tout de suite compris que les Canadiens-français, sépares 
de l'Europe depuis iin siècle et demi, n'ayant d'autre patrie que la terre 
canadienne, répugnaient instinctivement à l'évangile impérialiste, beau- 
coup plus que les Anglo-Canadiens, dont les nouvelles recrues venant 
des Iles Britanniques entretiennent ce que l'on pourrait appeler l'esprit 
d'incertitude nationale: ce tiraillement perpétuel entre le souvenir de 
la pairie britannique, récemment quittée, et l'acclimatation toute récente 
eu terre canadienne. 

Entamée avec quelque discrétion, restreinte au début aux cercles 
parlementaires et politiques, cette propagande commençait à sp répan- 
dre au dehors, lorsque la défaite du ministère Balfour et l'écrasement 
de la faction Chamberlain n'interrompirent brutalement (1). 

Tant que Gampbell-Bannerman, Morley et les derniers tenants du 
libéralisme gladstonien gardèrent la haute main, lord Grey se tint coi. 
Il se contenta de cultiver les influences qu'il avait acquises par ses rela- 
tions personnelles, fort agréables et très flatteuses pour les sauvages de 
la colonie. La mort de Campbell-Bannerman et l'accession au pouvoir 
de M. Asquith et des libéraux impérialistes lui rendirent toute sa liberté 
d'action. Si l'on publie un jour la correspondance secrète de lord Grey, 
on trouvera facilement l'origine et la trace de la nouvelle direction qu'il 
reçut, après la disparition de lord Tweedmouth de l'Amirauté et la per- 
mutation de lord Elgin du ministère des Colonies à celui des Indes. 
Pour Les très rares Canadiens qui ont étudié de près les dessous de la 
politique impériale au Canada, le changement fut marqué et soudain. 
Dès les premiers mois de 1908, le disciple de Cecil Rhodes se remit avec 
une ardeur nouveXe à son travail de propagande. Sûr d'être appuyé à 
Londres par les hommes en place et de n'être pas dénoncé par les oppo- 
sitionnistes torys, il jeta hardiment le masque et dédaigna les précau- 
tions de surface dont il s'était entouré au début de son séjour au Canada. 
Sortant de la sphère des politiciens, il entreprit la conversion de tous les 
hommes susceptibles d'exercer une action quelconque sur l'opinion pu- 
blique: financiers, propriétaires et rédacteurs de journaux, chefs d'E- 
glises, directeurs de maisons d'enseignement, cSubistes, etc., etc., — il 
ne méprisait personne, il coudoyait tout le monde. Il fut le véritable 
fondateur des Canadian Clubs. Il avait choisi ou favorisé cette appel- 
lation afin de mieux déguiser son objet. De ces associations, apparem- 
ment fondées pour développer et fortifier le sentiment national, il eut 
bientôt fait autant de serres chaudes de l'impérialisme le plus exalté. 

Le mot d'ordre qu'il donnait à tous, c'est que les Canadiens doivent 
avoir assez de fierté pour ne pas accepter la protection de l'Angleterre à 
moins qu'ils ne soient prêts à lui rendre la réciproque en cas de péril 

(1) J'ai été personnellement témoin de la stupeur et de la désolation qui régnaient 
à Rideau Hall, en novembre 1905, à la nouvelle de la déroute des candidats de M. Cham- 
berlain. 



— 182 — 

impérial. C'est dans cet esprit qu'il encouragea fortement l'organisation 
des corps de cadets dans tous les collèges et institutions d'enseignement 
secondaire (1). 

Cette propagande active et intelligente a contribué puissamment 
à déterminer l'évolution profonde, radicale, qui s'est produite dans 
l'esprit des classes dirigeantes en Canada au sujet des relations de 
la métropole et de la colonie. A la notion traditionnelle, essentielle- 
ment britannique, des droits et des devoirs respectifs de la métropole 
et des colonies, lord Grey n'a cessé de substituer, dans l'esprit de ses 
auditeurs éblouis et flattés, la perspective des gloires et des avantages 
de l'association impériale. Ecartant de la discussion tout ce qui était 
propre à éveiller les craintes et les susceptibilités des Canadiens, il ne 
leur laissait apercevoir que les aspects séduisants de son rêve. Aux évê- 
ques catholiques, aux directeurs de séminaires, i! allait même jusqu'à 
peindre (le nouvel empire comme un vaste champ d'apostolat catholi- 
que (2). A tous les Canadiens, il faisait entrevoir le jour où le Canada 
serait le pays prépondérant de la confédération britannique. Je lui 
ai entendu dire d'un grand sérieux, en présence de quelques coiu- 
boys de l'Ouest, que Winnipeg serait un jour la capitale de l'Empire bri- 
tannique unifié. 

Qu'un tel travail, mené avec tant d'entrain, une conviction si pro- 
fonde et nu! scrupule de correction constitutionnelle, ait produit des 
résultats immédiats et considérables, nul ne saurait s'en étonner, de 
ceux au moins qui ont quelque peu étudié l'histoire du monde et par- 
ticulièrement celle des colonies britanniques. Le colonial d'origine 
européenne est redevenu, au contact des rugosités des pays nouveaux, 
une sorte de primitif. Du sauvage, il a toute la vanité puérile. A l'appât 
des flatteries et des cadeaux — médailles, décorations ou autres formes 
de verroteries, — sa méfiance excessive se transforme facilement en 
une extrême créduBité. Son tempérament de parvenu et son instruction 
de surface, tout inspirée de la cupidité du mercantilisme et des passions 
de la petite politique, le rendent fort accessible aux sophismes et aux 
entreprises des esprits fermes qui veulent l'exploiter. A ses dons natu- 
rels de l'intelligence et du caractère, lord Grey joignait son expérience 
des peuplades indigènes de l' Afrique-Sud. Il en tira un admirable parti 
pour séduire les Canadiens, surtout les plus huppés, c'est-à-dire les 
plus corruptibles. 

Nul doute que les gouverneurs des autres "nations-soeurs" employè- 
rent les mêmes procédés. 

Préparatifs de la guerre "impériale" 

Lorsque les ministres britanniques crurent le terrain suffisamment 
préparé, ils reprirent le travail au point où l'avait laissé la Conférence 

(1) Un Jour, lord Grey me pressait vivement d'apporter mon concours à cette 
oeuvre, sous prétexte d'inculquer aux jeunes Canadiens l'amour de la patrie et la dé- 
termination de la défendre ; je lui posai abruptement cette question : "Votre Excel- 
lence est-elle prête à déclarer publiquement que le seul objet de cette entreprise est de 
former des soldats canadiens qui ne se battront que pour la défense du Canada ?" 
Lord Grey, comme tous les vrais Anglais, eut la loyauté de ne pas chercher à jouer au 
plus fin. 

(2) C'est à peu près la thèse dont Son Eminence le Cardinal Bourne, le duc de Nor- 
folk et quelques catholiques anglais torys se sont faits les champions. 



— 183 — 

de 1907. Le 15 janvier 1909, le ministre des Colonies, lord GREWE, 
transmet au gouverneur du Canada un nouveau mémoire du War Office, 
en date du 7 décembre 1908 (1). Cette pièce porte la signature du gé- 
néral NICHOLSON, qui a remplacé, à la tête de l'Etat-major, le général 
Lyttelton, auteur du rapport du 14 mars 1907, soumis à la Conférence. 
Ce mémoire, comme le précédent, a pour objet de compléter l'organisa- 
tion de l'état-major impérial. La pensée impérialiste s'y manifeste avec 
une franchise et une netteté croissantes. 

" Quelles qu'en soient les causes ", écrit le chef de l'état-major, " il 
" est certain qu'avec le développement des grandes possessions autono- 
" mes, il se manifeste chez elles un désir croissant pour des institutions 
" militaires complètes, efficaces et progressives; et cependant, avec la 
" croissance de l'idéal impérial, le besoin se fait sentir d'unir davantage 
"les forces militaires de l'Empire..." 

"Dans l'Empire britannique, la défense nationale se divise natu- 
" rellement en deux catégories: lo. — la défense locale; 2o. — la défense 
" impériale ..." 

" Pour la défense impériale, le premier point à noter c'est que, 
" selon une maxime cardinale de l'art militaire, nul organisme de dé- 
" fense ne peut être considéré comme efficace ou complet s'il n'a pas 
" pour objet l'action offensive. La défense passive produit rarement, 
" si jamais, des résultats décisifs." 

C'est, on le voit, la même théorie que lord Goschen faisait valoir, 
dès 1897, pour la direction de la flotte et l'action navale. 

"La Conférence Impériale a reconnu la nécessité possible de la 
"concentration des forces impériales pour la défense de l'Empire.... 
" Il a été démontré à quel degré il serait possible, en te«nps de guerre, 
"d'associer les forces des divers pays de l'Empire. . . L'idéal à attein- 
" dre, c'est que toutes les divisions de chaque armée soient en état d'agir 
"en temps de guerre, comme partie d'un tout. Cet idéal ne peut être 
" pleinement réalisé que si toutes ses parties sont organisées et entraî- 
" nées par un seul cerveau; et dans les armées modernes, ce cerveau, 
" c'est l'état-major général. L'état-major doit donc constituer une entité 
"pour tout l'Empire; et pour en arriver là, tous ses membres doivent 
" être uniformément entraînés dans une seule école dirigée par une seule 
"tête, à l'étude et à la pratique des mêmes principes " (p. 8). 

Dans la seconde partie de son étude, le général Nicholson définit 
la base et les traits principaux qui doivent servir d'armature à l'état- 
major de l'Empire. 

" 1. — Le corps central doit avoir ses quartiers généraux à Londres 
" et opérer directement sous l'autorité du chef de l'état-major im- 
périal" (p. 9). 

2. — Des états-majors locaux seront établis dans les diverses colo- 
nies, comme " sections de l'état-major de l'Empire" (p. 9). La direction 
devra toujours venir de l'état-major impérial. Des échanges d'officiers 

(1) "Correspondence relatins to the proposed formation of an Impérial General 
Staff" — Cd 4475. Les citations qui suivent sont extraites et traduites de ce document. Il 
a été réimprimé au Canada avec la réponse du gouvernement canadien: Sessional Paper 
No 99, 1909. 



— 184 — 

seront faits entre l'état-major impérial et les états-majors locaux. Ceux- 
ci tiendront les chefs de l'armée impériale au courant de la situation 
militaire des colonies, et surtout, ils étudieront " le rôle que devront 
"jouer les forces locales dans la défense de l'Empire" (p. 10). 

" Dans une grande guerre, les officiers d'état-major qui accompa- 
" gneront les 'troupes seront choisis principalement parmi ceux qui 
" serviront dans les états-majors locaux des pays d'où viendront les 
"troupes; mais ceux qui seront attachés à l'état-major du généralissime 
"seront choisis principalement parmi les officiers dont la compétence 
"se sera affirmée dans la section centrale de l'état-major impérial" 
(p. 10). 

Si l'on veut connaître la pensée directrice qui a présidé à l'organisa- 
tion des forces de tous les pays britanniques, utilisées dans la guerre 
actuelle, l'on n'a qu'à relire attentivement ce court paragraphe. C'est 
toute la pensée romaine — moins le génie militaire des Romains: — la 
race impériale commande les légions, les barbares des provinces remplis- 
sent les cadres. 

La troisième partie du mémoire traite des principes qui doivent 
présider "au choix et à l'entraînement des officiers de l'état-major im- 
périal " (p. 10). Le général Nicholson reconnaît qu'avec le progrès des 
temps chaque pays d'empire pourra avoir son école d'état-major; mais 
en attendant, " il devra être 'accepté en principe que les officiers de 
Tétât-major impérial devront normalement avoir fait leur stage dans 
les écoles d'état-major"; c'est-à-dire à Camberley, en Angleterre, ou à 
Quetta, aux Indes (p. 11). 

La quatrième partie traite des moyens d'utiliser, en attendan-t la 
formation d'un personnel nouveau et complet, les ressources actuelles 
des armées de l'Empire, afin de créer un état-major impérial (p. 12). 

L'officier anglais reconnaît que ces ressources sont aujourd'hui fort 
limitées; qu'il faudra encore une longue période d'entraînement et de 
préparation avant de pouvoir doter l'Empire d'un organisme militaire 
(supérieur. Mais, ajoute-t-il, " il est tellement important de ne pas per- 
" mettre aux forces militaires de l'Empire de se développer dans det> 
" directions divergentes et indépendantes, et non selon des principes 
" communs et approuvés, en tout ce qui regarde l'organisation et l'entraî- 
" nement, qu'il faut faire dès maintenant une tentative pour organiser 
" l'état-major général avec les moyens à notre disposition" (p. 13). 

En conclusion, le chef d'état-major pose comme points principaux: 
" lo — toutes les forces de l'Empire doivent être organisées pour la guerre 
d'après les mêmes principes généraux"; 2o et 3o l'uniformité la plus 
complète doit présider à l'entraînement des officiers dans tous les pays 
de l'Empire, au choix des officiers qui passeront par le collège d'état- 
major, aux examens d'entrée et de sortie et aux cours de ces collèges, 
au choix des officiers qui seront échangés entre l'état-major impérial et 
les états-majors des colonies (p. 13 et 14). 

A ce document d'une haute importance, lord Crewe demande une 
réponse télégraphique; et afin que les gouvernants des colonies n'aient 
pas le temps de méditer trop longtemps, il espace savamment l'envoi de 
sa dépêche et du mémoire du général Nicholson : il l'expédie à la Nou- 



— 185 — 

veUe-Zélande le 24 décembre 1908; à l'Australie, le 1er janvier 1909; et 
au Canada le 15 janvier (p. 3). 

Le gouvernement canadien lâche pied 

Le conseil des ministres canadiens se réunit le 9 février et auto- 
rise le gouverneur général à télégraphier au ministre des Colonies : " My 
Ministers fallu accept the principles set forth in mémorandum by Ge- 
neral Staff. Despatch will foUow explaining précise position of Domi- 
nion Government" (1). 

Les commentaires et les explications sont contenus dans un rapport 
du ministre de la Milice et de la Défense. Sir Frederick BORDEN cher- 
che à réchapper quelque chose de sa fière attitude d'antan. Il rappelle 
le mémoire rédigé par les délégués canadiens, à la Conférence de 1902, 
pour justifier leur opposition aux projets de lord Selborae et de M. Bro- 
drick (2). Il s'efforce de se convaincre et de persuader ses collègues 
que le War Office reconnaît "le grand principe du contrôle local com- 
plet, par les ministres responsables, sur les officiers de chaque section 
locale de l'état-major impérial." Il réclame pour le ministre de la Miîice 
le droit de contrôler les communications qui s'échangeront entre le chef 
de l'état-major canadien et le chef de l'état-major impérial. Mais, ces 
concessions faites au nationalisme expirant, il exprime " l'avis qu'après 
" une étude attentive et complète de l'importante question qui lui a été 
" soumise, le gouvernement de Votre Excellence peut en toute sûreté ad- 
" hérer aux principes généraux posés dans le mémoire de l'état-major; et 
" il recommande qu'en conformité de la demande du ministre des Colo- 
" nies, une dépêche soit envoyée par câble exprimant l'assentiment du 
" cabinet." 

Il suggère lui-même le texte de cette dépêche, que l'on vient de lire. 
Il s'engage à envoyer quatre officiers canadiens à l'école de Camberley 
et à faire porter par 3e Canada une part proportionnelle du coût de cet 
enseignement. Il accepte également le projet d'échange d'officiers entre 
l'état-major impérial et rétat-major canadien. 

Le conseil des ministres approuve sans réserves le rapport du mi- 
nistre. 

C'est la répétition aggravée de la comédie de 1907. Les ministres 
canadiens invoquent le principe de l'autonomie coloniale; ils en récla- 
ment l'application sur un point de détail; puis ils acquiescent d'emblée 
à tous les "principes généraux" posés par les autorités impériales. 

Que l'on compare cette attitude fuyante à la résistance énergique 
de Sandfield McDonald, en 1862, à l'affirmation rigide, en paroles et en 
actes, du nationalisme de Macdonald et de Cartier; et l'on se rendra 
compte de l'immense espace que le Canada a parcouru, en moins d'un 
demi-siècle, dans la voie révolutionnaire ouverte aux colonies par Cham- 
berlain et ses disciples — parmi lesquels il faut maintenant compter les 
libéraux impérialistes autant que les torys. 

Cette nouvelle poussée de l'impérialisme militaire passa inaperçue 
au Canada. Lorsque cette correspondance décisive fut communiquée à 

(1) Sessional Papers, No 99, 1909, p. 19. 

(2) Pièce justificative 64. 



— 186 — 

la Chambre des Communes, l'attention publique était déjà concentrée 
sur la question navale. 

Le " 'péril allemand", son origine, sa nature 

Dès l'ouverture de la session, en janvier 1909, M. FOSTER (1) avait 
inscrit au feuilleton de la Chambre ce projet de résolution: 

" Vu ses ressources abondantes et variées et sa situation géographi- 
" que, le Canada, obéissant à ce sentiment de fierté nationale et de con- 
fiance en soi qui doit animer un peuple fort et progressif, ne devrait 
" pas tarder plus longtemps à prendre sa juste part des responsabilités 
"et des dépenses qu'entraîne la protection convenable de ses côtes et de 
"ses grands ports maritimes" (2). 

Cette proposition n'avait rien d'insolite. Elle n'allait pas au-delà 
des termes du traité de 1865, tel qu'interprété par Cartier et Campbell. 
Elle n'impliquait aucune participation à la défense navale de l'Empire, 
ni même à la protection du commerce maritime du Canada, dont l'An- 
gleterre doit, en toute justice, rester responsable tant qu'elle refusera à 
ses colonies autonomes le pouvoir de légiférer sur la navigation océani- 
que et le commerce en haute mer. Tout au plus pouvait-on s'étonner 
qu'un impérialiste ardent, comme M. Foster, se fût exclusivement ins- 
piré de la doctrine nationaliste la plus pure. L'explication, c'est que 
cet " avis de motion " n'était qu'une amorce à l'opinion publique. Ins- 
crit à l'ordre du jour dès le 21 janvier, i! resta en suspens jusqu'au mo- 
ment où des circonstances favorables permettraient à son auteur de 
dévoiler toute sa pensée. Cette procédure savante avait évidemment 
été préparée de concert avec lord Grey; et c'est de Londres que devait 
partir le signal du déclanchement. 

Le 12 mars, le premier Lord de l'Amirauté, M. McKENNA, rend pu- 
blic le budget naval de 1909-10. Ce budget accuse une augmentation 
considérable de la dépense affectée à la construction de nouveaux vais- 
seaux de guerre. Le programme annoncé l'année précédente est sur- 
chargé de quatre vaisseaux du type dreadnought. Grand émoi en An- 
gleterre. Quatre jours plus tard, le ministre donne un nouveau coup 
d'éperon à l'opinion publique: il explique à la Chambre que cette accé- 
lération subite des préparatifs de guerre lui est imposée par l'attitude 
de l'Allemagne. L'Amirauté allemande, affirme-t-il, a relancé son propre 
programme et sera en mesure, dès mars 1912, d'opposer à l'Angleterre 
un nombre de dreadnoughts et de superdreadnoughts qui suffira à rom- 
pre la proportion que l'Amirauté anglaise a toujours jugée nécessaire 
pour maintenir la suprématie de la flotte britannique. Le premier mi- 
nistre, M. ASQUITH, confirme ces assertions. Le leader de l'Opposition, 
M. BALFOUR, jette le cri d'alarme et reproche au ministère de ne pas 
demander au parlement et aux contribuables du Royaume-Uni des sa- 
crifices plus considérables encore pour parer à ce danger imminent. 
C'est le signal de la panique, du "péril allemand". 

(1) Ancien ministre des Finances, aujourd'hui ministre du Commerce dans le cabi- 
net Borden. 

(2) C'est la version française, légèrement modifiée, inscrite aux Procèa Verbaux de 
In Chambre, le 21 janvier 1909, page 25. On trouvera le texte anglais à la Pièce justifi- 
cative 69. 



— 187 — 

La guerre effroyable qui ravage l'Europe a tellement troublé les 
intelligences et perverti les mémoires, au Canada, qu'il est bon de rap- 
peler ici un fait essentiel: le seul "péril allemand" qu'ont invoqué les 
protagonistes de la loi navale et de la contribution dite "d'urgence", 
c'est celui de la supériorité prochaine et certaine de la flotte allemande 
sur la flotte anglaise; c'est aussi le seul que les nationalistes ont con- 
testé. Cette observation n'a pas pour objet d'établir que les nationalistes 
voyaient plus clair que les impérialistes. Ces débats rétrospectifs sont 
puérils. Personne ne peut prétendre au don de prophétie. Les prévi- 
sions des plus habiles diplomates sont souvent déroutées. A cette 
heure, du reste, il était permis de se tromper. Le premier Lord 
de l'Amirauté, responsable de la sécurité maritime de l'Empire, était 
censé posséder une connaissance parfaite de la situation et des 
forces navales des deux pays. Les gouvernants et les hommes publics 
du Canada, totalement exclus du gouvernement de l'Empire, n'avaient 
aucun moyen de contrôler l'exactitude des affirmations de M. McKenna. 
Leur premier mouvement d'alarme était donc tout naturel. Leur culpa- 
bilité, c'est d'avoir persisté à affirmer l'existence du péril, quand il fut 
démontré, nous le verrons dans un instant, qu'il n'existait pas. Leur 
mauvaise foi, c'est de prétendre aujourd'hui que le "péril allemand" 
dorot les nationalistes, sur la foi des autorités les plus compétentes d'An- 
gleterre, ont niié l'existence, c'était la menace générale et constante d'une 
guerre européenne, et non pas le danger particulier annoncé par les 
impérialistes anglais: la menace à la suprématie maritime de l'Angle- 
terre. 

D'ailleurs, ce n'est pas sur ce terrain que la lutte s'est portée. C'est 
aoi nom des libertés garanties par la Constitution, par la tradition na- 
tionale et par les accords conclus avec la métropole, que les nationalistes 
ont combattu la loi navale, la contribution d'urgence, et la participation 
obligée du Canada à la guerre actuelle. Le "péril allemand" n'a été que 
le prétexte invoqué par les politiciens des deux partis pour excuser leur 
capitulation devant les exigences des impérialistes anglais. Il est resté 
un simple incident du conflit; et il n'est jamais sorti des limites que 
lui avaient tracées les lanceurs de la panique de 1909: la défaite possi- 
ble, probable même, disaient-ils, de la flotte anglaise, si les "nations- 
soeurs" ne viennent pas au secours de la mère patrie. Qui osera pré- 
tendre que la guerre et ce qu'elle a révélé de l'étonnante puissance de 
l'Allemagne dans tous les autres domaines justifient les pronostics des 
politiciens qui ont voulu imposer au Canada la construction d'une flotte 
ou la dépense inutile de $35,000,000 pour "accroître les forces navales 
de l'Empire"? 

Quoi qu'il en soit, les organisateurs de la panique de 1909 — nous 
verrons plus loin à quel mobile secret ils obéissaient — obtinrent un 
plein succès: le budget naval de M. McKenna fut voté d'emblée; et, ce 
qui nous intéresse davantage, le gouvernement et le parlement du Ca- 
nada se jetèrent tête baissée dans le piège qu'ils avaient évité en 1902 
et en 1907. 



— 188 — 

Voeu du 29 mars 1909 — Accord des deux partis 

M. POSTER, qui avait laissé dormir son "avis de motion." phis de 
deux mois durant sous l'amoncellement des procédures et des paperasses 
de la session, l'exhibe tout à coup, à la séance du 29 mars — juste assez 
près et assez loin des déclarations sensationnelles de M. McKenna pour 
avoir donné Je temps à 5a presse jingoe, pistonnée par lord Grey, de 
fouetter l'opinion publique et d'apeurer les bons Canadiens avec la pers- 
pective toute prochaine de l'apparition d'une flotte allemande dans le 
golfe Saint-tLaurent. Avant de proposer son voeu, M. Foster prononce 
un long discours, en partie double. La première partie correspond par- 
faitement au texte et à l'esprit de sa proposition: elle se borne à démon- 
trer brièvement la nécessité de protéger les ports et les frontières mari- 
times du Canada. La seconde partie, qui est presque tout îe discours, 
est tout entière consacrée au développement de l'idée impérialiste: le 
devoir du Canada de soutenir la Grande-Bretagne; la valeur intrinsè- 
que de la protection britannique; la disparité choquante entre le bud- 
get naval du Royaume-Uni et celui du Canada; le désintéressement de 
l'Angleterre et son amour pour les peuples multiples qu'edle a "adoptés". 
(Les impérialistes anglais ont de ces trouvailles uniques pour déguiser 
sous des mots doux les pires actes de spoliation, de conquête et de ty- 
rannie). Tout ce que Macdonald, Cartier, Campbell, Tupper et tant 
d'autres ont dépeint comme la contribution la plus utile que îe Canada 
peut donner à l'Empire: — le développement rapide de son territoire et 
de ses voies de communications, — l'orateur le représente comme une 
addition nouvelle au fardeau de la mère patrie. En vérité, toute la subs- 
tance de son discours est la contre-partie de celui que sir Charles Tupper 
a prononcé à Winnipeg, en 1893. M. Foster va même jusqu'à dire que 
l'Angleterre a protégé Se Canada contre les attaques des Féniens et les 
deux rébellions des Métis du Nord-Ouest. Il suffit de comparer cet ex- 
posé fantaisiste aux déclarations et aux dépêches des hommes d'Etat 
contemporains et acteurs de ces événements pour juger à quel point les 
apôtres de l'impérialisme font fi de la vérité et des faits. Il en conclut 
que c'est le devoir du Canada — devoir de reconnaissance et devoir 
d'intérêt — d'aider l'Angleterre à porter le poids de la défense navale 
de l'Empire. Afin de rassurer les Canadiens peu enclins à la guerre, il 
a l'audace d'affirmer à deux reprises que, depuis plus de cinquante ains, 
l'Angleterre n'a pas fait une seule guerre d'agression et de "conquête 
injuste" et qu'elle "n'en fera point non plus dans l'avenir". Du reste, 
il le confesse avec une cynique franchise, elle "a plus de territoires 
qu'il ne lui en faut, et son embarras aujourd'hui est d'administrer les 
pays étendus qu'elle possède" (1). 

Deux modes, à son avis, se présentent naturellement à l'attention du 
gouvernement pour apporter à l'Angleterre l'aide qu'elle a le droit d'at- 
tendre du Canada: la contribution au budget de la flotte britannique, 
ou l'organisation d'une flotte canadienne. Il se prononce nettement 

(1) Version française des Débat* de la Chambre des Communes. 29 mars 1909, cul. 
3696. Tout le discours couvre les colonnes 3685 à 3707. Les chiffres indiqués par la suite 
entre parenthèses sont ceux des colonnes du même volume. Le texte anglais des propo- 
sitions est reproduit en appendice : pièce JusUficaUvc 69. 



— 189 — 

pour le second de ces modes. Si l'on se rappelle dès maintenant qu'il 
votera l'année suivante contre le projet de Soi navale et pour le principe 
de la contribution, on ne peut guère se défendre de conclure que les ini- 
périalisites exaltés ne sont ni plus logiques ni plus constants que les faux 
nationalistes. Du reste, il veut évidemment se garder une porte ouverte 
sur toutes les issues: il termine son discours en déclarant que si le mi- 
nistère décide d'offrir un drcadnought à la Grande-Bretagne, l'opposi- 
tion conservatrice l'appuiera. 

Cette conclusion était une invite directe au ministère de formuler 
une proposition concrète. Sir Wilfrid LAURIER ne manque pas de 
répondre à l'appel. Il y met toute l'habileté sinueuse qui lui est propre. 
Il commence par nier que le Canada a failli jusqu'ici " à son devoir en- 
vers l'Empire"; mais il tombe "d'accord avec" M. Foster pour affir- 
mer " que cette question doit être abordée, non pas au seuil point de vue 
" du Canada, mais iau point de vue de l'ensemble de l'Empire britanni- 
" que " (3708). C'est Sa contre-partie exacte du sentiment qu'expri- 
maient M. Pope en 1863 et M. Sanborn en 1868 (1). Il jette un doute sur 
les causes premières de la panique: "elle peut avoir pour objectif de la 
" pairt de quelques-uns de nous engager à renoncer à notre programme 
"et à contribuer sur-le-champ aux frais du maintien de la marine an- 
" glaise " (3709). Il s'empresse de démontrer qu'il a toujours été prêt à 
se laisser entraîner dans cette voie. Il cite une partie du mémoire qu'il 
a présenté à la Conférence de 1902, en opposition au projet de lord Sel- 
borne: celle où les ministres canadiens se déclarent "prêts à étudier 
l'aspeat naval de la défense " — " prepared to consider the naval side 
of defence as well" (2). 

Il cite également le plaidoyer que lord Tweedmouth a fait -à La Con- 
férence de 1907, en faveur des sous-marins et des torpilleurs (3712-13). 
Naturellement, il jette un voile opaque sur le refus péremptoire qu'il a 
opposé aux suggestions de lord Tweedmouth, de M. Haldane et du Dr 
Smartt. Après avoir ainsi nagé entre toutes les eaux, il " n'hésite pas à 
"affirmer que si l'on venait à disputer un jour à l'Angleterre la supré- 
" matie sur les mers, le devoir incomberait à toutes les colonies d'entou- 
" rer la mère patrie et de constituer autour d'elle un rempart contre 
"lequel toute attaque serait vaine" (3715). En conclusion, il suggère 
de substituer au voeu nationaliste de M. Foster une proposition alambi- 
quée et verbeuse. Les trois premiers paragraphes peuvent satisfaire 
tout le monde. Il y ajoute cette rallonge tout impérialiste: 

"La Chambre approuvera cordialement toute dépense nécessaire 
" destinée à favoriser l'organisation d'un service naval canadien en co- 
" opération et relation intimes avec la marine impériale, dans le sens 
"indiqué par l'Amirauté lors de la dernière Conférence Impériale, et en 
" complet accord avec l'aide [l'idée] que la suprématie navale de la 

(1) Pièces jusUficatives 30 et 39. 

(2) Le texte français de la citation porte: "le gouvernement canadien est disposé à 
faire des frais également en vue de l'organisation d'une marine". C'était un faux patent. 
M. Laurier ne dédaignera pas de l'utiliser, dans la province de Québec, au cours de la 
campagne sur la loi navale, afin de prouver qu'il s'était engagé, dés 1902, A faire cons- 
truire une flotte de guerre — ce qu'il avait refusé en 1902 et en 1907. 



— 190 — 

" Grande-Bretagne est essentielle à la protection effective du commerce, 
" :m salut de l'Empire et au maintien de la paix universelle. 

" La Chambre est fermement convaincue que chaque fois que le 
" besoin s'en fera sentir, le peuple canadien se montrera prêt et disposé 
"à faire tous les sacrifices nécessaires pour prêter aux autorités impé- 
" riales son concours le plus loyal et le p5us cordial en toute mesure 
"tendant au maintien de l'intégrité et de l'honneur de l'Empire" (3716) 
(1). 

C'est tout le programme impérialiste; c'est l'abandon complet des 
résistances de 1902 et de 1907. 

Cette proposition est déposée au moment de l'ajournement de la 
Chambre, à six heures. Les augures se rencontrent dans les coulisses. 
A la reprise de la séance, 5e leader de l'Opposition, M. BORDEN, prend 
la parole. Il s'etmpresse de nouer l'accord déjà esquissé entre son col- 
lègue et le premier ministre. Il est, comme eux, "fermement convaincu 
que ce qu'il convient de faire, c'est de créer des forces navales cana- 
diennes" (3720). Comme le premier ministre, il est d'avis "que le 
" parlement canadien doit conserver la libre disposition des sommes 
" d'argent destinées à des fins militaires, et qu'en nous chargeant de !a 
" défense de nos côtes, de concert avec les forces impériales, nous nous 
" rendrions vraiment utiles à la défense de l'Empire et nous accompli- 
" rions notre devoir à son égard, ainsi qu'à l'égard du Canada" (3721). 

Ces déclarations sont catégoriques ; mais M. Borden pense sans 
doute, comme M. Poster, qu'il est utile d'avoir plus d'une corde à son 
arc: il suggère au premier ministre d'éliminer de sa proposition la con- 
damnation absolue du principe de la contribution (3722-23). Il con- 
seille quelques autres modifications de détail, dont la principale est 
d'indiquer la détermination du gouvernement d'agir sans délai (3724). 

Le premier ministre fait bon accueil aux suggestions du leader de 
la gauche. Il modifie sa proposition dans le sens indiqué (1) et il em- 
porte le vote unanime de la Chambre, après quelques vaines et timides 
réserves d'inspiration nationaliste, dont la plus intéressante est formu- 
lée par M. CONGDON, député du Yukon, et la plus catégorique par M. 
TURCOTTE, député de Nicolet. 

La comédie a duré tout juste cinq heures. Mais elle a été préparée 
de longue main, les rôles savamment distribués, soigneusement appris; 
et le souffleur n'est pas loin. Le souffleur, c'est lord Grey. En moins de 
deux années d'efforts patients, il a fait le siège et la conquête du 'cham- 
pion de l'autonomie canadienne': c'est le titre que les partisans de M. 
Laurier lui ont décerné à son retour de la Conférence de 1907; c'est le 
' panache blanc ' qui a rallié ses troupes, aux élections de 1908. Il le 
troque prestement contre le plumet impérialiste. Les bons gogos ne s'a- 
perçoivent de rien et continuent de se battre à mort pour le ' défenseur 
de nos droits et de nos libertés '. On ne saurait vraiment faire un repro- 
che à M. Laurier de n'avoir jamais déguisé le mépris doux et bienveil- 
lant que lui inspirent ses "chers compatriotes". 

Dès le lendemain, lord GREY s'empresse de transmettre au ministre 
des Colonies, lord Crewe, la première édition, non revisée, des débat* 

(1) Pièce justificative 69. 



— 191 — 

de la séance (1). Il est tellement glorieux de son triomphe — et il y a 
de quoi — qu'il n'attend pas une délibération officielle de son conseil, 
ni même la revise des discours des marionnettes qu'il a si bien fait dan- 
ser et parler à sa guise. 

La panique en Australie 

iLa panique n'a pas moins bien marché aux antipodes. Dès le 22 
mars, le gouverneur de la Nouvelle-Zélande, lord PLUNKET, transmet 
au ministère des Colonies la proposition de son premier ministre, sir 
Joseph WARD: le gouvernement de la Nouvelle-Zélande offre de faire 
construire et armer à ses frais un dreadnought qui restera la propriété 
de l'Angleterre (2). 

Les gouvernements de Victoria et de la Nouvelle Galles du Sud son* 
également désireux de contribuer leur quote-part du coût d'un vaisseau 
de guerre; mais ils considèrent que la contribution devrait être offerte 
par le parlement du CommonweaSth (p. 3). Après quelques jours de 
délibérations, le gouverneur général d'Australie, lord DUDLEY, trans- 
met au ministre des Colonies l'énumération détaillée des mesures que 
son gouvernement suggère pour attribuer à toutes les possessions auto- 
nomes (Dominions) de l'Empire une part proportionnelle du " maintien 
de la suprématie navale permanente de l'Empire" (p. 3, 4 et 5). 

Ces Australiens n'y vont pas de main morte. Ils veulent, non seule- 
ment assumer du coup un fardeau égal à eelui du Royaume-Uni; mais 
ils décident que l'Empire britannique devra toujours dominer les mers, 
c'est-à-dire le monde. Cette arrogante prétention des Anglo-Saxons 
est la cause principale et permanente des armements formidables 
qui ont écrasé l'Europe depuis un demi^siècle et l'ont conduite à l'abîme 
effroyable où elle se débat aujourd'hui. En quoi cette prétention dif- 
fère-t-elle des ambitions germaniques? 

Fidèles à leur pratique séculaire, les ministres britanniques n'accep- 
tent pas d'emblée les propositions du Canada, de la Nouvelle-Zélande et 
de l'Australie. Ils se bornent à remercier avec effusion les généreux 
coloniaux; puis il les convoquent en réunion plénière à Londres (p. 5, 
6 et 7). Ils aiment mieux les avoir sous la main, afin de les assouplir à 
leur guise et de coordonner leurs efforts en les dirigeant vers l'objet le 
plus propre à répondre aux besoins et aux intérêts de l'Angleterre. L'ac- 
ceptation des offres n'aurait abouti qu'à ajouter quelques unités à la 
toute-puissante flotte britannique. Ce que les autorités impériales veu- 
lent, c'est de profiter de la panique causée par les affirmations erronées 
de M. McKenna pour compléter l'oeuvre entamée à la Conférence de 
1907 et poursuivie durant toute l'année suivante: — la réorganisation 
des troupes coloniales en vue d'une grande guerre impériale, et l'adhé- 
sion formelle et définitive des gouvernements coloniaux au principe de 
la concentration de toutes les forces de l'Empire dans toute guerre que 
l'Angleterre décidera de soutenir ou de provoquer. 

(1) Sessional Papers 1909, No 170 (not printed). Cette dépêche est reproduite à la 
pièce justificative 69. 

(2) Cette dépêche est la première des pièces qui précèdent le rapport de la Confé- 
rence militaire de 1909 (Cd 4948). Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce 
rapport. La page est indiquée après chaque citation. 



— 192 — 

La fausseté du prétexte est démontrée avant même que la Confé- 
rence ne se réunisse. 

Les lanceurs du "péril allemand** 

En avril, le Nineteenth Century publie une remarquable étude de 
sir William WHITE, ancien directeur des constructions navales du gou- 
vernement britannique, sur "la situation maritime" de la Grande-Bre- 
tagne. En quelques pages, à l'aide de faits et de chiffres précis, il dé- 
molit de fond en comble l'argumentation de M. McKenna, de M. Asquith 
et de M. Balfour, qu'il n'hésite pas à traiter de "politiciens innocents de 
toute connaissance technique". Il se moque de leurs prédictions sinis- 
tres. Il démontre la supériorité écrasante de la flotte anglaise sur la 
flotte allemande et l'impossibilité absolue pour l'Allemagne de s'écarter 
de son programme naval, soit en augmentant le nombre des navires mis 
en chantier, soit en avançant la date de leur lancement. Il formule de 
graves doutes sur l'efficacité absolue des dreadnoughts et fait entendre 
clairement que l'unique mobile des protagonistes de ce type de vaisseau 
de guerre, c'est l'énorme profit qui en résulte pour les détenteurs des 
brevets qui couvrent la fabrication des pièces de blindage et d'artillerie 
dont les dreadnoughts exigent une porportion beaucoup plus considé- 
rable que tous les autres vaisseaux. Le monopole de ces brevets appar- 
tient à la puissante maison Krupp, d'Allemagne, qui en partage les pro- 
fits avec les trois ou quatre principales compagnies anglaises de cons- 
truction maritime. Nous verrons plus tard que les constructeurs fran- 
çais et italiens sont également associés à ce trust monstrueux. 

Ce plaidoyer de réfutation, froid comme l'acier des canons blindés, 
produit une sensation profonde en Angleterre. Quelques politiciens 
jingos, aussi " innocents de toute connaissance technique " que M. As- 
quith et M. McKenna, tentent de le réfuter et d'entretenir la panique. Ils 
obtiennent facilement la collaboration de certains officiers de marine et 
fonctionnaires de l'Amirauté, moins "innocents", mais pécuniairement 
intéressés dans la construction des navires de guerre et, par conséquent, 
dans le maintien de la panique à l'état aigu. 

La vérité ne tarde pas néanmoins à prendre le dessus. . . en Angle- 
terre. M. McKenna doit confesser qu'il a trompé le parlement et l'Em- 
pire tout entier. 

Il est démontré que M. Balfour, pour relancer les ministres et ré- 
clamer un plus grand nombre de dreadnoughts, s'est servi des rensei- 
gnements et des chiffres qui lui ont été fournis par M. MULLINER, di- 
recteur de la Coventry Ordnance Company, dont les sept-huitièmes du 
capital-actions appartiennent à deux des plus grandes compagnies de 
construction maritime: John Brown & Co. et Cammell Laird & Co. Le 
même Mulliner a avisé le premier Lord de l'Amirauté. Il a conféré se- 
crètement avec le Conseil des ministres — tout comme un premier mi- 
nistre colonial. C'est lui qui a fourni les fausses données sur le program- 
me allemand, cause première de la panique (1). 

(1) L'amiral Von Tirpitz, ministre allemand de la Marine, avait immédiatement 
donné le démenti aux statistiques fantaisistes présentées à la Chambre par M. McKenna 
et M. Balfour. lorsque arriva la "période de danger", en 1912, il fut démontré que lt 



— 193 — 

Mais aux colonies, comme le faisait observer, un jour, un vieux 
professeur d'Oxford, le télégraphe ne semble marcher qu'au gré des po- 
liticiens et des financiers. Quand le parlement se prorogea, lé 19 mai, 
la panique avait presque cessé en Angleterre; au Canada, eUe battait 
encore son plein. Lord Grey remercia les honorables sénateurs et les 
non moins honorables députés d'avoir consacré le principe de " la re- 
connaissance des devoirs du Canada " envers l'Empire ; mais il se garda 
bien de leur dire que le gouvernement impérial s'était payé leur tête. . . . 
impérialement. 

Conférence militaire de 1909 — Les Impérialistes anglais 
démasquent leurs batteries 

iLa Conférence se réunit à Londres le 28 juillet, sous !a présidence 
alternative du premier ministre, M. Asquith, et du ministre des Colonies, 
le comte de Grewe. Le Canada y est représenté par sir Frederick BOR- 
DEN, ministre de la Milice et de la Défense, et M. BRODEUR, ministre 
de la Marine et des Pêcheries. Le seul mandat qu'ils ont, c'est " de 
discuter avec l'Amirauté le meilleur moyen de mettre à exécution la 
résolution" du 29 mars (1). Ce qui ne îes empêche pas de conclure 
avec le War Office des arrangements précis et définitifs au sujet de l'or- 
ganisation de l'état-major impérial, en vue de la coopération des trour 
pes canadiennes dans les guerres de l'Empire. 

Cette fois, les délibérations restent secrètes. On ne rend publics 
qu'un résumé succinct des décisions prises ainsi que les rapports et les 
pièces techniques qui leur ont servi de base. 

La Conférence, apparemment convoquée pour parer au péril naval 
annoncé par M. McKenna, commence par s'occuper des armées de terre. 
Ce seul fait suffit à dénoncer le mobile secret des ministres britanni- 
ques. La première séance de travail se tient au War Office, le 29 juillet, 
pour étudier un mémoire du ministre de la Guerre, intitulé: "Projet 
d'organisation des forces militaires de l'Empire en vue d'assurer leur co- 
opération en cas de guerre" (p. 28). 

Ce projet, préparé et rédigé par le général Nicholson, chef de l'Etat- 
major impérial, est précédé d'une note de M. HALDANE, ministre de 
la Guerre. Celui-ci résume en quelques mots l'objet que poursuivent les 
autorités militaires de 5a Grande-Bretagne: "Le fait d'organiser les 
" forces locales de telle sorte qu'à l'heure du danger suprême, elles puis- 
ministre allemand avait dit la vérité et que le constructeur anglais avait audacieuse- 
raent trompé les ministres et le leader de l'Opposition. Il avait, du reste, gagné son 
point : dix à douze millions de profits additionnels étaient tombés dans la caisse des 
compagnies de construction maritime. C'est de la même manière que les fabricants de 
canons allemands obtinrent un c mtrat plantureux quelques années plus tard : ils 
ava'ent payé des journaux français pour lancer la fausse nouvelle d'un accroissement 
subit des effectifs de l'artillerie française. Ces deux incidents, entre des centaines 
d'autres, dépeignent à m rveille les méthodes des vampires qui s'engraissent de la subs- 
tance des peuples. Inutile d'ajouter qu'à même leurs énormes profits, ils font la part 
large aux politiciens et aux journalistes "patriotes". 



(1) Dépêche du 5 mai 1909 de lord GREY à lord CREWE: "Correspondence and 
Papers relating to a Conférence with Représentatives of the Self-Governing- Dominions on 
the Naval and Military Defence of the Empire", 1909 — Cd 4948, p. 8. Les citations qui 
suivent sont extraites et traduites de ce document. Le chiffre de la page est indiqué 
après chaque citation. Le même document a été réimprimé au Canada : "Sesstonal Paper" 
No 29a, 1910. 



— 194 — 

"sent se concentrer et agir ensemble comme une seule armée dans toute 
" partie de l'Empire, me diminue pas mais au contraire tend à accroître 
" l'efficacité de ces forces pour la défense locale de leurs patries res- 
"pectives" (p. 32). C'est le renversement du principe et de la pratique 
observés avant la guerre d'Afrique. Jusque4à, la défense de chaque 
pays de l'Empire par les forces locales est l'objectif principal. La sécu- 
rité du tout dépend de la protection efficace de chacune des parties. 
L'Angleterre, unique maîtresse de la politique impériale, reste seule res- 
ponsable de la défense de toutes ses possessions non autonomes. C'est 
sur cette base que les ententes de 1854 et de 1865 se sont conclues et 
que la Confédération canadienne s'est faite. La nouvelle tactique, c'est 
d'assurer tout d'abord la protection de l'ensemble: la sécurité de cha- 
cun des pays d'empire devient la considération secondaire. Le motif 
de cette révolution saute aux yeux. En 1865, les colonies autonomes et 
l'Empire des Indes forment la majeure partie de l'Empire britannique. 
L'Angleterre a tout à gagner à induire chacun de ces pays à s'occu- 
per tout d'abord de sa propre défense et à diminuer d'autant le fardeau 
du Royaume-Uni. En 1909, l'Angleterre a triplé son empire propre, 
celui qu'elle gouverne de Londres, pour son seul bénéfice. Elle a donc 
tout intérêt à développer chez les "nations-soeurs" un sentiment de soli- 
darité impériale qui leur fera assumer une part du fardeau qu'impose 
la protection de cet empire — d'autant plus que tous les profits lui res- 
tent et qu'elle n'assume aucune obligation nouveWe pour la défense des 
colonies autonomes. 

C'est sur ce terrain que le général NICHOLSON se place carrément 
pour indiquer les mesures a prendre afin d'atteindre l'objet désiré. 

" 1. — L'Empire britannique, dit-il, couvre plus d'un cinquième 
" de la surface de la terre; le nombre total des sujets du Roi représente 
■ plus d'un cinquième des habitants du globe. 

" L'ensemble des forces militaires de l'Empire, comprenant l'armée 
" des Indes, les troupes des Dominions d'outremer et des garnisons co- 
" loniales dans le monde entier, s'élève à environ 1,200,000 soldats et 

"officiers L'armée des Indes est dans une large mesure localisée 

"par des considérations politiques et militaires; l'armée territoriale an- 
" glaise et les forces des possessions d'outremer ne sont tenues de servir 
" que dans leurs pays respectifs, bien que, si elles offrent volontairement 
" de servir à l'étranger en temps de guerre, Sa Majesté peut accepter 
" leur offre." Les forces militaires de l'Empire sont donc " presque in- 
" signifiantes lorsqu'on les compare aux vastes armées des puissances 
" continentales [d'Europe] et du Japon. 

"2. — ....Pour produire une armée capable de concentrer promp- 
" tement toutes ses forces sur le point décisif, il faut, autant que possi- 
"ble, mettre chacun des corps qui la composent en état de servir, en 
"temps de guerre, sur tous les terrains d'opération où leurs services 
" pourraient être requis. Une portion minime des forces militaires de 
"l'Empire répond aujourd'hui à ces conditions" (p. 32). 

L'objet du War Office est précisément d'établir ces conditions. 

'Le chef de l'état-major divise son mémoire en trois parties. La 
première n'est que la répétition du mémoire présenté à la Conférence 



— 195 — 

ce 1907; elle définit les principes géniaux qui doivent présider à la 
défense de l'Empire: le maintien de la suprématie maritime, la défense 
de chaque pays d'empire par les forces locales, " la création d'une force 
d'expédition prête à se porter sur tout point menacé de l'Empire " 
(p. 33). 

Que l'on compare cette rédaction à celé du général LYTTELTON, 
du 14 mars 1907; que l'on rapproche ces deux textes des déclarations 
de M. CHAMBERLAIN, en 1897 (1); et l'on constatera que c'est la même 
pensée qui s'affirme et se précise. 

Le chef de l'état-major reconnaît que, depuis la Conférence de 1907, 
les colonies autonomes ont fait quelque progrès dans l'organisation de 
"leurs forces militaires pour la défense locale"; mais elles n'ont en- 
core rien tenté " pour porter assistance aux autres pays de l'Empire en 
" cas de danger. Le temps est arrivé, semble-t-il, d'étudier cette impor- 
tante question" (p. 34). Il n'est pas question d'imposer une "obliga- 
tion définie" à aucune colonie; mais "Jes armées des Dominions pour- 
" traient être organisées de telle manière que leurs gouvernements fus- 
" sent prêts, en cas de nécessité, à coopérer entre eux et avec la mère 
" patrie au degré qui leur paraîtrait utile, non pas en improvisant des 
"secours hâtifs, mais avec rapidité et certitude" (p. 35). 

" 9. — Sous l'autorité des lois actuelles de la Milice et de la Défense 
" des divers Dominions, les gouvernements n'ont pas le pouvoir d'em- 
" ployer de forces militaires en dehors de leurs territoires pour soutenir 
" des intérêts impériaux." 

Cette déclaration jette un jour décisif sur les prétentions des impé- 
rialistes "Canadiens et des théologiens à leur service. N'est-ce pas la 
justification éclatante de l'opposition des nationalistes a l'expédition 
d'Afrique et à la fausse interprétation donuée à la participation du Ca- 
nada, comme colonie britannique, à la guerre actuelle? 

Les milices coloniales, ajoute le général, " sont organisées en vue de 
" pourvoir avec économie à la défense locale de jeunes nations dont le 
" développement serait entravé par la dépense plus considérable qu'exi- 
" ge le maintien d'une armée régulière." Les vrais soldats ont de ces 
éclairs de franchise qui font contraste avec les duperies des politiciens. 
Mais le chef de l'état-major impérial pense tout d'abord, naturellement, 
aux intérêts de l'Empire; aussi s'empresse-t-îl d'exprimer l'espoir "que 
" les colonies autonomes pourront organiser leurs forces de manière, non 
"seulement à pourvoir à la défense locale, mais aussi à prendre part, 
" dans la mesure de leurs ressources et de leur volonté, à la défense de 
"l'Empire tout entier" (p. 35). 

Il indique les tâches particulières qui peuvent être assumées par 
chaque colonie. L'Australie et la Nouvelle-Zélande pourraient envoyer 
des troupes aux Indes et dans les diverses garnisons d'Asie. " Le Ca- 
nada est mieux situé, peut-être, pour accorder un prompt secours en 
" cas de guerre européenne (nearer home) ou pour prêter main forte à 
"l'Australie" (p. 35). 

En résumé, l'objet de la Conférence doit être de jeter la "base d'un 
" système pratique qui nous permettra, en cas de nécessité, d'utiliser 

(1) Voir pages 110 et 169-170. 



— 196 — 

" toute la puissance militaire potentielle de l'Empire pour un commun 
"objet impérial" (p. 36). 

La deuxième partie est consacrée aux détails de l'organisation qui 
devrait être inaugurée par chacun des pays de l'Empire. Tout le plan 
se rattache à une base commune et dépend de la réponse que les délé- 
gués des colonies donneront à cette question que leur pose nettement le 
chef de l'état- major: "Chacun des pays de l'Empire consent-il à faire 
" ses préparatifs [militaires] d'après une méthode qui lui permettra, s'il 
" le désire, de prendre sa part de la défense générale de l'Empire? " 
(p. 38). 

La troisième partie traite du développement de l'état-major impé- 
rial. Le général Nirholson fait mention de la correspondance échangée 
en décembre 1908 — et janvier 1909 — entre le gouvernement impérial 
et les autorités des colonies. "Les propositions [du gouvernement bri- 
" tannique] sont maintenant acceptées en principe" (p. 39). 11 ne tient 
aucun compte des réserves fuyantes de sir Frederick Borden et du gou- 
vernement canadien (1). Le reste de son travail est consacré à l'énu- 
mération des mesures que les colonies doivent prendre pour compléter 
l'organisation de l'état-major et rendre son travail efficace. 

Capitulation des Coloniaux — Triomphe de» Impérialistes 

A la séance plénière du 29 juillet, les délégués des colonies, y com- 
pris ceux du Canada, s'empressent d'exprimer " leur acquiescement gé- 
néral " à la question de fond posée par le chef de l'état-major: " Chacun 
" des pays de l'Empire consentM à faire ses préparatifs [militaires] 
" d'après une méthode qui lui permettra, s'il le désire, de prendre sa 
"part de la défense générale de l'Empire? " (p. 28). Le point principal 
gagné, l'étude immédiate et la préparation du rapport final sont confiées 
à un comité composé d'officiers de chacun des pays représentés à la 
Conférence. Ce comité tient trois séances secrètes sous La présidence 
du général Nicholson qui en rédige le rapport, en date du 10 août. Tou- 
tes ses conclusions sont mises à l'abri du consentement donné par les 
représentants des colonies au principe général qu'il a posé précédem- 
ment. De ces conclusions, il suffit de citer les suivantes: 

" 1. — L'établissement de guerre (War establishment) de l'armée ré- 
" gulière anglaise doit être accepté autant que possible comme la base 
" de l'organisation des forces coloniales. 

"5. — Les officiers qui feront partie des divers états-majors de l'Em- 
" pire seront, quelle que soit l'armée à laquelle ils appartiennent, et tout 
" en restant soumis à l'autorité de leurs gouvernements respectifs, mem- 
" bres d'un seul corps: l'état-major impérial. 

" 12. — De l'avis du comité, les recommandations ci-dessus, tout en 
" permettant aux Dominions de participer à la défense de l'Empire, con- 
" tribueront également à la sécurité territoriale des colonies et à l'effi- 
"eacké de leurs forces pour la défense locale" (p. 29-30). 

Les ministres anglais ne se contentent pas de " l'acquiescement gé- 
néral " et collectif des délégués. Ils font rédiger par les représentants 
de chacune des colonies un résumé de leurs opinions particulières et 

(1) Dans l'arrêté ministériel du 9 février 1909, voir page 185. 



— 197 — 

des mesures qu'ils promettent ou se proposent d'adopter pour donner 
suite aux délibérations de la Conférence. 

Les représentants du Canada, coimtne ceux des autres colonies, 
" acceptent les principes énoncés dans le mémoire de l'étot-major impé- 
rial". Cette fois, il n'est plus question des réserves formulées dans le 
rapport de sir Frederick Borden, du 9 février 1909. Les dernières 
traces des résistances de 1902 et de 1907 sont disparues. Le reste du 
document es* généralement conforme au rapport du 9 février. L'enga- 
gement du gouvernement canadien de coopérer à l'oeuvre de l'état-major 
impérial, d'envoyer ses candidats à cet état-major compléter leurs études 
à Camberley, et de partager les dépenses de cet enseignement, est renou- 
velé (p. 42). 

La question navale est réglée non moins prestement. La discussion 
s'est faite sur un mémoire de l'Amirauté en date du 20 juillet. M. Mc- 
Kenna rappelle très brièvement les déclarations qu'il a faites à la Cham- 
bre le 16 mars. Naturellement, il ne souffle pas mot des réfutations de 
sir William White et des autres experts qui ont prouvé la fausseté de 
ses affirmations. Il relate les offres des colonies. Il réitère Je principe 
posé par lord Goschen dès 1897: la nécessité d'une seule flotte et d'un 
commandement unique. Il tient encore compte des divergences de 
situation et d'intérêt qui séparent les pays d'empire. "Le devoir prin- 
" cipal de la Conférence, à l'égard de la défense navale, es* donc de dé- 
" terminer le mode par lequel les gouvernements des Dominions pour- 
" ront le mieux participer au soutien du fardeau qu'impose la défense 
" de l'Empire, en tenant compte des diverses conditions politiques et 
"géographiques" (p. 21). 

C'est la reprise accentuée du projet de Cardwell, rejeté par Cartier 
en 1870. 

Il reprend le thème de lord Tweedmouth: l'établissement de flot- 
tilles locales de torpilleurs et de sous-marins; mais au lieu de voir 
dans ces flotilles des moyens de défense pour les colonies, il en fait le 
noyau et le point de départ d'escadres coloniales complètes destinées à 
faire partie intégrante de la flotte impériale, — comme le War Office veut 
transformer les milices coloniales en autant de corps de l'armée impé- 
riale. " Les gouvernements coloniaux ont reconnu ", dit-il en termi- 
nant, " qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être 
" soumises à l'autorité générale de F Amirauté " (p. 23). Les délégués du 
Canada acquiescent tacitement à cette proposition qu'ils avaient repous- 
sée avec tant d'éclat en 1902 et en 1907. 

Comme pour les armées de terre, la question navale fait l'objet de 
trois délibérations secrètes et d'un rapport particulier des représentants 
de chacune des colonies. Les Canadiens objectent que la double fron- 
tière océanique du Canada interdit ou rend futile l'organisation d'une 
escadre complète, telle que suggérée par M. McKenna. Ils proposent 
de s'en tenir pour l'instant à l'achat ou à la construction de croiseurs 
et de destroyers qui seront partagés entre les côtes de l'Atlantique et 
celles du Pacifique (p. 23-24). C'est la base de la loi navale qui sera 
présentée à la prochaine session. Nous verrons qu'en décembre 1912, sir 



— 198 — 

Wilfrid LAURIER relancera les suggestions de M. iMcKenna, infiniment 
plus onéreuses pourtant que celles de lord Tweedmouth qu'il avait re- 
jetées en 1907, et proposera l'organisation de deux escadres complètes. 

Sur tout !e reste des délibérations, le voile du secret reste étendu» 
H n'a jamais été levé. Ce qui a transpiré des décisions prises permet d'af- 
firmer que la Conférence de 1909 marque une étape décisive dans l'évo- 
lution rapide que l'Empire britannique a subie depuis la guerre d'Afrique. 
Le principe de l'asservissement des colonies y est posé définitivement, 
avec l'acquiescement sans réserve des représentants de toutes les colonies 
autonomes. Dix années ont suffi aux maîtres de l'Empire pour user la 
résistance des Canadiens et détruire l'oeuvre séculaire qui avait trouvé 
son couronnement dans l'accord de 1865, base de la Confédération cana- 
dienne. N'est-ce pas une sanglante ironie que l'anéantissement de l'oeu- 
vre nationale de Cartier et de Macdonald soit consommée par les chefs 
du parti libéral, héritiers politiques des hommes qui reprochaient à Car- 
tier et à Macdonald de subordonner les intérêts du Canada à ceux de 
l'Empire? Et l'oeuvre de destruction s'achève sous l'égide de celui-là 
même qui s'écriait à Boston, en 1891: Jamais le Canada ne consentira 
à faire partie d'une Fédération Impériale, même purement commerciale, 
parce que ce régime nous entraînerait dans la participation aux guerres 
de l'Angleterre; de l'homme qui clamait en 1902: " Ce serait un vérita- 
" ble suicide pour le pays que de se lancer dans le gouffre des dépenses 
" où les nations européennes, y compris l'Angleterre, ont été entraînées 
"par les besoins d'armements formidables; ....ce serait un crime de 
" détourner une partie des deniers nécessaires à l'accomplissement des 
" travaux utiles au pays pour acheter des canons, des fusils et des rou- 
" mitions de guerre." 

L'importance de la Conférence de 1909 est non moins décisive si 
l'on tient compte des événements qui se sont déroulés depuis le déchaî- 
nement de la guerre européenne. C'est à ce congrès qu'ont été arrêtées 
toutes les mesures préparatoires à la participation du Canada à cette 
guerre. C'est à sa suite et en conformité de ses décisions que le général 
FRENCH est venu faire l'inspection de la milice canadienne, en 1910, et 
préparer les cadres des corps d'expédition du Canada dans la pro- 
chaine guerre européenne. 

La question navale a tellement passionné les esprits que l'on a perdu 
de vue le travail qui s'était fait à Londres en vue de la coopération des 
armées de terre de l'Empire. Pendant que partis et factions se dispu- 
taient autour de la loi navale et de la contribution d'urgence, les auto- 
rités impériales et leurs complices canadiens préparaient dans l'ombre 
l'organisation d'où a résulté, pour le Canada, une dépense qui va dépas- 
ser quinze ou vingt fois le chiffre de la " contribution d'urgence " et 
retarder d'un quart de siècle le progrès du pays. Ces compromissions, 
ces engagements, qui ont précipité le Canada dans " le gouffre des ar- 
mements de l'Europe ", M. Laurier et ses collègues les ont consentis 
sans même réclamer les avantages politiques ou économiques que 
Chamberlain leur avait offerts dès 1897 et qu'il considérait comme la 
seule compensation adéquate de la participation des colonies aux guerres 
de l'Empire. 



i 



111 

LE TRIBUT À L'EMPIRE 



Lorsque j'ai entrepris ce travail, je voulais démontrer la vérité de 
quelques propositions essentielles, trop oubliées de nos jours^ Ces pro- 
positions, les voici en raccourci : 

lo. — Depuis la conquête du Canada jusqu'à la guerre d'Afrique, 
toute la pensée, tout l'effort de nos hommes d'Etat s'est porté vers un but 
unique: assurer à la colonie, en matière de défense et d'organisation 
militaire, la même mesure d'autonomie qu'elle avait conquise dans l'ordre 
politique. 

2o. — Les autorités impériales étaient pleinement entrées dans ces 
vues et n'avaient jamais, jusqu'aux jours de Chamberlain, exigé ou at- 
tendu des colonies autonomes d'autre contribution militaire que la dé- 
fense de leurs territoires respectifs. 

3o. — A partir de la guerre d'Afrique, les impérialistes anglais ont 
poursuivi un objet constant: celui de substituer à l'ordre de choses 
établi le principe nouveau et révolutionnaire de la participation des 
colonies autonomes à toutes les guerres de l'Angleterre et à la défense 
générale de l'Empire. 

4o. — Après de brèves résistances rapidement défaillantes, les gou- 
vernants des colonies, ceux du Canada surtout, ont lâché pied et livré 
toutes leurs positions aux impérialistes anglais. 

'Le lecteur intelligent, loyal et averti, à quelque école ou parti qu'il 
appartienne, admettra, je pense, que cette démonstration est faite. 

Dès 1909, la révolution impérialiste avait complété son cycle. Les 
autorités impériales s'étaient assuré le concours actif des colonies dans 
la prochaine guerre mondiale où l'Angleterre déciderait de s'engager. 
Le principe de cette coopération était posé définitivement et accepté 
par ceux des hommes d'Etat coloniaux qui l'avaient combattu le plus 
longtemps et avec le plus d'énergie; toutes les mesures étaient prises 
pour en assurer l'exécution dès que la guerre éclaterait. Tout ce qui est 
survenu depuis : — la Loi navale, les arrangements conclus à Londres en 
1911, la contribution "d'urgence", et surtout la participation des colo- 
nies à la guerre actuelle, ne sont qu'autant de formes diverses de l'ap- 
plication concrète des principes acceptés par les représentants des colo- 
nies à la Conférence de 1909. 

J'aurais donc pu, à la rigueur, terminer cette étude à la fin du cha- 
pitre précédent ; mais les phases successives et rapides du dénoue- 
ment impérialiste ont donné lieu à des interprétations si contra- 
dictoires, à des disputes si aigres et si violentes, qu'il est utile d'en refaire 
à grands traits l'analyse synthétique et de mettre à nu la trame serrée 



— 300 — 

qui les rattache à l'unique objet des maîtres de l'Empire : la participa- 
tion des " nations-soeurs " aux guerres de la Grande-Bretagne. 
Reprenons le récit à la clôture de la session de 1909. 

Pèlerinage de M, Borden à Londres — Son discours à Halifax 

Les ministres britanniques comprenaient que, pour atteindre leur 
but, il ne leur suffisait pas de s'assurer le concours des politiciens et des 
partis qui détenaient le pouvoir au moment du triomphe de l'idée impé- 
rialiste. Pour que le plan impérialiste aboutît à un triomphe complet et 
permanent, il fallait l'adhésion de tous les partis, de tous les chefs d'opi- 
nion, de toutes les autorités sociales ou morales. C'est l'idée qu'expri- 
mait le duc de Newcastle, en 1862, lorsqu'il voulait soustraire le budget 
de la milice et l'organisation de la défense du Canada à "l'action per- 
turbatrice des luttes politiques ordinaires" (1). 

C'est à cette tâche que lord GREY a consacré sa dévorante activité 
et ses remarquables moyens de séduction. Pour compléter son oeuvre, 
il se fit accorder une prolongation de pouvoir. Où le duc de New- 
castle avait échoué, il obtint un plein succès. Après avoir fait le siège 
et la conquête de ses ministres et opéré l'accord des deux partis afin 
d'assurer l'adoption du voeu fatal et décisif du 29 mars 1909, il ne né- 
gligea aucune occasion de stimuler l'ardeur impérialiste du parti con- 
servateur. C'était le moyen le plus sûr de tenir M. Laurier et ses collè- 
gues fermes dans leurs étriers. 

La session de 1909 terminée, le leader de l'opposition alla se faire 
confirmer en grâce à Londres. Au retour de ce pèlerinage à la Mecque 
de l'Empire, M. BORDEN prononça à Halifax un discours symptôma- 
tique. 

Avec une ampleur dont les politiciens canadiens, y compris M. Bor- 
den lui-même, ont trop perdu l'habitude, il donne à la question navale 
sa véritable signification et son entière portée: 

"Quelle sera notre situation future dans l'Empire? Formerons-nous 
* partie de la grande République américaine? C'est ce que M. Goldwin 
"Smith désire et prédit. 

" Répondrons-nous aux aspirations de sir Wilfrid Laurier, qui es- 
"père et croit que le Canada se détachera de l'Empire britannique 
" comme un fruit mûr qui tombe de l'arbre?" — Il y a beau temps que 
le leader libéral a rentré en poche le drapeau de l'indépendance pour 
arborer les couleurs de l'impérialisme louvoyant; mais cette évocation 
du passé sert bien la thèse de M. Borden, néophyte de l'impérialisme 
intégral. — "Ou répondrons-nous à l'idéal de sir John Macdonald, qui 
" a entrevu et prédit une alliance cordiale et salutaire avec la mère 
"patrie, — alliance qui ferait du Canada une nation puissante, sou- 
" mise à l'autorité du souverain et du drapeau britanniques en conser- 
" vant l'avantage d'être liée au plus grand Empire du monde? 

(1) Voir page 29 et pièce justificative 25. 



— 201 — 

" C'est assurément cet idéal qui se réalise aujourd'hui. Puisse 
u notre peuple priser de plus en plus les avantages de la nationalité bri- 
" tannique! " (1) 

M. Borden oublie ou feint d'oublier que, dans la pensée nettement 
exprimée de Macdonald, cette alliance comportait pour le Canada une 
situation politique en tout égale à celle de la Grande-Bretagne et jnême 
le droit de contracter librement des alliances étrangères. Il oublie 
également qu'en 1876, Macdonald, Tupper et tout le parti conservateur, 
accusés de sacrifier les intérêts britanniques aux exigences de la Poli- 
tique Nationale, se sont bornés à riposter: " Tant pis pour les intérêts 
britanniques! " 

Il rappelle le voeu acclamé à la Chambre des Communes, le 29 
mars. Cette résolution " n'a peut-être pas répondu aux aspirations de 
" tous les conservateurs ; mais nous avons, à mon avis, l'impérieux 
" devoir de soustraire, si possible, aux querelles de parti une question 
" si vitale et d'une portée si considérable, et d'adopter à cet égard la 
"règle de conduite (standard), qui depuis nombre d'années, gouverne 
" les deux partis en Angleterre, au sujet des relations étrangères." 
M. Borden a bien appris sa leçon à Londres. Il méconnaît toutefois 
deux faits primordiaux: la politique navale du Canada est avant tout 
une question de régie interne ; de l'aveu de M. Borden lui-même, 
elle pose à nouveau tout le problème de la constitution de l'Empire; 
et puis, nombre d'Anglais très avertis considèrent que la virtuelle com- 
plicité des chefs de parti, en Angleterre, dans tous les actes de 
politique étrangère, offre de graves inconvénients et des dangers très 
sérieux. 

" Quelle sanction pratique le ministère va-t-il donner à la poli- 
" tique énoncée dans la résolution dont je viens de parler? C'est ce qui 
" nous reste à connaître. En tout cas, un principe directeur doit do- 
" miner tout le problème de l'organisation de notre défense navale. Il 
" faut, dans toute la mesure raisonnable du possible, utiliser nos pro- 
" près ressources, notre propre travail et la compétence technique de 
" notre population. Ne pouvons-nous pas espérer qu'il en résultera, 
" pour l'industrie de la construction maritime, un stimulant et un en- 
" couragement qui lui ont manqué depuis si longtemps? " C'est une 
invite formelle et directe à l'organisation d'une flotte de guerre, cons- 
truite et équipée au Canada. 

Cette démarche décisive du leader de l'opposition ne laissa pas 
que d'étonner ses collaborateurs les plus intimes. Au moment de la 
prorogation de la session de 1909, il avait été convenu entre les chefs 
du parti conservateur qu'aucun d'eux ne se commettrait sur cette ques- 
tion avant que le ministère n'eût annoncé son programme. Une con- 
férence préalable des chefs devait précéder et déterminer l'attitude 
du parti. M. Monk, leader reconnu du groupe conservateur du Québec, 
déjà fort ennuyé de l'adoption du voeu du 29 mars, avait exigé et ob- 
tenu cette garantie. 

(1) Traduit du compte rendu du Halifax Herald, 15 octobre 1909. 



— 202 — 

Banquet de Lachine Retentissant discours de M. Monk 

M. Borden, par son discours de Halifax, avait rompu l'entente. 
Délivré de ses liens, M. MONK répondit par son magistral discours de 
Laehine, l'un des plus forts de sa carrière si honorable et si remplie. 
Dégageant la question de toutes les mesquines entraves de parti, il la 
traita à fond. Il en inarqua l'origine, la nature et les multiples consé- 
quences. Il apporta à cette étude ses lumières de professeur de droit 
constitutionnel, sa profonde connaissance de l'histoire et les fortes 
convictions nées de sa double origine anglaise et française. Tout ce 
discours est à relire. Il ne reste pas seulement comme le plaidoyer le 
plus fort contre la politique navale du cabinet Laurier: il s'applique 
avec une égale force à toute forme de participation des colonies auto- 
nomes aux guerres de l'Empire. Il est nourri de doctrine, d'histoire 
et de faits précis. Je me borne à en indiquer la substance et les gran- 
des lignes (1). 

Comme M. Borden, à Halifax, mais avec infiniment plus de force 
et de précision, M. Monk démontre que le problème de la défense na- 
vale et l'exécution du voeu du 29 mars posent toute la question des 
relations constitutionnelles de l'Angleterre avec ses possessions auto- 
nomes. 

" Le projet du gouvernement pour la construction d'une marine 
" de guerre et notre participation active à la défense de l'Empire consti- 
" tuent, de l'avis de tous, une orientation toute nouvelle dans la politique 
"du Canada;"... "J'estime, du reste, que cette question pour nous est 
" une question canadienne; il nous faut d'abord l'envisager au point 
"de vue canadien: changer ou modifier ce point de vue, c'est oublier 
" le devoir qu'il faut rendre à sa patrie." 

Il rappelle l'attitude du premier ministre et de ses collègues à la 
Conférence de 1907. Ce que M. Laurier "veut aujourd'hui, c'est que 
" le pays adopte intégralement ce qu'alors il trouvait, en tous points, 
"inacceptable et contraire à nos intérêts..." Ceux "qui ont alors 
"applaudi et porté aux nues l'attitude de nos représentants... se mor- 
" fondent aujourd'hui pour étayer et soutenir de toutes leurs forces le 
" projet qu'en ce temps-là ils chargeaient d'anathèmes. 

"L'attitude prise... à la Conférence de 1907 n'a pas été critiquée 
" ici depuis. Ni au parlement, pendant la longue session qui a suivi 
" la Conférence, ni dans le pays que je sache, ni aux élections géné- 
rales de 1908, ai-je entendu... de reproches ou de récriminations sur 
" ce point. Le pays semblait donc acquiescer aux faits accomplis par 
" ses délégués." 

(1) Le texte de ce discours, prononcé le 8 novembre 1909, parut intégralement le 
lendemain dans la Gazette et la Patrie, de Montréal, et dans l'Evénement, de Québec. 
(Le Devoir n'existait pas encore.) Espérons qu'il sera bientôt reproduit en brochure, 
avec le discours que M. Monk prononça à la Chambre, le 3 février 1910, avant la deu- 
xième lecture du projet de Loi navale. La participation du Canada à la guerre euro- 
péenne donne un regain d'actualité à ces deux manifestes nationalistes, également re- 
marquables. Plusieurs des arguments qu'ils renferment ont pris une importance sin- 
gulière depuis que les événements ont justifié les clairvoyantes appréhensions de l'an- 
cien lieutenant de M. Borden. 



. _ 203 — 

C'était rappeler à M. Borden que tout le parti conservateur avait 
tacitement approuvé la résistance de M. Laurier aux entreprises des 
impérialistes anglais. 

"L'impérialisme, ou la doctrine de ceux qui veulent, à tout prix, 
"changer ou modifier la situation interne de l'Empire britannique, 
" resserrer les liens qui en unissent les parties, rendre ces parties soli- 
" daires du tout et tout subordonner à une direction unique, ne man- 
" que pas de défenseurs actifs et puissants; ils sont sans cesse à l'oeuvre 
"et disposent de moyens effectifs." L'allusion à lord Grey est trans- 
parente. "Ses apôtres sont nombreux, beaucoup sont sincères,... un 
" grand nombre en font à tort une question de loyalisme et ne veulent 
" pas tolérer qu'on puisse différer d'opinion avec eux et rester sujet 
"fidèle au Trône et à la Couronne; il y en a enfin qui ne poursuivent 
" dans cette campagne que des avantages et surtout des honneurs per- 
" sonnels." 

Impossible de mieux faire le classement des chefs de l'impéria- 
lisme et de leurs comparses. 

D'un trait rapide, il marque la conséquence inévitable de la révo- 
lution qui se poursuit: 

" La gloire impérissable de l'Angleterre, c'est d'avoir fondé de 
"jeunes et vigoureuses nations, et de les avoir dotées d'institutions dé- 
" mocratiques. Le jour où ces peuples, nourris dans la liberté et l'idée 
" de la représentation, devront assumer des responsabilités impériales, 
" ils demanderont infailliblement leur part du contrôle; et la réparti- 
" tion de ce contrôle semble une difficulté insoluble." 

Il fait ensuite l'histoire de la question navale. Il rappelle que 
l'avis de motion de M. Foster, déposé dès l'ouverture de la session, le 
21 janvier 1909, est resté en suspens jusqu'au 29 .mars, alors que la pa- 
nique, créée par les fallacieuses déclarations de M. McKenna, a fait 
perdre la tête à la plupart des parlementaires et arraché à la Chambre 
son adhésion unanime à la proposition considérablement élargie du 
premier ministre. " On conviendra, je pense, que le moment eût été 
" mal choisi pour discuter le mérite de l'impérialisme." 

Il reproche au ministère de n'avoir pas fait connaître davantage 
la nature et la portée des résolutions prises à la Conférence tenue à 
Londres après la session. Puis il aborde et discute, point par point, 
les divers aspects de la question concrète qui se pose. 

Pas de marine de guerre 

" 1. — Sommes-nous en état, à l'heure actuelle, de construire une 
" marine de guerre? " 

La dette nationale dépasse $472,000,000. "Il nous faut $200,000,- 
" 000 pour terminer le Transcontinental, qui devait nous coûter $13,- 

"000,000 ou $15,000,000." "Tout le monde admet la nécessité 

"immédiate de la construction du canal de la Baie Géorgienne le 

"coût estimatif est de $100,000,000." Si te Canada veut rester maître 
de son commerce maritime, il doit améliorer et outiller ses grands 
ports nationaux: Montréal, Québec, Halifax, Saint-Jean et deux ports 
sur l'Océan Pacifique. Des travaux énormes s'imposent également 



— 204 — 

dans les ports des Grands Lacs, afin de mettre le commerce canadien en 
état de résister à la concurrence envahissante des ports américains. Ces 
entreprises urgentes exigeront un débours d'au moins §100,000,000. 

" J'en conclus, déclare l'orateur, qu'au point de vue financier, sans 
" en envisager d'autres, le Canada est dans l'impossibilité aujourd'hui 
" d'entreprendre la construction d'une marine de guerre. 

" 2. — Quel sera le coût de la marine? 

" Il ne faudrait pas se faire d'illusion sur le coût d'une .marine de 
"guerre ni croire qu'en cette matière,.... on peut commencer par la 
" fin. Avant d'avoir des vaisseaux, le pays doit se pourvoir de bases 
"navales,.... de cales-sèches et flottantes, d'un outillage moderne de 
"toutes pièces... Sans ces bases, point de vaisseaux de guerre. Or, 
"le Canada a deux océans. Il lui faudrait deux flottes et il aurait be- 
" soin de deux bases... De plus, pas de marine de guerre sans marins. 
" Le personnel d'une marine de guerre demande une longue et dispen- 
" dieuse période de formation. Il faut des écoles et un enseignement 
" technique des plus variés." Si l'on commence par acheter ou cons- 
truire les vaisseaux , ils seront démodés et hors d'usage avant de 
pouvoir servir. 

" Je place sans crainte de me tromper au chiffre de $150,000,000 
" le coût d'une marine de guerre de modestes dimensions, avec les ac- 
" cessoires qui en sont le complément essentiel. Quant à l'entretien,. . . 
" je crois que le chiffre de $20,000,000 par an n'est pas trop élevé." 

En effet, ces chiffres, comparés au budget naval des autres pays, 
en tenant compte de la différence des conditions économiques, étaient 
extrêmement modérés. 

" 3. — Le Canada a-t-il besoin d'une marine de guerre?" 

Il répond hardiment: Non! 

" Les Etats-Unis sont la seule puissance avec laquelle nous pour- 
" rions avoir des démêlés, des difficultés." En ce cas, " c'est une 
" armée, non une marine, qui pourrait nous être utile." 

C'est la réitération de l'avis exprimé à maintes reprises par les 
autorités les plus compétentes de la Grande-Bretagne. 

" 4. — Le nouveau projet serait-il de quelque secours à la mère 
jmtric pour le maintien de sa suprématie navale? 

"Assurément non... On dit couramment qu'il faut vingt ans pour 
" faire une armée et le double de ce temps pour une marine. Dans 
" quarante ans, ou plutôt longtemps avant cette période, le conflit 
" qu'on dit être imminent sera assurément vidé." 

Cette note brève et juste, qui s'applique à la future politique de 
M. IJorden autant qu'à celle du cabinet Laurier, donne la mesure exacte 
de l'attitude invariable des nationalistes sur le " péril allemand ". 
Prétendra-t-on que cette manière d'envisager la situation était moins 
clairvoyante et moins sûre que celle des sauveurs d'Empire des deux 
partis? 

"La logique comme le bon sens nous disent que pour aider l'An- 
" gleterre, ce projet est d'une faiblesse qui crève les yeux. Il n'a pu 
" être accueilli, assurément, par les autorités si compétentes de l'Ami- 



— 205 — 

" rauté, qu'à titre de simple reconnaissance d'une obligation qui nous 
" incombe." 

" 5. — Cette obligation existe-t-elle? 

Pas d'obligation coloniale 

M. Monk aborde l'aspect historique et constitutionnel de la question. 
Il s'étonne de l'ignorance singulière manifestée par les protagonistes 
de l'impérialisme. Il rappelle à grands traits l'évolution opérée dans 
le gouvernement des colonies autonomes : " C'est la progression cons- 
" tante vers l'émancipation la plus entière possible des dépendances, 
"jusqu'au point de ne laisser enfin que le Trône, la Couronne seule, 
'• comme trait d'union avec l'Angleterre." 

Il cite les paroles que CHAMBERLAIN prononçait à Birmingham, 
le 21 juin 1897: " The throne is the only constitutional Connecting link 
between the colonies and ourselves. In ail else thèse great self-gov- 
erning communities are as independent as we are." 

Il cite également plusieurs passages décisifs de VHistoire consti- 
tutionnelle de l'Angleterre, d'Erskine MAY. Cet auteur, si justement 
renommé, après avoir relaté l'établissement du gouvernement respon- 
sable aux colonies, ajoute: 

" The récognition of this doctrine in England has practically 
" transferred the suprême authority of the state from the Crown to 
" Parliament and the people; SO IX THE COLONIES HAS IT WREST- 
"ED FEOM THE GOVERNOR AND FROM THE PARENT STATE THE 
"DIRECTION OF COLONIAL AFFAIRS. 

" Thus, by rapid strides, hâve the most considérable dependen- 
" cies of the British Crown advanced through successive stages of poli- 
" tical liberty, untii AN ANCIENT MONARCHY HAS BECOME THE 
"PARENT OF DEMOCRATIC REPUBLICS IN ALL PARTS OF THE 
"GLOBE.... 

" England ventured to tax her colonies and lost them ; she en- 
" deavoured to rule them from Downing Street, and provoked disaf- 
" fection and revolt. At last, she gave freedom, and found national 
" sympathy and contentment. But in the meantime, her colonial de- 
" pendencies hâve grown into AFFILIATED STATES. The tie which 

" binds them to her is one of sentiment rather than authority In 

"short, THEIR DEPENDENCE HAS BECOME LITTLE MORE THAN 
" NOMINAL, except for purposes of military defence." 

Que les impérialistes ne se réjouissent pas trop vite: ces paroles, 
May les écrivait en 1861, au moment même où la Commission du par- 
lement impérial, dont j'ai analysé le Rapport (1), jetait les bases de 
l'autonomie militaire des colonies. Prévoyant le succès de cette poli- 
tique, conséquence naturelle de l'établissement du self-government, 
May ajoutait: 

" Parliament has recently pronounced it to be just that the colonies 
" which enjoy self-government, should undertake the responsibility and 
" cost of their own military defence. To carry this policy into effect 

(1) Pages 16 à 20 et pièces justificatives 18, 19 et 20. 



— 206 — 

" must be the ivork of time. But whenever it may be effected, the last 
" material bond of connection with the colonies will hâve been severed; 
"and COLONIAL STATES, ACKNOWLEDGING THE HONORARY 
" SOVEREIGNTY OF ENGLAND, AND FULLY ARMED FOR SELF- 
"DEFENCE, AS WELL AGAINST HERSELF AS OTHERS, WILL 
"HAVE GROWN OUT OF THE DEPENDENCIES OF THE BRITISH 
"EMPIRE" (1). 

Les prévisions de May se sont réalisées à la lettre. Le traité de 
1865 s'est conclu sur les bases qu'il entrevoyait. Les auteurs de la 
Constitution de 1867 se sont inspirés des principes qu'il dégageait, dès 
1861, de la nouvelle orientation donnée à la politique impériale. Il est 
donc rigoureusement exact de dire, avec lui, que par ce traité et cette 
constitution, le Canada " n'est plus une dépendance de l'Empire ". Et 
M. Monk avait également raison d'ajouter que les colonies autonomes 
sont, en droit sinon en fait, " des mitions distinctes sur lesquelles le Roi 
exerce une souveraineté honoraire ". 

Ces principes posés, M. Monk relate et analyse quelques-uns des 
documents qui m'ont guidé dans cette étude. De cette revue rétros- 
pective, il conclut en toute justesse: 

"A venir jusqu'à la dernière décade du XIXe siècle, notre obliga- 
" tion nationale résultant de notre autonomie ou self-government, de 
" l'aveu commun et comme en vertu d'une entente réciproque, se rèdui- 
" sait à notre propre défense. Le devoir de défendre les autres parties 
" de l'Empire, sans aucun droit de participer à leurs actes, faits, traités, 
" négociations, est donc nouveau. Sur quoi est-il fondé? " 

Il écarte en quelques mots les divers arguments qu'on a fait valoir 
et qu'on invoque encore aujourd'hui à l'appui du faux principe de la 
participation des colonies autonomes à la défense générale de l'Em- 
pire: protection de notre commerce, reconnaissance envers l'Angle- 
terre, sécurité du Canada. Il démontre que tous ces arguments falla- 
cieux ne tendent qu'à un but: entraîner le Canada "dans le congrès 

(1)) M. MONK avait emprunté ces extraits et plusieurs autres à la dixième édition 
de l'ouvrage classique de May. Je les ai vérifiés d'après la nouvelle édition, publiée en 
1912, par M. Francis HOLLAND: Londres, Longmans, Green A Co., Vol. II, pages 373-4-5. 
Le troisième volume, presque tout entier de la composition de M. Holland, renferme un 
chapitre sur "Les Colonies autonomes après 1860". M. Holland résume en ces termes 
l'état politique des colonies, après l'accomplissement de l'évolution entrevue par May: 
"The colonies were no longer regarded as dependencies belonging to England, but as do- 
minions" — dans le sens adopté par Cartier et MacDonald — "owning, in common with 
England, allegiance to the queen" (p. 310). 

L'un des plus savants jurisconsultes de l'Empire, sir Frederick POLLOCK, (cité par 
M. Fwart, dans son Paper no 1, p. 13)), a écrit: 

" Leave the conventions alone and look at the facts, and we find that THE SELF- 
" GOVERNING COLONIES ARE, IN FACT, SEPARATE KINGDOMS .having the same King 
" as the parent group, bat CHOOSING to abrogate that part of their fnll autonomy which 

"relates to foreign afiTairs " I^es col on 1 es ont donc le droit de régler elles-mêmes 

leurs relations étrangères— "THE SOVEREIGNTY f britannique] IS A PIGMENT. THE 
"STATE8 OF THE EMPIRE STAND ON AN EQUAL FOOTING " 

In 1911, M. BALFOUR, ancien premier ministre et leader du parti unioniste, décla- 
rait : 

" I believe, from a légal point of view, the British Parliament is suprême over the 
" Parlementa of Canada or Australia, or the Cape or South Africa. BUT, IN FACT, THET 

"ARE INDEPENDENT PARLIAMENTS. ABSOLUTELY INDEPENDENT " (Times 

1er février 1911— cité par J. S Ewart, Kingdom Papers, no 6, p. 161). 

Les théoriciens ignares qui ont entrepris de forger pour les Canadiens de nouvelles 
chaînes et des obligations imaginaires, auraient dû commencer par consulter les autorités 
compétentes. Ils auraient peut-être a'nsi évité de fausser l'histoire, la tradition et le 
droit naturel pour les adapter au gré des impérialistes et des politiciens du jour. 



— 207 — 

" des nations européennes qui succombent et s'étiolent sous le fardeau 
" du militarisme." 

"Au lieu de songer à nous unir plus étroitement à l'état troublé 
"et troublant du vieux continent, il nous convient plutôt de nous asso- 
" cier à la pensée qu'exprimait, l'autre jour, Gabriel Hanotaux." Et il 
cite une parole de l'homme d'Etat français convoquant les peuples à 
une action commune dont l'objet serait d'arrêter leur course effroyable 
vers l'abîme de la guerre où ils sont plongés aujourd'hui. 

Il termine par un bref appel au patriotisme et à l'opinion éclairée 
de tous les Canadiens: "C'est une question nationale dans toute la 
" force du mot. Elle vous regarde, cette question, dans une même me- 
" sure, que vous habitiez la province de Québec ou les versants des 
"Montagnes Rocheuses. Il me semble du devoir de tout citoyen, de 
" tout homme public surtout, de l'étudier à fond et d'exprimer une 
" opinion franche, sincère et patriotique, sans égard aux consjdéra- 
"tions que la politique peut lui suggérer." 

Ce manifeste retentissant reçut l'approbation chaleureuse et una- 
nime des autres orateurs qui portèrent la parole en même temps que 
M. Monk : M. LANDRY, aujourd'hui président du Sénat ; M. Bruno 
NANTEL, futur collègue de M. Monk dans le cabinet Borden; M. Pbj- 
lémon COUSINEAU, aujourd'hui leader de l'opposition conservatrice 
à Québec; M. J.-A. DESCARRIES, qui a recueilli le mandat parlemen- 
taire de M. Monk — tout en oubliant ses principes ; — et M. Charles-P. 
BEAUBIEN, Tous les auditeurs acclamèrent cette profession de foi 
nationaliste. Combien y sont restés fidèles? 

M. Laurier et la Loi navale — "Quand l'Angleterre est en 
guerre, le Canada est en guerre" 

La session s'ouvrit le 11 novembre 1909. Le discours du Trône 
contenait ce paragraphe: 

"Deux membres de mon gouvernement ont pris part à la Confé- 
" renée Impériale convoquée par le gouvernement de Sa Majesté pour 
" s'occuper de la question de la défense. Après consultation avec 
" l'Amirauté, un plan a été adopté relativement à l'organisation d'une 
"marine canadienne, sur les bases de la résolution votée par la Cham- 
" bre des Communes le 29 mars dernier. Les documents se rapportant 
"à ce projet vous seront soumis immédiatement, et un projet de loi 
"relatif à cette affaire sera présenté" (1). 

Dans le débat sur l'Adresse, le leader de l'opposition, M. BORDEN, 
fut très réticent à ce sujet. Il avait été convenu de nouveau entre M. 
Monk et lui qu'aucun des chefs du parti conservateur n'exprimerait 
d'opinion avant que le projet de loi n'eût été déposé. Par contre, le 
premier ministre consacra à cette question la majeure partie de son 
discours. Il s'appliqua principalement à répondre au manifeste de 
Lachine. C'était s'écarter notablement des usages parlementaires ; 

(1) Débats de la Chambre des Communes. 1909-10 (version française), col. 4. Tou- 
tes les citations qui suivent sont également extraites de In version française de ces Dé- 
bats. Le chiffre de la colonne est indiqué après chaque citation. 



— 208 — 

mais M. Laurier, avec son sens profond des situations politiques, avait 
saisi toute la force de ce formidable réquisitoire. Il n'était pas homme 
à laisser se répandre l'impression profonde créée par la solide argu- 
mentation du député de Jacques-Cartier. Aussi s'efforça-t-il de pré- 
senter le projet du ministère sous sa forme la plus anodine et de ca- 
cher soigneusement le pied de bouc impérialiste. 

M. LAURIER ,rappelle en peu de mots l'adoption du voeu du 29 
mars et la mission de ses collègues, M. Brodeur et sir Frederick Bor- 

den, à Londres. " Nous n'avons pas de secret, dit-il, aucune dé- 

'" cision ne peut être prise avant que tous les documents se rapportant 
"à la Conférence soient communiqués à la Chambre" (41-42). N'em- 
pêche que le projet de loi sera déposé et voté sans qu'aucun autre do- 
cument que le rapport, très incomplet, de la Conférence soit commu- 
niqué à la Chambre. Les documents promis par M. Laurier n'ont ja- 
mais été livrés au public. 

Comme à la session précédente, le premier ministre cherche à 
rattacher la mesure projetée à son attitude de 1902 (43-44) et passe 
sons silence son éclatante protestation de 1907. 

Puis, il fonce sur le député de Jacques-Cartier. Il lui reproche 
d'avoir voulu "soulever les préjugés de ses auditeurs", en prétendant 
que le cotkt de l'entretien dé la flotte s'élèverait à $20,000,000 par 
année (47-48). L'exécution de ce projet n'entamera en rien l'autono- 
mie du Canada: "Si nous avons une marine, elle ne prendra part à la 
" guerre que si les membres du parlement canadien, y compris l'hono- 

" rable député, le jugent à propos Si nous devons maintenant or- 

" ganiser des moyens de défense sur mer, c'est parce que nous prenons 
" rang parmi les nations, que c'est là un fardeau que nous devons assu- 
" mer à notre titre de nation" (48). Aux arguments solides de M. 
Monk, il se contente d'opposer quelques phrases grandiloquentes sur 
la protection que la puissance de l'Angleterre offre à tous les sujets 
britanniques. 

Ce discours était manifestement destiné à la province de Québec, 
d'où l'opposition, M. Laurier le savait et le sentait bien, devait venir. 

Le 12 janvier 1910, M. Laurier dépose le projet de loi (bill No 95). 
Cette fois, il donne un demi-tour à gauche: il s'agit d'amadouer l'opi- 
nion impérialiste qui a commencé à s'alarmer des tendances "sépara- 
tistes" de la législation ministérielle. 

" Bien que la marine de guerre doive être soumise à la direction 
" du gouvernement canadien et plus particulièrement à celle du mi- 
" nistère de la Marine, cependant, dans une circonstance critique, le 
" gouverneur en conseil peut mettre sous les ordres de Sa Majesté, pour 
" servir de concert avec la Marine Royale, l'organisation navale (the 
" naval service) du Canada ou une partie de celle-ci, et les bâtiments 
" ou vaisseaux de notre marine de guerre, et tous les officiers ou mem- 
" bres de l'équipage à bord de ces derniers, ainsi que les fonctionnai- 
" res et commis de notre organisation navale" (1831) - (1). 

(1) C'était l'article 18 du Bill devenu l'article 23 de la Loi: 

"23. In case of an emergency the Governor in Conncil may place at the disposai of 

" B-br Msjeety, for gênerai service in the Royal Navy, the Naval Service or any part 

" thereof . any ships or vessels of the Naval Service, and the officers and seamen 



— 209 — 

Il lit ensuite l'article 19 (art. 24 de la Loi) qui prescrit la convo- 
cation du parlement dans les dix jours qui suivront la décision du 
ministère. Puis il ajoute: 

" La marine de guerre sera soumise aux ordres de Sa Majesté en 
" cas d'hostilité. 

" L'honorable M. FOSTER : — A ce propos, le très honorable pre- 
" mier ministre veut-il nous citer l'article qui définit l'expression 
" "circonstance critique" ? 

"Sir Wilfrid LAURIER -.—C'est l'article emprunté à la Loi de la 
"Milice : 

"L'expre«t3ion "circonstance critique" signifie guerre, invasion, émeute on insurrec- 
" tion, réelles ou appréhendées." 

" Je le répète, dans une circonstance critique, le gouverneur en 
" conseil est autorisé à mettre nos forces navales sous les ordres de Sa 
" Majesté, à la seule condition de convoquer immédiatement les Cham- 
" bres. 

"M. SPROULE: — Par "guerre", doit-on entendre une guerre dans 
" une partie quelconque de l'Empire ou au Canada seulement? 

"Sir Wilfrid LAURIER: — N'importe où. Lorsque la Grande-Bre- 

" tagne est en état de guerre, le Canada l'est également; il n'y a pas de 

" différence. Si un conflit éclate entre elle et une autre nation, le Ca- 

" nada est exposé à une invasion et, par conséquent, en état de guerre " 

(1831-2) - (1). 

Il donne ensuite quelques détails sur l'organisation de la flotte 
projetée. Il en porte le coût total à $11,000,000 (1834) et l'entretien 
annuel à $3,000,000 (1833). 

Au moment où le premier ministre reprend son siège, M. MONK 
lui pose cette question: 

" Ce Bill a-t-il pour objet de mettre à exécution une entente ou 
" marché intervenu à la conférence des délégués de l'année dernière, 
" ou y a-t-il quelque partie de ce projet de loi qui change ou tende à 
"changer d'une façon quelconque les conditions arrêtées à la Confé- 
" rence? 

"Sir Wilfrid LAURIER:— Il n'y a pas eu d'entente définitive 
" (agreement) à la Conférence, mais la politique proposée par la Con- 
"férence est celle que nous entendons mettre à exécution" (1835). 

Or, ne l'oublions pas, le premier lord de l'Amirauté, M. McKENNA, 
a déclaré positivement, avec l'assentiment tacite de M. Brodeur et de 
M. Frederick Borden : " Les gouvernements coloniaux ont reconnu 

" serving in such ships or vessels, or any officers or seamen belonging to the Naval Ser- 
" vice." 

"23. En temps critique le Gouverneur en conseil peut mettre la Marne, ou en 

"mettre toute partie que ce soit à la disposition de Sa Majesté, pour service général 
" dans la Marine Royale, ainsi que tous vaisseaux ou .navires de la Marine et tous ma- 
" rins servant sur ces vaisseaux ou navires ou tous officiers ou marins appartenant à 
" la Marine." 

(1) Voici le texte original, beaucoup plus fort : "Wir everywhere. When Britain 
" is at war, Canada is at war; there is no distinction. If Great Britain, to which we are 
" subject, is at war with any nation, Canada becomes liable to invasion, and ao Canada 
" is at war. — "Debates House of Commons", 1909-10, col. 1735. 



— 210 — 

" qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être soumises 
"à l'autorité de l'Amirauté" (1). 

M. Borden, ultra-impérialiste 

Le leader de l'opposition, M. BORDEN, prend immédiatement la 
parole. Rompant une seconde fois l'entente conclue avec M. Monk, il 
traite la question à fond et détermine l'attitude de son parti avant d'en 
avoir conféré avec ses collègues. 

Il félicite le premier ministre d'avoir abandonné sa position du 
15 novembre et de s'être décidé à reconnaître qu'en temps de guerre 
la flotte canadienne sera à la disposition de la mère patrie (1836). Il 
exalte l'importance des services que la flotte anglaise sera appelée à 
rendre au Canada: 

" Supposons qu'un navire d'une grande puissance navale com- 
" mette un acte d'agression sur nos côtes ou attaque un seul de nos 
" navires. . . . toute la puissance de la marine anglaise serait au service 
"du Canada pour venger cette insulte ou redresser ce tort" (1837). 

Evidemment, M. Borden n'avait pas lu ce passage secret du mé- 
moire du Colonial Defence Committee, de 1896, où les autorités im- 
périales déclarent positivement que l'objet de la flotte anglaise n'est 
pas de protéger les côtes et les ports des colonies, mais ceux de la 
mère patrie et le commerce britannique (2). Et pourtant, ce pro- 
gramme de charité bien ordonnée, l'un des pontifes de l'impérialisme, 
le duc de DEVONSHIRE, l'avait proclamé, le 3 décembre 1896, à une 
réunion plénière de la British Empire League ; et il avait ajouté : 
"Nous avons officiellement communiqué ce plan aux colonies afin 
" qu'elles puissent agir en conséquence." 

Les disciples de l'impérialisme n'ont pas la brutale franchise de 
leurs maîtres. Cette puérile obstination des coloniaux à déguiser 
l'objet et la portée véritables des plans impérialistes finira par entraî- 
ner des mécomptes et des désaccords sérieux. 

M. Borden se défend d'avance contre l'accusation de militarisme. 
La participation directe du Canada à la défense de l'Empire n'entraî- 
nera pas de charges exagérées (1837-38). Il esquisse déjà son attitude 
au sujet de la représentation des colonies dans le gouvernement de 
l'Empire: 

" Tout d'abord, je ne crois pas qu'à l'avenir la Grande-Bretagne 
" entreprenne une guerre importante, — à moins d'y être engagée de 
" vive force par ses rivaux — sans consulter au préalable les grandes 
"provinces de l'Empire... Ma conviction, c'est que, dorénavant, les 
" nations autonomes auront leur mot à dire à l'occasion de toute 
"guerre" (1840). 

Il prévoit l'établissement d'un corps représentatif pour tout l'Em- 
pire, lequel sera chargé des problèmes de la défense impériale. " Une 
" fois cette commission ou cette conférence constituée, il n'est pas pro- 
bable que la Grande-Bretagne voudrait dorénavant s'engager dans 

(1) Voir page 197. 

(2) Voir note au bas de la page 80. 



— 211 — 

" une guerre importante sans être assurée d'avance de l'appui et du con- 
" cours de toutes les grandes nations autonomes constituant l'Empire. 
"Celles-ci dès lors seraient consultées à l'égard de toute guerre, car je 
" reconnais bien que si nous devons contribuer en permanence à la dé- 
" fense de ce grand Empire, il n'est que juste que nous soyons consultés 
"dans le règlement de ces questions" (1841). 

Il reprend la fastidieuse discussion du "péril allemand" qui a motivé 
l'adoption du voeu du 29 mars. Il refait toute la thèse des lanceurs de 
panique. Il rappelle que le premier ministre a consenti, à sa demande, 
à modifier le paragraphe de la résolution qui excluait toute possibilité 
d'une contribution "d'urgence". Il affirme que " la plus haute autorité 
" navale de l'Angleterre a déclaré que les navires du type dreadnought 
" seront les seuls qui compteront dans un avenir très rapproché " (1855). 

C'était bien là l'opinion de M. McKenna et des autres "politiciens 
innocents de toute connaissance technique"; mais cette opinion, on l'a 
vu, était contredite par les experts. J'en donnerai de nouvelles preuves 
dans un instant. 

Il taquine le premier ministre sur ses variations d'attitude depuis 
1896 (1845). Il feint de s'effrayer du déloyalisme de certains Cana- 
diens: "Le seul fait qu'il y a des Canadiens qui se croient tenus en 
" conscience de s'opposer à la coopération du Canada à la défense de 
" l'Empire, est alarmant " 

" Je ne puis comprendre qu'un homme qui reçoit et accepte la pro- 
" tection du drapeau anglais, les avantages attachés au titre de citoyen 
" anglais, la défense de notre littoral, la sécurité de nos rives, les bien- 
" faits et avantages du service diplomatique et consulaire anglais, dans 
"le monde entier, puisse concilier tout cela avec le respect de notre 
" propre dignité, s'il prétend laisser tout le fardeau peser sur les épaules 
" déjà surchargées des contribuables d'Angleterre. Il est en notre pou- 
" voir de prendre cette position, si nous le désirons, car les libertés que 
" nous possédons, [de] droit ou à titre de faveur, sont absolues sous ce 
" rapport; mais tout en respectant les opinions consciencieuses d'au- 
" trui, je considère qu'une telle attitude ne serait ni digne ni honorable " 
(1859). 

Telle pourtant avait été l'attitude constante de Macdonald, de Car- 
tier, de Tupper, de tous les conservateurs les plus éminents et même de 
tous les Canadiens, jusqu'aux jours de Chamberlain. Les Pères de la 
Confédération et leurs contemporains étaient-ils moins "dignes" ou 
moins "honorables" que les politiciens d'aujourd'hui? 

M. Borden termine son discours en suggérant au gouvernement de 
".mettre à la disposition de l'Amirauté l'équivalent en deniers sonnants" 
du coût d'un dreadnought (1860). 

Première dissidence de M. Monk — Assemblée du 
Monument National 

iM. MONK, justement surpris de l'attitude du leader de l'opposition, 
proteste, avec sa discrétion coutumière, contre la " tournure que le débat 
a prise. . . J'avais raison, dit-il, de ne pas m'y attendre." C'est une allu- 
sion à l'entente conclue précédemment, entre M. Borden et lui, pour ne 



— 212 — 

pas aborder le mérite de la question avant la deuxième lecture du bill. Il 
relève avec une dignité un peu dédaigneuse l'accusation de manque 
" d'honneur et d'amour-propre " portée contre ceux qui n'approuvent pas 
le principe de la politique nouvelle (18G8-9). Il explique dans quelles 
conditions le voeu du 29 mars a été voté. ** Viendra-t-on nous dire aujour- 
" d'hui que, dans ces circonstances, après les discussions interminables 
" qui eurent lieu lorsque cette panique — plus voulue qu'on ne le croit 
" généralement — fut causée parmi nous,. . . il n'y a plus lieu de discuter, 
" que l'incident du 29 mars dernier nous lie, et que nous n'avons pas à 
" examiner la ligne de conduite que le bill nous trace, mais que nous 
" devons l'approuver si nous sommes des hommes d'honneur? Je nie 
" cette assertion et je déclare que le sujet sera discuté à fond, au moins 
"par moi" (1871-72). 

Pour l'instant, il se borne à faire pressentir l'attitude qu'il prendra 
avant la deuxième lecture du projet de loi. A la prétention que cette 
mesure " est absolument nécessaire et inévitable", il oppose une dénéga- 
tion formelle (1873). "Si nous adoptons cette politique, nous devien- 
" drons responsables conjointement et [solidairement] (1) avec les Iles 
" Britanniques de toute la politique étrangère de l'Empire ; et, remar- 
" quons-le bien, sans avoir aucune voix dêlibérative dans l'orientation 
" de cette politique" (1873). C'est contraire à toute la tradition britan- 
nique. On veut réduire les Canadiens au rôle des barbares " que l'on 
" amenait de la Gaule, de la Germanie et de la Dacie pour les faire entrer 
" dans les armées romaines et dans l'arène à Rome, mais qui n'étaient 
"aucunement représentés dans les conseils de la République romaine" 
(1875). 

Malgré les efforts de la presse servile des deux partis, dans la pro- 
vince de Québec surtout, pour aveugler l'opinion publique sur la portée 
véritable de la mesure, le discours de M. Monk à Lachine et les prélimi- 
naires de la discussion parlementaire avaient suffi à éveiller l'attention. 
Le Devoir venait de commencer à paraître (2). Il donna une large pu- 
blicité au discours du député de Jacques-Cartier et entama une lutte 
vigoureuse et soutenue contre le projet de loi. 

Un groupe de nationalistes convoqua une grande réunion populaire 
au Monument National, le 20 janvier, et m'invita à traiter la question. 
Je m'appliquai à développer et à compléter l'excellent plaidoyer de M. 
Monk à Lachine (3). 

Je me borne ici à reproduire le texte du voeu soumis à l'assemblée, 
qui l'adopta à l'unanimité: 

"Cette assemblée déclare que le parlement n'a pas le droit d'enga- 
" ger le Canada dans une politique navale entièrement nouvelle sans 
" avoir au préalable obtenu le consentement du peuple. 

" En conséquence, cette assemblée demande à la Chambre des Com- 
"jnunes et au Sénat de différer l'adoption du projet de loi déposé le 12 

(1) Le texte anglais porte "jointly and severally" que le traducteur a faussement 
rendu par "conjointement et iéparément." 

(2) Le premier numéro est du 10 janvier 1910, 

(3) Ce discours a été public en brochure sous le titre "Le Projet de Loi Navale". 

Imprimerie du Devoir, Montréal, 1910. 



— 213 — 

"janvier 1910 jusqu'à ce que le peuple ait manifesté sa volonté par un 
" plébiscite. 

" Le président est prié de transmettre ce voeu à Son Excellence le 
" Gouverneur-Général, au Premier Ministre, au leader de l'opposition et 
" à M. Monk, député de Jacques-Cartier." 

M. Laurier et le "péril allemand" 

Le 3 février, le premier ministre propose la deuxième lecture du 
projet de loi. Inquiet de la résistance qui se manifeste dans le Québec, 
il pivote de nouveau dans le sens nationaliste. Fidèle à sa tactique ha- 
bituelle, il se pose comme l'homme du juste milieu. Il partage les oppo- 
sants en deux catégories: "Ceux qui ne veulent rien du tout" — tel 
" l'honorable député de Jacques-Cartier " — et " ceux qui estiment que 
la marine que nous créerons devrait, en cas de guerre, passer automa- 
tiquement sous la direction de l'Amirauté" (3122-3). C'est bien là 
l'>attitude que ses collègues, sir Frederick Borden et M. Brodeur, ont 
prise à Londres lorsqu'ils ont " reconnu qu'en temps de guerre les forces 
navales locales devront être soumises à l'autorité générale de l'Amirauté." 
C'est également l'opinion que M. Fielding exprimera au moment du vote 
final. M. Laurier, lui, nage entre deux eaux. 

Il se lance dans une longue digression sur le développement du gou- 
vernement responsable aux colonies. Il revient s>ur sa parole du 12 jan- 
vier: "Lorsque l'Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre." II 
tente de s'expliquer: 

"Je n'ai fait qu'énoncer un principe de droit international... Il 
" ne s'ensuit pas cependant que lorsque l'Angleterre fera la guerre nous 
"devrons la faire, nous aussi" (3128-29). Il aurait hésité "beaucoup 
avant de consentir à prendre part à une guerre " du genre de celle 
de Crimée (3130). Il fait revivre quelques faibles échos de ses protesta- 
tions de 1902 contre la participation du Canada aux armements de l'Eu- 
rope. Il ne croit plus «au "péril allemand": 

" Quant à moi, je n'appréhende aucun péril pour la Grande-Bretagne 
"à l'heure qu'il est.... Il est vrai que l'Allemagne est en train de se 
"créer une marine, mais je ne vois pas la moindre raison de supposer 
"qu'elle l'organise pour l'attaque..." Le leader de l'opposition "a dit 
" que si la guerre se déclarait entre l'Angleterre et l'Allemagne, elle 
" éclaterait d'ici à trois ou quatre ans. . . Quelle raison avons-nous de 
" supposer que d'ici à trois ou quatre ans nous aurons la guerre avec 
" l'Allemagne? . . . Nul ne sait exactement ce que pense le gouvernement 
" allemand; mais tout le monde sait qu'entre l'Angleterre et l'Allemagne 
" il n'y a pas de cause de guerre. Aussi loin que l'on peut remonter 
" dans l'histoire moderne, ces deux nations ont toujours été liées d'ami- 
"tié" (3137-38) - (1). 

(1) Le leader lUiéral, on le voit, ne se bornait pas, comme nous, à contester l'existen- 
ce du "péril allemand" sur mer. Il nia't jusqu'à la possbilité d'une guerre anglo-alle- 
mande. Cette confiance optimiste n'avait nullement diminué, deux ans plus tard. 

Le 27 août 1912, au déjeuner du Canadian Club, à Ottawa, quelqu'un parla de la 
menace toujours présente d'un conflit entre l'Angleterre et l'Allemagne. Le leader libéral 
fit entendre la note ultra-optimiste: "LE PERIL ALLEMAND N'EXISTE PAS!", s'écriait-H. 

Le 31, je signalais, dans le Devoir, ce débat contrad'etoire : 

" Sir Wilfrid Laurier a cru devoir prendre la contre-partie absolue et affirmer qu'il 



— 214 — 

" Pourquoi demandons-nous au parlement de créer cette marine? 
" Tout simplement parce que cela est devenu une nécessité de notre con- 
" dition et du rang que nous avons atteint comme nation." 

Les raisons qu'il apporte à l'appui de cette affirmation sont d'une 
faiblesse inconcevable: "Le revenu du Canada est aujourd'hui de $100,- 
000,000 et sa population dépasse 7,000,000 d'habitants." Ses villes du lit- 
toral grandissent et se multiplient. On a découvert " des mines d'or sous 
le Cercle arctique" (3140). Rien de cela n'explique pourquoi M. Laurier 
juge nécessaire en 1910 ce qu'il trouvait inutile et condamnable en 1907. 
Aux arguments accumulés par M. Monk, dans son discours de Lachine, et 
par moi au Monument National, il n'apporte pas l'ombre d'une réfuta- 
tion. 

Quant au coût d'entretien de la flotte, qu'il estimait, le 12 janvier, 
à $3,000,000 par année, il le porte maintenant à $4,253,000 (3135). Il 
s'aventure dans cette galère avec le même insouci des précisions qui a 
marqué sa mésaventure du Transcontinental. 

Rarement, si jamais, chef d'Etat s'est moins préoccupé de justifier, 
par des arguments plausibles et des données précises, l'adoption d'une 
mesure d'importance capitale. 

M. Borden veut donner deux dreadnoughts à l'Angleterre 

Le leader de l'opposition, M. RORDEN, incline à l'impérialisme dans 
l'exacte mesure où le premier ministre a fléchi vers le nationalisme. H 
rappelle à M. Laurier ses anciennes fugues en faveur de l'indépendance 
du Canada. Il s'indigne à la pensée que le Canada puisse jamais rester 
en paix pendant que le reste de l'Empire se battrait. " Une telle situa- 
tion est absolument impossible." C'est pourtant la seule situation que 
le Canada a occupée depuis la Conquête jusqu'à la guerre d'Afrique, sauf 
pendant la Révolution américaine et la guerre de 1812, alors que le ter- 
ritoire canadien était attaqué. "Tant que le Canada fera partie de 

" n'existe aucune menace de guerre. Il a en tort, croyons-nous, de s'avancer ai loin. 

" Le danger d'une guerre anglo-allemande noua semble indéniable. Sa principale tour- 
" ce n'est pas, comme on le prétend, la rivalité économique de l'Allemagne et de la 
" Grande-Bretagne. C'est la campagne systématique entreprise par les journaux Jaunes, 
" comme le "Mail", de Londres, et le "Star", de Montréal, complices volontaires ou incons- 
" cients des capitalistes anglais et allemands, dont la cupidité demande à grands cris de 
" l'or et du sang. 

" C'est de cette manière, — je le rappelais l'autre jour, — qu'une bande de cormorans 
" américains provoqua la guerre contre l'Espagne, en dépit des résistances du président 
" MacKinley. 

" Si une vaste organisation financière, dont les tentacules s'étendent sur tous les ter- 
" ritoires de l'Empire, peut provoquer une guerre. Anglais et Allemands seront aux prises 
" avant longtemps. Des milliers d'êtres humains périront pour le profit et la gloire des 
"êtres hideux dont le "Star", la "Patrie", le "News", et tous les journaux jingos du Ca- 
" nada font ai bien l'affaire, en ce moment. 

" Et tous les badauds, titrés ou non, qui reviennent chaque semaine tomber dans les 
" filets que leur tendent les interviewistes du "Star" et des autres feuilles jaunes, jouent 
" dans les mains des sinistres agioteurs qui poussent i la guerre. 

" Mais ce que nous nions et ce que nous persistons à nier, c'est que l'Angleterre ne 
" soit pas en état de faire face à la situation et de résister victorieusement à l'Allemagne. 
" Et nous avons, pour nous justifier contre les cris hystériques du "Star" et les faibles 
"hoquets mal traduits de la "Patrie", la parole des hommes d'Etat et des autorités nava- 
" les les plus compétents de l'Empire. 

" Ce que nous affirmons, ce que nous persistons à affirmer depuis 1899, c'est que le 
" peuple anglais, seul maître de ses relations internationales, de sa flotte et de son armée, 
" doit seul porter le poids des guerres qu'il subit comme de celles qu'il provoque on laisse 
"provoquer par ses spéculateurs et ses jingos. 

"Ce que nous prétendons, et ce que M. Laurier prétendait avec nous, avant 1909, c'est 
" que le Canada doit éviter de te jeter dans le "GOUFFRE DU MILITARISME". 



V 



— 215— 

l'Empire, il sera en guerre quand l'Empire le sera" (3148). Il oublie 
le refus des Canadiens de prendre part aux multiples conflits de l'An- 
gleterre, avant 1899, il oublie surtout la rebuffade de sir John Macdonald 
au gouvernement impérial, lors de la guerre du Soudan. 

Avec plus de vérité, il démontre que le principe appliqué jusqu'en 
1899 aux opérations de guerre sur terre ne peut s'étendre aux opérations 
sur mer : 

" Il y a beaucoup de continents sur la terre, mais il n'y a qu'un seul 
" océan. Cet océan forme une immense route. Cette route est celle du 
"commerce britannique. C'est la route du commerce du Canada, parce 
" que la plus grande partie de nos exportations sont destinées à la mer. 
" C'est la route du monde et particulièrement de l'Empire britannique. 

"La mer ne forme qu'un seul tout, et il serait absolument impossi- 
" blé, en temps de guerre, pour les différentes unités de l'Empire, de 
"coopérer efficacement, si elles ne sont pas sous un commandement et 
"une direction uniques" (3150). 

Il démontre sans peine qu'à la Conférence de 1909, l'Amirauté an- 
glaise a réclamé cette unité de direction et que les délégués des colonies, 
y compris ceux du Canada, ont acquiescé à ce désir. 

Qu'on se rappelle le refus cassant que Cartier opposait à Cardwell, 
en 1870, lorsque cet homme d'Etat tentait d'engager le gouvernement 
canadien à assumer une responsabilité partielle dans la défense navale 
du Canada; et l'on constatera sans peine à quel point nos politiciens 
d'aujourd'hui se sont éloignés des principes et des traditions des fonda- 
teurs de la Confédération (1). 

Les circonstances mêmes que Cartier invoquait pour refuser toute 
contribution du Canada à sa propre défense navale, M. Borden les allè- 
gue pour entraîner le Canada dans toutes les guerres maritimes de l'An- 
gleterre. 

Du reste, pas plus que le premier ministre, le leader conservateur 
ne tente de justifier cette politique nouvelle, sauf en se cramponnant au 
"péril allemand" et à la panique déchaînée par les déclarations falla- 
cieuses de M. McKenna. Il y revient pour la troisième fois et demande 
à ses partisans de voter contre le projet de loi. Il motive son opposition 
dans une motion prolixe dont voici la traduction officielle: 

"(Les propositions du Gouvernement ne sont pas en harmonie avec les 
" recommandations de l'Amirauté, et, en raison de ce qu'elles confèrent au 
"Gouvernement le pouvoir d'empêcher les forces navales du Canada d'agir 
" conjointement avec celles de l'empire en temps de guerre, elles ne sont 
" pas judicieuses et présentent des dangers. 

" Aucun projet de cette nature ne peut être accepté sûrement à moins 
"qu'il n'assure l'unité d'organisation et d'action sans laquelle il ne peut 
" exister de coopération effective dans les efforts communs pour la défense 
"de l'empire. 

" Tout en rendant nécessaire une dépense considérable pour frais 
" de construction et de maintien, ledit projet n'apportera à l'empire aucune 

(1) Voir pages 60-62 et pièce justificative 45, aussi le discours de sir Alevander 
CAMPBELL à la Conférence de 1887: pages 71 à 77, pièce justificative 54. On trouvera 
plus loin l'opinion de sir Charles TUPPER sur la nouvelle politique suggérée par son suc- 



— 21G — 

" aide immédiate ou efficace et ne produira aucuns résultats adéquats 
" ou satisfaisants pour le Canada. 

■ L'on ne devrait se lier à aucune entreprise d'un caractère per- 
" manent et qui entraînerait des dépenses fuiures considérables, avant 
"qu'elle ait été soumise au peuple et en ait reçu l'approbation. 

" Entre temps, le meilleur moyen de satisfaire au devoir immédiat 
" du Canada et de venir en aide aux nécessités imminentes de l'Empire, est 
" de mettre sans délai à la disposition des autorités impériales, à titre de 
■ contribution volontaire et loyale de la part du peuple canadien, une som- 
" me suffisante pour acheler ou construire deux bâtiments de guerre ou 
" cuirassés du type Dreadnought le plus moderne, laissant à l'Amirauté 
" la latitude complète de dépenser cette somme à tels moments et pour 
"telles fins de défense navale qui, à son avis, pourront le mieux contribuer 
** à augmenter la force unie de l'Empire, et à en assurer ainsi la paix et 
"la sécurité" (3156-7) (1). 

M. Monk combat les deux politiques— Le Canada 
ne "doit" rien à V Angleterre 

Un seul homme pouvait aborder la question de haut et la traiter à 
fond: c'était M. MONK. Il le fit avec une ampleur et une précision 
dignes de son discours de Lachine. 

Déchirant d'un geste la trame puérile des tactiques parlementaires et 
des hypocrisies de parti, il établit sans peine que la politique du ministère 
et celle de l'opposition émanent d'un principe unique et tendent au même 
but : " La création d'une marine locale ou le don de navires et d'argent 
"ont exactement les mêmes conséquences politiques" (3163). 

Fort des révélations partielles du rapport de la Conférence, il démontre 
que l'objet poursuivi par les autorités impériales — la concentration au 
bénéfice de l'Angleterre de toutes les forces locales de l'Empire — ne se 
borne pas aux forces de mer mais vise également les armées de terre. " Il 
" en résulte clairement qu'avant longtemps, les forces militaires de notre 
" pays seront absolument à la disposition des autorités impériales en cas 
" de guerre " (3168). 

On admettra, je pense, que le député de Jacques-Cartier avait prévu 
assez clairement la situation actuelle. 

" Quelles vont être les conséquences de l'adoption de cette mesure? 

" Que va-t-il arriver si nous assumons comme notre part légitime du 

"fardeau [de la défense impériale] de faire plus que défendre nos fron- 
" tières, devoir auquel les Canadiens n'ont jamais un seul jour cherché à 
" se soustraire, même lorsqu'ils avaient des griefs très sérieux contre la 
"métropole?" (3171). 

La réponse, il la formule par quelques affirmations précises, appuyées 
de preuves décisives : 

" 1. — 'Nous serons plus étroitement liés par la politique étrangère du 
" gouvernement anglais, ses alliances offensives et défensives, pour cette 
" raison que nous nous engageons à appuyer par la force l'action exté- 
" rieure de l'Empire ". 

(1) On trouvera le texte anglais de cette motion à la pièce justificative 70. 



— 217 — 

" 2. — Si le projet émis par le Congrès de la Défense Impériale est 
" approuvé par nous, nous serons tenus de prendre part comme belligérants 
"à tou:es les guerres de l'Empire. 

" 3. — Nous devenons solidaires de la Grande-Bretagne à l'égard de ses 
" engagements envers les nations étrangères " (3171-2). 

Il énumère ici les principaux traités et conventions par lesquels la 
Grande-Bretagne s'est liée envers les nations étrangères en garantissant la 
neutralité de la Belgique, du Luxembourg et de la Suisse; l'indépendance 
de la Norvège, de la Suède, de la Grèce, d'e l'Empire ottoman, du Portugal, 
etc., etc. 

J'assistais à la séance de la Chambre lorsque le député de Jacques-Car- 
tier prononça son discours. Je me rappelle encore les commenta'ires de cer- 
tains députés et journalistes : " Décidément, disaient-ils, Monk dépasse la 
mesure. Il veut trop prouver. Qui croira que le Canada peut se lier à 
garantir par une action militaire la neutralité de la Belgique ou de tout 
autre pays étranger ? " Qu'auraient-ils pensé, si on leur eût alors prédit 
qu'avant cinq ans, le Canada fournirait à l'Angleterre 250 000 soldats et 
dépenserait un demi-milliard, non-seulement pour défendre la neutralité 
de la Belgique, mais pour faire respecter, prétendent les gouvernants bri- 
tanniques, les conditions du traité de Bucarest ? 

•Que cette politique nouvelle constitue une révolution violente et radi- 
cale dans la situation des colonies autonomes et le gouvernement de l'Em- 
pire, M. Monk n'a pas de peine à le démontrer. Ces preuves il les trouve 
dans les archives impériales et canadiennes. Il rappelle les déclarations 
de Cartier et de Macdonald. Il cite la correspondance échangée entre le 
duc de Newcastle et le ministère Sandfield McDonald. Il emprunte au duc 
de Devonshire la définition des visées de l'école impérialiste. Il prouve 
à l'évidence que la politique du ministère et celle de l'opposition ne sont 
que deux formes différentes de la réalisation de ces projets. Il rappelle 
le plan rationnel suggéré par lord Tweedmouth à la Conférence de 1907 : 
la créa/ion de bases navales et de flottilles de torpilleurs et de sous-marins, 
sous le contrôle et l'autorité absolue des gouvernements des colonies. 

"C'était, dit-il, à mon avis, un projet raisonnable maïs aujourd'hui 

" nous sommes en présence d'un projet tout à fait différent qui n'a jamais 
" encore été discuté ni au sein de ce parlement ni devant le peuple. Je puis 
" donc affirmer sans crainte que c'est là une innovation ; c'est toute une 
" évolution qu'on a en vue. Et quels sont les initiateurs de ce changement ? 

" A mon avis, c'est d abord en grande partie l'oeuvre de la soc'ié.é de la 

" Fédération Impériale. . ." 

"Ce projet, si on le présente bien au peuple, prouvera qu'il porte dans 
" ses flancs la ruine de notre droit au gouvernement autonome. J'affirme 
" en premier lieu, qu'il tend à nous priver de la direction de nos forces mi- 
" l'italres et navales. Il nous lie aux conséquences de la politique extérieure 
"du gouvernement de Downing S reet où nous n'avons pas voix au cha- 

" pitre Il nous laisse pour ainsi dire avec de vastes pouvoirs d'ordre 

" municipal. Si vous enlevez à un pays, à une nation quelconque, le droit 
" de diriger, du moins comme le font d'ordinaire les nations libres, ses 



— 218 — 

"relations avec les autres pays, vous le privez d'un droit des plus pré- 
cieux....»' (3181-2-3). 

Cette coopération, le Canada la doit-il à l'Angleterre ? " On nous a 
" taxés d'ingratitude, nous qui professons les opinions que j'aî exprimées 
" ici; on nous a appelés des misérables n'obéissant à d'autre sentiment que 
"celui de l'égoïsme . . . . Notre dette est-elle si grande" envers l'Angle- 
terre ? (3183). 

A grands traits, il fait le récît des larges entailles que les gouvernants 
et les diplomates de la Grande-Bretagne ont pratiquées dans le territoire 
canadien afin de s'assurer les faveurs des Américains ou de calmer leur 
courroux. Il rappelle que, si le Canada jouit d'une somme considérable 
de libertés intérieures, 11 le doit aux efforts persévérants de ses hommes 
d'Etat bien plus qu'au bon vouloir de l'Angleterre. Il évoque les jours 
sombres de 1837 et les actes de cruelle tyrannie des fonctionnaires britan- 
niques (3186-7) — (1). 

Il adjure les députés de la province de Québec de secouer leur apathie 
et leur légèreté et, avant de voter le projet de loi, d'en peser sérieusement 
les conséquences et la portée. 

Enfin, il propose de substituer à la motion de M. Borden ce sous- 
amendement : 

" Tout en protestant de son inaltérable dévouement à la Couronne bri- 
" tannique, cette Chambre est d'opinion que le projet de loi qui lui est pré- 
" sente change les relations du Canada avec l'Empire et devrait en consé- 
" quence, au préalable, être soumis au peuple canadien pour en obtenir im- 
"médiatement son opinion par voix de plébiscite" (3189). 

C'est la solution que j'avais proposée à l'assemblée du Monument 
National. Je l'avais même suggérée dès 1900, lorsque j'esquissais les pre- 
mières lignes du plan de résistance à l'impérialisme (2). 

(1) Le 20 novembre 1909, sir Charles TUPPER avait écrit d'Angleterre à M. Borden 
qu'il approuvait avec enthousiasme la politique préconisée par le voeu du 29 mars, c'est- 
à-dire la construction d'une flotte canadienne. L'ancien collègue de Macdonald et de 
Cartier avait profité de l'occasion pour d'sposer lestement du plaidoyer de "gratitude" 
dont M. Borden et M. Foster devaient, à quelques semaines de là, faire le fond de leur 
argumentation. Il rappelait son opposition constante au principe de la contribution des 
colonies à la flotte britannique, et il ajoutait: 

" It was adm'tted that Canada was not only no burden to the mother-country, but 
" wlthout her harbors and coal mines on the Atlantic and Pacific coasts, Britaln would 
" require a larger navy. Contrast the progress of Canada, Australia and New Zealand 
" under impérial management, and since it was rclinquished, and it w'H be seen to whom 

" their présent importance is due " (Cette lettre est reproduite toute entière à la fui 

du Kingdom Paper no 11 : "Contribution to the BritUh Navy.") 

Nous verrons plus loin ce que le vieux leader conservateur pensait du don de dread- 
noughts à la flotte anglaise. 

Les coloniaux à conscience timorée, qui auraient besoin d'être rassurés sur la nature 
et l'étendue de la dette de "gratitude" du Canada envers l'Angleterre devraient lire les 
Kinjjdom Papera de M. EWART, le numéro 10 en particulier: "Difficulties, Danger», 
Duty", p. 323-328. L'auteur énumère succinctement les vingt-cinq ou trente principaux 
actes de tyrannie ou d'injustice commis par l'Angleterre au Canada, depuis la Conquête 
jusqu'à l'abandon des frontières de l'Alaska. Avec sir Richard Cartwright il conclut que 
les Canadiens ne doivent guère plus à la mère patrie que le pardon du mal qu'ils en ont 
reçu. Dans la Paper no 12: "Britlsh Protection", M. Ewart compare la situation des colo- 
nies à celle d'un troupeau d'autruches qu'un marchand prévoyant entourerait d'une haute 
muraille, afin de les plumer tout à l'aise. M. Ewart ne juge pas que les autruches soient 
tenues à une gratitude incommensurable envers celui qui les protégerait dans le seul but 
de s'enrichir à leurs dépens. (On trouvera à la pièce justificative 73 des extraits du 
Paper no 10). 

(2) Voir page 132. 



— 219 — 

Le débat sur la deuxième lecture se prolongea jusqu'au 9 mars 1910. 
La motion de M. Monk reçut l'appui de la plupart des députés conser- 
vateurs du Québec et de quelques députés des provinces anglaises. Elle 
fut rejetée par les votes coalisés des deux partis. M. Monk et les dé- 
putés conservateurs français votèrent également contre la motion de M. 
Borden et la deuxième lecture du bill (1). 

M.Fielding interprète la Loi : — "La flotte, canadienne en temps 
de paix, impériale en temps de guêtre" 

Du débat sur la troisième lecture, il n'y a à relever que les déclara- 
tions de M. FIELDING, ministre des Finances. Le premier ministre, 
évidemment ennuyé des attaques de la presse jingoe et des accusations 
constantes de "déloyalisme" et de "séparatisme", voulait, avant de clore 
le débat, donner un nouveau coup de barre vers l'impérialisme. Le 
principal lieutenant de M. Laurier s'en chargea. Ancien sécessionniste, 
il mit toute l'ardeur d'un néophyte à faire profession de foi impéria- 
liste. 

Le 19 avril, en comité général de la Chambre, il s'écrie: "Je dé- 
" clare que chaque fois que la nation anglaise sera en guerre avec une 
" grande puissance, peu importe que cette guerre soit juste ou injuste, 
" tant que nous ferons partie de l'Empire britannique, quel que soit le 
" gouvernement (2) qui sera au pouvoir au Canada, i7 sera de notre de- 
" voir de prêter main-forte à la mère patrie; et je déclare que le gou- 
" vernement au pouvoir pendant une telle crise, qu'il soit libéral ou 
" tory, s'il néglige d'obéir à ce sentiment, sera anéanti et méritera de 
"l'être" (7862). 

Le lendemain, avant la troisième lecture du bill, il prononce un 
long discours — j'allais dire le dernier monologue de la comédie. — Il 
s'applique tout d'abord à démontrer que le projet de loi et la politique 
ministérielle répondent suffisamment aux vues ultimes des autorités 
impériales. Il rétorque à M. Borden ses déclarations du 29 mars (à la 
Chambre) et du 14 octobre 1909 (à Halifax), en faveur de la construc- 
tion d'une flotte canadienne, et il ajoute: 

" Nous voulons que chacun de nous et chacun de nos électeurs, lors- 
" qu'il ira à bord de ces navires canadiens, — canadiens en temps de 
" paix et impériaux en temps de guerre, — puisse sentir qu'il est un des 
" propriétaires ..." (7947) . 

" Par le Bill que nous proposons, nous aurons une marine cana- 
" dienne, qui sera canadienne en temps de paix, mais qui, grâce au 
" moyen que nous nous proposons de prendre, deviendra inévitablement 
" impériale, lorsque l'Empire aura besoin de l'aide du Canada pour sa 
" défense. J'accepte la maxime que lorsque l'Empire est en guerre, le 
" Canada est en guerre. Le Canada n'aura jamais besoin de défense, 
"excepté lorsque l'Empire lui-même devra en avoir besoin; c'est pbur- 
" quoi je dis que la marine canadienne, tout en étant en premier lieu 

(1) On trouvera à la pièce justificative 70 le texte anglais des propositions et d'assez 
Intéressantes déclarations de M. DOHERTY et de M. NANTEL, futurs ministres dans le 
cabinet Borden. 

(2) "Gouvernement" doit être pris Ici dans le sens de "ministère." 



— 220 — 

" pour la défense de nos côtes, n'est après tout qu'une succursale de la 
" marine impériale en temps de paix, et deviendra partie intégrante de 
" la Marine Royale lorsque retentira le cri de guerre" (7950). 

Il s'efforce de démontrer que le parti libéral peut à bon droit ré- 
clamer le mérite de tous les actes positifs d'impérialisme, accomplis au 
Canada. Il rappelle, pour le conspuer, le refus de sir John Macdonald 
de faire participer le Canada à la guerre du Soudan. Il tire gloire, pour 
le ministère et le parti libéral, de la contribution du Canada à l'infâme 
guerre d'Afrique (7953-62). 

Ce discours fut le dernier mot du ministère. C'était aussi le plus 
sincère; il donnait la portée exacte de la loi; il dévoilait le fond de la 
pensée de ceux qui l'avaient conçue et imposée à M. Laurier. 

La session fut prorogée le 4 mai. Le discours du Trône contenait 
ce paragraphe: 

" La loi créant un service maritime " — définition prudemment 
mitigée de la flotte de guerre — " qui s'est révélé une nécessité urgente 
" en présence du développement extraordinaire du Canada, devenu du- 
" rant ces dernières années une nation au sein de l'Empire britannique, 
" est le couronnement d'une politique que l'on a toujours eue en vue 
"depuis les premiers jours de la Confédération" (9299). 

Il était impossible d'accumuler en si peu de mots plus de faussetés 
historiques et constitutionnelles et de dénaturer plus audacieusement 
l'origine et les motifs de cette mesure révolutionnaire. Il n'est guère 
probable que lord Grey ait éprouvé le moindre scrupule à prendre la 
responsabilité officielle de cette duperie: elle servait trop bien les 
desseins des impérialistes. 

Agitation contre la Loi navale 

M. Monk, déjà profondément atteint par la crue'.Ie maladie qui devait 
l'emporter, avait quitté le parlement presque au lendemain du vote sur la 
deuxième lecture du projet de loi. D'un séjour assez prolongé aux Etats- 
Unis, il rapporta, avec un regain passager de forces physiques, des rensei- 
gnements précieux sur le coût d'une flotte de guerre et de l'établissement 
de bases navales de ce côté-ci de l'océan. Les conservateurs du Québec le 
pressaient vivement d'entamer une vigoureuse campagne de tribune contre 
la politique navale du ministère. Quelques-uns étaient sincères; la plu- 
part ne songeaient qu'à exploiter contre le parli libéral la répugnance ins- 
tinctive des Canadiens-français pour le militarisme et surtout, pour toute 
mesure tendant à accroître les charges du pays au bénéfice de l'Angleterre. 
M. Monk dites ait d'instinct les luttes publiques et l'agitation populaire. 
Profondément dégoûté de la politique, déjà frappé à mort, il hésitait à en- 
treprendre cette lutte ingrate et ardue. D'autre part, ses profondes con- 
victions nationalistes, mûries par l'étude de l'histoire et l'observation des 
courants contemporains de l'Empire britannique et du monde, le pous- 
saient à tenter cet effort suprême. Il me fit l'honneur de me communi- 
quer ses pensées et ses désirs, et aussi ses hésitations, lesquelles ne te- 
naient qu'à son défaut d'endurance physique. Il se sentait incapable de 
poursuivre une campagne, si je n'en assumais la direction effective et la 
plus large part. Il avait cependant décidé de porter la parole à une 



— 221 — 

grande assemblée publique, convoquée par ses amis conservateurs, à 
Saint-Eustache, le dimanche 17 juillet. Il me supplia de l'accompagner 
et d'y prendre la parole. 

Ce fut à mon tour d'éprouver de vives et profondes hésitations — pour 
d'autres motifs que ceux du dépuié de Jacques-Cartier. Désillusionné de- 
puis plus longtemps que lui sur la valeur morale des politiciens de parti, 
je n'accorda'is qu une médiocre confiance à la sincérité de >\a plupart des 
conservateurs qui m'adjuraient de me joindre à M. Monk pour mener la 
lutte contre l'impérialisme. Cependant, il me paraissait à la fois impoli- 
tique et injuste de refuser mon concours à un homme public éminemment 
honorable, au moment où il se préparait à adhérer publiquement et sans 
réserve à une doctrine politique que j'avais posée dix ans auparavant et à 
laquelle j'avais consacré tant d'efforts et de luttes. Ce. te pensée l'emporta 
sur toute autre considération. Je consentis à accompagner M. iMonk à 
Saint-Eustache et même à poursuivre avec lui une campagne d'éducation 
populaire. J'y mis toutefois une condition absolue : combattre avec une 
égale vigueur la politique impérialiste des deux partis. Ce n'était pas seu- 
lement la loi navale, imposée par les 'impérialistes au ministère libéral et 
par celui-ci au pays, ni le projet de contribution suggéré par M. Borden, 
qu'il fallait détruire; c'était le principe commun de ces deux politiques: 
l'impérialisme anglais, c'est-è-dire la participation du Canada, sous une for- 
me quelconque, à la défense générale de l'Empire et aux guerres de la Gran- 
de-Bretagne, étrangères au pays. Je représentai à M. Monk l'importance, 
la nécessité même de définir nettement, dès le début, le caractère et le 
terrain de la lutte. M. Monk tomba d'accord avec moi sur tous ces points. 
A sa demande, je rédigeai, séance tenante, la déclaration de principes qui 
devait être soumise à la réunion de Sainl-Eustache. Nous étions alors au 
jeudi. M. Monk emporta ce projet de résolutions afin de l'étudier à loi- 
sir. Il me le remit le lendemain, sans y avoir apporté aucune modifica- 
tion de fond. Il me déclara qu'il y voyait l'expression exacte et entière 
de ses propres opinions. 

Résolutions de Saint-Eustache 

Afin d'éviter toute dispute et toute équivoque, je fis publier cette pièce 
intégralement, dès le samedi soir, dans le Nationaliste qui porte la date 
du dimanche, 17 juillet 1910 (1). En voici le texte : 

" Nous, citoyens du Canada, fidèles sujets de Sa Majesté le Roi Georges 
" V, nous déclarons prêts à défendre, au prix de no!re sang, le sol de notre 
" patrie et les droits de la Couronne britannique au Canada, ainsi que nos 
"pères l'ont fait en 1776 contre les sujets Anglais de Sa Majesté, en 1812, 
" contre les armées de la République américaine, et comme nous l'avons fait 
"en 1885, contre nos propres concitoyens en révolte. 

" Mais, confiants dans la grandeur et l'efficacité des principes de décen- 
" tralisation et d'autonomie, solennellement proclamés et reconnus, depuis 
"plus d'un demi-siècle, par les autorités de la' Grande-Bretagne et cel!es du 
" Canada, nous sommes opposés à toute politique nouvelle qui nous entraî- 

(1) Elle parut aussi dans le Devoir du lundi, 18 juillet. On voit que le public a été 
loyalement averti des motifs et de l'objet de la campagne menée sous la direction de M. 
Monk. 



— 222 — 

" nerait dans des guerres lointaines, étrangères au Canada, aussi longtemps 
" surtout que les colonies autonomes de l'Empire ne partageront pas avec 
" la mère patrie, et sur un pied d'égalité, l'autorité souveraine dont relèvent 
" l'armée et la flotte impériales, les Iraités de paix et d'alliance, les relations 
" étrangères, le gouvernement des Indes et des possessions de la Couronne. 

"Nous croyons sincèrement que cette politique de concentration et 
" d'apparente unité impériale, dont la nouvelle loi navale n'est qu'un pre- 
" mier jalon, produira au sein même de l'Empire, des malentendus, des ri- 
" valités et des conflits qui mettront en danger la paix et l'union des pays 
" nombreux et des peuples de toutes races qui, aujourd'hui, sont fiers 
" d'obéir à la Couronne anglaise. 

" N'ayant jamais été pour la Grande-Bretagne et pour l'Empire la 
" cause d'aucun conflit, nous croyons qu'une politique de paix et de dé- 
" veloppement moral et matériel est nécessaire au Canada, à sa crois- 
" sance et à sa cohésion, et, par suite, à la gloire et à la sécurité de l'Em- 
" pire. 

" Citoyens libres d'un pays démocratique, nous réclamons le droit d'ex- 
" primer hautement notre opinion sur celte question comme sur toute autre 
"qui affecte le sort et les intérêts du Canada. Nous reconnaissons à la 
" majorité du peuple canadien le droit de déterminer une orientation nou- 
" velle dans nos relations avec les autres parties de l'Empire, pourvu qu'elle 
" le fasse en toute connaissance de cause. 

"Mais nous protestons contre toute tentative de soustraire ce grave 
" problème aux libres délibérations du peuple canadien tout entier et de 
" chacun des groupes qui le composent. 

" Nous désavouons les déclarations faites à Toronto, en décembre der- 
" nier, par M. Alexandre Taschereau, ministre provincial des Travaux Pu- 
" blics, qui a prétendu faussement que le peuple de Québec est prêt à accep- 
" ter aveuglément toute politique de défense navale de l'Empire et nous 
" blâmons les membres du gouvernement et de la législature de la province 
" qui ont ratifié ces déclarations par leur vote, le 2 juin dernier. 

"Nous blâmons le ministère fédéral et la majorité parlementaire qui 
" ont imposé au Canada cette nouvelle loi navale, lancé le pays dans le gouf- 
"fre du militarisme, dénoncé naguère avec tant d'énergie par sir Wilfrid 
" Laurier, mis en danger la paix du Canada et détourné vers la construc- 
" Lion d'engins meurtriers et la préparation de guerres sanglantes des mil- 
" lions destinés au développement de notre agriculture et de nos voies de 
" transport. 

"Nous censurons également l'attitude de M. Borden et des députés de 
" l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non 
" moins néfaste. 

" Nou affirmons que le parlement n'avait aucun droit d'engager ainsi 
" l'avenir du Canada dans une politique qui n'a jamais été soumise au peu- 
" pie appelé à payer l'impôt du sang et à porter le joug des dépenses militai- 
" res. 

"Nous approuvons sans réserve la conduite courageuse et loyale de 
"M. Monk et des rares députés fidèles à leur mandat, qui ont démontré les 
"dangers de cette politique et réclamé pour le peuple du Canada le droit 



— 223 — 

"d'exprimer sa volonté, avant que ses mandataires ne lui imposent ce 
"lourd fardeau." 

Dès le dimanche matin, la plupart des manifestants avaient lu cette 
déclaration de principes. Quelques-uns se montrèrent assez ennuyés du 
court paragraphe censurant "l'attitude de M. Borden et des députés de 
l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non 
moins néfaste " que celle du ministère. Ils firent part de leur mécon- 
tentement au député de Jacques-Cartier. D'un mot, M. Monk mit fin à la 
dispute : " Je considère, dit-il, qu'en tout ceci nous devons agir avec la 
plus entière franchise." Cette parole est révélatrice : elle dévoile à la 
fois le caractère de l'homme qui la prononçait et les calculs de ceux qui 
l'avaient provoquée. 

La manifestation obtint un succès considérable. Les résolutions 
furent lues et acclamées par la foule, après une demande réitérée de 
partage des voix. 

L'assemblée de Saint-Eustache fut suivie d'une série de réunions 
populaires dans toutes les parties de la province: Saint-Henri, Saint- 
Hyacinthe, Vaudreuil, Longue-Pointe, Saint-Jean, Saint-Rémi, Farnham, 
C-rand^ère, etc., etc. 

A chacune de ces assemblées, les résolutions de Saint-Eustache fu- 
rent lues et acclamées. Au nombre des orateurs qui nous accompagnè- 
rent, M. Monk et moi, et qui dénoncèrent comme nous, souvent avec plus 
de violence que nous, la loi navale, " la politique non moins néfaste de 
M. Borden " et toute forme de participation à la défense navale de l'Em- 
pire, se trouvaient MM. NANTEL, CODERRE, BLONDIN, PATENAUDE, 
— futurs membres du ministère conservateur qui n'a pas fait abroger la 
loi navale et qui a fait adopter la politique "non moins néfaste" dénon- 
cée par ces messieurs ; — PAQUET, SEVIGNY, LESPERANCE, RAIN- 
VILLE, MONDOU, — futurs députés conservateurs ; — COUSINEAU, 
SAUVE, députés à l'Assemblée législative. 

Élection de Drummond- Arthabaska 

Cette campagne aboutit à l'élection de Drummond-Arthabaska, dont 
M. Patenaude, aujourd'hui ministre du Revenu de l'Intérieur, fut le prin- 
cipal organisateur. C'est au cours de cette lutte électorale que M. Blon- 
din, futur vice-président de la Chambre, puis secrétaire d'Etat, arrangea 
si bien — en plagiant Chapleau, du reste, — le drapeau britannique 
"troué par les balles des insurgés de 1837 afin d'y laisser passer l'air de 
la liberté." 

M. Armand Lavergne fit la lutte avec la belle vaillance et la loyale 
franchise qui ont marqué toutes ses attitudes. 

L'élection se termina par le triomphe du candidat "autonomiste". 
C'est la désignation que les conservateurs dissidents avaient adoptée, 
afin de marquer leur séparation du parti tory, sans se compromettre 
définitivement avec les nationalistes (1). 

(1) Contrairement à ce que l'on a dit et parfois pensé, je n'avais nullement tenté 
d'imposer l'étiquette nationaliste aux conservateurs dissidents. J'ai toujours cru et je 
crois encore que le nationalisme est, comme l'impérialisme, une doctrine d'ordre général 
qui ne doit pas être rétrécie à la mesure d'un parti ou d'une faction. Elle doit rester 



— 224 — 

Cette victoire, remportée dans une circonscription foncièrement 
libérale, où le prestige et l'influence personnelle du premier ministre 
étaient plus marqués que partout ailleurs, fut un coup de foudre révé- 
lateur pour tout le monde. Elle démontrait que l'opinion publique était 
nettement opposée aux tendances impérialistes des deux partis. Nous 
jugeâmes oportun d'en marquer le caractère et la portée décisive. A 
une réunion monstre convoquée à Montréal pour célébrer le triomphe 
du nationalisme sur l'impérialisme, nous fîmes ratifier ce voeu: 

" Cette assemblée acclame le résultat de l'élection de Drummond et 
" Arthabaska comme le triomphe du principe de l'autonomie du Canada. 
"Cette victoire justifie avec éclat l'attitude de M. Monk, député de Jac- 
" ques-'Cartier, sur la loi de la marine et celle des députés qui l'ont 
" appuyé. 

" Elle indique que le peuple veut être consulté avant d'être entraîné 
" dans une politique nouvelle de militarisme impérial. 

"Cette assemblée approuve et ratifie le verdict rendu par la cir- 
" conscription électorale de Drummond et Arthabaska, réitère la volonté 
" du peuple canadien de défendre les droits de la Couronne britannique 
" au Canada, se déclare prête à approuver toutes les mesures nécessaires 
" et efficaces pour assurer la défense du territoire canadien, mais con- 
" sidère comme contraire au principe de l'autonomie du Canada et à la 
" réelle unité de l'Empire, toute politique tendant à imposer au Canada, 
" qui n'a aucune voix dans le gouvernement de l'Empire, une part quel- 
" conque de ses charges extérieures et de sa défense militaire en dehors 
" du territoire canadien — la seule partie de l'Empire sur laquelle le 
" peuple canadien puisse exercer une action politique et constitution- 
"nelle" (Longs applaudissements) (1). 

M. Borden emboîte le pas à M. Monk 

A quelques jours de là, le parlement se réunissait de nouveau. M. 
MONK eut toute occasion d'allonger la série de ses expériences sur la bas- 
sesse et la versatilité des politiciens de parti. Six mois auparavant, les 
pontifes du torysme l'avaient à peu près excommunié. Vainqueur du mi- 
nistre, il fut accueilli à bras ouverts par les plus impérialistes d'entre les 
torys. Au cours du débat sur l'Adresse, il proposa Y amendement sui- 
vant : 

" Cette Chambre regrette que le discours du Trône n'Indique en aucune 
"manière que le gouvernement ait l'intention de consulter le peuple au 
" sujet de sa politique navale et de la question générale de la contribution 
" du Canada aux armements de l'empire "(2). 

accessible aux honnêtes gens de tous les partis. Et puis, je n'avais pas une foi aveugle 
dans la sincérité ou la constance de plusieurs "autonomistes" d'occasion: je ne tenais 
nullement à les voir arborer notre drapeau jusqu'au jour où ils trouvera'ent commode 
ou avantageux de le remettre en poche. La suite des événements a prouvé que cette mé- 
fiance n'était pas exagérée. 



(1) Devoir du 10 novembre 1910. 

(2) Débat* de la Chambre des Communes. 1910-11 (version française) col. 141. On 
trouvera le texte anglais de cette motion et de celle de M. Borden à la pièce justificative 
70. Les deux citations qui suivent sont également empruntées à la version française. 



— 225 — 

Le leader de l'opposition, M. BORDEN, proposa en sous-amende- 
ment: 

"Nous prions Voire Excellence de croire à l'attachement inaltérable 
"et au parfait dévouement du peuple du Canada pour la Couronne britan- 
" nique comme aussi de [à] son désir et de [à] sa volonté de satisfaire 
"à toutes les justes responsabilités qui incombent à ce pays comme na- 
** tion entre celles qui composent l'Empire. Nous désirons cependant 
M exprimer notre regret de ce que le gracieux discours de Votre Excel- 
" lence ne donne aucune indication quelconque d'une intention de ses 
" conseillers de consulter le peuple sur la politique navale du Cana- 
"da" (238). 

Lorsque cette motion eut été rejetée par la majorité libérale accrue des 
votes de M. Monk et de ses partisans autonomistes, tous les députés con- 
servateurs, à l'exceplion de MM. Fosler et Hughes, emboîtèrent le pas à M. 
Monk et votèrent sa proposition. C'était prendre l'engagement implicite 
de soumettre au peuple toute politique de contribution à la défense de 
l'Empire. M. BORDEN, en motivant son adhésion conditionnelle à la mo- 
tion de M. Monk, le 24 novembre 1910, s'y était formellement obligé : 

" On pourra, avec raison, nous demander ce que nous ferions de cette 
" grave question si nous étions au pouvoir aujourd'hui. Il me semble que 
" notre devoir est tout tracé :. . . l'administration se rendra compte et saura 
" si les circonstances dans lesquelles se trouve en ce moment l'empire sont 
" graves ou non en ce qui a trait à la défense navale. Si nous étions 
" au pouvoir, nous nous efforcerions d'obtenir sur cette question une ré- 
ponse simple et claire, et si celte réponse, basée sur l'assurance du gou- 
" vernement de la mère patrie et sur le rapport des experts de l'Amirauté, 
" comportait, comme je le pense, la nécessité d'une action prompte et effec- 
" tive de la part de ce pays, je demanderais au Parlement de voter l'aide 
" que les circonstances commanderaient et, faute par le Parlement d'y 
" consentir, j'en appellerais du Parlement au peuple. Quant à savoir si 
" le peuple a le droit d'être consulté dès qu'il s'agit d'une politique en- 
" gageant l'avenir, cela, pour moi, ne fait pas de doute. 

" En supposant que le Canada décide de contribuer à la défense 

" de l'empire dans son ensemble, doit-il le faire sans que nous ayons voix 
"dans les conseils impériaux touchant les décisions à prendre pour la paix 
"ou la guerre dans les diverses parties de l'Empire? Cela ne me paraî- 
" trait guère juste et je ne pense pas que le peuple canadien y consentirait 

"volontiers Voilà des questions qu'il serait bon d'étudier sérieuse- 

" ment avant de formuler une politique permanente. Cette politique une 
" fois bien conçue et clairement expliquée au peuple, le gouverne- 
" ment (1), quel qu'il soit, devrait appeler la population à se prononcer 
" pour approuver ou désapprouver le projet et obéir à ses volontés " 
(237-8). 

Comme l'année précédente, on le constate, M. Borden affirme de nou- 
veau que les colonies ont le droit d'être représentées dans le gouverne- 
ment de l'Empire avant de participer à sa défense générale. Il se rallie 

(1) "Gouvernement" est évidemment employé ici dans le sens de "ministère." Le texte 
anglais de cette citation est contenu à la pièce justificative 70. Il est plus précis et plus 
formel que la version française 



— 226 — 

nettement à l'opinion de M. Monk que le peuple a le droit d'être consulté 
avant d'être lié à un mode quelconque de contribution. Ses dernières 
paroles indiquent même que cette consultation doit prendïe la forme plé- 
biscitaire. En effet, comment un ministère pourrait-il " obéir aux 
volontés " du peuple si sa politique était condamnée dans une élection 
générale? Il ne lui resterait alors d'autre alternative que la démission, 
qui exclue nécessairement l'exécution par le ministère défait du verdict 
populaire. 

Ces paroles et ce vote constituent la dernière attitude de M. Borden 
au parlement, sur cette question, avant la dissolution des Chambres. 

Le débat dura plus d'une semaine. Il ne contient aucune expression 
d'opinion remarquable ou nouvelle sur les divers aspects du problème im- 
périaliste. Il est surtout rempli de récriminations aigres ou violentes au 
sujet de l'élection de Drummond-Arthabaska. 

iL'atïention (fut bientôt détournée de la question navale par la divulga- 
tion des termes du traité de réciprocité conclu avec les Etats-Unis. Tout 
indique que le premier ministre s'était laissé entraîner dans ce guêpier 
afin d'apporter un dérivatif à l'attention publique. Il espérait conserver 
ses positions dans le Québec et gagner assez de sièges dans les provinces 
de l'Est et de l'Ouest pour compenser ses pertes probables dans l'Ontario. 
Mais cette question et les débats violents et prolongés qu'elle suscita au 
parlement et dans tout le pays n'entrent pas dans le cadre de cette étude. 

Conférence Impériale de 1911 

Le 19 mai, la session fut ajournée au 1S juillet, afin de permettre au 
premier ministre de prendre part aux délibérations de la Conférence Impé- 
riale. Ce seul fait marque à quel point les préoccupations impérialistes ont 
déplacé en peu d'années, dans l'esprit des politiciens du Canada, le souci 
des intérêts nationaux. Le parlement canadien était alors saisi de deux 
questions urgentes et d'importance capitale. Et cependant, il en suspend 
l'étude et en ajourne la solution à deux mois afin de permettre au chef 
de l'Elat d'aller à Londres traiter de questions dont la solution n'affecte 
qu'indirectement les intérêts nationaux. Cartier et Macdonald n'auraient 
jamais oublié à ce point leur rôle de chefs de la nation canadienne. M. 
Laurier et M. Borden eux-mêmes n'y auraient pas songé dix ans plus tôt (1). 

Le premier ministre était accompagné du ministre de la Milice, sir 
Frederick BOBL>EN, et du ministre de la Marine, M. BBODEUB. C'était 
la première réunion plénière.. depuis la réorganisation décrétée en 1907. 
Le premier ministre du Canada en était le doyen : de tous les délégués 
britanniques ou coloniaux, il était le seul qui eût pris part aux délibérations 

(1) Dès la séance d'ouverture de la Conférence, sir Wilfrid Laurier souligne l'impor- 
tance et la rapidité de cette évolution: "Le plus important des résultats obtenus a été de 
" substituer au genre de Conférences coloniales éphémères qui s'étaient réunies précé- 
" demmcnt, un véritable régime impérial de conférences périodiques entre le gouverne- 
" ment de Sa Majesté dans le Royaume-Uni et les gouvernements de Sa Majesté dans les 
" possessions d'outremer, pour la discussion des intérêts communs." Impérial Conférence 
1911, Cd 5745, p. 24. 



— 227 — 

des trois Conférences précédentes : 1897, 1902 et 1907 (1). Comme en 
1907, il avait refusé de se lier par un programme quelconque. II avait 
même, cette fois, dans sa réponse à llnvifatlon du ministre des Colonies, 
poussé la prudence jusqu'à n'exprimer aucune opinion sur le programme 
des autres gouvernements. Il s'était borné à faire écrire par lord Grey à 
M. Harcourt (2) que le gouvernement canadien " accueillerait avec plaisir 
" toute propostion tendant à uniformiser, autant que possible, les lois de 
" naturalisation des diverses possessions de Sa Majesté " (3). 

Cette discrétion faisait contraste avec la longue liste des multiples 
mesures suggérées par les gouvernements de l'Australie et de la Nouvelle 
Zélande. Elle était du reste conforme au tempérament et à la tactique 
usuelle de M. Laurier, qui a fait de l'opportunisme l'inspiration cons- 
tante et le seul fond de toute sa carrière. Il voulait, comme toujours, rester 
libre d'évoluer en tous sens, au gré des courants populaires et des exi- 
gences du moment. 

La Conférence s'ouvrit le 23 mai, sous la présidence de droit du pre- 
mier ministre du Royaume Uni, M. ASQUITH. L'éminent homme d'Etat 
accueillit les délégués des colonies par quelques paroles dans sa manière 
habituelle. Sous l'imprécision voulue des termes et le voile modeste d'un 
langage sans apprêts, il insinue habilement la pensée des maîtres de l'Em- 
pire. L'union impériale doit reposer sur la reconnaissance entière de l'au- 
tonomie de chacun des pays d'Empire. "This is, hère at home and 
throughout the Dominions, the life-blood of our polity. It is the articu- 
lus stantis aut cadentis Imperii " (4). 

Il écarte d'avance, comme sans y prendre garde, les projets ambitieux 
des coloniaux sur la réorganisation politique de l'Empire. Il concentre 
l'attention sur le problème de la défense impériale. Afin de mettre les 
représentants des Colonies à l'aise, il leur annonce que cette question sera 
discutée en secret, derrière la porte soigneusement close de l'Impérial 
Defence Committee. C'est là que les ministres de la Guerre, de la Ma- 
rine et des Affaires Etrangères dévoileront tous leurs secrets aux délé- 
gués des Colonies (p. 23). 

Cette tactique était habile. Elle atteignait les coloniaux à deux 
endroits fort sensibles. La condescendance des dieux de l'Empire flattait 
leur vanité de parvenus. La promesse du secret apaisait leur crainte de 
voir l'opinion nationale éveillée par la discussion publique des questions 
de guerre et d'organisation militaire. 

(1) La réunion de 1909 n'était qu'une conférence "subsidiaire": c'est l'expression 
employée en 1907 pour désigner les réunions convoquées pour un objet particulier, d'exé- 
cution immédiate. Comme dans tous les corps délibérants, ces conférences "subsidiai- 
res," qu'on pourrait appeler les commissions executives de la Conférence Impériale, font 
plus de besogne, quoique avec moins d'éclat, que les assemblées plénières. 

(2) Successeur au ministère des Colonies de Lord Crewe, permuté au département 
des Indes. 

(3) Correspondence relatin? to the Impérial Conférence, 1911 — Cd 5513, p. 13 et 14. 

(4) Minâtes of Proceedingrs of the Impérial Conférence, 1911 — Cd 5745 — p. 22. Toutes 
les autres citations qui suivent sont extraites ou traduites de ce rapport. Le chiffre de 
la page est indiqué après chaque citation. Les pièces soumises à la Conférence forment 
un autre volume — Cd 5740-1. Le compte rendu des arrangements conclus avec l'Ami- 
rauté et le War Office a été publié à part: — Cd 5746-2. Tous ces documents ont été réim- 
primés au Canada: Sessional Papers 208c et 208d. 1911. 



— 228 — 

Au premier de ces mobiles, sir Wilfrtd LAURIER était probablement 
moins accessible que tout autre ; mais le second le hanlait. Il se sentait 
surveillé, au Canada, de plus près qu'il ne l'avait jamais été, et par les 
nationalistes, et par les impérialistes. Aussi fut-il le premier à intervenir 
pour faire écraser dans l'oeuf la proposition des délégués de la Nouvelle 
Zélande d'ouvrir au public les portes de la salle des délibérations. Les 
premiers ministres de l'Australie, de l'Afrique Sud et de Terreneuve s'uni- 
rent à luî; et la proposition fut écartée d'emblée, au grand contentement 
de M. Asquith (p. 29-32). 

Conseil de l'Empire — M. Laurier, mi- nationaliste, 
mi- impérialiste 

La Conférence se met ensuite à l'étude dti programme suggéré par la 
Nouvelle Zélande. Le premier article est le projet de constitution d'un 
" Conseil d'Etat impérial ", chargé " d'aviser le gouvernement impérial 
sur toutes les questions affectant les intérêts des possessions d'outre- 
mer" (p. 46). 

A l'appui de cette proposition, le premier ministre de la Nouvelle 
Zélande, sir Joseph "WARD, prononce un interminable discours qui occu- 
pe presque deux séances tout entières. D'un pot-pourri d'idées disparates, 
de suggestions biscornues et de projets mal conçus, il surnage quelques ob- 
servations justes : 

" Si toutes les possessions d'outremer se mettent en situation de payer 
" tribut au trésor impérial pour la création et l'entretien d'une flotte im- 
" périale, elles ont assurément droit à une voix délibérative quelconque 
" — proportionnée peut-être à leur importance et au chiffre de leur con- 
" tribution — sur cette question vitale : la paix ou la guerre " (p. 47). 

C'est exactement, l'on s'en souvient, l'attitude prise en 1910 par M. 
Borden et M. Doherty. 

" Le moment est arrivé de former une association (partnership) 
" pour la gouverne des affaires véritablement impériales. La question 
"qui se pose est celle-ci: sur quelle base placer cette association? Elle 
" ne peut certainement pas demeurer sur la base des relations actuelles. 
"Une association ne mériie pas ce nom si elle ne donne pas aux associés 
" une voix délibérative quelconque sur l'objet le plus vital de l'associa- 
tion" (p. 48). 

M. Asquith, dans son discours d'ouverture, avait insisté sur les avan- 
tages de l'élasticité imprécise qui caractérise les institutions britanniques. 
"Je reconnais comme lui ", dit M. Ward, " la pleine justesse de cette obser- 
" vation. Une constitution rigide ne répond pas au génie de notre peuple ; 
"mais une constitution rigide est une chose et l'entière absence de tout 
" régime impérial défini en est une autre " (p. 49). 

" Ce que je veux faire comprendre, c'est que si les habitants de la 
" Nouvelle Zélande doivent assumer une responsabilité dans les matières 

" qui touchent à la défense navale de l'Empire tout entier ils ont le 

" droit d'être représentés dans un corps quelconque qui aura le pouvoir 
"de décider quand la Nouvelle Zélande fera la guerre..." (p.. 61). 



— 229 — 

La justesse de ces principes et de ces propositions est indéniable. M. 
Ward se donne l'extrême tort de les appuyer d'un projet mal digéré et 
fort maladroitement présenté. Le texte de sa motion suggère la création» 
d'un Conseil d'Etat purement consultatif (advisory). Dans son plai- 
doyer, il réclame et justifie l'établissement d'un véritable parlement de 
l'Empire. Il en restreint la juridiction, il est vrai, aux seuls pouvoirs de 
direction liés à la défense navale de l'Empire ; mais au cours de la discus- 
sion, il est forcé d'admettre que, pour atteindre son objet, ce " parlement 
de la défense navale " devra déterminer la politique étrangère et prélever 
des impôts sur tous les pays autonomes de l'Empire (p. 61-62). 

Il ne pouvait mieux prêter le flanc aux bottes redoutables des deux 
plus habiles tacticiens de la Conférence. M. LAURIER saute sur la ques- 
tion des impôts. En quelques paroles, il démontre que le corps délibérant 
suggéré par M. Ward se substituerait aux parlements actuels, des colonies 
dans l'exercice de la plus précieuse et de la plus antique prérogative des 
communautés britanniques: celle de voter les impôts et d'en déterminer 
l'emploi (p. 67-68). Cette attitude convenait à merveille à M. Laurier : 
elle lui permettait de se placer sur le terrain de l'autonomie coloniale 
pour mieux servir les desseins des impérialistes anglais. C'était faire 
coup double. 

Domination impériale :— "That authority cannot be shared" 

M. ASQUITH s'attache, lui, à la question des affaires étrangères. L'or- 
gueil britaninque lui fait même oublier sa prudence habituelle et les pré- 
cautions sinueuses de sa dialectique d'avocat. D'un mot brutal et hautain, 
il écrase toutes les prétentions coloniales passées, présentes et futures. 
Cette parole a été maintes fois cilée ; elle vaut d'être rappelée et gardée 
en mémoire, dans toute la force et la saveur du texte original : 

" What does Sir Joseph Ward's proposai corne to? I might describe 
" the effect of it without going into détails in a couple of sentences. It 
" would impair if not altogether destrou the authority of the Govern- 
" ment of the United Kingdom in such grave matters as the conduct of 
" foreign policy, the conclusion of treaties, the déclaration and main- 
" tenance of peace, or the déclaration of war and, indeed, ail those re- 
" lotions with Foreign Powers, necessarily of the most délicate character, 
" which are now in the hands of the Impérial Government, subject to its 
" responsibility to the Impérial Parliament. THAT AUTHORITY CAN- 
" NOT BE SHARED, and the co-existence side by side with the Cabinet 
" of the United Kingdom of this proposed body — if does not matter by 
" what name you call it for the moment — clothed with the functions 
" and the jurisdiction which Sir Joseph Ward proposed to invest it with, 
" would, in our judgment, be absolutely fatal to our présent system of 
" responsible government" (p. 71). 

Cette fois, il n'y a pas à s'y méprendre. C'est bien l'antique concep- 
tion romaine : la race impériale gouverne l'Empire, les barbares des 
provinces lui fournissent ses légions. Cetie parole décisive révèle toute 
la pensée anglaise. C'est la vraie réponse, la seule sincère et complète, 
aux aspirations des impérialistes coloniaux, telles que M. Borden les avait 



— 230 — 

exprimées l'année précédente. Nous verrons que cette équivoque se mani- 
festera de nouveau en 1912 et qu'elle subsiste aujourd'hui. 

Les prétentions coloniales écartées, il ne reste plus qu'à faire accep- 
ter aux délégués des " nations soeurs " les mesures propres à accroître 
les charges impériales qu'ils avaient assumées en 1909. On pourrait 
croire que la dure rebuffade de M. Asquith a indisposé les premiers minis- 
tres des colonies. Tout au contraire, ils n'ont jamais eu l'échiné aussi 
souple. Chacune des délibérations marque un triomphe pour les ministres 
britanniques. Ils font écarter toutes celles des propositions des colonies 
qui pourraient les gêner. Ils font accepter toutes leurs suggestions. Je 
n'en mentionne qu'une. 

Déclaration de Londres — Triomphe de sir Edward Grey 

En 1909, le gouvernement britannique a apposé sa signature à la 
convention internationale désignée sous le nom de Déclaration de Londres. 
Les Ausiraliens s'en montrent fort indignés. A tort ou à raison, ils 
croient que les règles nouvelles de droit international, touchant la guerre 
navale et le commerce maritime, menacent particulièrement leur situa- 
tion et leurs intérêts. Ils ont fait inscrire au programme de la Conférence 
un projet de résolution qui comporte une véritable censure du gouverne- 
ment britannique. Au moment même où la Conférence se réunit, l'adhé- 
sion de la Grande-Bretagne à la Déclaration de Londres fait l'objet d'une 
dispule violente au parlement et dans tout le Royaume Uni. Plus de 
deux cents officiers supérieurs de la flotte et la plupart des Chambres de 
Commerce ont pétitionné au parlement contre la ratification du traité. A 
quelques jours de là, Ils obtiendront gain de cause à la Chambre des Lords 
qui déchirera, sans aucun scrupule, la signature du représentant du Roi (1). 

Au moment où la Conférence Impériale est saisie de la question, le 
parlement britannique n'a pas encore rendu sa décision. Il est donc de la 
plus haute importance, pour les ministres anglais, d'empêcher les représen- 
tants des colonies de joindre leurs attaques à celles des dénonciateurs de 
la convention (2). C'est sir Edward GREY, ministre des Affaires Etran- 
gères, qui se charge de parer le coup. Il le fait avec la merveilleuse habi- 
leté qui a marqué toute sa carrière — habileté faite de franchise et de sang- 
froid autant que de doigté et d'une profonde connaissance des hommes, 
si rare chez les Anglo-Saxons. Il remporte un triomphe complet. Non- 
seulement fait-il écarter la motion de censure des Australiens : il réussit 
à faire voter à l'unanimité une proposition nettement approbative: " The 
" Conférence, after full considération and debate, approues the rati- 
" fication of the Déclaration of London" (p. 15 (3). Les délégués de 
l'Australie se font inscrire comme " abstentionnistes ". Mais, auparavant. 

(1) Depuis que hi guerre est commencée, le gouvernement britannique a tantôt invo- 
qué, tantôt répudié, selon ses besoins, les articles de la Déclaration de Londres. La 
"sainteté des traités", aux yeux des hommes d'Etat anglais, n'est pas un article de con- 
sommation nationale. ' 

(2) Ce seul fait aide à comprendre l'insistance que les ministres britanniques ont 
toujours mise à demander aux gouvernements des colonies de leur envoyer, longtemps 
d'avance, le programme qu' ! ls se proposent de soumettre à la Conférence Impériale. Ce» 
maîtres politiques savent que "gouverner c'est prévoir." 

(3) Le compte rendu de la discussion couvre les pages 97 à 134. 



— 231 — 

M. Asquith prend soin de faire déclarer au premier ministre du Common- 
wealth, M. FISHER, qu'il n'est pas opposé à la motion de sir Edward 
Grey (p. 134). 

Sir Wilfrid LAURIER s'est employé avec un zèle inusité à assurer le 
succès des voeux du gouvernement britannique. C'est pourlant au cours du 
même débat qu'il se prononce nettement contre la consultation des colonies 
en matière de politique étrangère, de crainte, dit-il, de les voir entraînées 
dans toutes les guerres de l'Angleterre (p. 117). Du reste, après avoir 
combattu l'idée, il en vote l'expression. Il appuie tacitement une motion 
formulée par sir Edward Grey lui-même et comportant l'engagement du 
gouvernement britannique de consulter les colonies avant de négocier les 
"conventions iniernationales qui pourraient affecter les Dominions" (p. 15 
et 132) — (1). 

Impérialisme militaire — Portes closes 

L'attitude de la Conférence de 1911 sur les problèmes de guerre et de 
défense est significative. Elle marque nettement les tendances dangereuses 
de ce nouvel organisme de gouvernement. Tout ce qui touche à la par- 
ticipation des colonies à la défense de l'Empire, sur terre ou sur mer, est 
totalement éliminé du compte rendu des délibérations. En conformité de 
la décision prise par les ministres britanniques et acueillie avec tant d'em- 
pressement par les délégués des colonies, ce grave problème, le plus im- 
portant, de l'aveu même de M. Asquith, n'est étudié et discuté qu'à l'abri 
des portes closes de YImperial Defence Committee. J'analyserai dans 
un instant la nature et la portée des décisions de cette junte de l'Empire, 
ou plutôt, de ce qu'elle en a laissé transpirer. 

A la séance de clôture, le 20 juin, M. ASQUITH, président de la 
Conférence et premier ministre de l'Empire — il a bien gagné ce titre 
d'autorité suprême — résume ainsi les délibérations du comité : 

" This is the first time — and this Conférence will be significant in 
" memory in that respect — when, in Mr. Fisher's happy phrase, the 
" représentatives of the Dominions hâve been admitted, as it were, into 
" the interior, into the innermost parts of the Impérial household : what 
" in the old classical phrase were called the arcana Imperii hâve been 
" laid bare to you without any kind of réservation or qualification." 

Quelle place les représentants des colonies occupent dans la " mai- 
son impériale ", quel rôle passif et subordonné ils y jouent, nous le 
verrons lorsque nous prendrons connaissance de la dépêche de M. Har- 
court, expliquant la naiure et l'étendue des pouvoirs du Comité de la 
Défense (2). 

(1) Tout ce qui a été publié de ces intéressantes délibérations porte la trace des 
services rendus par le premier ministre du Canada aux représentants du gouvernement 
britannique. M. Laurier éprouvait manifestement le besoin de s'assurer le bon vouloir 
des autorités impériales afin de combattre les attaques dont le traité de réciprocité et la 
loi navale étaient l'objet de la part des impérialistes- canadiens. 

Sur tous ces points, j'ai donné quelques indications précises dans ma brochure "La 
Conférence Impériale et le rôle de M. Laurier", Montréal, 1911. J'ai également noté la 
désinvolture avec laquelle M. BUXTON, secrétaire du Board of Trade (ministre du Com- 
merce), se débarrassa des instances des coloniaux qui tentèrent en vain de faire recon- 
naître leur droit de légiférer sur le commerce en haute mer des "nations soeurs". 

(2) Pièce justificative 72. 



— 232 — 

" You will mil, I am sure, remember our meeting in the Committee 
" of Defence, when Sir Edward Grey presented his survey of the foreign 
" policy of the Empire. That is a thing ivhich will be stamped upon ail 
'' our recollections, and I do not suppose there is one of us — / speak 
" for myself, as I am sure you will speak for yourselves — who did not 
" feel when that exposition of our foreign relations had been concluded 
" that we realised in a much more intimate and comprehensive sensé 
" than we had ever done before the international position and its bear. 
" ings upon the problems of Governement in the différent parts of the 
" Empire itself. So, again, our discussions conducted also and neces- 
" sarily under the same veil of confidence in regard to co-operation for 
" naval and military purposes hâve resulted, 1 think, in a most satisfac- 
" tory agreement which, while it recognises our common obligations, at 
" the same time aknowledges with equal clearness that those obligations 
" must be performed in the différent parts of the Empire in accordance 
" with the requirements of local opinion and local need and local cir- 
" cumstances. Those, gentlemen, are matters as to which we cannot 
" take the world into our confidence; we cannot even take our own fel- 
" low subjects and our own fellow citizens into our confidence in the 
" full sensé of the term, but we, who hâve gone into it with the frankness 
" which such confidential discussions admit of, will agrée that, even if 
" the Conférence had done no more than that, it would hâve been a land 
" mark in the development of what I may call our Impérial constitu- 
" tional history " (p. 440). 

M. Laurier se dérobe à la discussion — Dissolution du parlement 

M. Laurier et ses collègues reviennent immédiatement au Canada. Le 
parlement reprend ses séances le 18 juillet. Dès le lendemain, M. MONK 
interpelle le ministère et demande la production du Rapport de la Confé- 
rence. Sir Wilfrid LAURIER réplique qu'il est sous presse (1). A quel- 
ques minutes de là, M. RORDEN exhibe un exemplaire du "précis" des 
délibérations de la Conférence et prouve au premier ministre que ce docu- 
ment a été produit au parlement britannique entre le 20 et le 30 juin. M. 
Laurier se tire d'affaire en disant que " ce n'est pas un compte rendu com- 
plet des délibérations" (10131). Le lendemain, 20 juillet, M. MONK re- 
vient à la charge et demande au ministère "quand aura lieu le dépôt" du 
"précis " ou du rapport complet. M. Laurier réplique que le compte rendu 
sommaire ne " satisferait pas complètement " le député de Jacques-Cartier. 
Il produira bientôt le rapport complet (10224). Le 25 juillet, M. Monk, ne 
voyant rien venir — ni rapport sommaire ni compte rendu complet — 
se décide à saisir la Chambre de la question. Il commente brièvement 
les déclarations de M. Asqulth, relatives aux délibérations du Comité de 
la Défense Impériale, telles que résumées dans le Précis. Il cite les 
commentaires de quelques journaux ministériels sur ce qui a transpiré des 
arrangements conclus au sujet de la défense navale de l'Empire. Il propose 
une motion de censure : 

(1) Débats de la Chambre des Communes. 1910-11 (version française) Col. 10128-9. 



— 233 — 

" Cette Chambre croit qu'on aurait déjà dû soumettre au parlement 
" un compte rendu complet des délibérations de la Conférence Impériale 
"de 1911" (10553-10561). 

M. Laurier riposte avec quelque vivacité. Il est évidemment piqué 
du soupçon de dissimulation qui plane sur lui. Il déclare catégorique- 
ment "que le rapport complet des délibérations de cette Conférence sera 
soumis à tous les parlements représentés à cette réunion ". H néglige de 
dîre que ce rapport ne contiendra rien des délibérations relatives à la 
défense navale et militaire. Il rejette sur les " fonctionnaires du bureau 
colonial la responsabilité du retard" (10562). M. Monk lui demande s'il 
a télégraphié à Londres à ce sujet. Il avoue que non ; mais il promet 
de le faire (10564). 

M. MACLEAN exhibe un numéro du Times du 15 juillet, annonçant 
que le compte rendu complet des délibérations a éié publié la veille (10567). 
Le premier ministre affirme qu'il ne l'a pas encore reçu (10571) — onze 
jours après qu'il a été distribué à Londres. Le 27, le premier ministre se 
décide enfin à déposer un exemplaire du procès verbal des délibérations. 
Il annonce que " cinquante exemplaires sont en route " et il propose que, 
sur l'ordre de la Chambre, une réimpression en soit faite au Canada. Il 
communique aussi une courte correspondance échangée avec le ministre 
des Colonies (1) afin d'obtenir la permission de publier les "résolutions 
du Comité de la Défense ", lesquelles ne se trouvent pas dans le rapport 
(10792-3-4). Le 28, à onze heures de l'avant-onidi, il dépose "les résolu- 
tions adoptées par le Comité de Défense" (10926). A onze heures du 
soir, le même jour, la Chambre s'ajourne au lendemain, comme à l'ordi- 
naire. Le lendemain, le parlement est prorogé et dissous, e)t le pays pré- 
cipité dans la tourmente électorale, avant que les députés aient eu le temps 
de lire le compte rendu des délibérations de la Conférence et le bref rap- 
port des décisions prises au Comité de la Défense. 

Or, le 20 juillet, M. Laurier avait déclaré : " Je désire autant que toute 
" autre personne que la Chambre discute ma conduite " à la Conférence. . . . 
"Ce sera pour moi un véritable plaisir d'être en posture de défendre ma 
"ligne de conduite. . . C'est avec plaisir que je discuterai cette question 
" avec lui [M. Monk] lorsque nous aurons le compte rendu complet " 
(10563-4). 

On voit de quelle manière M. Laurier entendait prendre son plaisir 
et laisser " discuter sa ligne de conduite ". 

Zones navales — 1 'Bloated Colonials" 

Que contenait le rapport des délibérations de Ylmperial Defence 
Committee? Fort peu de choses; ou plutôt, une indication très incom- 
plète des décisions prises, sans aucune trace de la discussion (2). Ce rap- 
port se divise en deux parties : la première détermine l'a base de l'organi- 

(1) Sessional Papers 208a et 208b, 1911. 

(2) "Papers laid before the Impérial Conférence: Naval and Mititary Defence" — Cd 

5746-2. Les citations qui suivent sont extraites et traduites de ce document. Le chiffre 
de la page est indiqué après chaque citation. Ces pièces ont été réimprimées au Canada: 
Sessional Papers 208c (arrangements avec l'Amirauté) et 208d (décisions relatives à 
Pétat-major et aux armées de terre), 1911. 



— 234 — 

sation et le rôle des flottes canadienne et australienne. La seconde renfer- 
me les dispositions prises pour assurer la coopération des armées de terre 
et l'organisation des étals-majors. 

Afin de rassurer les susceptibilités coloniales, on commence par stipuler 
que " les flottes (naval services) et les forces navales du Canada et de 
l'Australie seront sous l'autorité exclusive de leurs gouvernements respec- 
tifs " (Art. I, p. 1). 

Les esprits superficiels et légers, qui forment leur jugement d'après les 
tiftres et les premiers mots, se sont accrochés à cette magnifique procla- 
mation de l'autonomie coloniale. Les politiciens et les journalistes libé- 
raux du Québec, intéressés à fortifier cette impression, ont pris prétexte 
de cette stipulation trompeuse pour exalter le triomphe de M. Laurier sur 
les entreprises impérialistes. Ils ont négligé, les uns par ignorance ou dé- 
faut de réflexion, les autres à dessein, de lire et de comprendre la série 
des dispositifs qui émasculent l'autorité des colonies sur leurs flottes, 
au point de la rendre absolument illusoire en temps de guerre. 

L'article 2 stipule que " la formation et la discipline des forces na- 
" vales des Dominions seront généralement conformes à la formation et 
" à la discipline de la flotte du Royaume-Uni ; et, par arrangement, les 
" officiers et les marins de ces forces seront échangeables avec ceux qui 
" sont sous l'autorité de l'Amirauté anglaise." 

L'article 4 délimite les bornes des stations navales des deux colonies. 
"5. — Au cas où le gouvernement du Canada ou celui de l'Australie 
"désireraient envoyer des vaisseaux dans toute partie de l'Empire bri- 
tannique en dehors de leurs stations respectives, ils devront en avertir 
" l'Amirauté britannique." 

"7. — Lorsque les vaisseaux des Dominions mouillent à un port étran- 
" ger, l'officier commandant fait rapport de leurs mouvements au com- 
" mandant en chef [britannique] de la station ou à l'Amirauté britanni- 
" que. Aussi longtemps que l'officier commandant le vaisseau d'un Do- 
" minion fait escale dans un port étranger, il obéit à toutes les instruc- 
" tions qu'il peut recevoir du gouvernement du Royaume-Uni relative- 
" ment à l'attitude qu'il doit prendre dans toute situation internationale 
" qui peut se présenter, — le gouvernement du Dominion en étant infor- 
" mé (being informed). 

"8. — Lorsque l'officier commandant le vaisseau d'un Dominion est 
" obligé de mouiller dans un port étranger, à cause d'une tempête, d'une 
" avarie ou d'une nécessité imprévue, sans qu'aucun arrangement préala- 
" ble ait été fait.. 11 fait rapport au commandant en chef de la station ou à 
" l'Amirauté de son arrivée et des motifs [qui l'ont forcé de faire escale] ; 
"et aussi longtemps qu'il stationnera dans ce port étranger, il obéira à 
"toute instruction qu'il recevra du gouvernement du Royaume-Uni tou- 
" chant ses relations avec les autorités [du pays] — le gouvernement du 
"Dominion en étant informé. 

" 16. — En temps de guerre, lorsque les autorités d'un Dominion auront 
" mis leur flotte ou toute partie de cette flotte à la disposition du gouverne- 
" ment impérial, ces vaisseaux formeront partie intégrante de la flotte 
" britannique et demeureront sous l'autorité de l'Amirauté anglaise pen- 
" dant toute la durée de la guerre " (p. 1 et 2). 



— 235 — 

Ce dernier dispositif est absolument analogue à l'article VI du 
Colonial Naval Defence Act, voté en 1865. C'est sous l'autorité de cette 
loi que Granville et Cardwell avaient suggéré à Cartier, en 1869 et en 1870, 
d'organiser une force de défense navale. Cartier, l'on s'en souvient, s'y 
était refusé péremptoirement : il tenait les autorités britanniques respon- 
sables de toute la défense navale de l'Empire (1). C'est dans ce même 
dispositif que les libéraux, en 1911, ont prétendu trouver la preuve la 
plus éclatante des progrès de l'autonomie canadienne. Ils en ont fait 
honneur à l'habileté énergique déployée par M. Laurier à la Conférence, 
pour défendre les droits et les intérêts du Canada. Voici ce qu'en pensait 
le correspondant particulier de la Presse, à Londres, au moment même 
où le marché se bâclait. Ceilui qui a tracé ces lignes était bien placé pour 
contrôler ses renseignements et ses déductions : 

" Ils [les ministres anglais] prêchent donc l'autonomie des colonies, 
" admirable principe qui fait pâmer d'aise toutes les colonies. Tout le 
" monde crie bravo, nous^ en sommes, nous voulons être maîtres chez nous, 
" etc. La Conférence se trouvant d'accord sur ce principe, ces bons far- 
" ceurs d'Asquith et de Lloyd-George EN PROFITENT POUR NOUS 
"METTRE SUR LE DOS LA POLICE D'UNE PARTIE DE L'ATLANTI- 
"QUE ET DU PACIFIQUE! Comme cela, disent-ils, le principe de l'au- 
" tonomie des colonies se trouve reconnu d'une manière décisive et 
" pratique ; nous allons nous retirer de ces zones coloniales et vous en 
" remettre le soin exclusif. Voilà un acte de haute politique qui ne nuira 
" pas à l'Angleterre dans l'esprit du Grand Turc ni dans l'esprit du Fils 
" du Ciel ; il n'y a que ces BEASTLY COLONIALS qui pourraient se 
" plaindre, et encore, PEUT-ETRE NE S'APERCEVRONT-ILS PAS TOUT 
" DE SUITE DU CADEAU QUI VIENT DE LEUR ETRE FAIT. Ces bons 
"Anglais ne veulent pas nous donner de préférence pour nos produits, 
"mais, sans doute comme compensation, ils nous en donnent une fa- 
" meuse dans leurs dépenses navales; et la transaction se fait aux cris 
"d'allégresse: Vive l'autonomie !" (2). 

Encore qu'exprimée de façon assez lourde et brutale, cette opinion 
donne l'exacte portée du marché ; elle marque à merveille l'emprise des 
ministres anglais sur les politiciens des colonies et l'habileté qu'ils mettent 
à cacher leurs desseins et à faire croire aux "beastly colonials" qu'en se 
chargeant à dos, au profit de l'Angleterre, ils se rendent service à eux- 
mêmes et accroissent la somme de leurs libertés. 

Il n'y a pas lieu de reprendre ici la discussion violente et prolongée 
sur l'autorité que le gouvernement aurait exercée, en cas de guerre, sur la 
flotte soi-disant canadienne. Quoi qu'on puisse dire de la théorie constitu- 
tionnelle, la suite des événements a démontré qu'en cas de guerre navale, 
la pensée exprimée par M. Fielding se serait affirmée sans hésitation et 
sans réserve: sous un ministère libéral ou un cabinet conservateur, la 
flotte, canadienne en temps de paix, serait inévitablement devenue im- 
périale; et une fois la guerre commencée, le texte même de l'arrangement 
conclu à Londres par M. Laurier et ses collègues aurait supprimé, jus- 

(1) Voir pages 60 à 62. 

(2) Presse du 16 juiu 1911. Ce passage est reproduit dans ma brochure La Confé- 
rence Impériale et le rôle de M. Laurier, page 60. 



— 236 — 

qu'à la fin des hostilités, tout vestige d'autorité coloniale; car le gou- 
vernement britannique est seul maître de décider, pour l'Angleterre et 
pour le Canada, quand la guerre commence et quand la guerre finit. 

Aucun esprit impartial et désintéressé, après avoir pris connaissance 
de la preuve documentaire accumulée dans cette étude, ne se dérobera à 
cette conclusion indéniable : l'arrangement de 1911, loin d'accroître l'au- 
tonomie du Canada, marquait une emprise nouvelle de l'impérialisme et 
déterminait les conditions pratiques dans lesquelles s'effectuerait, en 
cas de guerre, la conjonction des forces navales de l'Australie et du Canada, 
à l'avantage de l'Angleterre et sous l'aulorité exclusive de l'Amirauté bri- 
tannique. 

États-majors et armées de l'Empire 

L'application du même principe aux forces de terre fait l'objet de la 
deuxième partie du rapport du Comité. La discussion s'est faite le 14 et le 
17 juin. Le Canada était représenté par sir Frederick BORDEN, ministre 
de la Milice, par le général MACKENZIE, chef de l'état-major canadien, 
et le colonel Sam HUGHES, aujourd'hui ministre de la milice dans le cabi- 
net Borden. 

Tous les membres du Comité sont tombés d'accord pour ratifier l'ad- 
hésion donnée par la Conférence de 1909 à la proposition alors émise par le 
général Nieholson : "Chaque pays de l'Empire consent à faire ses pré- 
paratifs [militaires] d'après une méthode qui lui permettra, s'il le désire, 
de prendre sa part de la défense générale de l'Empire" (p. 3 et 4). Tout 
le reste n'est que l'application de ce principe général. 

(Le chef de l'état-major impérial, sir William NICHOLSON, présente 
un très bref rapport des progrès accomplis en Angleterre. L'état-major 
impérial a pris pour modèle le grand état-major allemand. Par l'entre- 
mise du Colonial Office, il a continué les pourparlers avec les gouverne- 
ments des colonies autonomes afin d'assurer l'application de ce système 
aux colonies. Des arrangements ont été faits afin de permettre un échan- 
ge régulier entre les officiers supérieurs des divers pays de l'Empire. 
"Le Canada et la Nouvelle Zélande ont accepté en principe les propo- 
sitions" de l'état-major impérial (p. 4). 

Les représentants du Canada font rapport du travail accompli. Leur 
état-major est constitué (p. 4 et 5). De nombreux échanges d'officiers ont 
déjà eu lieu, entre l'Angleterre, le Canada et l'Inde (p. 15 et 16). 

Les programmes d'études et d'examens pour les grades supérieurs et 
pour les services des états-majors canadien et impérial ont été arrêtés con- 
formément aux instructions de l'état-major impérial. Ils ont été mis en 
vigueur depuis le mois de décembre 1909 (p. 7, 8 et 9). 

On a précisé la base et la nature des relations entre l'état-major im- 
périal et les états-majors des colonies (p. 7). 

Un inspecteur général des forces d'outremer a été nommé. (C'est à 
ce titre que le général FRENCH est venu, l'année précédente, passer les 
milices canadiennes en revue et étudier le régime inauguré au Canada 
pour permettre et préparer l'expédition des troupes canadiennes sur le 
théâtre de toute guerre impériale.) Cet officier est toujours à la dispo- 
sition des gouvernements des colonies (p. 11, 12 et 13). 



— 237 — 

Les arrangements conclus précédemment pour permettre aux offi- 
ciers des colonies de suivre les cours de l'école d'état-major de Gamber- 
ley sont maintenus. La seule modification apportée à ces arrangements, 
c'est que les colonies devront verser une contribution plus élevée : £200 
par année, pour chaque élève (p. 14). 

La machine impérialiste, on le voit, a bien fonctionné. En fait, on 
peut affirmer que tous les détails du mécanisme nécessaire pour assurer 
la prompte coopération de toutes les armées de l'Empire sur n'importe 
quel point du globe ont été définitivement arrêtés dans ces séances 
secrètes du Comité de la Défense Impériale. Tout était prêt pour la pro- 
chaine guerre — sauf l'intelligence et la compétence technique des offi- 
ciers supérieurs de l'armée britannique, à qui cependant les gouvernants 
des colonies devaient confier le sort de leurs armées. On a fait grand 
état du défaut de préparation de l'Angleterre et de ses "nations-soeurs", 
et de "l'étonnante rapidité" avec laquelle elles ont paré à cette lacune, 
une fois la guerre déclarée. On a prétendu y voir la preuve que l'Angle- 
terre ne prévoyait pas et ne voulait pas la guerre. La vérité, c'est que la 
plupart des chefs de l'armée anglaise et des hommes d'Etat britanniques 
prévoyaient la guerre et que plusieurs la souhaitaient, dès l'affaire 
d'Agadir ; mais, confiants dans la puissance de la flotte britannique et 
liés par leurs traditions séculaires, ils espéraient borner l'intervention 
de l'Angleterre à une action sur mer, qui leur aurait permis de détruire 
la flotte allemande. C'était là le seul véritable motif du rapprochement de 
l'Angleterre vers la France et la Russie. Ce qui est également indéniable, 
c'est que les rares officiers anglais compétents se sentaient impuissants 
à guérir les vices rédhibitoires de l'armée britannique: le snobisme et 
l'ignorance des officiers, le défaut d'entraînement des soldats pour les 
grandes guerres, et la répugnance grandissante du peuple anglais à se 
laisser imposer le joug du service militaire. 

Mais, du point de vue où je me place en ce moment, je crois avoir 
démontré sans conteste possible que, dès la Conférence de 1911, le gou- 
vernement canadien avait lâché toutes ses positions de résistance de 
1902 et de 1907 et qu'il avait donné son plein consentement et son entier 
concours à toutes les mesures prises pour assurer la participation active 
du Canada à toute guerre que l'Angleterre jugerait à propos d'entre- 
prendre sur un point quelconque du globe. L'oeuvre de Cartier et de 
Macdonald était démolie à fond. La révolution impérialiste était con- 
sommée. Il ne restait plus qu'à attendre l'événement qui en ferait me- 
surer toute l'étendue et les conséquences désastreuses pour le Canada. 

L'agitation créée autour de la question navale a fait perdre de vue 
les progrès de l'idée impérialiste en tout ce qui touche aux armées de 
terre; et le secret dont les délégués canadiens se sont si prudemment 
entourés à Londres a singulièrement favorisé les desseins des maîtres 
de l'Empire. 

Élections de 1911 — Marine et Réciprocité — 
Victoire "autonomiste'* 

Dès le retour des ministres, la bataille électorale s'engagea. Dans 
la plupart des circonscriptions anglaises, elle se fit surtout autour du 



— 238 — 

traité de réciprocité. Là où dominait le vote français, la loi navale fut 
le principal objet de discussion. Dans ces comtés, tous les candidats 
oppositionnistes, canadiens-français pour la plupart, se prononcèrent 
nettement contre la politique navale des deux partis et prirent l'enga- 
gement de voter contre tout ministère, conservateur ou libéral, qui refu- 
serait de proposer l'abrogation de la loi navale et de soumettre au peuple 
toute mesure comportant une contribution à la défense de l'Empire (1). 

Tout dévoués qu'ils étaient à l'Empire, les chefs du parti tory ne 
voulaient pas perdre l'avantage de cette situation complexe. Ils donnè- 
rent ou firent donner instruction à tous leurs partisans d'appuyer les 
candidats autonomistes. Dans la région de Québec, les conservateurs 
se mirent aux ordres de M. Armand LAVERGNE et lui confièrent la di- 
rection de la lutte. M. Lavergne se plaça carrément sur le terrain na- 
tionaliste, ce qui valut aux candidats " autonomistes " des succès plus 
marqués qu'en toute autre partie de la province. Nulle part, que je 
sache, un candidat officiel du parti conservateur ne vint faire l'office 
du tiers larron entre un candidat libéral et un candidat autonomiste. 
Les bailleurs de fonds du parti tory poussèrent même l'abnégation jus- 
qu'à fournir d'abondantes munitions de guerre à tous ceux qui dénon- 
çaient la " loi scélérate " et la " politique non moins néfaste " du parti 
tory (2). M. BORDEN lui-même prit grand soin d'éliminer de son ma- 
nifeste électoral la moindre allusion à ses projets de contribution. Un 
seul paragraphe de ce volumineux document touche à la question navale 
et se borne à condamner l'attitude du ministère. Le voici en entier : 

" Depuis les dernières élections générales, le Gouvernement a adopté 
" une politique toute nouvelle au sujet de la marine de guerre qui n'a 
" aucune importance immédiate. La politique adoptée n'a pas été sou- 
" mise au peuple pendant cette élection, et elle a tous les caractères d'un 
" programme qui n'a pas été réfléchi et d'après lequel on a agi avec trop 
" de précipitation. D'après moi, il est impossible de remplir notre de- 
" voir convenablement et efficacement envers l'Empire par un semblable 
" moyen. Je soutiens que le Gouvernement a la prétention de créer une 
" force navale qui ne nous sera aucunement utile en temps de guerre et 
" qui, par conséquent, ne rapportera aucun profit ni au Canada ni à 
" l'Empire. Cette marine coûtera pour la construire, l'équiper et la 
" maintenir, des sommes énormes. En temps de guerre elle demandera 
" probablement le sacrifice inutile de milliers de vies utiles et elle n'a- 
éi joutera pas un iota à la force armée de l'Empire. Plus on y pense 
" plus il devient évident que tout le plan naval du Gouvernement est 
" une malheureuse étourderic " (3) 

(1) Cette seule situution suivit à indiquer l'impossibilité, en certaines occasions, 
d'obtenir par une élection parlementaire un verdict décisif du peuple sur une question 
particulière. Des milliers d'électeurs ont voté, eu 1911, pour les candidats libéraux, à 
cause du traité de réciprocité/ qu'ils approuvaient, tout en condamnant la loi navale. 
Réciproquement, un grand nombre, qui préféraient la politique navale du ministère à celle 
de l'opposition, ou qui condamnaient les deux, ont appuyé les candidats conservateurs 
parce qu'ils ne voyaient d'autre moyen d'empêcher la ratification du traité. 

(2) J'ai fait le récit de ces péripéties et de ces évolutions savantes dans une série 
d'articles intitulés "Le Nationalisme et les Partis" et publiés dans le Devoir, du 14 mai au 
juin 1913. 

(3) Ce texte est emprunté à la piètre traduction publiée dans l'Evénement de Qué- 
bec, le 16 août 1911. 



— 239 — 

Si l'on rattache cette brève expression d'opinion aux paroles pro- 
noncées par M. Borden, le 24 novembre 1910, et à son adhésion à la mo- 
tion de M. Monk ' en amendement à l'Adresse ', on ne peut arriver qu'à 
une conclusion: le parti conservateur tout entier a pris, aux dernières 
élections générales, le double et formel engagement de faire abroger la 
loi navale et de soumettre au peuple toute mesure dont l'objet ou la con- 
séquence serait d'entraîner le Canada dans la participation à la défense 
générale de l'Empire. 

Ce fut, du reste, l'attitude du ministère conservateur au lendemain 
de son écrasante victoire. La seule entrée de M. Monk, de M. Nantel et 
de M. Pelletier dans le cabinet, en dépit des sourdes menées des conser- 
vateurs orthodoxes et du clan impérialiste, suffisait à marquer les inten- 
tions du nouveau premier ministre. M. NANTEL n'avait pas cessé un 
instant, depuis le banquet de Lachine, d'appuyer M. Monk et de dénon- 
cer toute forme de contribution à la défense impériale. M. PELLETIER, 
il est vrai, n'avait pris aucune part à l'agitation nationaliste de 1910. 
Mais à l'élection générale, il avait proprement renié le parti conserva- 
teur officiel. Il s'était porté candidat comme "disciple d'Armand La- 
vergne". 

Attitude du nouveau ministère — Le "péril allemand*' ajourné 

Le parlement se réunit le 15 novembre 1911. 

Dans son discours sur l'Adresse, le premier ministre, M. BORDEN, 
cite le passage de son manifeste électoral que l'on vient de lire. Il réitère 
sa condamnation de la politique inaugurée par son prédécesseur; et il 
ajoute : 

" Il ne nous reste pas d'autre alternative que de mettre fin au gas- 
" pillage systématique " — c'est la politique navale qu'il désigne ainsi — 
" et c'est ce que nous entendons faire. De plus, il faudra revenir sur le 
"projet tout entier; nous n'y manquerons point. En une affaire aussi 
" importante et aussi grave, dont les effets se feront à jamais sentir sur 
" nos relations avec le reste de l'Empire, mieux vaut bien choisir sa voie 
" qu'agir avec précipitation. La permanence de la coopération entre le 
" Canada et le reste de l'Empire est une question qui doit être discutée 
" devant le peuple et sur laquelle celui-ci doit avoir l'occasion de pou- 
" voir se prononcer. Je dois ajouter que nous nous donnerons la peine, 
" dans l'intervalle, de nous assurer des conditions auxquelles l'Empire 
" doit faire face, et que l'on trouvera tous les députés ministériels prêts 
"à faire leur devoir de représentants du peuple canadien et de citoyens 
"de ce vaste Empire" (1). 

Le " péril allemand " est, pour l'heure, disparu de l'horizon. Du 
reste, M. Borden en convient. Il pousse même la bonne grâce jusqu'à 
dire qu'il n'a jamais, au fond, différé d'opinion avec M. Monk. 

Ces déclarations furent généralement interprétées, des deux côtés 
de la Chambre et dans tout le pays, comme l'abandon total de la loi na- 
vale et la promesse de consulter le peuple sur toute mesure nouvelle. 
Nous avons, sur ce point, un témoignage précieux : celui de l'un des 

(1) Débat» de la Chambre des Commune» 1911-12, (version française) Col. 60 et 61. 



— 240 — 

collègues du premier ministre, M. Pelletier, alors ministre des Postes, 
aujourd'hui juge à la Cour d'Appel. M. BORDEN avait à peine repris 
son siège que M. Pelletier envoyait à l'Evénement et à la Patrie — l'or- 
gane officiel et la feuille de gauche du ministère dans la province de 
Québec — la dépêche suivante: 

" NIGHT LETTERGRAM 

" L'Evénement ", " La Patrie ", 

Québec. Montréal. 

" The Prime-Minister, in his speech on the address to-night, declared 
" that the naval policy of the late government was bad, that his govern- 
" ment ivould not continue it, that no more of the Laurier obselete and 
" useless ships would be built, that the Borden government would con- 
" sider a better and more sane policy in the interest of Canada and the 
" Empire, AND IT WOULD BE SUBMITTED TO THE PEUPLE OF THIS 
" COUNTRY. 

" Consequently, it is not necessary to hâve a plébiscite on the Lau- 
" rier policy. As Mr. Pelletier put it at Loretle, we hâve better than the 
" plébiscite, since the policy is abondoned without even the necessity of 
" a plébiscite, AND WE HAVE THE ASSURANCE FROM THE GOVERN- 
"MENT THAT ANY NEW POLICY WILL BE SUBMITTED TO THE 
" PEOPLE. 

" L.-P. PELLETIER. 

" N. B. — Publish as wired first part, as far as the word " conse- 
" quently " and from word " consequently " to the end as commentaries, 
" the whole without my signature, the whole as coming from regular cor- 
"respondent" (1). 

Les deux journaux utilisèrent ce précieux renseignement dans des 
termes à peu près identiques. 

M. Borden à Londres 

La session terminée, M. Borden alla s'enquérir à Londres de la situa- 
tion de l'Empire et de l'état actuel du " péril allemand ". M. Pelletier 
et deux autres de ses collègues accompagnaient le premier-ministre. Leurs 
négociations et leurs entrevues avec les ministres britanniques et les ex- 
perts de l'Amirauté sont restées secrètes. Cette enquête s'est-elle bornée 
à la situation navale de l'Empire; ou a-t-elle porté sur tout le problème 
des relations étrangères de la Grande-Bretagne et sur les dangers de 
guerre qui en résultaient? L'heure était grave; le gouvernement bri- 
tannique jouait son va-tout: il s'efforçait d'opérer un rapprochement 
vers l'Allemagne, tout en maintenant sa demi-alliance avec la France et 
son entente plus imprécise encore avec la Russie. Ces négociations 
avaient échoué: sir Edward Grey l'a révélé récemment (2). Le "péril 
allemand " était donc réel et formidable — non pas sur mer, où les cons- 
tructeurs de dreadnoughts et les politiciens à leur dévotion l'ont si faus- 

(1) Le texte et la traduction de cette dépêche ont paru dans le Devoir du 6 juin 1913. 

(2) Dans une lettre au Times, commentée dans le Devoir du 27 août 1915. 



— 241 — 

sèment placé, afin d'accroître leurs monstrueux bénéfices ; mais sur 
terre, aux frontières de la Belgique et de la France, où il s'est révélé dans 
toute son horreur deux ans plus tard. 

Que les politiciens du Canada, tenus par l'abrutissante sujétion co- 
loniale en dehors des grandes affaires du monde, n'aient pas vu le dan- 
ger où il était et se soient laissé berner par les spéculateurs éhontés qui 
avaient tout intérêt à leur faire parer un péril imaginaire, on se l'expli- 
que sans peine. Mais les gouvernants de l'Empire, les autorités mili- 
taires de la Grande-Bretagne, tout incompétentes qu'elles sont à maints 
égards, ne partageaient pas ces illusions. Ont-ils — je répète la question 

— dessillé les yeux de M. Borden et de ses collègues? Si oui, comment 
se fait-il que nos ministres — qui affirment, eux, l'obligation du Canada 
de secourir la mère patrie — n'aient rapporté de Londres d'autre mesure 
de secours qu'un projet de contribution absolument inutile pour aider 
l'Angleterre à faire face au véritable danger? Si, au contraire, les auto- 
rités impériales ne leur ont rien révélé de la véritable situation et se 
sont bornées à leur faire prendre l'engagement d'alimenter la caisse des 
constructeurs de dreadnoughts — et, par ricochet, celle des Krupp — 
que penser de cette attitude des maîtres de l'Empire envers l'aînée des 
" nations-soeurs "? Serait-ce que les impérialistes de Londres et ceux 
d'Ottawa sont tombés d'accord pour juger qu'il était imprudent de lais- 
ser voir aux Canadiens toutes les conséquences de leurs desseins? Le 
principe de l'alliance impériale, ou plutôt de l'asservissement des colo- 
nies, était déjà posé sur le terrain de la défense navale. Si l'on réussis- 
sait à nouer l'accord sous la forme d'une simple contribution d'argent, 

— facile à faire accepter aux gogos du Canada à un moment où les ap- 
parences d'une prospérité trompeuse leur faisaient croire à la richesse 
illimitée du pays, — il n'y aurait aucune difficulté, sous le coup de 
l'émotion violente causée par le déchaînement d'un conflit européen, à 
les entraîner dans la participation à toutes les opérations de guerre. Il 
semble bien que ce fut là le programme arrêté. 

Le "péril allemand" ressuscite — L* Amirauté 
demande des dreadnoughts 

Quoi qu'il en soit, M. Borden et ses collègues reviennent au Canada 
avec un regain de " péril allemand " imaginaire et apparemment sans 
aucune notion du véritable danger. Ils orientent leur politique en con- 
séquence. Avant de formuler leur proposition, ils prennent soin de se 
couvrir de l'opinion des autorités impériales. Ils se font préparer un 
mémoire de l'Amirauté sur "les exigences de la défense navale" (1). 

La substance de cette note n'est qu'une comparaison entre la flotte 
anglaise et la flotte allemande. Cette comparaison porte presque exclu- 
sivement sur les vaisseaux de gros calibre, du type dreadnought et super- 
dreadnought. Elle ne tient à peu près aucun compte des autres unités 
de combat et des multiples données du problème si complexe de la guerre 

(1) Mémorandum on Naval Defence Requirements prepared by the Admiralty for 
the Government of Canada. Cette pièce fut transmise au gouverneur-général le 25 octo- 
bre 1912.— Cd 6513. 



— 242 — 

navale moderne. C'est la reprise, for colonial consomption, de la thèse 
de M. McKenna, cause de la panique de 1909. 

Cette thèse, elle ne peut plus se soutenir en Angleterre. Aux argu- 
ments méthodiques de sir William White, exclusivement basés sur des 
faits précis et des données scientifiques, est venue s'ajouter la furibonde 
dénonciation de lord Charles BERESFORD. Dans son ouvrage, " The 
Betrayal", publié à Londres en février 1912, il a qualifié "d'illusoire" 
" la politique des dreadnoughts ". Il a formellement déclaré qu'elle 
avait été " lancée dans le public grâce à un système organisé de réclame 
dans les journaux " (p. 60) "La réclame excessive et vulgaire pro- 
diguée autour de ce vaisseau de valeur problématique (expérimental 
vessel) n'était nullement justifiée" (p. 63). La multiplication de ces 
immenses navires, sans la construction d'un nombre proportionnel de 
docks capables de les abriter et de vaisseaux plus légers et plus rapides 
nécessaires pour compléter les escadres, constitue une " trahison de la 
confiance publique" (betrayal of the public trust) (p. 53). Il accuse 
formellement les lords de l'Amirauté d'encourager l'espionnage et la 
délation dans le personnel supérieur de la marine et de détruire toute 
discipline (21-33). Il les accuse également de concussion et de favo- 
ritisme, il leur reproche de garder à deux compagnies alliées le mono- 
pole de la fabrication des pièces d'armature. Les fonctionnaires supé- 
rieurs de l'Amirauté ont été accusés; et rien n'a été fait, soit pour les 
justifier ou pour les punir (121-122). Il dénonce l'étranglement de l'en- 
quête instituée pour dévoiler les intrigues de M. Mulliner (121) (1). 

Il accroche et démolit en passant la politique des flottes coloniales, 
inaugurée par le Canada et l'Australie (p. 157-160). Ce réquisitoire con- 
damne avec une égale force la politique des deux partis canadiens. Il 
n'est pas étonnant qu'aucun de leurs journaux n'en ait soufflé mot. 

L'on a objecté que lord Charles Beresford est un pessimiste, tou- 
jours mécontent. Je n'ai pas qualité pour apprécier la valeur de son 
opinion sur les questions techniques. Tout ce que je sais, c'est que le 
vieil amiral est généralement considéré comme l'une des plus hautes 
autorités navales de l'Empire britannique et, par conséquent, du monde. 
Du reste, son opinion sur la valeur des dreadnoughts et de la politique 
recommandée par M. Churchill à M. Borden a été corroborée de plu- 
sieurs façons. 

Sur la valeur même des dreadnoughts, sir Percy SCOTT a porté un 
jugement encore plus sévère que le sien, dans une lettre qu'il adressait 
au Times, en juin 1914. Cet autre expert, tenu pour la plus haute auto- 
rité de l'Empire en tout ce qui touche à l'artillerie maritime, a affirmé 
péremptoirement que la valeur effective des dreadnoughts et, générale- 
ment, des grosses unités de combat, est déjà chose du passé (2). 

(1)) Voir page 192. 

(2) J'étais à Londres à ce moment. Voulant en avoir le coeur net, j'allai quérir 
l'avis d'un autre officier supérieur de la flotte, adversaire acharné de lord Charles Beres- 
ford, depuis nombre d'années. Très particulièrement recommandé, j'avais le droit de 
lui poser la quest'on: "Que pensez-vous de l'opinion exprimée par sir Percy Scott?" La 
réponse fut également nette et franche. J'en retranche tout ce qui pourra ! t établir l'iden- 
tité de mon interlocuteur. Je n'en retiens que cette déclaration décisive: "Scott a raison; 
mais nous n'avons aucun intérêt à laisser connaître la vérité. Nous construisons 85% des 
gros vaisseaux de guerre des nations étrangères, à l'exclusion de l'Allemagne. Nous 
n'avons aucun intérêt à laisser ralentir cette industrie très profitable. Du reste, si nos 



— 243 — 

Le trust des dreadooughts 

Cette corroboration des opinions de sir William White et de lord 
Charles Beresford n'était pas connue, il est vrai, lorsque M. Borden pro- 
posa, en décembre 1912, sa contribution " d'urgence ", basée sur le mé- 
moire de l'Amirauté. Mais ce qui était bien connu, c'était la révélation 
des motifs de ceux qui avaient tout intérêt à pousser à la construction de 
ces énormes machines de guerre. J'en ai dit un mot en relatant l'origine 
de la panique de 1909. Durant ces trois années, plusieurs faits révéla- 
teurs avaient percé le voile du silence, soigneusement tendu sur les rela- 
tions de l'Amirauté anglaise et des grands constructeurs de navires. La 
Compagnie Thames Iron Works, qui avait construit le Thunderer, s'était 
vue soudainement refuser tout autre contrat de l'Amirauté. Elle dut 
fermer ses portes, liquider sa situation et jeter sur le pavé des milliers 
d'ouvriers et leurs familles. Furieux, le directeur général, M. Arnold 
HILLS, après de vaines et multiples démarches auprès des autorités, en 
appela au tribunal suprême de l'opinion publique. Il déchira une partie 
du voile que sir William White et lord Charles Beresford avaient discrè- 
tement soulevé. Il accusa virtuellement l'Amirauté d'avoir exclu sa 
compagnie de la liste des rares constructeurs favorisés, pour le seul 
motif qu'elle ne faisait point partie du trust. De quelles compagnies se 
composait ce trust? Pour l'Angleterre: Chs. Cammell & Co. (plus tard 
Cammell Laird & Co.), John Brown & Co., Armstrong Whitworth & Co., 
Gentleman, Métal Merchants, Vickers-iMaxim (plus tard, Beardmore & 
Co. y entrèrent); pour l'Italie: les aciéries de Terni; pour la France : 
Schneider & Cie (Le Creusot) et les aciéries de Châtillon et de Saint- 
Chamond; pour l'Allemagne: les aciéries Dillingen et, naturellement, 
Krupp. Ce trust s'était formé en 1902. Afin de dépister l'opinion euro- 
péenne, il avait acheté ou plutôt organisé toute l'entreprise de la société 
américaine Harvey Continental Steel Company, dont l'existence et les 
pouvoirs corporatifs avaient pris naissance dans le New-Jersey, ce pa- 
radis des trusts, comme le Colorado est le refuge des divorcés. Puis la 
compagnie Harvey avait obtenu des Krupp l'usage exclusif des brevets 
mondiaux obtenus par cette puissante maison pour la fabrication de 
l'acier nickelé et chromé. La base de l'organisation une fois complétée, 
il ne s'agissait plus que de faire adopter par toutes les grandes nations 
un type de vaisseau et un programme de construction navale qui utili- 
seraient sur la plus vaste échelle possible ce procédé de fabrication. Il 
a été établi, en Angleterre, à la suite des révélations de M. Arnold Hills, 
que, sur le coût total d'un vaisseau du type dreadnought ou super-dread- 
nought, — soit environ $11,000,000 (y compris l'armature et les canons) 
— il entrait pour plus de §6,000,000 d'acier fabriqué selon les procédés 
Krupp. Sur la marge des profits réalisés par le trust, les opinions ont 

dreadnoughts sont inutiles ou à peu près, ceux des autres nations le sont également; et 
comme nous avons une énorme supériorité dans tous les autres types de vaisseaux, nous 
avons tout intérêt à ce que les autres nations restent dans l'erreur. Cette erreur, il est 
vrai, nous la pratiquons comme elles. Mais nous sommes beaucoup mieux pourvus des 
antidotes qui en atténuent les conséquences". Comme bien l'on pense, cette conversation 
n'a pas avivé mes remords d'avoir dénoncé et combattu la politique de salut national 
inaugurée par M. Borden en 1912. 



— 244 — 

varié. Des experts l'ont fixée à $3,600,000 net. Je n'ai vu aucun calcul 
inférieur à $1,600,000, soit près de 30%. 

On conçoit facilement qu'avec des profits aussi considérables, pré- 
levés sur toutes les nations maritimes du monde, le trust n'a pas eu de 
peine à trouver de multiples alliés dans les gouvernements, les parle- 
ments et la presse de tous les pays, ni à prodiguer cette " réclame vul- 
gaire et excessive " qui indignait lord Charles Beresford. Il a eu encore 
moins de difficultés à faire accepter ce programme en Angleterre, où 
les grandes compagnies de construction possédaient collectivement la 
plus grosse tranche d'actions du trust, où elles comptent parmi leurs 
actionnaires un nombre considérable des hommes les plus influents dans 
l'Eglise et dans l'Etat, où enfin la construction des vaisseaux de guerre 
et des canons de marine, ainsi que les multiples industries connexes, 
donnent du travail à des millions d'ouvriers (1). 

Au moment où M. Borden et ses collègues allaient prendre langue 
en Angleterre, les opérations du trust étaient sérieusement menacées. 
L'opinion publique commençait à s'émouvoir des dénonciations d'hom- 
mes aussi considérables que lord Charles Beresford et des révélations de 
M. Arnold Hills, étouffées par les autorités mais répandues par la presse 
radicale et socialiste. Il était donc prudent de s'assurer d'un nouveau 
champ d'exploitation. Voilà, je crois, la principale sinon la seule expli- 
cation des conseils donnés par l'Amirauté à M. Borden, dans cette note 
dont voici le paragraphe final: 

" 10. — The Prime Minister of the Dominion having enquired in what 
" form any immédiate aid that Canada might give would be most ef- 
" fective, ive hâve no hésitation in answering, after a prolonged consi- 
" deration of ail the circumstances, that it is désirable that such aid 
" should include the provision of a certain number of the largest and 
" strongest ships of war which science can build or money supply " (2). 

Contribution et Représentation des Colonies 

Muni de cette pièce et comptant à bon droit que la jobarderie colo- 
niale ne s'arrêterait pas à scruter les motifs de l'Amirauté anglaise, M. 
Borden convoqua les Chambres. A l'ouverture de la session, le 25 no- 
vembre 1912, le discours du Trône annonçait en ces termes les projets 
du ministère: 

" Durant l'été dernier, quatre membres du gouvernement sont entrés 
" en pourparlers à Londres avec le gouvernement de Sa Majesté sur la 
" question de la défense navale. Il s'en est suivi d'importantes délibé- 
" rations et l'on a fait connaître un état de choses qui, dans l'opinion 

(1) Sur les éléments et les péripéties de cette formidable conspiration, on consultera 
avec avantage l'ouvrage de H. N. RRÂILSFORD: The War of Steel and Gold; et les bro- 
chures suivantes: J. T. Walton NEVVBOLD, The War Trust Exposed; P. W. \V., Ar mo- 
ments and Patriotiam; G. H. PERRIS, The War Traders; aussi, un ouvrage publié en 
Canada par Christopher WEST: Canada and Sea Power, Toronto, 1913. 

(2) Cd 6513, page 6. 

Sir Charles TUPPER semble avoir prévu longtemps d'avance l'extraordinaire atUtudc 
de l'Amirauté et les motifs qui l'ont inspirée. Dans sa lettre à M. Borden, du 20 novem- 
bre 1909 (citée dans la note (1), page 218), il écrivait: 

" I cannot understand the demand for dreadnoughts in the face of the fact that the 
" Admiralty and British Government hâve determined that it wai not the beat mode of 
" maintaining the «ecurity of the Empire. . ." 



— 245 — 

" de mes conseillers, exige impérieusement que l'effectif des forces na- 
" vales de l'Empire soit renforcé sans délai. Mes conseillers sont per- 
" suadés qu'il est du devoir du Canada d'offrir, dans les circonstances 
" actuelles, une aide raisonnable et nécessaire à cette fin. Un projet de 
"loi vous sera présenté, conformément à cette décision" (1). 

Le 5 décembre, M. BORDEN dépose son projet de loi (bill No 21) 
" pour augmenter les forces navales de l'Empire ". Avant d'en préciser 
les détails, il indique le lien indissoluble qui rattache le problème de la 
défense de l'Empire aux principes essentiels de la constitution britan- 
nique : 

" La responsabilité de la défense de l'Empire sur les hautes mers. . . 
" entraîne nécessairement avec elle la responsabilité de guider la poli- 
" tique étrangère " (688). 

Il eût été plus exact de renverser la proposition et de dire: L'auto- 
rité exclusive sur la politique étrangère entraîne l'obligation de défendre 
tous les pays d'Empire. 

Il prend à son compte la prétention des impérialistes anglais, énon- 
cée dès 1902 par M. Chamberlain : " Ce fardeau est si onéreux que le 
" jour est arrivé où l'existence de l'Empire sera en danger si les jeunes 
" et puissantes colonies ne s'unissent pas à la mère patrie pour protéger 
"la paix et l'héritage de tous" (688). Mais alors, ajoute-t-il immédiate- 
ment: "quand la Grande-Bretagne cesse d'assumer la responsabilité 
"exclusive de la défense en haute mer, elle ne peut plus assumer la 
" responsabilité et la direction exclusive de la politique étrangère, liée 
" intimement, constamment et dans ses parties vitales avec cette défense 
" à laquelle les colonies participent. On a prétendu autrefois, et même 
" récemment, que la Grande-Bretagne ne peut partager avec les colonies 
" la responsabilité de la politique étrangère. A mon humble avis, le 
" maintien de cette attitude ne pourrait avoir qu'un résultat, et des 
"plus désastreux" (2). 

C'est la riposte tardive à la déclaration de M. Asquith : " That au- 
thority cannot be shared ". 

" Pendant mon récent voyage en Angleterre, j'ai exposé dans plu- 
" sieurs circonstances publiques le principe que les grandes colonies 
" autonomes, en prenant part à la défense de l'Empire sur les hautes 
" mers, ont nécessairement, par le fait, droit à partager aussi la respon- 
sabilité de sa politique étrangère (3). 

" De toutes les déclarations que j'ai faites, c'est celle qui a été ac- 
" cueillie avec le plus de chaleur et le plus d'enthousiasme, et il est 
•' satisfaisant d'apprendre qu'aujourd'hui non seulement les ministres de 
" Sa Majesté, mais aussi les chefs du parti politique opposé, en Angle- 
" terre, ont explicitement accepté ce principe et déclaré qu'il fallait 

(1) Débats de la Chambre des Communes, 1912-13, (version française) col. 2. Les 
autres citations sont également extraites de la version française des Débats. Le chiffre 
de la colonne est indiqué après chaque citation. 

(2) Je traduis ce passage du texte anglais: Debates Honse of Gommons. 1912-13, Col. 
676-7. La version française (col. 688-9) est tout à fait insuffisante. Elle met au condi- 
tionnel ce que M. Borden affirme comme un fait accompli. C'est le cas de dire: 'tradut- 
tore traditore*. 

(3) C'est dans l'un de ces discours que M. Borden avait prononcé ces fières paroles: 
"Canada will never consent to be a mère adjunct of the Empire". 



— 246 — 

" chercher sans délai les moyens d'arriver constitutionnellement à ce 
"but" (689). 

Nous verrons dans un instant comment les ministres britanniques 
ont rabattu l'enthousiasme optimiste de M. Borden. 

Plaidoyer d'urgence 

Le premier-ministre lit en entier et fait consigner dans le compte 
rendu des débats parlementaires la note de l'Amirauté ; et il annonce 
que le gouvernement va demander à la Chambre l'autorisation d'accor- 
der " à Sa Majesté le Roi de la Grande-Bretagne et de l'Irlande et des 
Dominions d'outremer " " le coût global " de trois vaisseaux de guerre, 
" qui, une fois lancés, figureront parmi les plus puissants du monde ". 
Ce coût "atteindra approximativement $35,000,000" (700). 

De l'abrogation de la loi navale, il ne souffle mot; de la consultation 
populaire réclamée par M. Monk, pas davantage. — C'est la violation 
complète de sa promesse de l'année précédente. — Il tente de justifier 
cette volte-face : " Nous ne nous engageons nullement à l'établissement 
d'un système de contributions régulières et périodiques" (699). Cette 
contribution " d'urgence " n'a d'autre objet que d'aider l'Angleterre à 
faire face au péril imminent qui la menace. Il ressuscite tous les vieux 
arguments des impérialistes sur les sacrifices énormes accomplis par 
l'Angleterre pour la protection des colonies. Il revient à la représenta- 
tion des colonies dans le gouvernement de l'Empire: "J'ai reçu l'assu- 
" rance du gouvernement de Sa Majesté qu'en attendant la solution 
" définitive de la question. . . il consentirait avec plaisir à la présence à 
"Londres d'un ministre canadien pendant toute ou partie de l'an- 
" née " (705). Ce ministre aurait le droit d'assister aux séances du 
Comité de la Défense Impériale. C'est là, pour l'instant, la somme totale 
des pouvoirs que les colonies exerceront dans les hautes sphères de la 
politique impériale. 

Le 9 décembre, le premier ministre dépose le texte de la résolution 
qui accompagne le projet de Loi: 

" (a) Que, à même le fonds du revenu consolidé du Canada, il soit 
" loisible de verser une somme n'excédant pas trente-cinq millions de 
" dollars dans le but d'augmenter immédiatement les forces navales 
" effectives de l'Empire; 

" (b) Que la dite somme sera utilisée sous la direction du Gouver- 
" neur en conseil pour les fins de la construction et l'équipement de 
" cuirassés d'escadre ou de croiseurs cuirassés, du type le plus moderne 
" et le plus puissant; 

" (c) Que les dits navires, une fois construits et équipés, seront 
" placés par le Gouverneur en conseil à la disposition de Sa Majesté pour 
"la défense commune de l'Empire; 

" (d) Que la dite somme sera versée et utilisée, et les dits navires 
" construits et mis à la disposition de Sa Majesté, en conformité des con- 
" ditions et conventions consenties et conclues entre le Gouverneur en 
"conseil et le gouvernement de Sa Majesté" (810-1). 



— 247 — 

M. Laurier approuve la contribution d'urgence et veut 
construire deux escadres 

Le 12, le débat s'engage sur la deuxième lecture de cette résolution. 
Le leader de l'opposition, M. LAURIER, donne la réplique au premier 
ministre. Cette fois, il vogue en pleines eaux impérialistes. Il félicite 
les ministres d'avoir échappé à l'influence des conservateurs de la pro- 
vince de Québec, qui avaient naguère l'audace de " proclamer partout 
que le Canada ne doit rien à l'Angleterre " (1044). 

Il a évidemment oublié la parole historique de celui qui fut long- 
temps son bras droit et son principal lieutenant, sir Richard CART- 
WRIGHT: "Le Canada ne doit à l'Angleterre que le pardon chrétien du 
mal qu'elle lui a fait ". Il a également oublié ses propres dithyrambes 
en faveur de l'indépendance du Canada: "Y a-t-il un Canadien qui ne 
" serait pas enchanté de voir le jour où l'on pourrait se débarrasser des 
'services de la diplomatie anglaise?" (1). 

" Si les circonstances étaient critiques ", s'écrie-t-il aujourd'hui, " si 
"l'Angleterre était en danger — non, je ne dirai pas cela; mais si elle 
" était aux prises avec une ou deux des grandes puissances d'Europe — 
" mon très honorable ami pourrait venir nous demander, non pas $35,- 
'" 000,000, mais deux, trois ou quatre fois cette somme. Nous mettrions 
" toutes les ressources du Canada à la disposition de l'Angleterre et il 
"n'y aura pas une seule voix discordante" (1048). 

Il ne croit plus au péril, ni sur terre ni sur mer: "L'Angleterre ne 
court aucun danger, ni imminent ni lointain" (1044) (2). 

Tout de même, il reproche au ministère de n'en pas faire assez : 
" Vous voulez bien fournir des amiraux, des commodores, des capitaines, 
" des officiers de tout grade, des panaches, des plumes, des galons d'or; 
'" mais vous laissez à l'Angleterre le soin de fournir le nerf essentiel de 

" ces navires C'est une politique hybride, c'est un croisement entre 

" le jingoïsme et le nationalisme. A moins que je ne me trompe sur l'es- 

" prit du peuple canadien il insistera pour que la contribution 

" du Canada à l'Angleterre soit une contribution en argent et en hommes 
"à la fois, ainsi que le stipulait notre résolution de 1909" (1050-51). 

Il s'applique à justifier longuement la politique qu'il avait proposée 
en 1910; puis, sans trop se commettre, il discute la question de la repré- 
sentation coloniale. Il termine en proposant la motion suivante: 

" Que tous les mots après le mot " QUE " soient retranchés et rem- 
" placés par les suivants : — " cette Chambre ne croit pas devoir donner 
" son concours à ladite résolution, et ordonne de la renvoyer au comité 
" avec instruction de la modifier de la manière suivante, savoir : de 
" retrancher tous les mots après l'alinéa (a) et de leur substituer les 
" suivants : 

*' Le mémoire, préparé par le Bureau de l'Amirauté, sur la situation 
" navale générale de l'Empire et communiqué à cette Chambre par le 

(1) Débats de 1892, page 1172, cité par M. Borden le 3 février 1910. 

(2) A méditer par les orateurs et les journalistes libéraux qui font volontiers un 
crime aux nationalistes d'avoir nié le "péril allemand." Du reste, je me suis déjà expli- 
qué là-dessus, pages 213 et 214. 



— 248 — 

" très honorable premier ministre le 5 décembre, fait voir que plusieurs 
" des plus importants pouvoirs étrangers ont adopté un programme dé- 
" fini pour augmenter rapidement leurs forces navales. 

" Que cette décision a forcé le Royaume-Uni à concentrer ses forces 
" navales dans son voisinage immédiat, entraînant par là le retrait de ses 
" navires des possessions éloignées de l'Empire. 

" Que ce retrait implique pour le Canada la nécessité d'inaugurer 
" immédiatement et activement un programme permanent de défense 
" navale. 

" Que toute mesure tendant à accorder l'aide du Canada à ïa défense 
" navale de l'Empire qui ne comprendrait pas un système permanent de 
u participation, au moyen de navires possédés, équipés et entretenus par 
" le Canada et ne pourvoierait pas à leur construction aussitôt que pos- 
" sible en Canada, ne serait pas une expression adéquate ou satisfaisante 
" des aspirations du peuple canadien au sujet de la défense navale, et ne 
" représenterait pas la part légitime que devrait assumer le Canada dans 
" le maintien des forces navales de l'Empire. 

" Que cette Chambre regrette d'apprendre que le Gouvernement a 
" l'intention d'ajourner indéfiniment l'adoption par le Canada d'une 
" politique navale permanente. 

"Que cette Chambre est d'opinion que des mesures devraient être 
" prises au cours de la présente session pour mettre en vigueur d'une ma- 
" nière active et prompte la politique navale permanente comprise dans 
" la loi du service de la Marine de 1910, adoptée en conformité de la 
" résolution approuvée unanimement par cette Chambre en mars 1909. 

" Que cette Chambre croit de plus, qu'augmenter la puissance et la 
" mobilité de la marine impériale par l'adjonction de deux escadres 
" fournies par le Canada sous le régime de la susdite loi et qui seraient 
" stationnées sur les côtes canadiennes des océans Atlantique et Pacifi- 
" que, respectivement, plutôt que de recourir à une contribution soit 
" d'argent, soit de navires, est une mesure de beaucoup la plus propre à 
" venir au secours de la défense navale impériale, et, pour employer 
" l'expression contenue dans le mémoire de l'Amirauté, à " redonner 
" une plus grande élasticité de mouvement aux escadres britanniques 
" sur toutes les mers, et contribuer directement davantage à la sécurité 
" des Dominions " ; et que, le gouvernement canadien devrait prendre 
" des mesures propres à la réalisation la plus prochaine possible de cet 
"objet". (1058-59) (1). 

Etourdis par la prolixité de ce texte " hybride ", — c'est le cas de 
le dire — la plupart des gens qui le lirent dans les journaux, le lende- 
main, ne firent pas attention à un fait important: c'est que la proposi- 
tion de M. Laurier laissait intact le premier paragraphe de la résolution 
ministérielle. En d'autres termes, le leader du parti libéral consentait 
à voter " une somme n'excédant pas $35,000,000 dans le but d'augmenter 
immédiatement les forces navales effectives de l'Empire ". Puis il sug- 
gérait d'appliquer cette contribution à compte du coût de la construction 
de deux escadres — canadiennes en temps de paix, impériales en temps 
de guerre. C'était beaucoup plus que ce qu'il avait si durement refusé 

(1) On trouvera le texte anglais de cette motion à la pièce justificative 71. 



— 249 — 

à lord Tweedmouth en 1907. Le Canada, affirmait-il alors, ne peut rien 
faire, rien accorder: ni contribution, ni escadre (1). 

Commune inspiration des deux politiques 

Le débat interminable qui s'engagea sur la résolution et le projet 
de loi n'apporta guère d'arguments nouveaux (2). 

Ce qu'on vient de lire des déclarations des deux chefs suffit à mar- 
quer la tonalité des esprits et l'inspiration directrice des deux partis. A 
travers les attitudes, les défis et les ripostes, les attaques et les contre- 
attaques, les accusations réciproques d'incivisme, de déloyalisme même, 
ou de servilité à l'égard de l'Angleterre, un fait primordial se dégage: 
les deux partis rivalisent d'ardeur pour servir l'Angleterre. C'est à qui re- 
niera le plus complètement la tradition nationale établie par Cartier, 
Macdonald, Dorion, Sandfield McDonald et tous les hommes d'Etat ca- 
nadiens qui ont eu à débattre et à appliquer le principe des relations 
établies entre la Grande-Bretagne et le Canada. 

Au Sénat, il est vrai, la majorité libérale, sous l'inspiration de M. 
Laurier qui veut racheter ou confesser ses fugues impérialistes à la 
Chambre, rejette le projet de loi et demande l'appel au peuple; mais il 
n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble, le parti libéral resté lié tout 
autant que le parti conservateur " au principe absolument faux de la 
contribution des colonies à la défense générale de l'Empire ". C'est 
ainsi que s'exprimait, en 1903, M. Rodolphe LEMIEUX, devenu l'un des 
plus ardents prosélytes de cette fausse religion. 

Il n'y a pas lieu de discuter ici le mérite respectif des deux politi- 
ques. La contribution si faussement appelée " d'urgence " est assuré- 
ment une forme plus brutale et plus dégradante du tribut à l'Em- 
pire. Mais par cela même, elle suggère et, de fait, elle a suscité une réac- 
tion salutaire contre l'inspiration fausse qui l'a dictée. La politique 
libérale voile davantage sa pensée directrice et son objet ultime. Elle 
ménage l'amour-propre enfantin des coloniaux; elle éveille des cupidi- 
tés d'intérêt: établissement de chantiers maritimes et d'industries nou- 
velles, emploi de main-d'oeuvre canadienne, nouvelles carrières ou- 
vertes, etc., etc. D'autre part, si elle se réalisait dans la mesure suggé- 
rée par M. Laurier, en décembre 1912, elle alourdirait le fardeau écono- 
mique du pays d'un poids infiniment plus onéreux que la forme de tribut 
suggérée par M. Borden. Elle implanterait davantage en Canada le 
chancre rongeur du militarisme économique. Il deviendrait aussi dif- 
ficile pour le Canada que pour les nations de l'Europe de s'en débar- 
rasser. 

Fausseté du prétexte d'urgence — Démission de M. Monk 

Il resterait à discuter l'argument invoqué par M. Borden pour jus- 
tifier sa rupture de l'engagement qu'il avait pris, en 1910, de consulter 
le peuple. Cet engagement, il l'avait ratifié à la session suivante. La 
contribution d'urgence ne constitue pas une politique permanente, af- 

(1) Voir ci-dessus, pages 175 à 179. 

(2) On trouvera le texte des diverses propositions à la pièce justificative 71. 



— 250 — 

firme-t-il en 1912. Cet argument est spécieux, mais il ne tient pas debout. 
Si, dans l'esprit de M. Borden, la contribution d'urgence n'est qu'un fait 
accidentel, nullement lié à la prétendue obligation d'aider la Grande-Bre- 
tagne, pourquoi le ministère ne s'est-il pas borné à faire inscrire au 
budget cette somme de §35,000,000? Pourquoi en a-t-il fait l'objet d'une 
législation spéciale " à l'effet d'accroître les forces navales de l'Empire "? 
Du reste, le point en dispute, le principe nouveau sur l'application du- 
quel il avait promis de consulter le peuple canadien, c'était le devoir du 
Canada d'aider l'Angleterre dans un danger étranger au Canada, quels 
que soient le degré, la localisation ou l'urgence du péril. 

Ce devoir, M. Monk, M. Nantel, M. Pelletier et tous les députés con- 
servateurs élus sous l'étiquette autonomiste, l'avaient nié et s'étaient en- 
gagés solennellement à combattre tout ministère qui tenterait d'en impo- 
ser la reconnaissance sous une forme quelconque avant d'avoir obtenu 
l'assentiment du peuple. 

C'est ainsi que M. MONK le comprit. C'est parce que, " mu par un 
haut sentiment d'honneur" (1), il voulut rester fidèle à ses engagements 
qu'il quitta le ministère lorsque le premier ministre refusa de soumettre 
au peuple la mesure qu'il avait décidé de présenter au parlement. Le 
premier ministre et ses collègues sont allés jusqu'à prétendre que le 
danger était tellement imminent qu'ils n'avaient pas le temps de différer 
de six ou huit semaines l'exécution de cette mesure, afin de consulter le 
corps électoral. Est-il nécessaire de démontrer la futilité de ce prétexte 
et d'établir que toutes les circonstances ultérieures et les actes des mi- 
nistres eux-mêmes ont prouvé qu'ils n'en croyaient pas le premier mot? 

Si M. Borden et ses collègues — ceux surtout qui l'avaient accom- 
pagné à Londres, en juillet 1912 — étaient persuadés de l'urgence de 
voler au secours de la mère patrie, pourquoi ont-ils attendu plus de 
quatre mois pour réunir les Chambres, et trois semaines de plus pour 
déposer le projet de résolution qui formait la base essentielle de leur 
mesure d'urgence? 

Même si l'on va jusqu'à supposer qu'ils croyaient à la nécessité 
d'ajouter trois vaisseaux d'une efficacité douteuse à la flotte la plus 
puissante de l'univers, comment pouvaient-ils croire que le lancement 
de ces navires en 1915 contribuerait à écarter un péril qui devait sûre- 
ment éclater à très brève échéance? 

Si leur confiance et leur naïveté allaient jusque là, pourquoi ont-ils 
laissé traîner la discussion parlementaire près de six mois? Pourquoi 
n'ont-ils pas adopté, dès le début de la session, les mesures énergiques 
qu'ils ont prises pour mettre fin à la discussion? Bespect des libertés 
parlementaires, dira-t-on? Mais le respect d'un engagement solennel 
pris envers toute la population du Canada valait bien celui des libertés 
du parlement. Si l'urgence était telle et le devoir d'y parer si impérieux 
que trois des ministres de Sa Majesté se crussent justifiables de violer 
leur parole d'honneur, et tout le ministère et tout le parti conservateur 
de manquer à leurs engagements, il eût été cent fois plus légitime d'im- 

(1) Le mot est de M. BORDEN* lui-même, lorsqu'il expliqua à la Chambre les motifs 
«le In démission de son collègue. 



— 251 — 

poser à l'opposition libérale, trois mois plus tôt, le bâillon qu'on lui mit 
trois mois plus tard. 

Mais la preuve la plus patente de la mauvaise foi des ministres, c'est 
leur attitude après le rejet de la mesure au Sénat. La majorité du Sénat 
leur avait offert exactement ce que M. Monk demandait six mois plus 
tôt: consulter le peuple avant de donner ces $35,000,000 à la Grande- 
Bretagne. En octobre 1912, l'urgence du péril était telle, prétendaient 
les ministres, qu'ils n'avaient pas le temps de convoquer les électeurs 
dans une consultation plébiscitaire qui aurait pu être terminée en no- 
vembre ou décembre. Après le rejet de la mesure, ce péril, si élastique 
et si commode, était devenu tellement problématique et lointain que le 
ministère laissa passer tout le reste de l'année 1913, toute la session sui- 
vante, et se rendit jusqu'à la guerre sans avoir tenté de renouveler sa 
démarche et de prendre les moyens à sa portée pour mettre à exécution 
la politique qu'il avait proposée dix-huit mois auparavant, en invoquant 
la nécessité d'aider immédiatement l'Angleterre à parer à un danger 
imminent et certain. 

Dure rebuffade de M. Harcourt à M. Borden 

J'ai réussi à démontrer, je crois, ce que j'affirmais en tête de ce 
chapitre: la politique navale des deux partis émane du même principe 
et tend à la même fin : faire participer le Canada à la défense générale 
de l'Empire. Cette politique, M. Laurier et M. Borden ont tenté, à tour 
de rôle, de l'imposer et de faire assumer au pays une part des charges 
impériales, avant qu'il ne partage les responsabilités et les pouvoirs 
du gouvernement de l'Empire. C'est l'exacte situation que M. Borden 
décrivait comme " intolérable ", dans son discours du 24 novembre 1910. 

Nous avons vu que, pour justifier son projet de contribution, il avait 
été jusqu'à affirmer, le 5 décembre 1912, que les hommes d'Etat britan- 
niques avaient fait un accueil favorable à ses réclamations et qu'ils 
étaient prêts à reconnaître aux colonies, en fait comme en théorie, 
l'exercice du droit de représentation. Un résumé de ce discours fut 
immédiatement câblé à Londres. Les ministres britanniques, avec 
la loyauté qui corrige, dans une large mesure, leur arrogance et leur 
morgue impériale, ne voulurent pas laisser M. Borden, et généralement 
le peuple des colonies autonomes, sous la fausse impression de ce dis- 
cours. 

Le 10 décembre 1912, cinq jours après les déclarations de 
M. Borden, le ministre des Colonies, M. HABCOUBT, envoie aux gouver- 
neurs des possessions autonomes une dépêche qu'on trouvera tout en- 
tière reproduite à la fin de ce volume (1). J'en traduis ce passage : 

"Nous lui avons fait observer [à M. Borden] que le Comité de la 
"Défense Impériale est un corps purement consultatif (advisory). Ce 
" n'est pas et ce ne peut être, en aucune circonstance, un corps qui ait 
" l'autorité de déterminer la politique (deciding on policy) : ceci est et 
" doit rester la prérogative exclusive du cabinet britannique, sujette à 
"l'approbation de la Chambre des Communes [du Royaume-Uni]. Néan- 

(1) Pièce justificative 72. 



— 252 — 

" moins les ministres britanniques ont donné à M. Borden l'assurance 
" que tout ministre colonial résidant à Londres aurait toujours libre 
" accès auprès du premier ministre, du ministre des Affaires étrangères 
" et du ministre des Colonies pour en obtenir des renseignements (for 
" information) sur tous les problèmes de la politique impériale." 

Il transcrit un passage d'un discours qu'il a prononcé récemment 
pour expliquer l'attitude du gouvernement impérial à cet égard : 

" J'accueillerais avec plaisir, avait-il déclaré, une représentation 
" plus constante des ministres des colonies au Comité de la Défense Im- 
" périale; nous serions tous heureux si un ou plusieurs membres des 
" cabinets coloniaux pouvaient venir chaque année à Londres. La porte 
" de la camaraderie et de l'amitié leur est toujours ouverte " — à condi- 
tion qu'ils n'aient rien à décider, sauf pour obéir aux injonctions de 
leurs aînés, les ministres impériaux — " et nous n'avons pas besoin des 
" formalités d'une Conférence impériale pour entretenir la confiance 
" impériale ". 

A cette citation, M. Harcourt apporte ce bref commentaire : 

" Ces paroles traduisent fidèlement les vues et les intentions du gou- 
vernement de Sa Majesté". Il a même la jolie audace d'ajouter: "Il 
" semble que M. Borden, dans son discours sur la première lecture du 
" bill naval du Canada [la contribution d'urgence], accepte les proposi- 
'• tions que nous avions faites." 

Le soufflet est rude. Le premier ministre le subit sans broncher. 
Le 17 janvier 1913, il communique à la Chambre, sans un mot de com- 
mentaire, le texte de la dépêche du ministre des Colonies. Est-ce donc à 
cela que se réduit toute la représentation des colonies dans les Conseils 
de l'Empire? Est-ce l'accomplissement des garanties offertes par les auto- 
rités impériales au premier ministre du Canada pour justifier le paie- 
ment du tribut à l'Empire? 

Ce que signifie la présence des ministres coloniaux dans le Comité 
de la Défense Impériale, l'insignifiance du rôle tout passif qu'ils y 
jouent, la dépêche de M. Harcourt suffit à l'indiquer. Du reste, cette 
conquête coloniale n'a pas même l'attrait de la nouveauté. Dès 1903, on 
Ta vu, sir Frederick Borden a siégé dans la Commission de la Défense. 
Il a reçu, comme M. iBorden et M. Pelletier, les renseignements et la di- 
rection que les ministres britanniques ont bien voulu leur donner. En 
1909 et en 1911, les délégués des colonies ont également pénétré dans ce 
sanctuaire de l'Empire afin de s'illuminer des reflets de la gloire impé- 
riale. Mais dans aucune de ces circonstances, ils n'ont exercé la moin- 
dre action sur la politique impériale (1). 

(1) La représentation tout illusoire des colonies au Comité de la Défense Impériale 
n'est pas le seul attrape-nigauds auquel les impérialistes canadiens se sont laissé prendre. 
Ils ont fait grand état de l'admission de M. Borden à une réunion du cabinet britanni- 
que. Ils voyaient déjà le premier ministre du Canada à la tête de l'Empire. Les jour- 
naux impérialistes de Londres ont pris soin d'entretenir cette puérile et vaine illusion. 
La formule banale — -a new epoch in the Government of the Empire — a revu le jour pour 
la centième fo's. Les uns ignoraient et les autres ont feint d'oublier que, dès 1897, sir 
Wilfrid Laurier et les premiers ministres des autres colonies autonomes avaient eu le 
même honneur. Le correspondant du Globe (de Toronto), à Londres, télégraphiait à ce 
sujet, le 23 juin 1897: "L'entrée du premier ministre au Conseil Privé est considérée com- 
me une sorte de reconnaissance du droit des colonies d'être représentées dans les conseils 
de l'Empire". On voit que le fait n'est pas nouveau. Dans ces deux occasions, la "re- 
présentation" des colonies au Conseil Privé s'est bornée à une simple visite aux ministres 



— 253 — 

Telle était donc, en 1912, la situation politique du Canada dans 
l'Empire, quand M. Borden et ses collègues adjuraient le parlement ca- 
nadien de verser dans le trésor impérial une somme considérable de 
deniers publics, dont l'emploi et la direction devaient échapper totale- 
ment à leur autorité et à leur contrôle. Cette situation n'avait pas varié, 
en août 1914, quand le parlement tout entier décida de précipiter le 
Canada dans " le tourbillon du militarisme européen ", de lui imposer, 
pour le bénéfice de l'Angleterre, un effort militaire infiniment plus con- 
sidérable que tout ce qu'elle avait fait en un siècle et demi pour la dé- 
fense du Canada, et d'accumuler sur les épaules du peuple canadien, 
pour les seules fins de cette guerre entreprise par l'Angleterre sans le 
concours des colonies, une dette plus onéreuse que tout ce que le Cana- 
da avait dépensé depuis la naissance de la Confédération pour mettre en 
valeur son patrimoine national. 

N'est-ce pas le paroxysme de la situation " intolérable " dénoncée 
par M. Borden en 1910? 

Le Canada et la Guerre 

Le Canada était-il tenu de participer à la guerre européenne? 

Comme possession britannique, non. En exécution d'un devoir, 
d'une obligation morale ou légale, résultant de sa condition coloniale, 
non. S'il avait envisagé la situation sous cet angle unique, le Canada 
avait le droit, il avait même le devoir de s'abstenir de toute participation 
active à la guerre. 

Mais "comme nation, comme communauté humaine, le Canada pou- 
vait-il rester indifférent au conflit européen?" Je ne le crois pas. 
"Lié à l'Angleterre et à la France par mille attaches ethniques, sociales, 
intellectuelles, économiques, le Canada a un intérêt vital à la conserva- 
tion de l'Angleterre et de la France, au maintien de leur prestige, de leur 
puissance, de leur action mondiale." (1) 

Si le gouvernement avait proposé au parlement d'intervenir dans la 
guerre comme nation autonome de l'Empire, pour la seule défense des 
intérêts supérieurs du Canada, l'accord réel des opinions sincères aurait 
pu se faire et soutenir l'action de l'Etat. Pour obtenir ce résultat, il 

britannique. S'il en est résulté quelque chose, ce n'est qu'un accroissement de l'influence 
dominatrice des maîtres de l'Empire sur leurs domestiques coloniaux. 

Les ministres canadiens qui traitèrent d'égal à égal avec les ministres britanniques, 
en 18C5, occupèrent une situation autrement honorable et indépendante que celle des 
délégués coloniaux admis au Conseil Privé ou à l'Impérial Defence Committee. 



(1) Ces paroles sont extraites à peu près textuellement d'un article publié dans le 
Devoir du 8 septembre — celui-là même qui m'a valu tant d'injures de la presse impéria- 
liste. Mon opinion là-dessus n'a pas varié an fond. Mais je la corrige aujourd'hui en 
ajoutant: — pourvu que la puissance et l'action mondiale de la France et de l'Angleterre 
restent contenues dans de justes bornes et ne deviennent pas, à leur tour, une menace 
pour la paix et l'équilibre du monde. Du côté de la France, ce danger n'est guère à re- 
douter. La France contemporaine semble avoir renoncé aux visées impérialistes de Na- 
poléon. Pour l'Angleterre, déjà maltresse d'un sixième des terres du globe et tout 
infectée du virus de l'impérialisme, c'est différent. Sans parler des conséquences géné- 
rales pour les autres pays, tout ce qui se passe au Canada depuis le début de la guerre 
démontre qu'une victoire écrasante de l'Angleterre serait aussi dangereuse pour nous que 
le triomphe de l'Allemagne pour l'Europe. L'arrogante brutalité des anglicisateurs cana- 
diens, plus acharnés que les Allemands à la destruction de toute civilisation française et 
catholique et, par conséquent, destructeurs du pacte fédéral, y trouverait un regain de 
force et d'ardeur. C'est par là surtout que l'impérialisme anglo-saxon menace l'équilibre 
des races et la liberté religieuse au Canada. (Voir page 64). 



— 254 — 

aurait fallu déclarer sans équivoque que le Canada intervenait de son 
plein gré, parce que ses intérêts étaient, dans une large mesure, liés à 
ceux de l'Angleterre et de la France; mais qu'en toute occasion où les 
intérêts du Canada seraient opposés à ceux de la France ou de l'Angleterre, 
le gouvernement canadien n'hésiterait nullement à séparer la cause du 
Canada de celle de ces pays — quitte à répondre, comme Macdonald, Lan- 
gevin, Tupper et Campbell, aux partisans de la servilité coloniale : 
" Tant pis pour les intérêts britanniques ". 

Si l'on objecte que ce langage n'aurait guère cadré avec la logique 
du régime colonial, il est facile de répondre que la logique absolue et 
étroite, arme usuelle et commode des théoriciens, n'est pas la seule règle 
de gouvernement. En pays britannique surtout, elle doit souvent céder 
le pas aux exigences du patriotisme et du sentiment, aux nécessités su- 
périeures du moment. 

Si l'on prétend que cette attitude aurait équivalu à une déclaration 
d'indépendance, je me borne à répliquer qu'elle eût été absolument con- 
forme à la tradition nationale, à l'ordre établi en 1867 par l'accord vo- 
lontaire des autorités impériales et canadiennes. En quoi cette attitude 
eût-elle différé de celle de sir John MACDONALD, lorsqu'il définissait le 
pacte fédéral comme un traité " d'alliance permanente " entre la Grande- 
Bretagne et le Canada, laissant à la Confédération canadienne toute liber- 
té de contracter des alliances avec les nations étrangères? (1) 

Cette politique, loin de constituer une innovation, aurait marqué un 
retour décisif à la tradition nationale, une réaction salutaire contre la 
révolution dangereuse qui emporte les colonies autonomes depuis quinze 
ans. Elle aurait pu opérer, je le répète, l'accord moral des opinions. 
Ainsi motivée, la participation du Canada à la guerre eût accordé en fait 
une satisfaction suffisante aux impérialistes raisonnables. L'affirmation 
péremptoire du droit absolu du Canada d'accorder ou de refuser son con- 
cours à l'Angleterre eût contenté la plupart des nationalistes. 

Naturellement, cette politique aurait entraîné, comme corollaire 
essentiel, le devoir de déterminer le mode et le degré de participation du 
Canada selon les exigences de sa situation économique et de sa défense 
territoriale. 

Au lieu de cet accord national, pour l'accomplissement du devoir 
national et la défense des intérêts nationaux, les chefs de faction et leurs 
complices de la presse ont préféré ce qu'ils appellent la " trêve des 
partis ". Cette fausse trêve n'est que l'hypocrite complicité des politi- 
ciens, aveuglés, séduits ou vendus, pour assurer le triomphe de l'impé- 
rialisme anglo-saxon. L'amour de la France, l'évocation des gloires et 
des souffrances de la Belgique, ne sont que des prétextes habilement invo- 
qués pour entraîner les Canadiens-français à servir l'Angleterre et à re- 
connaître, en fait, l'obligation, qu'ils ont toujours niée, de participer à 
toutes les guerres de l'Angleterre et non plus seulement à la défense du 
territoire canadien. La guerre que le Canada fait aujourd'hui à l'Alle- 

(1) Voir page 03. 



— 255 — 

magne, il devra être prêt à la poursuivre demain contre la France (1) ou 
contre tout autre pays que l'Angleterre jugera utile ou nécessaire de com- 
battre, pour l'accomplissement de ses desseins ou la sauvegarde de ses 
intérêts. Telle est la conséquence logique et inévitable de l'attitude prise 
par le gouvernement, par les deux partis, et par toute la presse conser- 
vatrice, libérale ou soi-disant indépendante, qui s'évertue à prouver que 
le Canada a l'obligation légale ou morale de participer à la guerre actuelle. 
comme dépendance de l'Empire britannique. 

L'impérialisme anglais à son apogée 

En ceci, d'ailleurs, je le reconnais volontiers, les deux partis sont 
bien dans la logique de l'impérialisme anglo-saxon. Leur attitude actuelle 
est l'exacte contre-partie de la tradition nationale, de l'attitude de Car- 
tier, de Macdonald, de Dorion, de Sandfield McDonald. Mais elle est 
absolument conforme aux desseins des maîtres de l'Empire, tels qu'ils se 
sont affirmés avec une audace croissante depuis trente ans, depuis la 
guerre d'Afrique surtout. 

" Ce que nous désirons ", disait lord SALISBURY en 1887," c'est que 
tous les pays d'Empire " s'apprêtent à nous " fournir non seulement de 
l'argent mais aussi des hommes." 

Pourquoi, demandait M. CHAMBERLAIN, en 1897, " les troupes co- 
loniales n'iraient-elles pas, de temps à autre, combattre côte à côte avec 
leurs compagnons anglais? " 

" J'ai la ferme conviction ", affirmait M. BRODRICK en 1902, " qu'en 
cas de danger " les troupes coloniales " pourraient être mises en ligne 
avec nos troupes régulières contre une armée européenne." 

" Dans un danger suprême ", disait M. HALDANE en 1907, " les 
forces de défense locale pourraient se porter en nombre pour défendre 
plus que leurs propres frontières "; et il esquissait les grandes lignes du 
plan destiné à assurer la " coopération effective " de toutes les armées 
de l'Empire " dans une grande guerre ". 

J'ai prouvé à satiété, je pense, que les gouvernants du Canada, après 
avoir repoussé toutes les avances des maîtres de l'Empire, ont peu à peu 
lâché pied et accepté l'une après l'autre chacune de leurs suggestions. 

En vérité, j'aurais pu présenter cette étude comme un monument à 
la gloire des hommes d'Etat anglais, comme un témoignage éclatant de 
leur force persévérante et de l'admirable continuité de leur politique. 
Elle témoignage également de la servilité des politiciens du Canada et de 
leur faiblesse versatile. 

La participation du Canada à la guerre actuelle marque le triomphe 
et l'apogée de l'impérialisme anglais. 

Les principes posés par les Pères de la Confédération sont renversés. 
Toute la tradition nationale est révolutionnée. 

Ce n'est plus " le Canada avant tout ". C'est " l'Empire par-dessus 
tout! " Vaterland ùber ailes! 

(1) Le sentiment des Anglo-Canadiens à cet égard s'est manifesté clairement à la 
réunion du Théâtre Russell, à Ottawa, en décembre 1914. La bande des forcenés patriotes, 
conduite et soutenue par des officiers, des soldats et des fonctionnaires publics, a sifflé 
et conspué le chant national de la France avec la même ardeur qu'elle mettait à couvrir 
ma voix "déloyale". 



— 256 — 

" Notre devoir est de consulter nos propres intérêts ", déclarait, en 
1863, M. POPE, futur ministre conservateur. "5'i7 est de notre intérêt 
d'aller aussi loin que l'Angleterre le désire, allons-y; mais surtout, n'al- 
lons pas au delà de ce que nous considérons que nos propres intérêts 
exigent." 

" Si l'Angleterre était en danger, si même elle était simplement aux 
prises avec une ou deux des grandes puissances de l'Europe ", affirme 
M. LAURIER, en 1912, " nous mettrions toutes les ressources du Canada à 
la disposition de l'Angleterre." 

"Nous mettrons le Canada en banqueroute pour sauver l'Empire", 
vocifère M. MEIGHEN (1). Et les deux partis se vouent à l'exécution de 
ce programme patriotique. 

Il n'est plus question de consacrer les ressources et l'effort possible 
du Canada à la défense de son territoire, seule partie de l'Empire dont 
les Canadiens sont responsables. Au contraire, on dépouille le Canada 
de tous ses moyens de défense, ou le réduit à l'impuissance totale, pour 
le cas où il serait attaqué. 

La conscription au Canada 

Ce délire ira-t-il jusqu'à l'établissement de la conscription au Ca- 
nada? 

Il en sera de cela comme de tout le reste, selon ce que décideront les 
ministres britanniques. Le jour où le régime de la conscription, par- 
tielle ou totale, sera établi en Angleterre, les maîtres de l'Empire n'au- 
ront aucune peine à l'introduire au Canada. L'opération sera d'autant 
plus facile que le mécanisme légal existe déjà. Il n'y aura pas même 
besoin d'une loi nouvelle ni de l'autorisation du parlement. La loi de la 
milice, je l'ai démontré, contient tous les dispositifs qui permettent au 
gouvernement d'enrôler de force " tous les habitants mâles du Canada, 
âgés de dix-huit et plus, et de moins de soixante ans ". De plus, elle 
autorise le gouvernement à envoyer " la milice ou toute partie de la 
milice", servir à l'étranger, "pour la défense du Canada" (art. 69). 
Cette seule restriction était déjà singulièrement affaiblie par les déclara- 
tions compromettantes de sir Wilfrid LAURIER, en 1899, et de sir Fre- 
derick BORDEN, en 1904. L'attitude actuelle des politiciens des deux 
partis, des chefs d'opinion les plus autorisés, de la plupart des journaux, 
l'a rendue absolument illusoire. Les uns et les autres ont proclamé à 
l'envi que c'est le devoir absolu du Canada — devoir moral, disent-ils tous, 
devoir légal, ajoutent quelques-uns — de participer à cette guerre. Il y va 
du salut, de l'existence même du Canada, affirment-ils. "La première 
ligne de défense du Canada est à la frontière des Flandres ", s'écrie le 
ministre des Postes, M. CASGRAIN. " L'Allemagne ne fait la guerre que 
pour s'emparer du Canada ", vont jusqu'à dire les plus exaltés ou les plus 
imbéciles. 

Tous ceux qui partagent et soutiennent ces opinions ne peuvent 
s'objecter à ce que la milice canadienne soit envoyée en France " pour la 

(1) Discours nu Canadian Club de Winnipcg, en novembre 1914. 






— 257 — 

défense du Canada ", ni à ce que les cadres de la milice soient remplis 
conformément à la loi. 

La plupart des partisans de l'intervention du Canada dans la guerre 
ont reconnu, hautement ou tacitement, le droit des autorités impériales de 
requérir les secours armés du Canada, de disposer à leur gré des troupes 
coloniales. Ils reconnaissent aux ministres britanniques le pouvoir absolu 
de déterminer les conditions et l'étendue de la participation des colonies 
autonomes à la guerre. Le jour où les autorités impériales déclareront 
que le salut de l'Empire exige cent mille, deux cent mille, cinq cent mille 
Canadiens de plus, de quel droit les ministres canadiens, qui ont juré de 
"mettre le Canada en banqueroute pour sauver l'Empire", se refuseraient- 
ils, si l'enrôlement volontaire ne suffisait pas, à prendre les moyens que 
la loi leur offre pour donner à l'Angleterre le nombre de soldats qu'elle 
réclamera? Quel argument M. Laurier pourra-t-il opposer à cette mesure 
extrême, lui qui a donné sa parole qu'en cas de conflit de l'Angleterre 
" avec une ou deux des grandes puissances de l'Europe ", même s'il n'y 
avait pas de danger, " nous mettrions toutes les ressources du Canada à 
la disposition de l'Angleterre? " 

Quant à tous ceux qui ont posé en principe que le salut du Canada 
est lié au sort des armes anglaises, quelle sera leur attitude le jour où les 
gouvernants anglais ou leurs représentants viendront leur dire : " De 
votre propre aveu, le salut du Canada est lié au sort de nos armes. Or le 
succès de nos armes exige deux cent mille Canadiens de plus. L'enrôle- 
ment volontaire n'y suffit pas. Nous sollicitons maintenant votre appui 
moral afin de faire exécuter les lois qui permettent au gouvernement 
canadien d'assurer le salut de l'Angleterre et, partant, celui du Canada "? 

Sacrifices sans compensations 

Lorsque cette dernière manoeuvre sera accomplie, — et même s'il s'en 
tient à son effort actuel — le Canada aura pris à sa charge, en moins de 
trois ans, une part plus lourde du fardeau impérial qu'il n'a portée en un 
siècle et demi. Dans une seule guerre, il aura contribué à la défense de 
l'Angleterre beaucoup plus généreusement que l'Angleterre n'a contribué, 
depuis la conquête, à la défense du Canada. Simple dépendance de 
l'Empire, il aura assumé la plus lourde des responsabilités nationales, 
avant même d'exercer les pouvoirs et le libre arbitre d'une nation. Pays 
d'Amérique, séparé des rivalités et des conflits de l'Europe par mille 
lieues d'océan, il aura plongé jusqu'au fond de l'abîme du militarisme 
européen. 

Et quelle sera la compensation de cette effroyable saignée? Je ne 
veux pas revenir ici sur les avantages politiques de " l'association 
impériale", toujours entrevus, jamais réalisés. Quelle compensation 
de fait le Canada recevra-t-il de ses sacrifices au dieu de l'Empire? 

Il ne pourra pas, comme PAfrique-Sud, l'Australie et la Nouvelle 
Zélande, se tailler des domaines dans les dépouilles de l'Allemagne colo- 
niale. Et d'ailleurs, il n'en aurait que faire. 

Privé des capitaux anglais engloutis dans la guerre, endetté à mort 
au profit de l'Angleterre, il devra attendre des capitaux américains la res- 



— 258 — 

tauration de sa vie industrielle. Il court risque d'y perdre son indépen- 
dance économique, et peut-être ses libertés nationales. 

Mais, s'écrient les impérialistes, il pourra, à l'occasion, lorsqu'il sera 
lui-même en péril, compter sur les secours prompts et efficaces de la mère 
patrie et des autres pays britanniques. Désormais, entre toutes les " na- 
tions soeurs ", c'est à la vie, à la mort! 

Cette espérance est illusoire. Les autres colonies sont absorbées par 
les" exigences de leur situation particulière. L'Angleterre elle-même n'a 
jamais voulu, elle pourra, moins que jamais, se mettre en mesure de 
défendre le Canada contre ses seuls agresseurs possibles: les Etats-Unis 
et le Japon. Le souci de conserver la neutralité sinon l'amitié des Etats- 
Unis lui a toujours fait sacrifier les intérêts du Canada aux exigences 
légitimes ou injustifiables de nos redoutables voisins. Rien n'indique 
qu'il en sera autrement à l'avenir. La seule préoccupation de maintenir 
son autorité chancelante dans l'Empire des Indes empêchera l'Angleterre 
de prendre des mesures efficaces pour protéger le Canada. C'est cette 
préoccupation qui l'a conduite à faire du Japon la nation prépondérante 
de l'Asie, la seule puissance maritime qui puisse, pour l'instant, menacer 
sérieusement les pays australasiens et, à un moindre degré, le Canada 
occidental. 

Si les impérialistes canadiens qui parlent tant de l'Empire, des gloires 
de l'Empire, de l'avantage que le Canada trouve dans son association avec 
l'Empire, se donnaient la peine d'étudier les éléments primordiaux de la 
situation impériale, ils ne tarderaient pas à se convaincre que l'Angle- * 
terre est prête à sacrifier toutes ses colonies autonomes pour assurer sa 
possession de l'Inde. 

Il n'y a pas, du reste, à s'étonner, encore moins à s'indigner, de cette 
détermination. La possession des Indes offre à l'Angleterre un intérêt 
infiniment supérieur à celui qu'elle trouve dans la conservation de ses 
colonies blanches. Le gouvernement de cet immense empire, fait de mul- 
tiples nations, peuplé de plus de trois cents millions d'habitants, est le 
chef-d'oeuvre de la politique coloniale de l'Angleterre. Elle y a contracté 
des obligations qui surpassent sans comparaison possible toutes celles 
que lui impose la protection du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle 
Zélande et de l'Afrique Sud (1). 

S'indigner de cet " égoïsme " nécessaire des Anglais serait aussi puéril 
et injuste qu'il est grotesque d'attendre de l'Angleterre, pour le salut du 
Canada, une compensation adéquate des sacrifices que nous faisons au- 
jourd'hui pour le salut de l'Empire. 

Les colonies autonomes ont grandi et prospéré, selon la parole si juste 
de BURKE, grâce à " l'heureuse négligence " de l'Angleterre. C'est ce que 
les Canadiens d'autrefois savaient comprendre. C'est malheureusement 
ce que les politiciens d'aujourd'hui ne comprennent pas. 

Reste la flotte britannique. Sans doute, sa suprématie écrasante 
existe encore: la guerre actuelle l'a amplement démontré, justifiant ainsi 

(1) Deux tles plus hauts fonctionnaires du gouvernement britannique m'ont exposé, 
l'an dernier, d'une façon absolument concluante, ce point de vue des autorités impéria- 
les. 



— 259 — 

l'opposition constante que les nationalistes canadiens ont faite à la poli- 
tique navale des deux partis. 

Mais, sans discuter la possibilité de l'affaiblissement relatif de cette 
flotte, — sans insister de nouveau sur la détermination des autorités bri- 
tanniques d'employer les forces navales de la Grande-Bretagne à la pro- 
tection de son territoire et de son commerce, avant de s'occuper des co- 
lonies, — il reste un fait constant et indéniable; c'est que la flotte anglaise 
est impuissante à protéger le Canada contre le seul agresseur qui puisse 
s'emparer du territoire canadien et le conquérir: les Etats-Unis. (1) 

Il y a donc toute chance pour que les sacrifices du Canada à la cause 
de l'Angleterre se terminent comme les marchés avec le diable, dans les 
légendes du moyen-âge: la nation canadienne aura vendu son âme et le 
salut de ses enfants; il ne lui restera entre les mains que des feuilles 
sèches. 

Puissent nos descendants réparer les erreurs de la génération actuelle 
et ramener le Canada dans la voie salutaire de ses traditions nationales! 

(1) Je n'ai jamais été si fortement frappé qu'à Londres, l'an dernier, des réalités de 
cette situation. J'eus l'occasion tout exceptionnelle d'en causer à fond, à quelques jours 
d'intervalle, avec les deux hommes les plus compétents peut-être de la flotte britannique. 
Adversaires acharnés, divisés sur toutes les questions techniques, leurs avis concordaient 
absolument sur un point: le Canada ne peut attendre de secours efficace de la flotte an- 
glaise pour la protection de son territoire. Quant au commerce canadien en haute mer, 
tous les Anglais avertis considèrent avec raison qu'il fait partie du commerce de l'An- 
gleterre et que c'est en conséquence le devoir et l'intérêt de l'Angleterre de le protéger. 

L'un de mes éminents interlocuteurs alla jusqu'à dire qu'il est absurde pour le Canada 
de s'aventurer dans une poliUque quelconque de défense militaire et navale, s'en s'assu- 
rer, au préalable, le bon vouloir des Etats-Unis et leur protection efficace en cas d'at- 
taque de l'extérieur. 

Ce n'était pas la première fois qu'il m'était donné de constater à quel point les 
esprits dirigeants, en Angleterre, acceptent volontiers, pour le Canada, les conséquences 
de la doctrine Monroe. Il n'y a que les domestiques coloniaux, si serviles en toute chose, 
qui se prennent d'indignation à la pensée que le Canada peut avoir besoin de s'entendre 
avec son seul voisin. 

Le plus éminent des diplomates anglais, sir Edward GREY, n'a-t-il pas proclamé, le 
23 mai 1911, en présence de Sir Wilfrid Laurier, que la politique anglaise "est en plein 
accord avec cette doctrine"? Le lendemain, l'un des organes les plus autorisés du parti 
unioniste, le Spectator, écrivait que le ministre des Affaires étrangères "avait exprimé le 
sentiment universel des Anglais" à ce sujet. 

En 1903, lord Charles BERESFORD déclarait publiquement, à New- York : "La doc- 
" trine Monroe a pris naissance en Angleterre, et l'Angleterre l'a toujours appuyée. 
" L'Angleterre a un intérêt presque égal à celui des Etats-Unis au maintien de la doctrine 
" Monroe. Si j'étais Américain, je me battrais pour la doctrine Monroe. Anglais, je l'ap- 
" pnie, comme font la plupart des Anglais." (Cette déclaration a été publiée dans le 
Herald, de Montréal, le 5 février 1903. On la retrouvera, avec commentaires, dans le 
Devoir du 9 août 1913. 

A un déjeuner du Canadian Club d'Ottawa, Sir Frederick BORDEN, alors ministre 
de la Milice dans le cabinet Laurier, disait de la doctr'ne Monroe: "Behind that doctrine 
" are the guns and warships of the United States and the whole power of 80 000 000 soûls. 
" Surely that doctrine, if it meins anything. means that Canada is safe from foreign 
" aggression. IT MEANS THAT NEITHER GERMANY NOR RUSSIA. NOR ANY FOREIGN 
"POWER, WOULD FOR ONE MOMENT. WHETHER ENGLAND WERE STRONG OR 
" WEAK, BE PERMITTED BY THE UNITED STATES TO PLACE A HOSTILE FOOT IN 
"THIS COUNTRY." 

Je n'ai pas vérif-'é la date de cette déclaration; mais M. FOSTER l'a citée à la Cham- 
bre, le 10 février 1910. "Does my hon. friend still hold to that?" demanda-t-il au minis- 
tre. "I am very much of that opinion", riposta sir Frederick sans aucune hésitation. 

Sur les tenants et aboutissants de la doctrine Monroe. on lira avec fruits l'un des 
Kingdom Papers de M. EWART : "The Canning Policy, sometimes called the Monroe 
Doctrine." 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



No PAGE 

Lois et Ordonnances antérieures à l'Union 

1.— Ordonnance de 1777 (Extraits) 263 

2.— Ordonnance de 1787 (Extraits) 265 

3.— Loi de la tyilice, Haut-Canada, 1808 (Extrait) 267 

4. — Ordonnance du Conseil Spécial, Bas-Canada, 1838 (Extraits) .... 267 

5.— Loi de la Milice, Haut-Canada, 1839 (Extrait) 269 

Régime de l'Union 

0. — Dépêche de Lord John RUSSELL, ministre des Colonies, à Lord Sydenham, 

gouverneur général du Canada (Extraits) 270 

7.— Loi de la Milice, 1846 (Extraits) 271 

. 8.— Déclaration de Sir E.-P. Taché 273 

Premier Contrat — Guerre de Crimée 

9. — Dépêche de Lord GREY, ministre des Colonies, à Lord Elgin, gouverneur 

général du Canada (Extraits) 27S 

10.— Dépêche du Duc de NEWCASTLE, ministre des Colonies, à Sir A. Bariner- 

niiin, lieutenant-gouverneur de l'Ile du Prince-Edouard 276 

11.— Dépêche du Duc de NEWCASTLE à Sir J.-G. LeMarchant, lieutenant gou- 
verneur de la Nouvelle-Ecosse 276 

12.— Dépêche de Sir George GREY, ministre des Colonies, à Lord Elgin ... 276 

13.— Dépêche de Lord ELGIN à Sir George Grey (Extraits) 277 

14.— Loi de la Milice, 1855 (Extraits) 278 

15.— Débats sur la Loi de 1855 (Extraits) 279 

16. — Dépêche de Sir George GREY à Sir Edmund Head, gouverneur général du 

Canada 283 

17.— Dépêche de M. LABOUCHERE, ministre des Colonies, à Sir Edmund Head 284 

Réforme de l'Armée impériale 

18.— Rapport de MM. GODLEY et HAMILTON (Extraits) 281» 

19.— Rapport de M. ELLIOTT (Extraits) 290 

20.— Rapport de la COMMISSION PARLEMENTAIRE (Extraits) 292 

Projet de Loi de 1862 — Défaite du ministère Cartier-Macdonald 

21. — Rapport sur la Milice canadienne (Extraits) 293 

22.— Projet de Loi de la Milice, 1862 (Extrait)) 294 

23.— Débats sur le Projet de Ix>i de 1862 (Extraits) 2t4 

Attitude décisive du ministère McDonald-Sicotte 

24. — Dépêche de Lord MONCK, gouverneur général du Canada, au Duc de New- 

castle, ministre des Colonies 301 

25.— Dépêche du Duc de NEWCASTLE à Lord Monck 302 

26.— Rapport du CONSEIL des MINISTRES (Extraits) 305 

27.— Dépêche de Lord MONCK au Duc de Newcastle 310 

28.— Dépêche du Duc de NEWCASTLE à lord Monck 313 

29.— Loi de la Milice, 1863 (Extraits) 31ft 

30.— Débats sur la Loi de 1863 (Extraits) 310 

Traité de 1865 

31.— Rapport du Colonel JERVOIS (Extraits) . 317 

32. — Dépêche de M. CARDWELL, ministre des Colonies, à Lord Monck . 318 

33. — Délégation à Londres — Arrêté ministériel 318 

34.— Dépêche de M. CARDWELL à lord Monck 31» 

35. — Dépêche de M. CARDWELL aux gouverneurs des Provinces Maritimes . 320 

36. — Rapport des délégués canadiens (Extraits) 321 



— 262 — 

La Constitution — Application du Traité 

No PAGE 

37.— Extraits de la CONSTITUTION 325 

38.— Loi de la Milice, 1868 (Extraits) 326 

39.— Débats sur la Loi de 1868 (Extraits) 328 

40. — Dépêche de M. CARDWELL, ministre de la Guerre, à Lord Gran ville, minis- 
tre des Colonies (Extraits) 330 

41. — Dépêche de Lord GRANVILLE, à Sir John Young, gouverneur général du 

Canada 332 

42.— Dépêche de Lord GRANVILLE à Sir John Young 334 

43. — Rapport de Sir Georges CARTIER, au gouverneur-général 335 

44. — Lettre du Général LINDSAY au gouverneur général 338 

45. — Lettre du Major FUTVOYE, sous-ministre de la Milice, au gouverneur général 339 

46.— Dépêche de Lord GRANVILLE à Sir John Young 341 

17. — Lettre de Sir Edward LUGARD, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, au général 

Lindsay 341 

Mission et Rapport de Sir Alexander Campbell 

18. — Arrêté ministériel déléguant Sir A. Campbell à Londres 343 

49.— Dépêche de Lord KIMBERLEY, ministre des Colonies, à Sir John Young 343 

50.— Rapport de Sir A. CAMPBELL 345 

Preuves et témoignages additionnels 

51.— Loi de la Milice, 1883 (Extraits) 348 

52.— Débats sur la Loi de 1883 (Extraits) 350 

53. — Expédition du Soudan — Refus du Canada d'y participer .... 354 

54.— Discours de Sir Alexander CAMPBELL à Londres (1887) (Extraits) 357 

55.— Discours de Sir Charles TUPPER à Winnipeg (1893) (Extraits) ... 360 

56.— Attitude des libéraux en 1896 362 

57.— Mémoire du COLONIAL DEFENCE COMMITTEE (1896) (Extraits) . . 365 

Guerre Sud-Africaine 

58. — Correspondance échangée entre M. CHAMBERLAIN et le gouverneraeut 

canadien . . 369 

59.— Déclaration de Sir ^Vilfrid LAURIER 372 

60.— M. TARTE et la Patrie 373 

61.— Lettre de M. Henri BOURASSA à Sir Wilfrid Laurier 380 

Conférence coloniale de 1902 

62. — L'invite aux colonies 382 

63.— Déclarations de MM. LAURIER et BORDEN 382 

64. — Mémoire des délégués canadiens 384 

65.— Nouvelles déclarations de M. LAURIER ' . . . . 385 

Dernières preuves 

66.— Loi de la Milice, 1901 (Extraits) 387 

67.— Débats sur la Loi de 1904 (Extraits) 390 

68. — Conférence ■ coloniale de 1907 394 

69.— Voeu du 29 mars 1909 . f 397 

70. — Loi Navale — Déclarations des chefs de partis 398 

71. — Contribution "d'urgence" à la flotte impériale 402 

72. — Rebuffades des ministres britanniques 405 

73. — Dette de "gratitude" du Canada 407 

N. B. — Les "Account» and Papera" et les "Gommons Paper»" sont des documents 
impériaux; les "Sesaional Papers", des documents canadiens. Les passages en majus- 
cules ou en caractères gras sont ceux qui appellent l'attention particulière du lecteur. 
Dans le texte original, ils sont généralement en caractères ordinaires. 



LOIS ET ORDONNANCES ANTÉRIEURES A L'UNION 

1 

Ordonnance de 1777 0) 
(Extraits) 

AN ORDIN4NCE 
for rejrulatinjt the militia of the province of Québec, and rendering it of more gênera) 
utility towards the préservation and security thereof. 

WHEREAS his excellency the captain gênerai and governor in chief of 
this province is, by virtue of his majesty's commission under the Great Seal of Great 
Britain, empowered to levy, arm, muster, command, and employ ail persons within 
the province, and, as occasion shall serve, them to march or transport from one 
place to another, for the purpose of resisting and withstanding of ail enemies, pirates, 
and rebels, both by Iand and by water; which commission, in the absence of the cap- 
tain gênerai, the lieutenant governor, or commander In chief, for the time being, is au- 
thorized to exécute : — AND VVHEREAS the well ordering and training of the said mili- 
tia, may hereafter be of great use towards preserving and secnring the province from 
ail hostile invaders thereof, BE IT ENACTED by the captain gênerai and governor in 
chief of the province, by and with the advice and consent of the législative council of 
the same, THAT 

ART. I. 

ALL persons, as well in the towns as in the country, from the âge of 
sixteen years to sixty, are bound to serve in the militia of that parish, wherein they 
réside; and from and after the publication of the présent ordinance, every person 
(excèpting such as are herein after excepted) refusing to serve, or neglecting to get 
himself inrolled under the officers appointed by his excellency tht captain gênerai 
or governor in chief, in the différent parishes, shall forfeit five pounds; and upon a 
second refusai, he shall, over and above a like forfeiture of five pounds for such 
second refusai, be rendered incapable of kecping by him or bearing any fire-arm 
whatsoever, under the like penalty of five pounds, and one month's imprisonment, for 
every time he shall be convicted of having used or kept such fire-arm. 

ART. VI. 

In time of war, rébellion, or when any other pressing exigency of the statc 
requires it, such number of officers, sergeants, and militia-men as the governor, 
lieutenant governor, or commander in chief, for the time being, thinks fit to direct, 
shall be.drawn out of the différent companies, marched from their respective pa- 
rishes, to such place as they shall be ordered to, and serve, tho\ still as militia, 
in conjunction with his majesty's forces, under the guidancc and superintendence 
of the officers whom the commander in ch'pf shall be pleascd to appoint for that pur- 
pose : and at the end of the campaign, or of the service they were ordered upon, shall 
return to their own homes, but not before they hâve been regularly dismissed from 
the saine; any person refusing to obey such order, absconding, or not repairing to 
the place he is ordered to, shall incur double the penalties inflicted by the first arti- 
cle of this ordinance; and any one quitting the service, when so embodied, before he 
is discharged therefrom, shall moreover be expelled the corps, and never allowed 
to re-enter the same : And any person huying or purchasing arms, ammunition, or 
equipments, delivered out of his majesty's stores to the militia, when embodied, or 
any ammunition furnished out of the said stores, for training and exercising the said 

(1) Gazette de Québec, 3 avril 1777. 



— a«4 — 

aillitia, shall lncur a penalty of five pounds for every such offence, to be recovered 
apon the oath of one crédible witness before any one commissioner of thc peace in the 
district where such offence has been committed. 

This ordinance to be in force for two years, and to the end of the session of the 
législative council of this province, whieh will be held in the year one thousand 
«even hundred and seventy nine. 

GUY CARLETON. 

ENACTED by the authority aforesald, and passed in council under the Great Seal 
jf the province, at the council chamber in the castle of St. Lewis, in the city of 
Québec, the twenty ninth day of March, in the seventeenth year of the reign of our sove- 
reign Lord George the Third, by the grâce of God, of Great Britain, France, and Ire- 
tanrt, King, defender of the faith, and so forth, and in the year of our Lord, one 
thousand seven hundred and seventy seven. 

By his Excellency's Command, 

J. WILLIAMS, C.L.C. 



ORDONNANCE 
Qui règle les MHices de la Province de Québec et qui les rend d'une plus 
crmnde utilité pour la conservation et la sûreté d'icelle. 

Comme Son Excellence le Capitaine-général et Gouverneur en Chef de cette Pr»- 
nncc est, en vertu des Commissions de Sa Majesté données sous le Grand Sceau de la 
Grande Bretagne, autorisé à lever, armer, Incorporer, commander et emploier tous ré- 
lidens dans cette Province, et lorsqu'il en sera besoin, de les faire servir, marcher et 
transporter d'une place à une autre, à l'effet de résister et s'opposer à tous enemis, 
pirates et rebels, tant par terre que par eau; lesquelles Commissions, en l'absence du 
Capitaine-général, le Lieutenant-gouverneur ou Commandant en Chef de la Province est 
autorisé d'exécuter ; et comme le bon ordre et la discipline des dites milices peuvent 
être à l'avenir d'un grand service pour préserver et sauver la Province de tous ene- 
iiis usurpateurs : 

Il est Statué par le Capitaine-général et Gouverneur en Chef de la Province, de l'avis 
>x consentement du Conseil Législatif d'icelle ce qui suit, QUE 

ARTICLE I 

Tous particuliers tant dans les villes que dans les campagnes, depuis l'âge de seize 
«ns jusqu'à soixante, sont obligés de servir dans la Milice de la paroisse où ils sont do- 
miciliés ; et du jour et après la publication de cette présente Ordonnance, tous particu- 
liers (excepté ceux ci-après exceptés) qui refuseront de servir, ou qui négligeront de ve- 
oir s'enrôler sous les officiers nommés par Son Excellence le Capitaine-général et Com- 
mandant en Chef dans les différentes paroisses, encourront l'amende de Cinq livres ; 
et pour un second refus ils seront, en outre et pardessus une pareille amende de Cinq 
livres, privés pour ce second refus du privilège de garder et de porter aucunes armes à 
feu quelconques, sous peine de la même amende de Cinq livres et d'un mois de prison 
pour chaque fois qu'ils seront convaincus de s'être servi ou d'avoir gardé de telles ar- 
mes à feu. 



ARTICLE VI 

En tems de guerre, de rébellion ou en autres cas urgens, suivant que les circons- 
tances l'exigeront, des officiers, des sergens et Miliciens, ainsi que l'ordonnera le Gou- 
verneur, le Lieutenant-gouverneur ou le Commandant en Chef, seront tirés des difé- 
rentes compagnies, pour marcher de leurs diférentes paroisses à l'endroit qui leur sera 
commandé, et serviront, quoique toujours comme Milice, conjointement avec les troupes 
de sa Majesté, sous la conduite et inspection des officiers qu'il plaira au Commandant 
en Chef de nommer à cet effet ; et à la fin de la campagne ou du service qui leur aura 
été ordonné, Us retourneront chacun chez eux, mais non pas avant qu'ils en aient été 
duement congédiés. Tous ceux qui refuseront d'obéir à tels ordres, qui se cacheront 
ou qui ne paraîtront point au lieu ordonné encourront le double de l'amende infligée par 



— 265 — 

le premier article de cette Ordonnance ; et quiconque quittera le service lorsqu'il aura 
été incorporé, sera en outre chassé du corps, et il ne lui sera pas permis d'y rentrer. 
Et quiconque achètera des armes, munitions ou équipemens, délivrés des magasins de sa 
Majesté aux Milices incorporées, ou quelques munitions sorties des dits magasins pour 
exercer la dite Milice, encourra l'amende d'une somme de Cinq livres pour chaque con- 
travention, qui sera prélevée, sur le serinent d'un témoin digne de foi, pardevant un de» 
Commissaires de la paix dans le district où telle contravention aura été commise. 

Cette Ordonnance sera en force pendant deux années, et en outre jusqu'à la fin de 1» 
séance du Conseil Législatif de cette Province, qui tiendra dans l'année mil sept cew 
soixante dix-neuf. 

(Signé) GUY CARLETON 

Statué et Ordonné par la susdite autorité et passé en Conseil sous le Grand Sceau 
de la Province, en la Chambre du Conseil au Château St. Louis, en la ville de QUEBEC, 
le vingt-neuvième jour du mois de Mars, dans la dix-septième année du Règne de notre 
Souverain Seigneur GEORGES Trois, par la Grâce de DIEU, Roi de la GRANDE BRE- 
TAGNE, de France et d'Irlande, Défenseur de la Foi, &c. &c. et de l'année de notre Se» 
gneur mil sept cens soixante-dix-sept. 

Par Ordre de Son EXCELLENCE, 

J. WILLIAMS, C.L.C 
Traduit par Ordre de Son EXCELLENCE, 
F. J. Cugnet, S.F. 



Ordonnance de 1787 0) 
(Extraits) 

AN ORDINANCE 

For better régula tins: the Militia of this province, and rendering lt of more gênera) 
utility towards the préservation and security thereof. 

WHEREAS the security of the state is the first principle in every well regulated 
government, Be it enacted and ordained by his excellency the governor and the légis- 
lative council of this province, and by the authority of the same lt is hereby enacted 
and ordained. 

ARTICLE I. 

That ail persons résident within this province, as well in the towns as in the 
country, from the âge of sixteen years to sixty, are hereby declared to be militia- 
men, and bound to serve in the militia of the parish or township, or seigniory 
wherein they réside; and from and after the day of the publication of this ordl- 
nance, every person (excepting such as are herein after excepted) refusing to serve, 
or neglecting, for the space of one calendar month, to get himself inrolled by the 
captains of militia, who are or hereafter shall be appointed by his excellency the 
captain-general or commander in chief for the time being, within the différent pa- 
rishes, or townships or seigniories, shall forfeit the sum of five pounds; and for every 
subséquent refusai he shall forfeit the like sum of five pounds, and suffer one month'» 
imprisonment. 

ARTICLE V. 

Whereas circumstances may render it expédient for the security of the frontière, 
that a body of well-disciplined militia should be held in readiness, It is enacted and 
ordained, by the same authority, That his excellency the captain-general, or in his 
absence the commander in chief, may whenever he shall judge it expédient, draw ont 

(1) Gazette de Québec, 26 avril 1787. 



— 266 — 

and embody detachmeiits from such companies of militia as he in his discrétion 
shall think proper, in an equal proportion, to march and be employed, under such 
officers as he shall appoint, for any space of time not exceeding two years. 

DORCHESTER. 

Enacted and ordained by thc authority aforesaid, and passed in council under the 
public seal of the province, at the council-chamber in the castle of Saint LEWIS, in the 
city of QUEBEC, the twenty-third day of April, in the twenty seventh year of the reign 
of our sovereign lord GEORGE the Third, by the grâce of GOD, of GRENT BRITAIN, 
FRANCE and IRELAND, king, défender of the faith, and so forth ; and in the year of 
our Lord one thousand seven hundred and eighty-seven. 
By his EXCELLENCY's Command, J. WILLIAMS, C.L.C. 



ORDONANCE 

Qui règle plus solidement les milices de cette Province, et qui les rend d'une plus 
grande utilité pour la conservation et sûreté d'icelle. 

La sûreté d'un état étant le premier principe de tout gouvernement bien réglé, 
Qu'il soit statué et ordoné par son excellence le gouverneur en chef et le conseil légis- 
latif de la province Québec et il est, par ces présentes, statué et ordoné par l'au- 
torité d'iceux, que, 

ARTICLE I. 

Tous particuliers résidens, tant dans les villes que dans les campagnes, depuis 
l'âge de seize ans jusqu'à soixante, sont déclarés miliciens, et obligés de servir en 
cette qualité dans la milice de la paroisse, village ou seigneurie, dans lesquels ils sont 
domiciliés; et du jour et après la publication de cette ordonance, tous particuliers 
(excepté ceux ci-après mentionnés) qui refuseront de servir, et qui n'auront point été, 
dans le teins et espace d'un mois, se faire enrôler par les capitaines des milices déjà 
nommés dans les diférentes paroisses, villages et seigneuries, ou qui pouront l'être 
à l'avenir par son excellence le capitaine-général, ou le commandant en chef pour lors, 
encourront l'amende de cinq livres et pour toute autre refus subséquent une amende 
de cinq livres et un mois de prison. 

ARTICLE V. 

Les circonstances pouvant exiger pour la sûreté des frontières, un corps des mili- 
ces prêt et suffisamment exercé, Il est statué et ordoné, que son excellence le capi- 
taine général, ou en son absence, le commandant en chef pourra, lorsque son pré- 
voyance lui fera juger nécessaire, lever et assembler des détachemens tirés dans 
telles compagnies des milices, à sa discrétion, dans une juste proportion, pour faire 
marcher et être emploie (sous le commandement d'oficiers qu'il nommera à cet 
effet) pendant un tems qui n'excédera point deux années. 

(signé) DORCHESTER 

Statué et ordoné par la susdite autorité, et passé en Conseil sous le Seau public 
de la Province, en la chambre du Conseil, au Château St. Louis, en la ville de Québec, 
le vingt-troisième jour d'Avril, dans la vingt-septième année du règne de sa Majesté 
GEORGES TROIS, par la Grâce de Dieu, Roi de la Grande Bretagne, de France et d'Ir- 
lande, défenseur de la foi, &c. &c. &c et dans l'année de Notre Seigneur, mil sept cens 
quatre-vingt-sept. 
Par ordre de son Excellence, (signé) J. WILLIAMS, G.C. 

Traduit par ordre de Son Excellence, 
F. J. Cugnet, S.F. 



267 — 



Loi de la Milice, Haut-Canada, 1808 0) 
{Extrait) 

An Act to explain, amend and reduce to one Act of Parliament, the several Laws no» 
in beinsr for the RAISING and TRAINING the MILITIA of this Province. 

[Passed 16th March, 1808.] 

VIII. — AND be it further enacted by the anthority aforesaid, That in time of war, 
rébellion, or any other pressing exigency, it shall and may be lawful for the Gover- 
nor, Lieutenant Governor, or Person administering the Government, to call forth any 
of the différent Companies of the Militia, and to march them from their respective 
Counties or Ridings, Towns, Townships, or Parishes, to any part of this Province, 
there to serve in conjunction with the other Militia, or with His Majesty's forces, and 
any person refusing to obey such order or command, or absconding from, or neglect- 
ing to repair to the place he is ordered to, being a Commissioned Officer, shall forfeit 
and pay the sum of fifty pounds, and be held to be unfit to serve His Majesty as an 
Officer in any military capacity, and being a Non-commissioned Officer or Private, 
shall forfeit and pay the sum of twenty pounds, and in default of payment for such 
refusai or neglect, such Officer, Non-Commissioned Officer, or Private, shall be com- 
initted to the common gaol of the District, for any time not less than six nor more 
than twelve calendar months, except such person shall satisfy the Colonel or officer 
commanding such Régiment or Rattalion to which he belongs, that such refusai or 
neglect arose from sickness, or that he was absent upon leave. Provided always, That 
no part of the Militia called forth in the manner aforesaid, shall be obliged to con- 
tinue in actual service for more than six months at one time, and no Militia-man 
shall be so called out who shall be above the âge of fifty years, unless that the whole 
of the Militia of any District or Battalion to which he may belong shall be called 
out and embodied. Provided also, That it shall not be lawful to order the Militia or 
any part thereof, to march out of this Province, except for the assistance of the Pro- 
vince of Lower Canada, (when the same shall be actually invaded or in a state of 
insurrection,) or except in pursuit of an encmy who may hâve invaded this Pro- 
vince, and except also, for the destruction of any vessel or vessels built or building, 
or any dépôt or magazine, formed or forming, or for the attack of any enemy who 
may be embodying or marching for the purpose of invading this Province, or for the 
attack of any fortification now erected.or which may be hereafter erected, to cover 
the invasion thereof. 



Ordonnance du Conseil Spécial, Bas -Canada, 1838 ( 2 ) 

(Extraits) 

An Ordinance to provide for the better defence of this Province, and to regulate tho 

Militia thereof. 

WHEREAS it is expédient to provide by Law, for the co-operation of the effec- 
tive maie population of this Province for its defence in case of War, Invasion, Insur- 
rection, or of the imminent danger thereof, and for the greater security of public 
order and tranquillity in time of Peace: — Be it therefore Ordained and Enacted by 
His Excellency the Administrator of the Government of the said Province, authorized 
to exécute the Commission of the Governor thereof, by and with the advice and con- 
sent of the Spécial Council for the affairs of the said Province, constituted and 
assembled, by virtue of and under the authority of an Act of the Parliament of the 

(1) Statutes of Upper Canada, 48 Geo. III, chap. I. 

(2) Provincial Ordinancea of Lower Canada — Ordonnances provinciales du Bas Ca- 
nada, — 1 Vict. cap. XXII. 



— 268 — 

United Kingdom of Great Britain and Ireland passed in thc first year of the Rcign 
of Her présent Majesty, intituled, "An Act to make temporary provision for the Go- 
remment of Lower Canada; — And it is hereby Ordained and Enacted by the authority 
aforesaid, that every able bodied maie inhabitant of this Province, above eighteen 
years and undcr sixty years of âge, being a British subject, and having resided in 
the Province more than six months, and not being in Her Majesty's Naval or Mili- 
tary service, or actoally serving or enrolled for service in the Volunteer force of this 
Province, shall bc liable to serve as a Militianian for thc dcfence of the Province, 
and of the public order and tranquillity thereof, unless hc be specialiy exempt from 
such service by Law. 

ARTICLE IX. 

And be it further Ordained and Enacted by thc authority aforesaid, that in case 
of war with the United States of America, or of invasion, insurrection, or imminent 
danger thereof, it shall be lawful for the Governor, or person administering thé Go- 
vernment, to order out from amongst the oi'ficers of the several companies of the 
said militia throughout thc Province, and from amongst the unmarried militiamen 
under thirty years or âge, a number not execeding one-fifth of the whole, who shall 
be drawn by ballot, or commandcd at the discrétion of the officer commanding the 
battalion, for the purpose of being traincd, and shall serve during a time not execeding 
six calcndar months, for the defence of the Province, and for the maintenance of ffood 
order and security thereof. 

J. COLBORNE. 

Ordained and Enacted by thc authority aforesaid, and Passed in Spécial Couucil, 
under the Great Seal of the Province, at the Government House, in the City of Montréal, 
the fifth day of May, in the first year of the Reign of Our Sovereign Lady Victoria, by 
the Grâce of God, Queen, Defender of the Faith, and so forth, in the year of our Lord, 
one thousand eight hundred and thirty-eight. 

By His Exccllency's Command, 

W. B. LJNDSAY, 

Clerk Spécial Council. 
# * * 
Ordonnance pour mieux pourvoir à la défense de cette Province, et pour en récrier la 

Milice. 

ATTENDU qu'il est expédient de pourvoir législativement à la coopération de la 
population mâle effective de cette Province, pour sa défense en cas de guerre, d'inva- 
sion, d'insurrection, ou de danger imminent d'icelles, et pour la plus grande sûreté de 
l'ordre et de la tranquillité publique en temps de paix: Qu'il soit en conséquence 
Ordonné et Statué par Son Excellence l'Administrateur du Gouvernement de cette Pro- 
vince, autorisé à exécuter la Commission du Gouverneur d'icelle, par et de l'avis et 
consentement du Conseil Spécial pour les affaires de la dite Province, constitué et 
assemblé en vertu et sous l'autorité d'un Acte du Parlement du Royaume-Uni de la 
Grande-Bretagne et d'Irlande, passé dans la première année du règne de Sa présente 
Majesté, intitulé, "Acte pour établir des dispositions temporaires pour le Gouvernement 
du Bas-Canada;" Et il est par les présentes Ordonné et Statué, par l'autorité susdite, 
que tout habitant mâle valide de cette Province, âgé de plus de dix-huit ans et au- 
dessous de l'âge de soixante ans, étant sujet Britannique et ayant résidé plus de six 
mois dans la Province, et n'étant pas au service naval ou militaire de Sa Majesté, ni 
actuellement en service ou enrôlé pour servir dans les troupes volontaires de cette 
Province, sera sujet à servir comme Milicien pour la défense de la Province, et de 
l'ordre et de la tranquillité publique en icelle, à moins qu'il n'en soit spécialement 
exempté par la loi. 

ARTICLE IX. 

Et qu'il soit de plus Ordonné et Statué par l'autorité susdite, que dans le cas de 
guerre avec les Etats-Unis d'Amérique, d'invasion, d'insurrection, ou de danger immi- 



— 269 — 

nent d'icelles, il sera loisible au Gouverneur ou à la personne administrant le Gouver- 
nement, d'appeler sous les armes, d'entre les officiers des différentes compagnies de 
milice de la Province, et d'entre les miliciens non-mariés au-dessous de l'âge de 
trente ans, un nombre qui n'excédera pas un cinquième du total, lesquels seront tirés 
au sort, ou commandés, à la discrétion de l'officier commandant le bataillon, pour 
être exercés, et serviront pendant un temps qui n'excédera pas six mois de caliendrier, 
pour la défense de la Province, et pour le maintien du bon ordre et de la sûreté pu- 
blique en ieelle. 

J. COLBORNE, 

Ainsi Ordonné et Statué par l'autorité susdite, et passé en Conseil Spécial, sous le 
Grand Sceau de la Province, à l'Hôtel du Gouvernement, dans la Cité de Montréal, le 
cinquième jour de Mai, dans la première année du Règne de Notre Souveraine Dame 
Victoria, par la Grâce de Dieu, Reine de la Grande-Bretagne et d'Irlande, Protectrice de 
la Foi &c, en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent trente-huit. 
Par Ordre de Son Excellence, 

WM. B. LINDSAY, 

Greffier du Conseil Spécial. 



Loi de la Milice, Haut-Canada, 1839 (*) 

(Extrait) 

AN ACT to repeal, alter and amend.the Militia Laws of this Province. 

Passed llth May, 1839. 

VII. — And be it further enacted by the authority aforesaid, That it shall and may 
be lawful for the Lieutenant-Governor to embody the Militia of this Province, or such 
portion thereof as he may think necessary and expédient, and to march the same into 
the Province of Lower Canada, at any time when the same shall be actually Invaded, 
or threatened with Invasion, or in a state of Insurrection, or to march the said Mili- 
tia, or any portion thereof, to any place withoot the limita of this Province, for the 
attack of any enemy that may hâve invaded, or may be marchingr or collected for 
the purpose of invading this Province, or for the destruction of any Vessel or Ves- 
sels built or building, or any Fort, Depot, or Magazine, formed or forming by any 
Foreign Power at War with our Sovereign Lady the Queen, Her Helrs or Successors, 
from whence the Invasion of this Province may be apprehended. 

(1) Statutea of Upper Canada, 2 Vict. chap. IX. 



REGIME DE L'UNION 

6 

Dépêche de Lord John Russell, Ministre des Colonies, à Lord 
Sydenham, Gouverneur-Général du Canada 0) 

(Extraits) 

No. 369. 

Copy of a Despatch from Lord John RUSSELL to the Rig-ht Hon. Lord SYDENHAM 

Downing Street, 3rd May, 1841. 
My Lord, 

The Despatchrs which I hâve received from you on the gênerai state of the Province 
of Canada, the reports with which you havc furnished me on several important sub- 
jects, and the approaching meeting of the Council and Assembly of the United Province 
hâve induced me to expiain to you at this time the views which H<>r Majesty's Govern- 
ment entertain on the topics most interesting to the welfare of Canada. 

In any measures that may be adopted it niust bc taken for granted that Her 
Majesty pcrsists in the détermination to maintain at ail hazards Her Royal authority 
in Canada. Neither the honour of Her Majesty's Crown, nor the support due to Her 
loyal subjects in British North America, nor the provident care of the ïnterests of the 
empire at large would permit any déviation from this fixed principlc of British policy. 

At the same time, Her Majesty's advisers are not insensible to the difficultés 
imposed upon them in carrying into exécution the purpose of the Crown. A province 
bordered by an open frontier of more than a thousand miles, approached with ease ni 
ail times by the citizens of a neighbouring and powerful state, separated from England 
not only by the océan but by the rigours of climato and season, must be maitained 
by a judicious préparation for defence in time of peace, and a vigourous exertion of 
the resourecs of the empire in time of war — or not at ail. To trifle with the fortunes 
of men whose lives and properties are freely devotcd to the service of England, or to 
encourage foreign aggression by neglect or apathy, would be far worse than the sponta- 
neous surrender of thèse important possessions of the Crown. The Canadians might in 
such a case incur nos r : sk, no hlood neeil be shed, and the treasures of the empire might 
be spared. The other course would be cruel to a brave people, and unbecoming the 
character of the country. 

But, as I bave already said, wc hâve no alternative. Wc havc only to consider the 
means of binding Canada more firmly to this country, of devcloping her resources 
and of strengthening her British population, of defending her territory, and of supporting 
and encouraging the loyal spirit of her people. 

In this spirit, then, I shall touch upon the principal topics connected with thrs<- 
views: — 

1. — FINANCE 

(Cette partie de la dépêche ne concerne que les finances de la pro- 
vince). 

2. — DEFENCE 

I havc peruscd with great interest the enclosures in your Despatch of 24th December. 
[1840], containing reports from Lieut. General Sir Richard Jackson, and Col. Oldfield, the 
Commanding Officer of Engincers, on this subject. 

The question is one of so much importance, that I was not satisfied with referrinx 
your Dcspach to the Master -General and Board of Ordnance, but I also asked the opi- 

(1) Accounts and Papers, 1841, 2nd Session, Vol. II, page 36. 



— 271 — 

nion of the Commander-in-Chief, «nd requestéd him to consult the Duke of Wellington, 
whose high authority on every military subject is in this instance of peculiar weight, 
from the attention he has for many years given to this matter, both on political and on 
military grounds. Their opinions are transmitted with this Despatch. 

Her Majesty's Government agrée in opinion with Lord Hill and Sir Richard Jackson, 
tliat "no dependence upon the deeided superiority of our troops and arrangements madc 
for defence connected with them, shouM lead us to neglcct the construction and com- 
pletion of permanent works calculated for the protection of the points of most impor- 
tance to us". 

They likewisc concur in his Lordship's opinion, that in the event of the construc- 
tion of thèse or any other works, a large effective regular force, and a militia, regis- 
tered and enrolled, but not called from their districts, ezcept in case of invasion, will 
be indispensable. 

But it cannot be reasonably expected that works on a large scale should bc under- 
taken without référence to the great expense to be incurred. 

I hâve therefore to inform you that the Government are prepared to state their 
opinion that, beyond the ordinary estimâtes of the year, £100,000 should yearly be applied 
for the defence of Canada. At présent, this suni is nearly absorbed in the maintenance 
of the militia and volunteers. But by a more economical plan this expense might be 
greatly diminished, and a great portion of the sum of £100,000 deft for the improvement 
of military communications, and the érection or repair of fortifications. 

You will hear further from me on this point when I hâve more fully considered the 
various plans proposed. 

(Signed) J. RUSSELL. 



Loi de la Milice, 1846 (*) 
(Extraits) 

An Act to repeal certain Laws therein mentionned, to provide for the botter defence of 
this Province, and to regulate the Militia thereof. 

[9th June, 1846.] 

II. — And be it enacted, That the Militia of this Province shall consist of the maie 
inhabitants thereof, over the âge of eighteen years, and under the âge of sixty years, 
being natural born subjects of Her Majesty, or naturalized, and having resided more 
than six months in this Province; and the nicn composing the said Militia shall be 
divided into two classes, and ail such persons betwcen the âges of eighteen and forty 
years shall belong to and form the first cla S s, and those between the âges of forty and 
sixty years, shall belong to and form the second class: Provided always, and be it 
enacted, that in time of peaee the Privâtes of each Régiment of Militia, shall consist 
of men belonging to the first class only. 



XIX. — And be it enacted, That in addition to the Quotas or contingents actually 
organized, the Governor may call out and embody the whole or such part as may 
appcar to him expédient of the Militia of any Régiment, Battalion or Company in 
this Province, in time of actual War with a Foreign Power, to repel invasion, or other 
pressing exigency, or for any purpose connected with the préservation of the public 
peacc or the safety of the Province, in such manner as shall to him seem best, and 
may march the Militia into any part of the Province, and shall also hâve power to 
mardi the Militia or any portion thereof, to any place without the limita of the Pro- 
vince but conterminous therewith, for the attack of any enemy that may hâve 
invaded, or may be marching or collected for the purpose of invading this Province, 
or for the destruction of any vessel or vessels, built or building, or of any Fort, Dépôt 

(1) Provincial Statutes of Canada — Statuts de la Province du Canada. — 9 Vict. 
cap. XXVIII. 



— 272 — 

or Magazine, formed or forming, by any Foreign Power at War with the Queen, Her 
Heirs or Successors, from whence the invasion of this Province may be apprebended, 
and in no other case or cases whatever. 



Acte pour abroger certaines lois y mentionnées, pour mieux pourvoir à la défense d* 
cette Province et pour en régler la Milice. 

[9 Juin, 18461 

II Et qu'il soit statué, que la milice de cette province sera composée des habitans 
mâles d'icelle, âgés de plus de dix-huit et de moins de soixante ans, nés sujets de Sa 
Majesté, ou naturalisés, et ayant résidé plus de six mois en cette province ; et les hom- 
mes composant la dite milice seront divisés en deux classes, et tous les habitans de dix- 
huit à quarante ans, constitueront et formeront la première classe, et ceux de quarante 
à soixante ans constitueront et formeront la seconde classe : Pourvu toujours, et qu'il 
soit statué, qu'en tems de paix les soldats de chaque régiment de milice, seront des 
hommes appartenant à la première classe seulement. 

XIX. Et qu'il soit statué, que le gouverneur pourra, en tems de guerre a\ec une 
puissance étrangère, et cii sus du contingent qui sera alors organisé, faire marcher 
et incorporer tout régiment, bataillon ou compagnie de milice en cette province ou 
aucune partie d'icelle, qui lui paraîtra nécessaire pour repousser l'invasion, ou dans 
d'autres cas piessans, ou conserver la paix publique ou la sûreté de la province en 
la manière qu'il le jugera le plus avantageux ; et il pourra faire marcher la milice 
dans eucurc partie de la province; et il aura plein pouvoir de faire marcher la milice 
ou aucune partie d'icelle, sur aucun point hors des limites de cette province mais y 
adjacent, pour attaquer un ennemi qui aurait envahi, ou serait en marche, ou s'assem- 
blerait poui envahir cette province, ou pour détruire tout vaisseau ou vaisseaux cons- 
truits ou en construction, ou tous forts, dépôts ou magasins formés ou en voie de 
formation pai aucune puissance étrangère en guerre avec la Reine, Ses Héritiers et 
Successeurs, et d'où l'on pourrait craindre une invasion de cette province, et dans nul 
autre cas et occasion quelconques. 



8 
Déclaration de Sir E.-P. Taché (*) 

Dr. TACHE.— Only give justice to the French Canadians, and It 

would be seen that their energetic batalions would be the foremost to rush to the Fron- 
tier, and there oppose their bodies to any and every assailant. (Cheers). It was too 
much the habit, however, to calumniate thèse brave men — they were too often des- 
cribed as discontented and impracticable, and the public journals too often accused 
them of being disloyal and rebellious, while they clalmed for the other race, exclu- 
sively, the contrary virtues. He would say to such people, you deceive yourselves — 
we claim to be children of the same mother as you — treat os like brethren, and not 
like bastards. (Loud cheers), and be satisfield we will never forget our allegiance, 
till the last camion which booms on this Continent in defence of Great Britain is fired 
by the hands of a French Cnnadiun. (Loud applause). 

(1) Extrait du "Mirror of Parliament", 1846, 24 avril, page 101. 



PREMIER CONTRAT — GUERRE DE CRIMEE 

9 

Dépêche de Lord Grey, ministre des Colonies, à Lord Elgin, 
gouverneur-général du Canada (*) 

(Extraits) 

Copy of a Despatch from Earl GREY to Governor General the Earl of ELGIN and 
KINCARDINE. 



(No 568). 
My LORD, 



Downing Street, March 14, 1851. 



C. — Canada (in comnion with the other British provinces in North Ameri a) now 
possesses in the most ample and complète manner in which it is possible that she should 
enjoy it, the advantage of self-government in ail that relates to her Internai affaire. It 
appears to Her Majesty's Government that this advantage ought to carry with it cor- 
respondis responsabilises, and that the time is now come when the people of Canada 
must be called upon to taie upon themselves a lancer share than they hâve hitherto 
donc, of expcnses which are incurred on this aocount, and for their advantage. Of 
thèse expenses by far the heaviest charge which falls upon this country is that incurred 
for the military protection of the province. Regarding Canada as a most important and 
valuable part of the empire, and believing the maintenance of the connexion between 
the mother-country and the colony to be of the highest advantage to both, it is far from 
being the view of Her Majesty's Government that the gênerai military power of the 
empire is not to be used in the protection of this part of Her Majesty's dominions. 
But looking to the rapid progress which Canada is now making in wealth and popula- 
tion, and to the prosperity which she at this moment enjoys, it is the conviction of Her 
Majesty's Government, that it is only due to the people of this country that they should 
now be relieved from a large proportion of the charge which has hitherto been imposed 
upon them for the protection of a colony now well able to do much towards protecting 
itself. 

In adopting this principle, I need hardly observe to you that Her Majesty's Govern- 
ment would merely be reverting- to the former colonial policy of this country. You are 
well aware that up to the period of the war of the American Révolution, the then 
British colonies which now form the United States as well as the West Indian colonies, 
were required to take upon themselves the principal share of the burthen of their own pro- 
tection, and even to contribute to the military opérations undertaken to extend the 
colonial possessions of the British Crown. The North American colonies defended them- 
selv.s almost entirely from the fierce Indian tribes by which thèse infant cammunities 
were frequently emperilled, and furnished no inconsiderable proportion of the force by 
which the contest of British power with that of France was maintained on the conti- 
nent of America ; and the West Indian colonies did not, in proportion to their means, 
make less exertions. 

,. 9. — Having thus cxplained to your Lordship the principles of the policy which 
Her Majesty's Government propose to adopt, I will now proceed to state more particu- 
larly the measures by which it is contemplated that this policy should be carried into 
effect. In the first place, it is intended, that in future, with the exception of a certain 
number of enrolled pensioners, for whose location in the province arrangements are in 
progress, the troops maintained in Canada should be confined to the garrisons of two 
or three fortified posts of importance, probably only Québec and Kingston. The terms 



(1) Accounts and Papers, 1851, Vol. XXXVI, page 237. 



— 274 — 

of anilty upon which this country now is with tlic United States, and the fortunate 
tcrmination of ail the questions in dispute between the two nations, reniovcs, as I trust, 
ail risk of any attack upon Canada front the only Power front which there could be 
any danser ; and it appears to Her Majesty's Governnient, that if the Provincial Militia 
is maintained upon a proper footing, so long as pcace continues, enough would be donc 
to provide for the security of the province, hy maintaining garrisons of regular troops 
in tbe two important posts I hâve mentioned. In the uitfortunatc, and I trust impro- 
bable, contingency of a war with the United States, it is obvious that both the colony 
and the mother-country would be called upon t.» subinit to great sacrifices, and to make 
great exertions for their défence ; but I hâve no doubt that thesc would be cheerfully 
made by both if the exigency should imhappily arisc. 

10. — Upon the réduction of the British force in Canada to the garrisons of thèse 
fortified positions, it would bcconic necessary that the warlike stores which arc kept 
in the colony should be reduced, and that the barracks and other buildings which arc 
no longer required, should be disposcd of ; but if the Parlianient of Canada should be 
wDling to undertake to keep up thèse barracks and buildings, in case of their beting here- 
after required, there would be no objection on the part of Her Majesty's Govcrnnient to 
make them over to the provincial authoritics, and if the maintenance of a British force at 
any of the posts now occupied, should be desired for the préservation of internai secu- 
rity, such a force would be readily supplied by Her Majesty's Government, if the actuai 
cost thus incurred were provided for by the province . 

11. — Another charge which Her Majesty's Government would also expect that the 
province should takc upon itself as part of the above arrangement, is that of main- 
taining the canals now in charge of the Ordnance Department, You are awarc that thèse 
canals were executed at the sole expense of this country and at a very heavy cost, 
chiefly with a view to the military defence of the province. Her Majesty's Government 
conceive that the charge of maintaining them ouglit now to be undertaken by the pro- 
vince, and I trust that no difficulty will arise on that head. With regard to the Indian 
Department, as by the arrangements lately made, the extinction of the charge (except 
so far as regards some payments for their lives to individuals) is provided for within 
five years, no further steps are required to be taken. 

12. — In conclusion, I bave 7iow only to assure you that - • whilc Her Majesty's 
Government consider that justice to the people of this country requires that Canada, 
which is now so well able to support whatever establishments are necessary for her 
own defence and for her own advantage, shouid ceasc to occasion so heavy a charge as 
formerly to the British Treas-ury, ami that it is a fitting opportunity for introducing 
the change when, in conséquence of proceedings which hâve taken place In the province, 
it becomes expédient to call upon Parlianient to provide for the salary of the Gavernor- 
General — it must not for a montent be supposed that thèse mcasurcs arc contetnplated 
under any idea that the connexion between the mother-country and the colony could 
be dissolved without great injury to both, or that there is any probability that it will 
be so. On the contrary, thèse measures are regarded as safe, becausc Her Majesty's 
Government are persuaded that the great body of the pcopJe of Canada are so fully 
satisfied of the great benefits they enjoy from the system of Constitutional Government 
now happily established in the province under the authority of the British Crown, that 
it may properly be left to themselves to take their share of the burthen of maintaining 
and defendinu an order of things from which they reap so much advantage. Under 
"this impression, and in the earnest hope and confident belief that Canada may long 
continue to form an important member of the British Empire, Her Majesty's Govern- 
ment hâve adopted the conclusions which I have now cxplaincd to you. 

I :iin. &c, 

(Signed) GRKY. 

The Right Hon., the Earl of Klgin and Kincardine, &c, &c, &C. 



— 275 — 
10 

Dépêche du Duc de Newcastle, ministre des Colonies, à Sir A. 

Bannerman, lieutenant-gouverneur de l'Ile du 

Prince Edouard 0) 

OOPY OF DESPATCH from His Grâce the DUKE OF NEWCASTLE to Lieutenant-Gover- 

nor Sir A. BANNERMAN. 
(No. 2). 

Downing Street, 22nd April 1853. 
Sir, 

I hâve to acknowledge the receipt of jour lîvspatch, markcd "separatc and conli- 
deiitial", of the llth Mareh, witfa the addresses therein adverted to, to the Queen and 
to yourself, from the Législative Council and House [of] Assembly of Prince Edward's 
Island, praying that the detachment of troops now stationed there may not be withdrawn. 

You will acquaint the Council and the House of Assembly, that I hâve laid their 
dutiful address before the (Jueen and that Her Majesty was pleased to receive the same 
vcry graciously ; but that I hâve not felt myself at liberty to advise Her Majesty to 
comply with the praycr of the address. 

If the colony were theatened with danger of aggression, Her Majesty's Government 
would not bc slow in affording every assistance for its protection, but no suen danger 
is threatened and we feel that it is not right to relieve the Législature of Prince 
Edward's Ishuid from the duty and the charge of maintaining a force, — whether it be 
police, militia, or cnrolled pensioners, — of sufficient amount to préserve the internai 
peace of the colony. 

We are now reducing the garrisons of both Canada and Nova Scotia ; but some 
troops must be left there for the occupation of important military works, or for other 
purposes which are purely military. In Prince Edward's Island, there are no works 
which require to be occupied for military purposes, or which might not equally well be 
occupied by a militia force ; nor is there any object for which a military force can be 
at ail necessary, excepting that of preserving the peace. 

I hâve now to remind you again that you hâve not replied to the question which 
was referred to you by my predecessor, in his despatch of the 2nd of July last, as to 
the period when it would be perfectly convenient to your government that arrangements 
should be made for withdrawing the troops, thereby inviting you, of course, to consider 
the propriety of inaking arrangements for replacing the troops either by police, militia. 
or enrolled pensioners, as soon as may be practicable. 

I hâve held out some expectation that it might bc practicable to send out a Com- 
pany of pensioners, or at least as many men as, with those now in the colony, might 
i'orni a company ; but the réalisation of that expectation must be conditional upon 
the lacility of obtaining lands for the men, as well as upon the colony, being prepared 
to find labour for them for some months after their arrivai, and also of erecting cot- 
tages for their habitation, and upon paying them for those days on which their services 
may bc required under arms. 

It only remains for me to state that I propose to instruct the Major-General corn- 
manding in Nova Scotia, to withdraw the troops fr>ni Prince Edward's Island before 
the setting in of the ensuing winter season. 

I am, &c, 

(Signed) NEWCASTLE. 



(1) Commous Papers, Canada, Vol. XV, page 364. 



— 276 — 

11 

Dépêche du Duc de Newcastle à Sir J.-G. Le Marchant, lieutenant- 
gouverneur de la Nouvelle Ecosse 0) 

COPY OP DESPATCH from His Grâce the Duke of NEWCASTLE to Lieut-Goyernor Sir 
J. GASPARD LE MARCHANT. 

(No. 2). 

Downing Street, 19th April 1854. 
Sir, 

I hâve to acknowledge the receipt of your despatch No. 18, of the 30th ultimo, with 
the addresses to the Queen therein cnclosed from the Législative Council and House of 
Asscmbly for Nova Scotia, expressive of their readiness to make exertions for the de- 
fence of the province, in the event of its bcing found nccessary to withdraw the regular 
troops which at présent form its garrison. 

You will acquaint the législative bodics that I hâve had the honour to lay their 
addresses before the Queen, and that Her Majesty was pleased to receive the same very 
graciously, and to express her great gratification at the proof which thèse addresses af- 
ford of the Ioyailty and patriotism of the Législative Council and the House of Assenibly 
of Noya Scotia, enhanced by the unanimity with which the addresses were adopted. 

Her Majesty feels that she may repose entire reliance upon the noble offers of 
assistance which bave thus bcen volunteered to her, in the war in which she is about 
to be engaged against the Emperor of Russia ; and should circonstances render it 
nccessary to require elsewhere the services of that portion of Her Majesty's army which 
at présent forms the garrison of Nova Scotia, Her Majesty feels no appréhension that 
the safety of that portion of her empire would be endangered by the withdrawal of 
her troops, whilst the militia is rcady to bear its share in the common defence. 

I propose shortly to communicate with you upon the subject of the organization 
of a force of this nature. In the meantime I hâve to instruct you to transmit to me any 
particulars of information which you inay be enabled to furnish with regard to the 
number of men which you should propose to raise in the firs* instance, and the âge and 
rank of the officers whose services you might be enabled to secure. 

You will also report to me what is the quantity, and what the condition of the 
arms now in the province, and what number of arms and accoutrements would be re- 
quired to be sent from this country, with a view to enable me to corne to a décision 
upon the various points which will hâve to be considered in the formation of a military 
force. 

I am, &c„ 

(Signed) NEWCASTLE. 



13 

Dépêche de Sir George Grey, ministre des Colonies, à 
Lord Elgin, ( 2 ) 

COPY OF DESPATCH from the Rigrht Hon. Sir George Grey, Bart., to the EARL OF 
ELGIN AND KINCARDINE. 

(No. 17). 

Downing Street, llth August, 1854. 
MY LORD, 

The war in which, in conjunction with our Allies, England is engaged with Russia, 
has led the people of this country, as your Lordship is aware, to make extraordinary 
exertions in order to supply Her Majesty with the means of prosecuting it with vigour 
and efficiency. 

A large British force has been landed in Turkey, and is engaged in important mili- 
tary opérations in the East. 

(1) Commons Papers, Canada, Vol. XV, page 361. 

(2) Commons Papers, Canada, Vol. XV, page 357. 



— 277 — 

It has been raised by the additions readily voted by Parliament to the ordinary 
strength of the army, and partly by the withdrawal of troops from their usual stations 
in différent parts of the United Kingdom, their place, when necessary, having been 
supplied by régiments of militia, embodied for that purpose. 

Reinforcemenis, however, continue to be required, and, dcsirous of meeting thèse 
demands, lier Majesty's Government have turned their attention to the practicability 
of bringing home some of the régiments which are on service in the North American 
and other colonial possessions of the Crown. Fortunately, the character of the war 
renders this resource available without risk to the security of the colonies against ex- 
ternat aggression. Her Majesty's Government fully recognize the dnty and responsibi- 
lity of affordingr to them protection against any such aggression, and the strength of the 
empire would be put forth in defence of any part of it which might be placed in jeo- 
pardy from such a cause. But the blockade of the great maritime outlets at the oppo- 
site extremities of Russia has intercepted her fleets. and disabled her from injuring the 
foreign possessions of the Crown, while the friendly relations subsisting between Her 
Majesty and ail other foreign powers forbid the appréhension of attack from any other 
quarter. 

Her Majesty's Government, therefore, think it expédient that that portion of the 
army which is now in the colonies should contribute its quota to the forces actively 
employed in the présent war. 

I am informed by the Duke of Newcastle that he personally consulted with your 
Lordship during your récent résidence in England on the proposed withdrawal of a 
portion of the troops from Canada, and that he had the benefit of your views res- 
pecting it. 

It is his Grace's intention to send orders to General Rowan for the retum to En- 
gland of three régiments of infantry and three companies of artillery. Upon their 
withdrawal, the regular force in Canada will consist of the Royal Rifle régiment, one 
régiment of infantry, to be maintained at a strength of 850 men, and two companies 
of artillery, and will be distributed between the two fortified positions of most impor- 
tance, namely, Kingston and Québec, the Rifles being stationed at the former place. 

This arrangement, as you will remember, is in accordance with the gênerai inten- 
tion expressed by Lord Grey in his despatch to your Lordship of the 14th March 1851, 
and there appears to be nothing in the présent condition of affairs to require the conti- 
nuance of a more extended military occupation. 

Her Majesty feels that the internai tranquillity of the province may be safely con- 
fided to Her Canadian subjects. Their addresses to the Throne on the occasi